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Nous ne souhaitons pas qu'une vérité s'impose à la place d'une autre, mais nous voulons que toutes les mémoires soient entendues

Écrit par Thierry Rolando. Associe a la categorie Editos

Nous ne souhaitons pas qu’une vérité s’impose à la place d’une autre, mais nous voulons que toutes les mémoires soient entendues

En ouvrant la cérémonie d’hommage aux Disparus, Thierry Rolando, président national du Cercle algérianiste, a prononcé le discours suivant :

« Oui, aujourd’hui, permettez-moi de vous dire toute ma fierté et ma reconnaissance.

Fierté, tout d’abord, que le Cercle algérianiste ait tenu l’engagement pris, ici même à Perpignan, il y a trois ans, lors du grand colloque sur les Disparus, d’ériger ce Mémorial en hommage à tous ceux de nos compatriotes, fils et filles de cette terre d’Algérie qu’ils chérissaient tant et qui hommes, femmes, enfants innocents croisèrent un jour la haine sur leur chemin, cette haine qui allait les conduire au martyre.

Oui, fier de pouvoir, à vos côtés et avec votre soutien massif, inaugurer ce Mémorial, lieu symbolique de cette mémoire douloureuse mais aussi lieu de recueillement, de témoignage et d’espérance.

Mais aussi reconnaissant à l’égard de milliers de nos compatriotes, de centaines d’associations de Français d’Algérie qui ont répondu à notre appel pour que cette entreprise aboutisse.

Reconnaissant, enfin, à l’égard de Jean-Paul Alduy, sénateur-maire de Perpignan, et de Jean-Marc Pujol sans lesquels rien n’aurait été possible et qui ont su être à l’écoute de cette souffrance et de cette exigence mémorielle.

Ce Mémorial, certes ne comblera pas les béances de la séparation, n’apaisera pas les souffrances indicibles.

Mais parce que notre histoire n’est plus de sang mais de mémoire, il nous permet de retisser le lien indéfectible qui nous lie avec ceux qui vécurent, il y a presque cinq décennies, l’innommable.

Ce Mémorial a pour vocation de rappeler à la mémoire des hommes, avant que, le temps passant, les visages des Disparus ne deviennent que des ombres interchangeables, que ce martyre a bien existé.

Il constitue, enfin, pour les familles meurtries, qui ont enfoui depuis plus de quarante-cinq ans cette douleur au tréfonds de leur âme une lueur dans la nuit, une manifestation d’une vérité trop longtemps niée.

Alors que nombre de Pieds-Noirs, après avoir tout quitté, laissé là-bas les bonheurs d’enfance, la mémoire familiale, jusqu’aux tombes des plus proches, surent se rappeler à la vie et surmonter les premiers moments de colère et de désespoir, pour d’autres, frappés par l’injustice de la disparition d’un être cher et victimes de l’abandon, tout s’arrêta net.

Pour eux le désarroi et la détresse devaient être les plus forts faisant de chaque instant de métropole un refus de vivre au-delà d’une mémoire engloutie dans l’épreuve.

Alors, aujourd’hui, c’est toute une communauté qui partage votre douleur, qui se réapproprie son histoire, se reconnaît dans votre épreuve et se souvient de ce drame.

Oui, aujourd’hui, plus que jamais la phrase de Pierre Emmanuel trouve pleinement son sens « Seigneur tu nous as donné ces morts en héritage, nous sommes devenus les pères de nos morts ».

Mais au-delà d’une reconnaissance de ces souffrances par notre communauté, la reconnaissance de celles-ci par la Nation est notre vœu le plus cher, parce que la République est grande quand elle est la mère de tous ses fils, la République est grande quand elle est la République de toutes les mémoires.

Aussi, comment ne pas souscrire aux propos que nous adressait, avant son élection, le 16 avril dernier, le président de la République « Près d’un demi-siècle après les faits, il est grand temps que toute la lumière soit faite sur ces disparitions, que des experts, historiens et chercheurs indépendants puissent véritablement étudier le sort des Disparus, et aider ainsi leurs familles à retrouver la paix. Il est grand temps de connaître la vérité historique des faits. Il est grand temps de rendre hommage à ces victimes et à leurs familles, les échos d’un passé dont elles ont été injustement dépossédées ».

Ces mots ont touché au cœur nombre d’entre nous au premier rang desquels les familles de Disparus et c’est pourquoi, Monsieur le Ministre, ceux dont vous êtes aujourd’hui porteur de la part du président de la République sont particulièrement attendus.

Mais au-delà du drame des Disparus cette inauguration représente plus encore.

Elle nous permet de dire avec sérénité, mais avec force, aux négationnistes du drame des Pieds-Noirs et des Harkis, aux idéologues adeptes d’une vision hémiplégique de l’histoire, à tous ceux qui considèrent qu’une seule vérité historique doit s’imposer et que les souffrances des Pieds-Noirs et des Harkis sont moins honorables que d’autres, que l’on ne peut disqualifier les souffrances qui sont portées aujourd’hui par les familles endeuillées.

Nous ne souhaitons pas qu’une vérité s’impose à la place d’une autre mais nous voulons que toutes les mémoires soient entendues, toutes les souffrances puissent s’exprimer, que tous les drames soient reconnus.

Et puis, ce moment d’exception est enfin pour nous l’occasion d’affirmer que nous sommes une communauté debout, une communauté qui assume son passé historique, une communauté fière de l’œuvre accomplie en Algérie, une communauté fière de ses racines.

Oui, en deux mots, nous sommes, Harkis et Pieds-Noirs, fiers d’être des Français d’Algérie ».


Thierry Rolando
Perpignan le 25 novembre 2007