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L'histoire bien singulière de Tiaret

Écrit par Georges BENSADOU. Associe a la categorie Oranie

Envahie depuis toujours par des conquérants venus de l'Est: Phéniciens, Romains, Byzantins, Arabes... ou de l'Ouest : Marocains, Vandales... l'Algérie n'a connu que rarement, dans son histoire, des états durables.

Aussi, bien peu de villes d'Algérie ont eu le privilège d'être la capitale de l'un de ces Etats : - dans l'Antiquité, Siga (près de Beni-Saf) dans le royaume Masaesyle; Cirta (Constantine) dans le royaume Massyle et Cæsarea (Cherchell) dans le royaume Numide. Au Moyen-âge, Tâhart (Tiaret) dans le royaume kharedjite des Rostémides; Bougie dans le royaume Hammadide et Tlemcen dans le royaume Abdelouadide. Enfin, au XVIe siècle, El Djezaïr (Alger) sous la régence turque.

Parmi ces capitales Tiaret se distingue par une histoire bien singulière. Voyez, tout d'abord, il y a eu deux villes qui ont coexisté à quelques kilomètres l'une de l'autre, pendant des siècles: Tâhart al Qâdima (l'Ancienne) et Tâhart al H'aditsa (la Neuve).

Ensuite, Tâhart al H'aditsa va être construite comme la capitale du premier état musulman du Maghrib (761) et, au surplus, sous la bannière de Persans qui ont fait adopter dans le pays, le rite hérétique kharedjite !

Et Tâhart al H'aditsa, détruite à plusieurs reprises, entre 909 et 1209, lors des guerres entre dynasties concurrentes de l'Afrique du Nord, va renaître sous le nom de Tagdempt, par la volonté de l'émir Abd El Qâder qui en fait l'une de ses capitales dans sa lutte contre les Français (1837).
Enfin... c'est la vieille cité de Tâhart al Qâdima qui va accueillir les Français qui vont en faire la Tiaret moderne (25 mai 1841).

Alors, pourquoi ne pas se pencher un instant sur une histoire aussi extraordinaire!

LES ORIGINES: TINGARTIA

La région de Tiaret, à l'extrémité sud du massif de l'Ouarsenis, sur le col du Djebel Guezzou qui domine les hautes plaines de Trézel et du Sersou, a accueilli l'homme il y a déjà plus de cinq cent mille ans (Atlanthropus Mauritanicus). Après les successeurs autochtones de ce dernier (Atérien puis Ibéromaurusien), un nouveau venu, arrivé du Proche-Orient, s'installe en Afrique du Nord. C'est le Capsin, ancêtre du Berbère qui fabrique dans la région de Tiaret, un outillage lithique perfectionné appelé le "faciès tiarétien", il y a près de sept mille ans.

Sur le col du Djebel Guezzou les Romains, qui vont étendre leur domination à toute l'Afrique du Nord, construisent une citadelle qui fait partie du "limes", cette ligne de fortification qui protège les terres cultivées du Tell et des Hautes Plaines contre les nomades du Sud. Ils l'appellent Tingartia.
II semble bien qu'il s'agisse d'un toponyme berbère latinisé. Il y avait probablement là un village berbère, près duquel le fort romain a été construit, qui pouvait être désigné par l'expression: T(i)n = campement; Gader = lieu fortifié.

Tiaret et sa région connaissent alors, vers 200, une ère de prospérité grâce à l'huile et au blé du Sersou. Mais au début du Ve siècle, l'empire romain d'Afrique s'effondre et ce sont des princes berbères latinisés qui vont créer dans la région des royaumes dont celui dit de Tiaret ou des Djedars, nom donné plus tard par les Arabes à leurs tombeaux princiers.

LA PREMIERE TÂHART

Vers 683, les Arabes qui ont commencé en 670 la conquête du Maghrib, détruisent le royaume des Djedars lors de la bataille dite de Tiaret. Vers 700, ils installent une garnison sur le site de Tingartia sur la grande voie de pénétration est-ouest qui suit les Hautes Plaines d'Algérie.

Mais ce n'est pas Tingartia qu'ils appellent leur bordj, mais Tâhart.

