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Le charme discret des confins…Kourdane 1990

Écrit par Claude CAUSSIGNAC. Associe a la categorie Territoires du Sud

« J'ai passé la veille de Noël dans le Djebel Amour avec mes rêves pour vous mener à Kourdane... ».


Ô terres austères à l'âpre beau­té, chantées par nos grands Anciens, quand voyageait Eugène Fromentin...

En ces jours, l'on prenait son temps... Un été dans le Sahara, pour voir, d'hospitalité de caïd en réception de bachaga, la région que je me propose de parcourir tout aussi en détail, en deux jours, dans des conditions beaucoup moins confortables !

Il est vrai que j'ai trouvé là, au bord de l'Oued MZi, par surprise, un des cinq campings repérés en Algérie. Ils sont destinés à la popu­lation locale et argentée quand c'est un parc d'attraction comme celui-là. Les monuments clôturés, les sites payants et préservés, le Kbour Roumia, la plage de La Madrague, sont des lieux où l'on se promène tranquillement pour cinq dinars par tête, filles et femmes en haïk blanc de neige, qui se contrefichent du Kbour comme de leur première foutah.

C'est la région de Laghouat que je désire revoir au passage, non pas le Laghouat urbain et insipide, mais les terrains de parcours de Larbâa et autres Ouled Naïl, nomades que l'on croise souvent. J'arrive d'El Abiod Sidi Cheikh-Brézina par la piste dite interdite qui sert au trafic local, chameaux, moutons et 404, l'inusable « Pijou » qu'on retrouve­ra partout pour encore bien long­temps. Piste pour piste, le problème c'est qu'on est en mars et qu'il y a des gués en quantité, avec du cou­rant souvent, à vous de vous débrouiller.


La piste

 


Mes fourgonnettes « AK » et « AKdiane » de l'été, sont restées au garage. J'ai une « Panda 4X4» qui convient bien pour ce genre de ter­rain (ce n'est pas le Dakar), mais elle est vraiment très raide. Comme elle est écrasée par le poids trans­porté, dont trois nourrices d'essen­ce à l'intérieur qui ne me quittent jamais, le ravitaillement étant plus qu'aléatoire, cela tend à l'améliorer. Par contre, le volume habitable lais­se à désirer problèmes des 4 X 4, il les faut courts pour bien passer. Mais mon ingéniosité a réussi à en faire un petit boudoir..., enfin, c'est le neuvième engin que j'aménage de ma blanche main... Grand dedans, petit dehors, braquant bien, peu coûteux et léger. C'est ainsi qu'on peut aller loin, et le raconter.

Avant El Abiod venant d'El Bayadh, j'ai dû passer un gué qui m'a fait frissonner. « Si je me plante au milieu... », pensais-je. Pas de camion en vue, ni de chameau à l'horizon. Ils ont déserté les routes, élevés qu'ils sont pour la viande, là où il y a du pâturage. Je ne dis pas de l'herbe, quoi qu’en cette saison, il puisse s'en trouver, à l'occasion, des semblants de prés. Entré dans l'eau sans un frémisse­ment, et traversé le courant, douce­ment j'ai remonté la rive abrupte et boueuse. Un bon point pour le 4 X 4 tout de même. J'ai vu le grand marabout fraîchement reblanchi des Ouled Sidi Cheikh, la Fraternité des deux Frères Blancs qui, en 1990, se raccrochaient encore, vivant en gratouillant la terre comme le fellah du coin, puis passage sur la piste pour Brezina parmi des gours impressionnants, et puis continué vers Tadjrouna.

Le soir va tomber, il faut se remuer, les ksours apparaissent orangés à la lumière du couchant; voilà El Haouita, je me reconnais, je suis déjà passé par là autrefois, je crois qu'ici je ne risquerais pas grand-chose sous mes moustiquaires, en me faisant accepter par un cheikh local... je l'ai fait d'autres fois. Oh, il reste bien une heure de jour, Laghouat 45 km, go ! On verra bien ce qu'on y trouvera. Mektoub... Je n'y suis pas entré, les gendarmes au croisement m'ont dit : « Vous avez un parc d'attractions-camping dix kilomètres vers le nord avant l'Oued M'Zi ». Je remercie, et trouve effec­tivement un parc-camping immen­se, désert à cette heure et hors vacances, à part les gardiens paten­tés.

