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Djelfa, petite ville de mon enfance

Écrit par Danièle LANCU-AGOU. Associe a la categorie Territoires du Sud

 

Petite ville de garnison, battue par les vents et où il gelait à pierre fendre l'hiver. J'ai vécu dix-sept ans dans ce bled du bout du monde, où toute une vie juive se déployait, intense, à l'abri des bruits, préservée de tout effet dissolvant, jalouse de ses rites, de son gestuel et de l'intégrité de sa foi.

Poste militaire ou sorte de caravansérail établi par les Français en 1852, Djelfa se situait au nœud des routes de Laghouat, d'Aflou et de Bou-Saâda, à 306 km au sud d'Alger.

Sa communauté juive fut originale à bien des égards : vieille d'un siècle (1852-1962), elle était neuve en ce sens qu'elle avait été créée artificiellement à partir de familles sollicitées des localités voisines telles que Messaâd, Aflou, Zénina, Laghouat, Bou-Saâda et Ghardaïa. Récente, cette petite « mosaïque » n'en héritait pas moins du substrat mental (pratiques religieuses, coutumes, tabous, superstitions et croyances) de ces communautés autochtones fort anciennes du sud de l'Algérie, pour la plupart mozabites.

Cette dualité en avait fait une communauté certes différente, qui se plaçait sur le dernier point de la pénétration occidentale (Djelfa fut le terminus de la voie ferrée Blida-Djelfa créée en 1921), mais une communauté charnière, cohérente, avec ses temps forts rythmés par le cycle des fêtes somptueusement marquées, avec ses relations de voisinage (harmonieuses ou tendues selon les moments) avec le monde extérieur musulman et chrétien, mais aussi avec ses contradictions, ses problèmes internes, ses passions, ses tensions et ses clivages (1).

 


Djelfa - la gare.

La vie communautaire

 

À Djelfa, il n'y avait pas de quartier spécifiquement réservé aux juifs; ces derniers vivaient mêlés aux deux autres populations; en principe les plus notables avaient pignon sur la rue principale: la rue Bois-Guilbert, l'artère centrale où il était de bon ton d'accomplir - dans les chaudes soirées d'été de ce comptoir du Sud - la promenade shabbatique.

Forte dans sa période la plus faste d'environ 450 à 500 personnes, la communauté juive djelfaouie avait érigé un appareil communautaire extrêmement structuré : deux lieux de culte se partageaient les fidèles, les synagogues « Elbaz » et « Agou » (la première était la plus ancienne), inévitablement mais gentiment concurrentes, ayant eu chacune leur éventail de rabbins venus d'ailleurs, qui du Maroc, qui de Ghardaïa ou de Zénina, qui de Miliana (2).

Une armature communautaire charpentée (deux mikve situés topographiquement dans l'environnement respectif des temples, un Talmud Thora, un fonds destiné à aider les nécessiteux, à doter les jeunes filles pauvres; gratuité des circoncisions, des pompes funèbres, de l'abattage rituel, etc.), donne une idée de l'extrême vitalité d'une communauté zélée et diligente qui connut certes des scissions - lesquelles furent certainement stimulantes.

Tous les rituels extra-synagogaux se pratiquaient: le Tashlikh par exemple : on se débarrassait des péchés pour Rosh ha-Shana sur les berges d'un oued où coulait un mince filet d'eau, ou le Hag-hailanot, la fête des arbres.


Des métiers et des hommes

 

L'éventail des métiers reste très aisé à définir : outre deux opulentes familles de gros négociants (en denrées coloniales, céréales, semoules, farines, laines et peaux, charrues, etc.), l'artisanat faisait l'essentiel des professions juives: une dominante faite de bijoutiers; venaient ensuite les cordonniers, ferblantiers et épiciers, les teinturiers, menuisiers et meuniers; les cafetiers avec leurs bars à la française. Les fonctionnaires de la commune n'étaient guère nombreux.

Dans cette petite ville façonnée par l'arrivée des Français, on aboutit très vite à la juxtaposition de trois mondes, trois confessions, vivant dans une certaine entente, en tout cas dans le respect des différences.

J'ai quitté Djelfa adolescente, et j'ai le souvenir d'une douceur de vivre inégalée; sans doute est-elle inhérente et reste-t-elle liée à la magie de l'enfance. Il n'empêche que le temps était véritablement suspendu, et la dimension juive vécue dans un conservatisme étroit, une profonde piété; mais aussi, il faut en convenir, un certain fétichisme.

