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Reportage sur l'inauguration de la rue "Commandant Denoix de Saint-Marc"

Écrit par . Associe a la categorie Le Cercle sur tous les Fronts

 

Béziers ou l'hommage mérité à Hélie Denoix de Saint Marc

 

1020Robert Ménard, maire de Béziers, l'avait dit, il l'a fait. Il avait promis de débaptiser la sinistre « rue du 19 mars 1962 » de sa commune, date de négation des crimes  commis contre les harkis et les Pieds-Noirs, et de la renommer « rue commandant Hélie Denoix de Saint Marc ».
Cet engagement a été tenu le 14 mars dernier, en présence de 2500 personnes.

Pieds-Noirs, Harkis, Anciens Combattants, simples citoyens, ils étaient nombreux, en effet, à être présents autour de Mme de Saint Marc et de ses deux filles, pour honorer la mémoire d'un homme d'honneur, d'un homme pour qui la parole donnée et le sens de l'engagement n'ont pas été que des mots.

Hélie de Saint Marc a partagé jusqu'au terme de sa vie, la douleur et les épreuves de ses compatriotes Français d'Algérie ; il n'a pas hésité à faire don de sa propre liberté pour les défendre ; c'est de cela qu'ont tenu à témoigner les milliers de participants présents.

1033aSaluant les paroles de Thierry Rolando, président national du Cercle algérianiste, qui a rappelé le soutien indéfectible d'Hélie de Saint Marc à la cause des Français d'Algérie, ils ont également applaudi avec force les très émouvantes interventions des filles du commandant de Saint Marc et bien sûr, le courageux discours de Robert Ménard, soulignant que nous n'avions pas à rougir de ce que fut l'Algérie française et que le drame des Français d'Algérie contraints à un douloureux exode ne pouvait être passé sous silence.

De toute la France, des délégations étaient venues en nombre pour participer à cet hommage. Plusieurs centaines d'adhérents des Cercles algérianistes avaient notamment répondu à l'appel de leur président national, parmi lesquels pas moins de 25 présidents de Cercles locaux.

« La Marseillaise », le « Chant des Africains » et puis aussi, les chants entonnés par les anciens de la Légion étrangère, ponctuèrent cette manifestation digne et pleine d'émotion.

À quelques centaines de mètres de la tribune, en revanche, une poignée de militants communistes, nostalgiques staliniens et soutiens du terrorisme FLN, vociféraient, arborant le sinistre drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau.
Ces manifestants de la haine, négationnistes du drame pied-noir et harki, n'ont pas réussi à nous faire fléchir et savent que nous saurons toujours nous dresser contre les tenants du totalitarisme et contre ceux qui veulent imposer une vision hémiplégique de l'histoire.

 

 

 


DISCOURS


 

Texte adressé aux adhérents du Cercle algérianiste par Hélie Denoix de Saint Marc,
peu de temps avant sa mort, à l'occasion du 38ème Congrès algérianiste

(Perpignan 2012)

(Texte lu par Thierry Rolando, président national du Cercle algérianiste)

 

Denoix de Saint MarcNous sommes et devons rester d'inébranlables témoins.
Les témoins sont le sel d'un pays. De près, ils brûlent la peau, car personne n'a envie de les entendre. Mais ils persistent, accrochés à leur mémoire. Ils possèdent la résistance des grains de sable.
C'est l'immense responsabilité qui nous incombe : éviter que nos enfant aient un jour les dents gâtées par les raisins vers de l'oubli... Ecrire et raconter inlassablement pour expliquer... ouvrir les portes à ceux qui refusent l'oubli et cherchent les traces du passé.
Car le passé reste essentiel, non par nostalgie ou polémique, mais parce qu'il éclaire le présent, qui tient en lui-même l'essentiel de l'avenir.
Dans la suite des temps et de la succession des hommes, il n'y a pas de destin isolé. Tous se tient.
Il faut croire à la force du passé, au poids des morts, au sang et à la mémoire des hommes.