Comme je suis épuisé par la longue piste, je chauffe un potage cinq légumes, un gâteau de riz en boîte, du pâté et des biscottes. Je n'ai plus de pain. On verra demain ! Merci pour la sécurité. Cette steppe infi­nie avec ses touffes d'alfa est très insécurisante, la nuit ! Nuit excellente sur mon bon mate­las, sous la moustiquaire. La fatigue aidant, j'ai vite sombré dans le néant. Un bon chocolat au lait bien chaud au matin, des biscuits, une toilette de chat bédouin, encore qu'ici il y ait des robinets. Je revien­drai ici ce soir.

Sans souci pour la nuit d'après, je vais rôder, l'âme sereine. Un bon­jour au portier, et je fonce sur Laghouat, à l'essence en premier. Il y en a, un bon point, et du super, ce qui est rare, à 2,50 F. Le gas-oil à 0,50 F! En Algérie on roule pour rien, quand on peut trouver une pompe qui en ait.



Le djebel Milok


Je cherche un khebbaz. J'en trouve un à trente mètres qui a du pain tout chaud et excellent. Et des piz­zas. Et des zlabias. Et des makrouts. Et des fritas! Douze jours d'absti­nence m'ont donné un appétit d'ogresse dévorant ses enfants. Et je fais un plein débordant. Il ne fait pas chaud, tout se gardera. Quant au pain, aux oranges, je n'en retrou­verai qu'à El Oued, et encore, une semaine plus tard, une province plus loin.

Un petit raid à El Assafia, faire un peu de tout-terrain dans les ruelles et dans l'oued. Tout va bien, paré à décoller! Pour l'ouest, c'est le nord d'abord pour traverser l'Oued M'Zi. Comme ses frères sahariens, six cents mètres de large en gros cailloux secs et roulés gris très clair, un peu d'eau qui stagne, trois mètres de largeur utile. Pourtant on est en mars, mais un petit barrage retient l'eau un peu plus haut. Et un beau pont qui le franchit, car c'est la route d'Alger. Bientôt il faudra tourner à gauche, car ce qui me tente aujourd'hui, c'est Kourdane...

Une montagne s'élève à droite, assez longue et un peu haute, plate sur le dessus, elle fait penser à la table de Jugurtha à la frontière tuni­sienne, un point défensif idéal. De poudingue un peu rosé, elle ne lais­se en rien prévoir le spectacle de lumière qu'elle nous offrira ce soir. C'est le Djebel Milok. À côté, le Djebel el Azreg, la montagne bleue, pas si bleue que ça en somme. Mais a défaut d'un marabout sur le som­met, sa teinte devait guider à bon port les caravanes...

De l'alfa, des touffes d'alfa bien vivaces, on est en mars seulement, parsème le paysage, entre elles de l'herbe rase. Que ne suis-je cha­meau? Je m'offrirais un pâturage pour chevaux. Une piste qui part à gauche, côté ouest, au milieu de Palfa. Il y a une route meilleure mais j'ai toujours aimé la piste, la vraie, et m'y embarque sans état d'âme.

Slalom et dos d'âne, surtout ne pas franchir l'Oued M'Zi, fatalement je dois atteindre Tadjemout. Le terrain reste pareil à lui-même, quelques chameaux se régalent, la bosse refaite, le poil luisant, ce ne sont chameaux de l'été ! Nullement effa­rouchés, ils lèvent la tête pour me regarder, puis se remettent vite à brouter...

Un petit berger qui de loin les sur­veille. Mais fini le burnous : Jean, chandail et baskets. Douze ans.

