Articles

Imprimer

CVR du 4 Octobre 2004 : L’Histoire comme on la raconte

Écrit par Michel Lagrot. Associe a la categorie Le Comité de Vigilance et de Riposte (CVR)

L’Histoire comme on la raconte


La presse algérienne, dont la lecture est souvent divertissante, nous fournit ces temps ci un exemple intéressant de la façon d’assaisonner l’Histoire. Il s’agit cette fois de Beaux Arts et d’Archéologie…comment peut on mentir en pareille matière, direz vous ? oyez plutôt !

Le titre d’abord : « La villa du centenaire / un butin de guerre à préserver » ! le « butin de guerre » en question  est un édifice bien connu des algérois, dont on voit mal pourquoi il serait plus un « butin »que l’ensemble du patrimoine abandonné par la France là-bas…le reflexe mental des pirates est toujours vivace, et on imagine les nouveaux Raïs du FLN  se disputant  l’objet sur le marché du Badestan !

Suit une brève description de ce monument, attribué d’emblée à Leon Claro, donné comme pensionnaire de la villa Abd-el-Tif et ancien (sic) professeur à la première (sic) Ecole nationale des beaux-Arts d’Alger. Or, si Leon Claro fut effectivement l’auteur du projet, il ne pouvait être ancien Abd-el-Tif, puisqu’architecte et non peintre….

De mieux en mieux : « Cet édifice colonial (sic) a été inauguré en 1930 par l’empereur français Napoleon Bonaparte, à l’occasion de son premier voyage en Algérie » nous dit       M.Benmedour, chargé des études historiques à l’Agence nationale d’Archéologie ….
Evidemment le fait que l’empereur soit déjà mort depuis cent neuf ans peut prêter à chicaya, d’autant que son neveu Napoléon III, le seul à être venu dans le pays, avait eu aussi le mauvais goût de mourir cinquante sept ans avant la cérémonie…detail ! et puis l’édifice qualifié de « colonial » est la reconstitution d’un Bordj turc du Fahs…autre detail !

La suite est du même tonneau : « la villa du centenaire repose sur les décombres d’un ilôt de sept somptueuses douerates qui datent de la deuxième médina de la civilisation ottomane. La villa est un condensé de matériaux d’emprunt de fragments des maisons détruites par le génie militaire français, lors de la malheureuse percée de la ville ».En réalité, la villa fut batie en 1929 sur un programme du Gouvernement Général en vue des fêtes du centenaire, et l’emplacement choisi, au dessus de la prison Barberousse, était un site vide, dégagé à l’extérieur de l’ancienne enceinte de la Kasbah. Si la percée de la ville fut bien réelle après 1830, vite limitée par les efforts d’un colonel du Génie dont une place d’Alger portait le nom, Lemercier, il y avait bien longtemps, en 1930, que les vestiges en avaient été dispersés ; les éléments d’architecture réutilisés avec talent par l’architecte avaient une toute autre origine, liée à l’effondrement partiel mais inéluctable du quartier de la Marine, la partie basse de la ville turque. La vétusté des constructions avait contraint les autorités à prendre des arrêtés d’urgence et à les démolir, les faïences, chapiteaux, colonnettes etc. étant soigneusement récupérés et réutilisés.

Mais continuons : « C’était la démonstration de la preéminence de la doctrine très cavalière de l’envahisseur, doublée du sombre dessein intentionnel de dénigrer la qualité de vie qui prévalait au cours du XVII° siècle de l’ère ottomane ( note :l’auteur veut sans doute dire de l’ère chrétienne, puisque l’ère ottomane c’est l’ère islamique qui n’en est encore qu’au XIV° pour l'instant…detail ! ) <……………..> afin de célébrer le succès et la consécration de l’empire colonialiste français » !  or, l’architecture de la villa exprime par tout son plan l’art de vivre bien réel de l’habitat turc des Raïs, que Leon Claro connaissait et admirait mieux que personne, et qu’il a retranscrit dans ce projet avec une science et un respect tels que presque personne ne savait qu’il était une reconstitution et non un édifice d’époque . D’ailleurs, de nos jours, les guides faisant visiter les lieux aux rares touristes ne signalent jamais le fait qu’ils sont l’œuvre des Français et ils l’ignorent eux mêmes…mais il est tout de même passionnant d’apprendre que l’ hommage rendu à l’art turc d’Alger par un architecte français est un acte de mépris colonialiste !

La suite de l’article s’empêtre dans une confusion entre l’architecture néo mauresque prônée par le gouverneur Jonnart, très antérieure, et cette architecture de reconstitution archéologique dont la démarche est totalement différente….la conclusion du texte est d’ailleurs assez piquante, qui nous expose candidement que « cet antre de mémoire abrite à juste titre le siège de la direction de la culture de la wilaya d’Alger et est ouvert gracieusement au public »…la culture algérienne dans un édifice
« colonial »…on en frémit !

On reste pantois devant tant de confusion mentale, d’ignorance crasse, de puérile malveillance, et d’arrogante prétention. Et pourtant, à y bien regarder, c’est avec ce savant mélange qu’on nous fabrique l’Histoire. Et pas seulement la Presse algérienne……et pas seulement dans le domaine de l’archéologie…….

Que ce morceau d’anthologie nous donne au moins l’occasion de rendre hommage ici à Leon Claro, ce très grand monsieur, et il aura servi à quelque chose ! Ajoutons qu’il existe dans les hauts fonctionnaires algériens quelques noms très compétents qui doivent rougir de ce genre de déjections ….apparemment ce ne sont pas ceux-là qui écrivent l’Histoire !


Ref. :  El Watan, 9 septembre 2004


M.LAGROT
Responsable CVR…..et accessoirement ancien élève de Leon Claro
4/10/04