En traçant ces quelques lignes, je pense à vous tous, nés en Algérie. Je pense à votre pays natal, dont vous avez été chassés. Je pense à ce ciel intarissable de force et de beauté, à ces nuits d'Afrique habitées d'une miraculeuse clarté, à cette terre brûlante et lumineuse, ardente et généreuse, mais déchirée par les passions des hommes, à cette terre où vous êtes nés, que vous avez fécondée, que vous avez aimée et que vous avez perdue.
Et je voudrais rendre hommage à votre courage.
Malgré les secousses et les tempêtes, malgré les épreuves et les drames, malgré les maisons, les tombes et les horizons perdus, malgré les promesses trahies et les espérances fracassées, vous avez toujours su pratiquer ce courage que vous avez considéré, au-delà des souffrances et des larmes, comme le compagnon de l'espérance.

Qu'honneur vous soit rendu !

Je vous embrasse tous.
Hélie de Saint Marc

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DiscoursBdB intA vous tous qui êtes ici je voudrais dire MERCI !

Merci d'être là, de vous être déplacés, pour certains, au prix d'un long voyage fatigant.
Merci d'être venu honorer la mémoire d'un grand soldat et par là-même, défendre l'honneur d'un combattant.
Merci Monsieur le maire de nous accueillir courageusement autour de cette cérémonie à travers laquelle vous honorez la mémoire.

Mémoire d'un homme. Mémoire d'un combat. Mémoire d'un pays.

Mémoire d'un homme qui a fait de sa vie un long combat pour vivre debout en conciliant honneur, fidélité et respect de la parole donnée.

Mémoire d'un jeune garçon humilié, qui a vu déferler l'ennemi à travers les rues de Bordeaux, assistant impuissant à la débâcle de mai 1940.
Mémoire d'un jeune homme qui entre à 19 ans dans la résistance, bravache et courageux, se jouant des écueils, se lançant à corps perdu dans cet étrange jeu insolite et secret, et pourtant si dangereux.
Mais le drame guette... déjà la trahison fracasse sa vie.
Alors qu'il essaie de rejoindre l'Espagne pour se battre au grand jour, son convoi est dénoncé. Il a 21 ans.

Mémoire d'un déporté plongé dans l'enfer concentrationnaire, ce lieu de révélation de l'homme nu, de l'absolue vérité de lettres. Une mutilation pour la vie.

Mémoire d'un soldat, d'une vie donnée pour la France.

Dans la légion, il connaît cette fraternité de ceux qui sont dépouillés, anonymes, mais qui partagent les mêmes passions extrêmes, un idéal à leur mesure, et cette audace en face de la mort.

Mémoire d'un engagement, de longues années en Indochine, où il a à nouveau rendez-vous avec la trahison, qu'on lui fait porter cette fois ci.
Je cite : « Dans notre lutte contre le Viêt-min nous avions offert notre protection aux villages environnants.
Ils l'avaient acceptée.. Ils avaient servi de relais et après notre départ la mort les attendait. Les ordres étaient formels. Nous ne pouvions organiser leur départ. Nous les avons abandonnés en deux heures. Faut-il raconter les hameaux rasés, incendiés, les massacres, les assassinats ? Ils ont été assassinés à cause de nous. Sachez-le, c'était un crime. »
Un abandon qui le hantera toute sa vie, peuplant ses nuits de cauchemars. Son rêve d'harmonie entre l'Orient et l'Occident se fêle profondément.

Qui n'a pas compris l'impact de cette « blessure jaune « ne peut comprendre son choix au moment du putsch d'Alger.

Mémoire d'un pays qui se déchire en Algérie. On présentait cette guerre comme le soulèvement de tout un peuple contre une domination étrangère et un colonialisme oppresseur.

La vérité lui est apparue autrement. L'armée n'était pas en Algérie pour défendre le grand Colonat mais pour promouvoir un nouvel ordre de progrès et de justice.
L'armée française souhaitait une évolution avec la France et non contre la France. C'est devenu un combat où la population
civile devint le champ de bataille, et où l'armée a été chargée du maintien de l'ordre civil.
Malgré tout, la guerre est gagnée sur le terrain. Mais le gouvernement en a décidé autrement. De nouveau la perspective d'une trahison sur ordre se dessine.
De Gaulle a eu un double langage en entamant des pourparlers avec le FLN alors qu'il continuait a soutenir
apparemment l'armée.