« Msio, cigaret ? ».
« Salant àlik, ma n'chrobch dou-klnin ». Et je lui balance deux dinars pour compenser. Mais ce qu'il vou­drait, c'est fumer! J'ai bien un char­gement de cigarettes de bas étage pris au passage pour m'ouvrir les portes et me faire apprécier, mais pas pour les gosses ! À cinq ans, ils vous font le geste de fumer ! La Panda se joue du sable avec maestria. Il faut dire que c'est du sable tassé, car avec elle cette année à l'embouchure du Rhône dans un fech fech insurpassable, je me suis planté jusqu'aux moyeux en moins de deux ! Elle est trop basse, il m'au­rait fallu dégonfler. Et puis après, une heure de regonflage... Je m'ap­proche de l'Oued M'Zi, franchis à gué un petit affluent de pas grand-chose, et le Ksar apparaît tout d'un coup, assez important tout de même, une mosquée à gauche dans le creux, une à droite, une profusion de grands marabouts peints en vert islamique, des rues en terre immenses et vides, et des nuées de lampadaires. Dans la nouvelle république, on ne peut photogra­phier ni maison ni palmier sans un lampadaire à côté. Toute la population mâle est là, inoccupée.


L'arrivée à Kourdane


Des burnous se voient encore chez les anciens. Tout ce monde est uniformément sombre, de teint mais pas de traits.

Ils bara­gouinent le français comme moi je parle l'arabe, les mains se chargeant de compléter.

De quoi vivent-ils? Je ne sais. Aucun commerce, aucun bétail, aucune culture. Les femmes font leur ménage, les maisons sont en dur, du genre Espagne du sud, peintes en blanc rosé, point misé­rables.

Un commando de femmes en haïk remonte la piste, portant des gosses; deux, trois énormes koubbas (1) repeintes de frais, en vert et blanc, ont l'air bien fréquentées. Serait-ce le Lourdes des Larbâa? Il doit quand même y avoir des jar­dins puisque l'Oued M'Zi est par là, mais aucun palmier ne dépasse. Les ksours peints par les peintres de l'ancien temps, (je vous montre Aïn Madhi vers 1930), avaient quand même une autre allure, avec pal­miers sans lampadaires et les vête­ments d'antan, si seyants...

Il faut dire que de Tadjemout, le tour est vite fait. Une petite route en part vers l'Ouest, pas si mauvaise, qui remonte vers le nord-ouest. Puis une branche oblique carré­ment vers l'Oued M'Zi. En bas, un petit barrage, point haut, on traver­se l'oued sur son dos. Mais en bas, vers l'oued, des jardins, quelques palmiers, des abricotiers, et des légumes, navets, cardons, de cela vivent les ksouriens. Quelques moutons broutent dé-ci dé-là, un petit berger joue de la kasba, sa flûte de roseau...

Un jeune de quatorze ans, un ballot sur l'épaule au bout d'un bâton, me voyant passer, fait du stop. Assez propre, l'allure d'un collégien, je ralentis, il parle assez bien notre langue et je le prends. Sous Boumédiene, on apprenait le fran­çais dans les écoles, après seule­ment l'arabisation forcenée. Il me raconte les histoires du coin, la lutte du Chérif Mohammed Ben Abdallah contre les Français ! Et les Tidjani? Ah oui, cette confré­rie à laquelle sa famille appartint, marchait avec les Français pour des raisons qui le dépassent. Sic! Ahmed avait ramené de France une femme qui a commandé à tout le pays pendant quarante ans ! Quand Sid Ahmed est mort à Guémar à la Zaouia Tidjania, les khouans ne voulaient pas rendre son corps, qui dispensait la « baraka ». Il a fallu qu’elle s'en mêle et finalement, il est enterré à Kourdane dans la koubba qu'elle a fait édifier et là, les pèle­rins venaient chercher sa « baralca ». Son demi-frère, Sid Bâchir, a épousé la veuve, Lalla Yamina, c'est comme ça qu'on appelait l'épouse française des Tidjani, et elle a continué à tout diriger b'kheir, elle avait construit une belle maison avec des coupoles, des arcades, des jardins magni­fiques, des palmiers, des mech mech(2), elle a trouvé de l'eau, beau­coup d'eau; deux cents nègres tra­vaillaient dans ses jardins, ils étaient payés et elle les surveillait toujours et ils avaient peur d'elle, parce qu'elle avait des pouvoirs magiques.