Pourquoi?

Tâhart, en langue berbère, désigne la lionne (le lion, c'est AR ou Ahar, le "t" initial et le "t" final formant le féminin). II faut donc penser que les indigènes qui habitaient dans les environs lui avaient donné ce nom en raison d'une anecdote locale mettant en cause une lionne ou bien parce que les lionnes étaient nombreuses dans le pays...

LES DEUX TÂHART

Vers 740, les Berbères islamisés, mais traités par les gouverneurs arabes comme de mauvais, et même comme des non-musulmans (paiement d'impôts non coraniques), vont se révolter contre cette tyrannie. Mais ils le font au nom du rite musulman hérétique du Kharedjisme.

Les Arabes sont chassés d'Afrique du Nord (sauf de Tunisie) et vont se constituer des royaumes kharedjites: Sijilmassa dans le Tafilalet marocain, Tlemcen et Tiaret, vers 761.

Celui de Tiaret est fondé par un Persan, 'Abd Er Rahman ibn Rostem, d'où le nom qui lui est donné de royaume Rostémide.

Pour marquer le caractère égalitaire et pacifique du kharedjisme, Ibn Rostem va installer sa capitale en pleine campagne, ouverte à tous, dans la plaine à dix kilomètres à l'ouest du site fortifié de Tâhart al Qâdima. Ce sera Tâhart al H'aditsa, Tâhart la Neuve.

Le Chef de l'Etat a un rôle religieux, c'est l'Imân. Il est choisi, parce qu'il est le plus méritant des musulmans, par les docteurs de la loi.

La vie religieuse est intense mais sans aucun fanatisme. Les musulmans de rite orthodoxe sunnite, et aussi les Chrétiens et les juifs, sont bien accueillis à Tâhart. Cette capitale spirituelle de l'Islam est appelée "l'Iraq du Maghrib".

Le royaume est prospère: une agriculture florissante favorisée par la paix, un commerce enrichissant car Tâhart est le grand marché entre le "bled essoudân" (l'Afrique Noire) qui fournit l'or, l'ivoire, les plumes d'autruche... et le Tell (céréales) et l'Espagne musulmane (AI Andalous). Toutes les tribus, au nord de Tanger à La Calle, au sud de Tlemcen au Djebel Nafousa (en Lybie, près de la frontière avec la Tunisie) ainsi que celles des oasis sahariennes, sont d'obédience kharedjite et reconnaissent la souveraineté de l'Imân.

Mais voilà que vers 893 un missionnaire oriental de rite chiite va amener des tribus kabyles des Babors, les Kotama de Petite Kabylie, au rite chiite. Ce "daï" va les convaincre que le Mahdi (l'envoyé d'Allah, qui sauvera l'humanité à la fin du monde et qui sera un descendant du Prophète) est son maître Obeid Allah. Fanatisés, les Kotamas vont se lancer à la conquête du Maghrib, détruire le royaume Aghlabide de Tunis, puis le royaume Kharedjite de Tâhart.

La ville est prise le 26 août 909. Le Mahdi Obeid Allah, qui se prétend descendant de Fât'ima, la fille du Prophète et de son époux 'Ali (cousin du Prophète), est proclamé Khalife (successeur du Prophète sur terre, pour diriger la Communauté musulmane). Les Kharedjites de Tâhart s'enfuient dans le désert où ils fondent Sédrata, près d'Ouargla, puis dans la région du M'Zab (autour de Gharddïa) où ils sont toujours, d'où le nom de Mozabites qui leur est donné. Par la suite, Tâhart va être l'objet d'une guerre permanente entre le khalife Omeyyade d'Al Andalous, aidé de ses alliés marocains les Idrissides de Fès, et le khalife fatimide. La ville sera détruite à plusieurs reprises, en dernier lieu en 995. Elle va cependant renaître, car elle est une base stratégique pour les nouveaux conquérants du Maghrib que sont les Marocains almoravides (vers 1081) et almohades (vers 1145) et surtout ces derniers qui vont combattre, vers l'est, les tribus arabes des Beni Hilâl.