Le même scénario se renouvelle. Il va falloir que l'armée se replie et abandonne au massacre ceux qui lui avaient fait confiance.
« Monsieur le président, on peut tout demander a un soldat, même de mourir c'est son métier. Mais pas... de se parjurer »
« Entre le crime de l'illégalité et le crime de l'inhumanité, j'ai choisi le crime de l'illégalité »
En quelques heures, cet officier légaliste est devenu un officier rebelle passible d'une balle dans la peau dans les fossés de Vincennes. Pour l'honneur ! Qu'il a préféré aux honneurs !

Puis de mauvais accords ont été conclus, transformant une victoire en défaite honteuse. attisant les haines et vengeances, signant ainsi l'arrêt de mort de centaines de milliers de harkis, fidèles entre les fidèles et provoquant l'exil contraint du peuple pied-noir.

Mémoire d'un pays, d'une époque étrange où les mêmes causes peuvent vous embastiller pendant six ans et vous élever ensuite à la plus haute dignité de la république.

Mémoire d'un pays qui nous concerne tous, car, je cite : « Le passé éclaire le présent qui tient en lui-même l'essentiel de l'avenir. Dans la suite des temps et la succession des hommes, il n'y a pas d'acte isolé. Tout se tient. Il faut croire à la force du passé, au poids des morts, au sang versé et à la mémoire des hommes.Que serait un homme sans mémoire ? Il marcherait dans la nuit, Que serait un peuple sans mémoire ? il n'aurait pas d'avenir. Et les hommes de l'avenir, ceux qui forgeront l'avenir seront ceux qui auront la plus vaste mémoire.»

Certains vont désormais habiter rue du commandant Hélie Denoix de Saint Marc. Mon père lui, a rejoint sa dernière demeure. Il est rentré chez Dieu comme on rentre chez soi, sans bruit, dans le silence.
Insensiblement, il a glissé d'un monde à l'autre.
Et la mort l'a surpris dans le maquis de Provence, perdu dans le vieil argent des oliviers, absorbé par le chant du monde.

Qu'il repose en paix , lui qui n'a jamais connu la paix.

Blandine de Bellecombe
(fille du Cdt Demoix de Saint Marc)

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QUE DIRE À UN JEUNE DE 20 ANS
(Texte lu par la fille cadette du Cdt de Saint Marc,
en présence de son petit fils)

 

Quand on a connu tout et le contraire de tout, quand on a beaucoup vécu et qu'on est au soir de sa vie, on est tenté de ne rien lui dire, sachant qu'à chaque génération suffit sa peine, sachant aussi que la recherche, le doute, les remises en cause font partie de la noblesse de l'existence.

Pourtant, je ne veux pas me dérober, et à ce jeune interlocuteur, je répondrai ceci, en me souvenant de ce qu'écrivait un auteur contemporain : «Il ne faut pas s'installer dans sa vérité et vouloir l'asséner comme une certitude, mais savoir l'offrir en tremblant comme un mystère».

À mon jeune interlocuteur, je dirai donc que nous vivons une période difficile où les bases de ce qu'on appelait la Morale et qu'on appelle aujourd'hui l'Éthique, sont remises constamment en cause, en particulier dans les domaines du don de la vie, de la manipulation de la vie, de l'interruption de la vie.

Dans ces domaines, de terribles questions nous attendent dans les décennies à venir.

Oui, nous vivons une période difficile où l'individualisme systématique, le profit à n'importe quel prix,
 le matérialisme, l'emportent sur les forces de l'esprit.

Oui, nous vivons une période difficile où il est toujours question de droit et jamais de devoir et où la responsabilité qui est l'once de tout destin, tend à être occultée.

Mais je dirai à mon jeune interlocuteur que malgré tout cela, il faut croire à la grandeur de l'aventure humaine.