Le mokaddem

« Quand Sid Bâchir est mort à son tour d'une attaque, elle est partie à Alger, les ouvriers on les a plus payés, alors ils sont partis aussi, les sources elles ont séché, les puits ils sont bouchés et aujourd'hui c'est tout foti. Mon oncle il était instituteur à Laghouat, c'est pour ça que je connais tout (ii du coin ». « Tu m'arrêtes à la nicchta là-bas enco­re cinq kilomètres, après tu vois des palmiers à droite un peu loin, tu prends la piste, c'est Kourdane. Il y a un gardien, tu lui demandes à visiter ». Agréable ce jeune qui m'a résumé l'histoire de ce pays d'alfa, semble-t-il sans histoire. Je l'arrête, « Roh bes slama... ».

Je reprends mon trajet dans les touffes d'alfa, et repère effective­ment assez loin de la route, une grande bâtisse rosée avec une multitude d'arcades et une vaste coupo­le tronconique grandiose avec quelques palmiers qui dépassent sur la droite, étonnants dans une steppe à alfa sans un arbre. Une piste se détache de la petite route, pointe bonne, mais on en a vu d'autres. Trois ou quatre kilo­mètres et on arrive sur un terrain vague et propre devant un portail. Un mur entoure tout l'ensemble.

Prenant mon sac à dos avec toutes mes richesses, je ferme la bagnole et pars en quête de vivants, qui n'abondent pas.

Une vaste demeure à arcades, une terrasse avec deux clochetons, tout est fermé. La vaste koubba à l'en­trée n'est qu'ornementale. Elle sert de logis au gardien et aux siens. Je visite d'abord tout seul, c'est ce qui m'intéresse, fais le tour de la mai­son fermée et me dirige vers les jar­dins.

J'ai des peintures de Kourdane avant 1930. Des jardins jeunes et florissants, Kourdane est une sour­ce, l'eau qui coule en abondance, des seguias au pied des palmiers, et les jardiniers affairés. Aujourd'hui, vers le 20 mars, aucune eau nulle part n'est visible, les puits sont rem­plis de pierres, abandonnés. La plu­part des arbres ont crevé, quelques palmiers subsistent; non arrosés, non soignés, non fécondés, ils sont stériles et condamnés. Pour le Bédouin, ici ce ne sont que descendants de nomades, c'est le déshonneur suprême de travailler. Les travaux de la terre, des jardins, l'entretien des foggara (3) étaient le fait d'esclaves noirs, cet état les ren­dant corvéables à merci. Seule la création d'un Bédouin transgé­nique serait susceptible de le faire travailler. Soldats, oui, liseurs de pistes, chameliers, gardiens de trou­peaux, un gardiennage léger : il n'est pas éleveur. La tribu suit le troupeau et vit à ses crochets, préle­vant viande, lait, laine, plus quelques bêtes vendues aux souks pour leurs modestes besoins : un peu de semoule, armes, des bijoux d'ambre et d'argent pour leurs femmes, quand elles sont jeunes et désirables cela se comprend; les vieilles faisant le travail. Deux cents khammes travaillaient à Kourdanu sous la férule de Lalla Yamina (l'Aurélie Ricard de sa jeunesse). Mais Sid Bâchir, le deuxième mari vint à mourir d'une attaque. Le nouveau, Grand Maître des Tedjania reconnu par la Hadra fils de Sid Ali, fils de Sid Ahmed, d’une autre femme, Lalla Yamina était la quatrième. Le nouveau titulaire, amateur de bagnoles et dilapideur effréné, prônait une philosophie toute différente de ses prédéces­seurs : la zaouïa devait vivre des aumônes des pèlerins suite à la « Baraka » octroyée par le mokad­dem, non d'une exploitation agrico­le. Et séparant l'Eglise et l'État, abandonna Kourdane à son sort. Digne et noble, Lalla Yamina se reti­ra a Alger, chez elle dans sa maison où vivait sa famille française, avec plusieurs voitures de mobilier, gar­dant en douaire des troupeaux de moutons et de chameaux restant au pays.