Mais, vers 1209, elle va connaître un nouveau malheur: prise par un aventurier originaire de Majorque, Ibn Ghania, qui essaye de se tailler un royaume au Maghrib, elle est pillée et ses habitants massacrés. Reprise par les Almohades, qui dominent alors l'Afrique du Nord, elle est détruite et, nous dit Ibn Khaldoun, "depuis cette époque elle est restée sans habitants".

C'en est fini de Tâhart al H'aditsa.

II ne reste plus que Tâhart al Qâdima, petit bourg fortifié sur ses hauteurs.

Les Turcs des frères Barberousse, partis à la conquête de ce qui est aujourd'hui l'Algérie, dès 1516 vont installer là une garnison pour contrôler les tribus indigènes, et la piste du Sud menant au Sahara (vers 1552 / 1553).

LA RENAISSANCE DE TÂHART AL H'ADITSA

Ils n'exerceront aucun pouvoir sur la région de Tiaret, repoussés par les tribus qui leur sont hostiles sous l'influence des marabouts d'Oranie.

Les Français débarquent à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830, le dey Hussein capitule le 5 juillet et l'armée française entre en Alger.

Oran est occupée le 4 janvier 1831, la conquête de l'ouest algérien commence. Mais les Français se heurtent aux tribus qui proclament Emir 'Adb El Qâder pour diriger la Guerre Sainte.

Ses capitales du nord, comme Tlemcen et Mascara, étant trop proches du Tell et sous la menace des Français, 'Abd El Qâder va construire une capitale plus au sud et bien abritée. Il choisit le site stratégique de Tâhart al H'aditsa. Et c'est sur les ruines de la Tâhart des Rostémides que va se construire une nouvelle ville: Tagdempt.

Mais pourquoi ce nom de Tagdempt?

A cette époque, le nom de l'ancienne capitale des Rostémides, Tâhart al H'aditsa, avait été oublié, depuis bien longtemps, par les indigènes de la région. Pour eux, le site en ruines était celui d'une ancienne ville qui avait existé là. Une ville ancienne se dit en arabe: qadima. Et ce mot arabe a été "berbérisé".

Selon un phénomène linguistique fréquent dans le Maghrib, les Berbères islamisés et arabisés ont, à leur tour, berbérisé la langue arabe. Le féminin de ville ancienne a été formé selon la grammaire berbère avec un "t" initial et un "t" final d'où le toponyme du lieu "t" + qadîma + "t" TAGDEMPT.

Mais le 24 mai 1841, la ville est prise et détruite par le corps expéditionnaire organisé par le gouverneur général Bugeaud et le général de Lamoricière.

Tagdempt, après Tâhart al H'aditsa, disparaît.

LA TIARET FRANÇAISE

De Lamoricière occupe, le même jour, le site fortifié de Tâhart al Qâdima, sans rencontrer de résistance. Le village a été abandonné par ses habitants.

 

 

Il décide alors d'établir sur cette hauteur une citadelle entourée de remparts qui permettra le contrôle des tribus de la région, de la grande voie du sud entre la Tunisie et le Maroc et la piste des nomades sahariens, tout comme les Romains. Le Génie relève les plans des ruines de la ville romaine. Une plaque apposée à l'entrée de la citadelle rappellera ces événements. Cette ville militaire c'est la "Redoute" pour les Tiarétiens. Une nouvelle ville moderne va être construite sous la Redoute, vers la plaine. C'est la Tiaret que nous connaissons. Nouveau changement de toponyme, Tâhart va devenir Tiaret. Comment? L'ancien nom berbère était prononcé Tâhart ou Tâhert, ou encore Tîhert...

Les Français ont "adouci" cette prononciation des indigènes en articulant ce mot avec une voyelle finale, soit Tiaret.

Et l'administration va entériner cet usage. Le nom officiel de la ville sera donc Tiaret.

Cette belle ville dont nous gardons le souvenir...

Tiaret, la capitale des Hauts Plateaux du Sud Oranais, le balcon du Sud, la porte du Sahara...

GEORGES BENSADOU

In l'Algérianiste n° 85 de mars 1999

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