Il faut savoir, jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière heure, rouler son propre rocher.

La vie est un combat. Le métier d'homme est un rude métier.

Ceux qui vivent sont ceux qui se battent.

Il faut savoir que rien n'est sûr, que rien n'est facile, que rien n'est donné, que rien n'est gratuit. Tout se conquiert, tout se mérite. Si rien n'est sacrifié, rien n'est obtenu.

Je dirai à mon jeune interlocuteur que pour ma très modeste part, je crois que la vie est un don de Dieu et qu'il faut savoir découvrir au-delà de ce qui apparaît comme l'absurdité du monde, une signification à notre existence.

Je lui dirai qu'il faut savoir trouver à travers les difficultés et les épreuves, cette générosité, cette noblesse, cette miraculeuse et mystérieuse beauté éparse à travers le monde, qu'il faut savoir découvrir ces étoiles, qui nous guident où nous sommes plongés au plus profond de la nuit
et le tremblement sacré des choses invisibles.

Je lui dirai que tout homme est une exception, qu'il a sa propre dignité et qu'il faut savoir respecter cette dignité.

Je lui dirai qu'envers et contre tous il faut croire à son pays et en son avenir.

Enfin, je lui dirai que de toutes les vertus, la plus importante, parce qu'elle est la motrice de toutes les autres et qu'elle est nécessaire à l'exercice des autres, de toutes les vertus, la plus importante me paraît être le courage, les courages, et surtout celui dont on ne parle pas et qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse.

Et pratiquer ce courage, ces courages, c'est peut-être cela «L'Honneur de Vivre»

Hélie Denoix de Saint Marc

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DiscoursRBMesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs les présidents, Mesdames, Messieurs, et surtout, chers, très chers amis,

D'abord, merci ! Merci d'être là. Merci d'être venus au rendez-vous de la justice et de la fidélité. Honneur à vous qui, parfois, avez parcouru 500 kilomètres, 1000 kilomètres pour être ici. Votre présence, votre nombre, prouvent combien cette cérémonie répond à un impérieux besoin de réparation et de reconnaissance. Et puis, pourquoi ne pas le dire, votre présence me touche infiniment. Oui, merci d'être là. Pour nous, pour tous ceux qui nous ont quittés et, aussi, pour ceux qui viennent. Il y a des moments, il y a des gestes, il y a des paroles qui vous engagent totalement. Qui disent d'où vous venez. Qui disent ce qui est essentiel à vos yeux. Qui disent ce que vous êtes. Qui vous donnent l'occasion – rare, précieuse – de vous replacer dans une lignée, de rendre hommage aux vôtres, de saluer un père, une mère, une famille, de saluer votre famille. Il y a des moments où il faut se rassembler, se retrouver, se souvenir, se tenir chaud les uns les autres. Il y a des moments où il faut dire non aux mensonges, à l'histoire trafiquée, réécrite, bafouée. Il y a des moments où trop c'est trop, où nos plus âgés meurent sans que jamais l'on ait reconnu leur travail, leur mérite, en un mot, leur vie. Oser dire, oser laisser penser que la guerre, oui la guerre d'Algérie s'est terminée le 19 mars, le jour de la signature des accords d'Evian, n'est pas seulement un mensonge, c'est une ignominie, une insulte à la mémoire de tous ceux – pieds-noirs, harkis, jeunes du contingent – qui ont été torturés, qui ont été émasculés, qui ont été tués, qui ont disparu après cette date, après cette capitulation, après cet abandon, après ce renoncement à ce que fut la France, à ce que fut la grandeur de ce pays, de notre pays.

À cela, nous ne pouvons nous résigner. À cela je ne peux me résigner. Parce que je pense à ma famille, à nos familles. Parce que je pense à mon père, à nos pères. Parce que je pense à ces cimetières abandonnés, saccagés, rayés de la carte, comme gommés de l'histoire officielle, expurgés des manuels scolaires qu'on impose à nos enfants, à nos petits- enfants.