Mais le guide souriant, appelé par ses proches, arrive vers moi, prêt à m'ouvrir les portes. Je m'y dirige sur la pointe des pieds. Quarante ans, de teint plus clair que la moyenne, vous l'avez sur la photo avec le mokaddem, parlant relative­ment français, il n'a pas connu Lalla Yamina bien sûr, mais en a abon­damment entendu parler. On contourne la maison par la droi­te, sous les arcades, nous montons à l'étage, pénétrons par la porte pein­te, et tombons dans les salons orien­taux d'Aurélie Tidjani. Malgré les chargements de meubles transpor­tés à Alger, quel magnifique bou­doir oriental! Tous ces meubles incrustés de nacre, damasquinés, sont venus de Syrie, du Liban, de Turquie et d'Alger. De vastes pla­teaux de cuivre, des sofas confortables ajoutent à l'ambiance feutrée. Et même, luxe incroyable dans cette contrée, un piano « Bord » laqué noir d'un modèle 1900. J'essaie quelques notes, mais bien sûr seul un bruit de sommier répond à mes avances, et ensuite, le silence. « Tout ça, c'est venu de Laghouat à dos de chameau, me dit le guide. Au temps de Mme Tidjani, le train s'arrê­tait à Berrouaghia. Ensuite, la diligen­ce et des arabas, carrioles dont usa l'ar­mée française pendant fort longtemps. Jusqu'à Laghouat. Aprés, on hissait le tout sur un grand chameau robuste et pacifique. Et c'est ainsi qu’arriva ce piano à Kourdane. Qui donc en jouait ? je ne sais pas ».

Au mur, derrière un portrait de Sid Ahmed! Bien des traits communs avec le mokaddem actuel. Sa mère était une esclave noire qu'on changea pour une plus fraîche, celle qui conçut Sid Bâchir son demi-frère et successeur, noire aussi. Quand le mokaddem Mohammed Seghir mourut subitement en 1853, de ses femmes légitimes et de ses concu­bines noires, il laissait quatorze filles et pas de garçons officiels. Il lui fallait un successeur. Alors, les notables d'Aïn Madhi se souvinrent de la négresse que le cheikh revendit enceinte de ses œuvres. On se rappela qu'ell avait accouché d'un fils. On en avait perdu la trace. Des émissaires cher­chèrent partout pendant cinq ans sur les pistes du Sud et finirent par ramener de la région de Guelma, le petit Ahmed, âge de sept ans, et sa négresse de mère qui n en revenait pas.


Kourdane en 1990, 2 palmiers rescapés

Pour El Bâchir, l'annonciateur de bonne nouvelle d'après son nom, le futur deuxième mari, le processus fut le même, à part que la négresse, on l'avait encore sous la main à la zaouïa d'Aïn Madhi.

Mais ma neutralité d'Européen s'of­fusque de penser qu'une jeune Lorraine ait pu quitter sa famille et son pays pour devenir la quatrième épouse d'un chef religieux avec enfants, et partir au bout du monde connu, dans un pays où pas un ne parlait sa langue! Par amour? Qui pourrait le croire!

Sans doute calcula-t-elle qu'elle préférerait être maîtresse et patron­ne au diable Vauvert que servante chez elle. Et le plus fort, c'est que l'OPA réussit : elle sut se montrer indispensable, ses maris l'ont suivi et fait respecter.

Elle avait l'énergie, des instincts paysans, le don de trouver l'eau, essentiel dans ce pays, et de galva­niser ses serviteurs. Si Ahmed lui fournit les terrains, les ressources de la Confrérie, deux cents ksouriens pour mettre en valeur. Bien d'autres ont confondu leur fortune et celle des donateurs dans tous les temps, aussi avis aux amateurs. De tout cela naquit Kourdane ! Onze ans, c'est le temps qu'Aurélie croupit dans la zaouïa d'Aïn Madni, le temps de la réorganiser, d'ouvrir une école, de faire un pro­gramme judicieux d'économie, de remettre à leur place les autres épouses et de conditionner à son idée le mokaddem. Elle avait remarqué, lors des parties de chasse qu'elle suivait, à sept kilomètres de la zaouïa, une source sous un figuier. L'endroit lui convenait, il devint le centre de son futur domai­ne.

