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Saïda l'heureuse

Écrit par Georges BENSADOU. Associe a la categorie Oranie

Saïda, l'heureuse en langue arabe !Saida01-arabe Ou plutôt la bien cachée, car il est difficile de suivre son histoire dans l'épopée de l'Afrique du Nord.
Peut-être que, de toujours gens heureux, les Saïdiens se sont cachés. Pour vivre heureux, vivons cachés, dit un vieux proverbe français. Ce dicton devait, certainement, exister en berbère et en arabe et il a dû être bien connu des populations qui ont vécu à Saïda !

Comme toujours, c'est la situation géographique d'une ville qui permet de retrouver son histoire.

Saïda, c'est un lieu situé sur la grande voie de communication qui permet de traverser les chaînes montagneuses de l'Oranie : Atlas Tellien, Atlas Plissé (Monts des Ouled Ali et des Beni Chougrane autour de Mascara), Atlas Tabulaire (Monts de Saïda) et Atlas Saharien, de la mer au Sahara.

Le passage des Monts de Saïda se fait obligatoirement par la vallée de l'Oued Saïda, et c'est là, à la sortie nord des gorges de l'oued, sur sa rive droite, que l'homme s'est installé. C'est le "Vieux Saïda" qu'on appelle ainsi pour distinguer cet ancien établissement de la ville moderne que construiront les Français deux kilomètres plus au nord, sur les collines qui dominent l'oued, l'actuelle ville de Saïda.

LES TEMPS PRÉHISTORIQUES

Alors que sa présence est attestée sur cette voie naturelle près de Mascara (l'Atlanthrope de Ternifine il y a 700 000 ans) à 70 kilomètres, l'Homme n'a pas été retrouvé à Saïda avant une époque voisine de 4 000 avant Jésus-Christ.

Cet homme, c'est le Protoméditerranéen de type Capsien venu du ProcheOrient et l'ancêtre du Berbère.

On le trouve aussi bien dans le Tell qu'au Sahara et l'outillage, les ustensiles de cuisine, trouvés dans les grottes de la falaise de l'oued sur le site du Vieux Saïda, montrent une double influence, méditerranéenne et saharienne, qui confirme le passage obligatoire par Saîda entre ces régions.

L'ANTIQUITÉ

Rome a détruit l'Empire de Carthage en 146 avant J.C. Partis de Tunisie, les Romains vont conquérir l'Algérie puis le Maroc. Ils occupent d'abord les anciens ports phéniciens de la côte méditerranéenne, puis les basses plaines littorales et sublittorales, c'est-à-dire, en Oranie, les plaines de Relizane à Nédroma.

A la fin du 1er siècle de notre ère, les besoins de terres à céréales poussent les empereurs romains à s'emparer des riches terres des hautes plaines intérieures (Sersou, Mascara, Sidi-bel-Abbès, Tlemcen). Et ils protègent leur conquête par une zone fortifiée, le "limes" qui va de M'Sila à Marnia en passant, notamment, par Boghar, Tiaret, Tagremaret, Ala Miliara (Bénian, à 30 km nord de Saïda), Lucu (Timzouine, au sud de Bou-Hanifia), Chanzy...

Protection contre les tribus nomades du Sud que l'on appelle, alors, les Gétules, qui pillent (ghazia) et se réfugient ensuite dans le désert.

Dans un souci d'efficacité, les Romains construisent au sud du limes, aux endroits stratégiques, des postes militaires avancés d'où ils peuvent mieux surveiller les nomades.

Et c'est le cas, bien sûr, de la position du Vieux Saïda, passage obligé des nomades. Là, un officier romain administre et contrôle les tribus, assisté de volontaires indigènes qui assurent la police des frontières.

C'est ainsi que, vers 200 après J.C., est déjà né l'Officier des Affaires Indigènes qui administre une S.A.S. (section administrative spécialisée) avec ses moghaznis...

Les tribus indigènes commencent à se sédentariser, à cultiver les céréales. Le village du Vieux Saïda connaît la prospérité.

Mais grosse lacune dans nos connaissances : le nom berbère de ce village, ou le nom qui a pu lui être donné par les Romains, nous est inconnu.

Au début du Ve siècle, l'Empire romain d'Afrique s'effondre et l'Oranie est évacuée. Les tribus du Sud pillent le Tell.

Des principautés berbères se constituent, qu'on appelle des "royaumes", avec un encadrement de Latins berbérisés et de Berbères latinisés et souvent christianisés.

Il semble que Saïda ait fait partie du Royaume de Frenda appelé encore Royaume des Djeddars, ces immenses tombeaux princiers en forme de pyramide situés près de Frenda.