Toutefois, si j'essaie de ne pas sublimer, mythifier, si j'essaie d'oublier ce Sud du monde où rien n'arrivait, son paysage sauvage et vide, ses échoppes illuminées sur la place du marché, ses étals sanglants de boucherie où j'allais quérir des osselets, ses épiceries où l'on trouvait entre les pains de sel, les martinets et les savons, des robes d'enfant, ses odeurs d'arbres, de troupeaux et d'épices, ses musiques diverses : le chant des muezzins, les clairons des cours de casernes, le canon tonnant dans les crépuscules roses des soirs de ramadan, ses rues de couleur ocre ensablées sous un soleil insoutenable de mica, si je veux être objective, force m'est de constater que, malgré tout, trois mondes se côtoyaient, certes dans le respect mutuel (hormis durant des moments de crise) (3), mais demeuraient des mondes opaques, fermés.

Au sein de cette mini-société juive cloisonnée, mon enfance s'est déroulée entre un père éminemment pieux voire austère, et une mère venue du « Nord ». En ma mère, existait une dualité: si elle fut un agent d'occidentalisation forcené (dans une certaine manière d'être, un raffinement extérieur, une éthique faite de beauté, d'étude et de perfection), elle fut aussi et surtout porteuse de traditions. Avec un sens inné de la transmission, cette fille de rabbin et sœur de grand rabbin (4), racontait à sa nichée, au cours de si douces veillées, son légendaire familial médéen: par exemple les hahamim que son père faisait venir du Maroc et logeait des années durant, pour que Bible et raffinements talmudiques soient enseignés aux fils; les mérites de sa sœur aînée, Marie, qui, en ces temps reculés, au début du siècle, enseignait l'hébreu au Talmud Thora de Médéa! Parviendrais-je à restituer l'éclat des fêtes dans la maisonnée familiale ?

Lorsque ma mère déployait des virtuosités de mets et de pâtisseries dans l'amour de la tradition et du savoir perpétués? Elle s'activait alors, des semaines à l'avance, lessivant les rideaux, les couvre-lits et les dentelles, amidonnant folies et napperons à l'infini, frottant l'argenterie, polissant les cuivres; confectionnant les conserves traditionnelles : poivrons à l'huile pour Pessah, variantes, tomates séchées; et les douceurs non moins indispensables: la gamme de confitures (abricots, pêches, cerises, fraises et même pastèques) et des pâtes de fruits (de coings et de pommes) aux couleurs claires et nuancées.

 


Djelfa - la place du Marché

Et puis, il y avait les confiseries spécifiques, inhérentes aux fêtes elles-mêmes : celles orientales de Pourim bien sûr (et même de Tisha Beav), à base pour l'essentiel de pâtes d'amande et de miel; la confiture de coings de Yom Kippour, ou la salade de grenades à l'eau de fleur d'orangers; les confitures d'oranges et de pamplemousses à Pessah, et surtout les inévitables et délicieux « sphériès » (petits babas à l'orange, à base de farine de matsot). Les « galettes blanches », qu'elle pratiquait avec art, lui donnaient beaucoup de soucis et de préoccupations: il fallait que « le blanc » séchât au soleil en demeurant impeccablement blanc, que les bonbons argentés fussent éparpillés avec soin.

Et la soukka de mon enfance ! La magie commençait dès que roseaux et branches de palmier étaient déchargés d'une charrette qui pénétrait dans la vaste cour par un large portail qui donnait, à l'arrière, sur une autre rue (à l'avant la cour donnait sur la rue Bois-Guilbert). Ma mère dirigeait les opérations, exigeante; mon oncle Marcel s'affairait, aidé de mes frères, du « boy », et de nous, petites filles (Gisèle et moi), qui gênions plutôt qu'autre chose. Quand l'ouvrage était terminé, après de laborieuses heures, c'était le moment de tendre à l'intérieur les « haïks », les toiles colorées, les châles chatoyants de soie rouge frangés et de suspendre les fruits (belles grappes de raisins dorés, grenades juteuses, branches de transparents « deglet-nour »). C'était véritablement la fête, au plein sens du mot. Nous, enfants, nous exultions. Mon père, après les offices, invitait les gens de la « shul » (nous disions la « shoul », c'est bizarre!), à venir dans la soukka prendre l'apéritif.