De la terre? De l'argent? Des maçons? Des cultivateurs? Des bras, beaucoup de bras, pas de pro­blème! Le conseil des Tedjania et son cheikh de mari adoptèrent son plan de développement et lui accor­dèrent tout ce dont elle avait besoin. Les ressources de la confrérie lui furent octroyées et ces coureurs de pistes et chameliers mystiques furent invités à devenir knammes sédentaires, maçons aussi pour édi­fier cette somptueuse demeure sous la direction d'un maître maçon venu d'Alger, et dont elle avait elle-même tiré les plans ! Tant et si bien que, cinq ans après, à quarante ans, elle s'installa à Kourdane dans ce castel qui fit sa gloire. Quarante hectares furent mis en culture tout d'abord, puis elle trouva de l'eau, de l'argent frais, des bras, portant la surface irriguée à six cents hectares, transformés en champs, jardins, vergers, acclimatant arbres et légumes de France, assurant la prospérité. On lui octroya même, en 1903, le « Mérite agricole »...

Mais son château était de sable. Car il suffit du départ de la « Princesse des Sables », après la mort de son deuxième cheikh de mari, Sid Bâchir, pour que tout retourne au néant, en un temps record; l'eau ne persiste dans ces contrées que si on va la chercher en y travaillant sans relâche. L'inertie fait le reste et on se retrouve maintenant dans le châ­teau de La Belle au Bois dormant, sa « Baraka », ses pouvoirs surnaturels faisaient obéit au doigt et à l'œil ceux qui travaillaient pour elle. Plus de soixante servantes blanches et noires assumaient le service de la châtelaine; à son départ, Kourdane s'est endormie pour la fin des temps...


Kourdane en 1990, les puits comblés

Dans cette vie volontaire et heurtée, seul un petit Tidjani a manqué à son bonheur. On a dit que le borbor versé dans son breuvage par une épouse délaissée aux premiers temps de son séjour, l'avait rendue stérile. Dans ce pays hostile, jalou­sée par toutes ces femmes, on a certes dû essayer. Rendre stérile sans tuer, c'est bien plus difficile. Il est possible aussi que Dame Nature se soit offusquée de différences aussi phénoménales et n'ait pas béni cette union trop hors normes ! « Prends une fille de ton âge, et choisis-la dans ton village, et ton bonheur sera fécond! ».

Bref, en juin 1911, deux jours après la mort de Sid Bâchir, elle quittait Kourdane pour Alger, dans une de ses maisons, don de Sid Ahmed, où sa famille de France s'étalait sans complexes. Mais quand on a connu Kourdane et ses grands espaces du Sud, on ne peut se résoudre long­temps à la petite vie d'Alger, moite et bornée.

Elle fit plusieurs séjours à Kourdane, rappelée chaque fois par les descendants des Tidjani qui lais­saient partir à vau-l'eau la confré­rie, étant totalement incapables de la diriger.

« Ouribet khouribet », proverbe arabe qui signifie : « Ce qui devient arabe tombe en ruines », rejoignant la pen­sée d'Ibn Khaldoun « Tout pays conquis par les Arabes est ruiné ». Il est question d'Arabes, non pas de Berbères. Les cigales et les fourmis.

Dix ans après son départ pour Alger, morts étaient ses troupeaux laissés à Kourdane, mortes ses cul­tures, abandonnés ses jardins, et la fastueuse demeure, en train de dis­paraître sans qu'on ne fît rien pour la réparer. Car les Arabes construi­sent léger.

En retrouvant Kourdane, la femme des deux cheiks pleura. Repartie en France à Arc-en-Barrois, elle revint encore à Laghouat où elle se retira dans une villa ou l'installa Sid Mahmoud, le cheikh de l'heure, deuxième fils de Sidi Bâchir, qu'elle avait connu comme son frère et son cousin, élevé (avec des bonnes) et conseillé. Et allait à Kourdane quand l'envie lui en prenait.

Elle avait fait ériger un enclos maraboutique à deux pas de la demeure, où dormaient les deux mokaddems Sid Ahmed et Sid Bâchir, dépositaires de la « Baraka » et très véné­rés, ses deux maris successifs. Bien des tombes entourent le sanctuaire pour profiter de la bénédiction des saints personnages. C'est la qu'elle fut inhumée, contre la koubba, quand elle mourut le 28 août 1933. Morte chrétienne ou musulmane ? Une controverse vit le jour, comme si cela avait de l'im­portance! N'est-ce pas le même Dieu, l'Unique, tout miséricordieux et tout compatissant?