Voilà pourquoi je suis là aujourd'hui. Voilà pourquoi nous sommes là aujourd'hui. Pour rappeler à ceux qui nous ont trahis qu'ils ne pourront pas, éternellement, mentir, tromper, falsifier. L'Algérie de notre enfance, l'Algérie de nos aïeux, notre Algérie, ce n'est pas ce que certains veulent nous faire croire, ce n'est pas ce qu'un Benjamin Stora ne cesse d'écrire, ce n'est pas aux renégats, aux porteurs de valises d'en imposer l'image. De cela, nous ne voulons pas, nous ne voudrons jamais.

Je le dis à l'adresse de ceux qui s'agitent là-bas, plein d'une haine titubante, enveloppés dans de vieux mensonges qui s'effilochent : le communisme est mort et ses derniers militants sont des spectres errant dans le dédale de leur rancœur et de leur ignorance. Ils ont voulu hier l'Algérie algérienne, ils ne veulent pas aujourd'hui de la France française. La traîtrise est leur patrie. Nos victoires leur châtiment. « À lire une certaine presse, écrivait Albert Camus en 1955, il semblerait vraiment que l'Algérie soit peuplée d'un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac... » 60 ans plus tard, rien n'a vraiment changé. Alors, si nous sommes ici aujourd'hui, c'est pour dire « assez ! ». Assez de ces contre-vérités sur les pieds- noirs qui n'étaient pas tous des colons roulant en décapotables américaines. Assez des mensonges sur le bilan de la colonisation. Assez de cette perpétuelle repentance !

Oui, nous pataugeons dans une perpétuelle contrition. Honteux de ce que nous avons été. Honteux même, parfois, de ce que nous sommes. Quand la France intervient en 1830 en Algérie, elle mène une guerre de conquête longue et impitoyable, c'est vrai !

Mais, faut-il le rappeler, il s'agissait de mettre hors d'état de nuire les pirates qui sévissaient depuis la côte algéroise.

Ces forbans n'étaient pas des pirates d'opérette : ils enlevaient, suppliciaient, réduisaient les chrétiens en esclavage. Le rappeler, est-ce se transformer en avocat inconditionnel de l'épopée coloniale ? Bien sûr que non !

Faut-il le redire aux révisionnistes de tout poil, la présence française en Algérie, ce sont des ports, des aéroports, des routes, des écoles, des hôpitaux. Ce sont des marais asséchés, des maladies éradiquées. Mais aussi du soleil sur la peau, des éclats de rire sur les plages, des filles à la peau suave, un ciel comme il n'en existe nulle part ailleurs. L'Algérie, disait ma mère, c'est notre paradis à nous, ce paradis qu'on nous a enlevé, ce paradis qui hante, toujours, plus de cinquante ans plus tard, nos cœurs et nos mémoires. Après nous avoir pris notre pays, certains voudraient maintenant nous priver de nos souvenirs. Et nous faire croire que les combats ont cessé le jour où des traîtres signaient un cessez-le-feu qui n'était rien d'autre qu'un lâche abandon, un vil renoncement. Demandez aux Algérois de la rue d'Isly ! Demandez aux Oranais du 5 juillet ! Demandez aux milliers, aux dizaines de milliers de harkis ! Demandez à nos martyrs ! Demandez-leur ce que furent les jours, les semaines, les mois qui ont suivi cette véritable capitulation ! On voudrait les faire disparaître une seconde fois ! On voudrait les oublier, les nier.

Les oublier ? C'est hors de question. Comment oublier ces Européens enlevés par le FLN afin de récupérer le sang dont il avait besoin pour soigner ses combattants ? Vidés, oui vidés de leur sang, au sens clinique du terme... Et dire que certains continuent de se vanter d'avoir été les « porteurs de valises » de ces terroristes qu'on applaudit dans la bonne presse. C'est raté. Nous sommes ici des milliers pour porter témoignage. Nous sommes ici pour dire haut et fort notre vérité, la vérité. Pour la jeter à la figure de tous ceux qui nous font la morale, qui nous parlent du sens de l'histoire, des accommodements auxquels nous devrions nous résigner. Nous sommes ici pour dire tout cela à ceux qui armaient le bras des assassins, des bourreaux des Français d'Algérie.