Autre temps, autre époque

 

Bouffées de souvenirs: je revois la valse des plaques chargées de « galettes » et de biscuits, allant et venant tous les jeudis des demeures juives au four du boulanger. Le vendredi matin, dans une agitation tout aussi fébrile, la même valse reprenait, pour le pain du shabbat cette fois-ci, qui requérait les vigilantes attentions des maîtresses de maison. C'est que la réputation de ces ménagères appliquées se forgeait au four local! Dans la rue Bois-Guilbert (où se situait le four), la ronde incessante de ces odorantes fournées contrastait avec la somnolence du jour suivant, lorsque le repos sabbatique respecté endormait la ville dès le vendredi après-midi. À la raconter, tout me paraît irréel, brumeux, et pourtant si clair. Djelfa et sa pépinière, autre haut lieu des promenades shabbatiques ! Djelfa et sa petite poste coloniale dont les rampes étaient notre toboggan! Djelfa et son unique cinéma - qui appartenait entre parenthèses à un juif - cinéma au balcon de ciment, dans la salle très pauvre, glaciale, où résonnaient les fauteuils de bois. Djelfa et sa petite gare entourée de verdure, au-delà de la

«porte d'Alger», où j'aimais aller à bicyclette. Elle me donnait tant de coups au cœur: le départ de mes aînés pour des pensions lointaines (Médéa, Blida, Alger, puisqu'à Djelfa, ne se dispensa longtemps que l'enseignement primaire), et leur retour exaltant, surtout quand les grandes vacances duraient une saison.

En évoquant cette petite gare où étaient toujours entreposés des sacs d'alfa, comment ne pas se souvenir d'Hassi-Babah, le dernier bled avant Djelfa ? Un petit trou, une rue unique, quelques maisons basses écrasées par la chaleur; peut-être un âne sur le bord du trottoir. Rien, deux ou trois boutiques. Le bout du monde.

Et pourtant quelle jubilation lorsque le train qui nous ramenait d'un Nord plus policé parvenait à Hassi-Babah. Djelfa enfin (au terme de toute une journée de voyage) était proche, avec sa chère petite gare.

Cette petite gare que l'on ne prit pas, mes parents et moi, lors du départ définitif, le 20 juin 1962; nous quittâmes en effet Djelfa par le sud, à l'aube d'un matin blême, en prenant l'avion à Laghouat, la ville natale de mon père.

Danièle Iancu-Agou

 

 

1 - J'ai développé tous ces aspects au cours d'un colloque sur les Communautés juives des marges sahariennes du Maghreb, qui s'est déroulé en mars 1980 à l'Institut Ben-Zvi de Jérusalem. Les Actes ont paru, édités par Michel Abitbol (Jérusalem, 1982), p. 161-199, Danièle Iancu-Agou, « Une communauté juive dans le Sud Algérois: Djelfa (1852-1962) ».

2 - À la mort du vieux rabbin Benzaken en 1962, à la veille de l'indépendance, furent enterrés dans le cimetière juif de Djelfa, des livres de prières usagés sous 1'œi1 intrigué des musulmans devant cette cérémonie « d'inhumation » (genizah).

3 - La Deuxième Guerre mondiale avec ses incidences: le renvoi des élèves juifs, entérinant une marginalisation soudaine et menaçante; le camp d'internement avec des prisonniers politiques français, des juifs (comme Bernard Lecache), des Polonais, des Espagnols républicains, des communistes français. Autre moment où furent perçus des remous au sein des communautés juive et musulmane: en 1948, lors de la création de l'État d'Israël.

4 - Sœur du grand rabbin Jacob Chekroun, assassiné durant la guerre d'Algérie, en 1957.

 

 

Lexique :

 

  • Mikve: bassin de purification.

  • Talmud Thora: service éducatif qui a pour rôle de transmettre une éducation religieuse aux enfants de la communauté.

  • Rosh ha-Shana: (tête de l'année), nouvel an du calendrier hébraïque.
  • Pessah: pâque juive.

  • Pourim: fête célébrant la reine Esther, on lit en famille ou en groupe son histoire. Les enfants se déguisent. On mange des gâteaux spéciaux.

  • Tisha Beav: période de jeûne commémorant la destruction du 1er et 2e Temple de Jérusalem.

  • Matsot: non fermenté.

  • Soukka : (cabane, hutte), lieu de résidence temporaire construit spécifiquement pour la fête de Soukkot (matériaux organiques).

 

In « l’Algérianiste » n°120

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