Le guide m'y mène dans le recueillement. L'actuel Mokaddem y est, vous avez sa photo, Sid Ahmed lui ressemblait beaucoup. Il est affable, me fait voir la tombe de Sid Ahmed, celle de Sid Bâchir. Sur toutes les deux, à l'intérieur de la koubba, porte ouverte, brûlent une infinité de petites bougies arabes rosés ou vertes, effilées du bout et pleurant à chaudes larmes... Il paraît que les flammes diffusent la « Baraka » des saints person­nages.

Je lui octroie cent dinars pour ache­ter des bougies et continuer son office. Il me montre dehors, sans promiscuité exagérée, contre la koubba, côté sud, la tombe de Lalla Yamina.


Ci-gît Mme Vve Aurélie Tidjani Décédée le 28 août 1933
à l'âge de 84 ans.
Mourrut Musulmane
devant plusieurs t
émoins
à Courdane
w
.


Kourdane 1990, la camposanto avec la koubba des Tidjani.

Une nostalgie se met à m'oppresser. Que je me sens loin de mon Loir gaulois et de mon petit Liré... Le gardien me ramène vers la gran­de koubba factice de l'entrée, il habite par là. Je lui donne avec générosité son salaire. Sa femme qui parle aussi français, voyant mon vague à l'âme, m'offre un pain tout chaud qu'elle vient de sortir d'un four arabe, ces gens sont accueillants, on voit que Lalla Yamina est passée par là autrefois. Un vaste et dernier regard sur Kourdane, où je laisse un peu de mon âme; est-ce par poésie, par sentimentalité, parce que ce fut tou­jours un bastion français? Pourquoi? Parce qu'Abd-el-Kader, voulant contraindre les zaouïas à l'aider, avait assiégé en vain Aïn Madhi, plusieurs mois. La doctrine des Tidjani prêchant la soumission au pouvoir établi, les Khouans avaient refusé de le suivre. Mais il en est résulté une haine mortelle qui les a jetés dans les bras de ses adversaires, les Français. Ainsi s'écrit l'histoire en terre d'Islam : « les ennemis de vos ennemis sont vos amis ». Mais c'était bien avant Aurélie Ricard...

J’ai beaucoup crapahuté, rôdé, parlé, interrogé, et bientôt le soleil va se coucher. Nous sommes à l'équinoxe, douze heures de nuit. Et frisquette, à mille mètres. Je rentre par la route, à bonne vites­se, 60-70, une bonne cinquantaine de bornes pour Laghouat. Les mon­tagnes deviennent rosés, puis violines, le Djebel Milok, que j'ai en face de moi, vu rose à l'aller, se met à virer à un rose intense, resplendis­sant, comme on représente Ayers Rock en Australie, aux rayons du soleil couchant. Puis le rose prend des teintes violines, violettes, la lumière ne colore plus que le haut seulement, et lentement s'efface. C'est bien la nuit qui s'installe après cette fantasmagorie de couleurs qu'on ne voit que sous le soleil du Sud!

L'Oued M'Zi que je traverse sur son pont, le parc d'attractions-camping de Laghouat où je m'engouffre; je retrouve ma place solitaire, je suis le seul campeur du lieu. Le bon pain offert par mes amis d'un instant, une boîte de sardines, deux barres de chocolat, sept ou huit dattes, un verre de vin des Corbières et voilà. Je vais pouvoir rêver, sous mes moustiquaires ins­tallées, dans mon boudoir motorisé. Que les candidates ne se pressent pas, il n'y a plus de places à prendre comme quatrième femme d'un mokaddem, dans une zaouïa potable. C'est peut-être dommage pour les écervelées ? Mais quelle aventure tout de même! On se doit d'admirer...

Claude Caussignac
(Décembre 1997)


Notes :

1 - mausolée.
2 - abricots.
3 - galeries souterraines.
4 - retranscription fid
èle du texte de la plaque (!).


In « l’Algérianiste » n° 93

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