Des assassins, des bourreaux qui nourrissent encore aujourd'hui une haine à l'égard de la France, de ses valeurs, de son histoire, de ses combats, de sa civilisation. Une haine qui pousse certains à abattre des journalistes parce qu'ils sont journalistes, à abattre des policiers parce qu'ils sont policiers, à abattre des Juifs parce qu'ils sont juifs. Cette haine de la France est comme une insulte, comme une gifle pour d'autres musulmans, pour nos amis musulmans, pour nos frères harkis, eux qui ont choisi la France, qui sont morts pour la France. Eux qui ont été massacrés, certains écorchés vifs, ébouillantés. Eux qui ont été abandonnés sur ordre de l'État français, livrés à la vindicte du FLN.

Mais que s'est-il donc passé ? Que s'est-il passé pour qu'aujourd'hui, dans notre pays, on occulte à ce point la réalité de notre histoire ? Tout simplement que, alors qu'on obligeait un million de Français à quitter leur Algérie natale, on ouvrait la France - quasi simultanément - à des millions d'immigrés bien décidés pour certains à ne jamais se sentir, à ne jamais devenir des Français à part entière.

Colonisation de peuplement, disait-on de la présence française en Algérie. Il faut parler aujourd'hui, en France, d'immigration de peuplement, d'immigration de remplacement. Un chassé-croisé dont l'histoire a le tragique secret et dont je redoute que nous ne cessions de mesurer les funestes, les dramatiques conséquences. Je voudrais me tromper. Je crains d'avoir raison.

Face aux drames d'hier, il est des hommes qui ont su dire non. Des hommes qui n'ont pas hésité à tout risquer, à tout perdre pour des valeurs qui étaient, qui faisaient toute leur vie, au point d'être prêts à mourir pour elles. Hélie de Saint Marc était de ceux- là. On les appelle des héros. Un mot qui sonne comme un anachronisme à une époque, la nôtre, où l'on nous serine qu'on ne va quand même pas mourir pour des idées, où la vie, son confort, ses petites habitudes justifient tous les compromis, toutes les compromissions. Je ne vais pas avoir l'outrecuidance de rappeler les états de service, les engagements, le prix payé par Hélie de Saint Marc devant les membres de sa famille qui nous font l'immense honneur d'être aujourd'hui parmi nous.

« Se tenir à la pointe de soi-même. » Voilà une phrase du commandant de Saint Marc qui dit, avec la plus grande justesse, l'exigence de sa vie, de toute sa vie. De l'Occupation à la perte de l'Algérie, rien n'a pu anéantir ce cœur vif, ce cœur exemplaire. Né mille ans plus tôt, son histoire serait celle d'une chanson de geste. Hélie de Saint Marc est un preux, un orphelin d'un ordre spirituel et guerrier, tenant sa vie comme une lance.

Henry de Montherlant écrivait : « Il y a le réel et il y a l'irréel. Au-delà du réel et au-delà de l'irréel, il y a le profond ». La vie et les livres d'Hélie de Saint Marc sont un périple vers les profondeurs de l'être, dans le fond sans fond de son âme. Comme Ulysse, jamais les épreuves ne le détournèrent de sa destination, j'allais dire de sa destinée. Voyages des camps et des prisons, voyages des batailles et des carnages. Voyage vers ce qu'il appelait « le tremblement sacré des choses invisibles ».

Je citerai encore le commandant de Saint Marc, et il faut le citer souvent, car il ne fut pas seulement un chef mais aussi un remarquable éducateur. Non pas un donneur de leçons, ni un « coach de vie » comme l'on dit aujourd'hui, mais un homme qui a beaucoup vécu, beaucoup vu, immensément ressenti.

