Articles

Imprimer

CVR du 10 Décembre 2004 : Main basse sur l'histoire

Écrit par Michel Lagrot. Associe a la categorie Le Comité de Vigilance et de Riposte (CVR)

MAIN BASSE SUR L’HISTOIRE

     Un ouvrage vient de sortir chez un grand éditeur, qui attire les sympathies de la grosse presse, malgré sa médiocre qualité d’écriture, puisque même certains critiques de la presse de programmes TV y ont été de leurs louanges.

     Ce livre au titre accrocheur, «Main basse sur Alger », prétend traiter de l’expédition du roi Charles X, premier acte de la conquête de l’Algérie, en apportant des …révélations.  

Pierre Péan, journaliste à scandale, s’était distingué en écrivant avec Philippe Cohen un ouvrage incisif et bien argumenté sur le quotidien « Le Monde », aventure qui s’est achevée par un crépage de chignons et une piteuse retraite au terme d’un arrangement d’éditeurs. Sans doute échaudé par cette escarmouche contre plus fort que lui, notre homme a donc récidivé en investigant dans l’Histoire, et sur un sujet sans risque: d’une part parce que les protagonistes mis en cause sont morts depuis plus d’un siècle, d’autre part par le fait que la diffamation à l’encontre de l’aventure algérienne de la France est toujours bienvenue, voire quasiment obligatoire …

Il est de pratique courante depuis longtemps de dénoncer le fameux « coup d’éventail » comme un honteux prétexte saisi par la France pour envahir une contrée paisible et sans défense. Or, si cet incident ne fut ni la cause ni même le prétexte de l’expédition du Roi, il en fut le « facteur déclenchant » : beaucoup d’évènements se produisent ainsi, la marche du monde nous en donne logiquement tous les jours des exemples…. .

     Mais Péan donne à cette décision deux raisons totalement invraisemblables. La première en parlant de la perspective pour le Roi d’une « victoire facile »…alors  que, depuis trois siècles et la désastreuse expédition de Charles Quint, Alger était considérée comme imprenable par tous les militaires européens, leurs gouvernements préférant payer rançon et avaler les couleuvres. La seconde en assignant comme but à cette aventure le butin de guerre résultant de la prise du trésor du Dey ; alors  que personne, pas même le Dey , n’en connaissait le montant, même très approximatif . D’ailleurs, beaucoup de ceux qui connaissaient la Régence d’Alger ( commerçants et agents consulaires ) affirmaient qu’elle était en faillite depuis longtemps et que ses réserves étaient à peu près nulles ; le consul de France, lui, les estimait à 80 millions…Quant au bilan réel, il est bien connu et renvoie Péan à son délire : le trésor du Dey tel que saisi, après minutieuse estimation par les officiers assermentés du général de Bourmont, représentait un peu moins de quarante neuf millions, soit le dixième de ce qui est écrit dans le livre, lequel ne craint pas de parler de cinq cent millions !… et s’il y a bien eu des vols et des détournements, d’origine inconnue, qui avaient tout de suite fait l’objet de rapports, ils ont été estimés à l’époque à 30 000 francs. Il serait trop long d’en donner le détail, mais il est parfaitement connu.

Même en ajoutant au trésor du Dey le montant estimé des biens en nature de la Régence, on arrivait au maximum à cinquante cinq millions, ce qui dépassait de peu le coût de l’expédition,et en aucun cas ne pouvait en constituer la motivation !                                 
A la suite de la presse d’opposition de 1830 pour qui tout était bon pour salir les officiers du corps expéditionnaire, le livre reprend tous les ragots de l’époque sur les détournements supposés, dont il avait été largement fait justice après l’expédition ; et en particulier toutes sortes de dépouilles du palais de la Kasbah, volées par les habitants à la reddition du Dey, et tout bonnement vendues aux Français qui les exhibaient innocemment. Les véritables pillages avaient tout de suite été dénoncés et sanctionnés par un commandement tout aussi administratif qu’aujourd’hui…ce qui n’empêche pas notre très imaginatif journaliste de profiter de la présence d’un baron Selliere dans l’affaire pour voir carrément dans le vol du trésor d’Alger l’origine des fortunes sidérurgiques de la France du XIX° siècle !.

Par ailleurs, Péan met en cause l’honnêteté du Maréchal de Bourmont, ce qui est le comble de l’infâmie : non seulement cet officier, tombé en disgrâce, n’avait ramené d’Algérie que le corps de son fils Amédée tué au combat, mais il avait du payer de ses deniers son retour en France, alors qu’il avait proposé au gouvernement de répartir dans la troupe le montant de l’excédent du fameux trésor.  Proposition refusée, pour des raisons politiques, le corps expéditionnaire d’Afrique n’étant guère favorable au nouveau régime…

Les prétendues révélations de ce livre, qui ne craint pas les  invraisemblances, visent manifestement à deux choses : ôter toute légitimité historique à l’expédition du roi Charles X, donc à la conquête de l’Algérie, et salir par principe l’Armée d’Afrique : ce sont exactement les motivations de l’opposition à l’époque, qui se traduisaient par de violentes campagnes d’une presse, comme aujourd’hui diffamatoire et mensongère. Et ce sont évidemment ces douteuses « archives » et leurs inspirateurs qui ont servi  de source à l’auteur . Il faut noter que la thèse de Péan n’est pas nouvelle et a été reprise plusieurs fois ( en particulier par le Pr Emerit dans les années cinquante), mais que devant la réalité de l’Histoire, elle n’a jamais tenu sérieusement…quant à l’affabulation portant sur le financement de l’industrie française par le trésor du Dey, les barons de la sidérurgie doivent s’en tenir les côtes du haut de leur outre-tombe !

Il est d’ailleurs clair que l’auteur se pose en censeur et moraliste, plus qu’en historien ; mais même à ce titre et même en admettant la justesse de son interprétation, l’origine du trésor du Dey étant, le plus officiellement du monde, le produit de la piraterie navale, de la rançon des esclaves chrétiens, et du racket des populations du sud, sa confiscation par ses victimes eut été, en tout état de cause, la plus morale des fins….

Il y a bien longtemps déjà que ce qui touche à l’aventure des conquêtes de la France est systématiquement « redressé » par nos penseurs contemporains dans le sens « correct » ; s’ajoute à cette imposture, dans des cas comme celui qui nous occupe, la véritable « diffamation historique » qui s’en prend à des personnages dont on salit la mémoire sans qu’aucun tribunal, même symbolique, ait pouvoir de sanction. Péan sait bien qu’il ne risque, à insulter  Bourmont ou Charles X, que les éloges de ses petits camarades du Tout Pourri . Il n’y a pas de danger, si l’on se met du bon coté, à faire…main basse sur l’Histoire.

M.LAGROT