Le commandant écrivait, et son petit-fils nous l'a rappelé à l'instant : « La vie est un combat, le métier d'homme est un rude métier. Ceux qui vivent sont ceux qui se battent. » Et il ajoutait : « Vivre, ce n'est pas exister à n'importe quel prix. »

Dire comme lui que la vie est un combat n'est pas faire l'apologie de la guerre, n'est pas faire de la guerre sa profession de foi. C'est un simple constat : si une vie, c'est aimer, partager, éduquer, c'est aussi une somme d'épreuves, de contrariétés, d'oppositions, d'expériences et d'engendrements. C'est cette somme qui fait une vie. Et celui qui refuse ce combat ne vit pas. Dire que vie et combat sont de la même substance est une adresse d'espoir. Voilà ce que nous dit le rescapé de Buchenwald. Il faut espérer et faire de son espoir un bélier qui fracasse toutes les murailles. Il faut même espérer au-delà de toute raison. C'est Héraclite qui disait : « Qui n'espère pas l'inespérable ne le découvrira pas. » Ici, je le sais, nous espérons, nous n'avons jamais cessé d'espérer. Nos espoirs sont nos fidélités. Et nos fidélités comme nos espoirs trouvent en ce jour leur récompense, comme elles trouveront demain, en d'autres lieux et sur d'autres plans, des satisfactions encore plus décisives pour notre nation et notre peuple.

Le commandant de Saint Marc est l'homme d'une génération. Une génération qui, de septembre 1939 à juillet 62, ne connut jamais le répit et la paix. Une génération qui, entre la débâcle et l'abandon, connut cent victoires. Une génération qui nous a laissés seuls avec les souvenirs de sa gloire. C'est elle, aussi, qu'en ce jour nous célébrons. Gloire à eux ! Gloire aux compagnons du Commandant de Saint Marc, gloire à ceux d'Indochine, à ceux d'Algérie, gloire à ceux des prisons qui étaient alors les garnisons de l'honneur. Oui, comme vous, comme beaucoup d'entre vous, j'ai lu les livres de celui dont cette rue portera dorénavant le nom. Et je n'ai pas honte de vous le dire : j'en ai eu les larmes aux yeux, regrettant presque d'avoir été trop jeune pour être confronté à des choix qui forcent le destin et font de vous un homme.

Et puis, je me suis dit que j'avais tort. Que chacun, à son époque, est face à des engagements qui, sans avoir le caractère dramatique de ces années algériennes, n'en sont pas moins cruciaux, vitaux. Aujourd'hui, notre pays est face à une crise qui engage son avenir, sa vie, sa survie. Et face à ces dangers, Hélie de Saint Marc, son courage, son panache, sont d'une actualité brûlante, d'une force existentielle.

Allons-nous abandonner la France, laisser faire, nous réfugier dans des slogans aussi creux, aussi vides qu'une rengaine publicitaire, qu'un discours de politicien censés nous faire oublier les responsabilités des uns et des autres ?

Il y a 50 ans, je m'en souviens, vous vous en souvenez, nous tapions sur des casseroles en scandant « Al-gé- rie fran-çaise ». Il faudrait aujourd'hui, avec la même ardeur, avec la même détermination, dire non à cette France métissée qu'on nous promet, qu'on nous annonce, qu'on nous vante. Dire non à cette France multiculturelle qu'on nous impose. Mais dire oui à une France fière d'elle-même, de son histoire, de ses racines judéo-chrétiennes. Cette France que pieds- noirs et harkis ont admirablement incarnée, cette France pour laquelle un Hélie de Saint Marc s'est battu pendant la résistance, en Indochine et en Algérie. Cette France que nous voulons transmettre, intacte, à nos enfants. Alors, pour Hélie de Saint Marc, pour tous ceux qui sont morts en Algérie, persuadés que nous étions en France, que nous nous battions pour la France, pour tous ceux qui l'ont quittée, définitivement orphelins d'une partie d'eux-mêmes, je voudrais avant que nous entonnions « Le chant des Africains », je voudrais, en votre nom à tous, je le sais, dire, redire, répéter ce qui est notre viatique, notre credo, notre passé et, je l'espère, notre avenir : « Vive la France », « Vive la France française ! » "

Robert Ménard
(Maire de Béziers)

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