Les Vandales débarqués à Tanger en 429, qui vont fonder un royaume en Tunisie et dans l'est du Constantinois, ne semblent pas être passés dans le Sud. Les Byzantins de Constantinople qui les font disparaître en 533, installés en Tunisie et dans l'est du Constantinois, n'ont pas, non plus, occupé la région de Saïda.

Nous sommes dans l'ignorance totale de l'histoire de Saïda à ces époques.

LE MOYEN-AGE

A partir de 647, les Arabes commencent la conquête de l'Afrique du Nord.

En 681, Sidi 'Oqba détruit le royaume des Djeddars lors d'une bataille dans la région de Tiaret.

Il est probable que, par la suite, dans leur marche vers le Maroc et l'Espagne (711), les Arabes aient installé une garnison sur le site stratégique du Vieux Saïda, tout comme les Romains et pour les mêmes raisons.

L'islamisation des tribus commence.

C'est d'ailleurs au nom de la religion musulmane que, ralliés au rite kharedjite, les Berbères du Maghrib vont se révolter contre la tyrannie des gouverneurs arabes des khalifes omeyyades de Damas, puis abbassides de Bagdad (750).

Ils vont chasser les Arabes du Maroc et d'Algérie ; des royaumes berbères kharedjites vont se constituer, notamment à Tâhart (Tiaret) fin 761. Saïda se trouve dans ce royaume et va partager sa prospérité, notamment grâce au commerce saharien.

Mais cette paix ne va pas durer longtemps.

Un Oriental, Obeid Allah, qui se prétend descendant du Prophète par sa fille Fatima et qui représente le rite chi'ite qu'il a fait adopter par des tribus kabyles, va conquérir toute l'Afrique du Nord, détruisant les royaumes kharedjites comme celui de Tiaret (910).

Les Fatimides auront pour adversaires les khalifes omeyyades d'Al Andalous alliés aux sultans idrissides de Fès.

Nous savons que Tiaret a été l'un des enjeux de ces guerres.

Il a dû en être de même pour Saïda, sa voisine.

Par la suite vont arriver, en 1052, les tribus arabes des Beni Hilal et les tribus alliées : Beni Soleim M'aqil... Contenues dans la Tunisie et l'Est constantinois par les Marocains des dynasties des Almoravides (1081-1145) et des Almohades (1145-1160), ces tribus guerrières profiteront des guerres entre les royaumes des Hafcides de Tunisie, des Abdelouadides de Tlemcen et des Mérinides de Fès pour envahir tout le Maghrib.

Il semble que, vers 1400, les M'aqil, se dirigeant vers le sud marocain, aient laissé dans la région de Saïda certaines de leurs tribus, celles des Doui Thâbet. Alliance avec les tribus berbères autochtones ou domination des Doui Thâbet, le village du Vieux Saïda prend le nom de ces derniers.

LES TEMPS MODERNES

Ce sont des pirates turcs, les frères Barberousse, qui vont profiter de l'anarchie qui règne au Maghrib en ce début du XVIe siècle. Ils s'emparent d'Alger (1516) et, avec l'aide de tribus berbères, 'Aroudj, Kheir Eddine, puis leurs successeurs, vont conquérir les territoires qui sont ceux de l'Algérie d'aujourd'hui.

Comme tous les conquérants qui les ont précédés, les Turcs vont occuper les points stratégiques du pays et notamment ceux qui contrôlent les voies du Sud et les tribus nomades. C'est ainsi qu'ils s'installent à Mascara et Tiaret, et certainement à Saïda, vers 1553. Mais nous n'avons aucun témoignage certain si ce n'est que, devant la lourde fiscalité du bey de Mascara, une partie de la population de Saïda abandonne la culture (blé, orge...) et reprend la vie nomade.

L'ÉPOQUE CONTEMPORAINE

Les Français débarquent à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830, prennent Alger le 5 juillet et, après maintes hésitations, vont entreprendre la conquête de tout le pays.

En Oranie, ils se heurtent à la résistance des tribus ralliées à l'émir `Abdelqâder.

Sa ligne de résistance est celle du limes romain avec ses places fortes, Tagdempt près de Tiaret, Mascara, Tlemcen.

Vers 1836, quand il sent que ces capitales sont menacées par l'avance des Français, l'émir installe un réseau de villes fortifiées plus au sud, comme Sebdou (au sud de Tlemcen) et Saïda.

L'émir entoure la ville de fortifications, y installe ses magasins de vivres et d'armement et se fait construire une belle maison dont le colonel Montagnac nous a laissé la description.

L'émir semble avoir bien apprécié le repos dont il pouvait profiter, entre deux batailles, à Saïda. Et c'est pourquoi, semble-t-il, il a décidé de donner à sa ville, alors appelée Doui Thâbet, le nom de Saïda.

Saïda signifie l'heureuse, la fortunée en langue arabe.

C'est aussi un prénom souvent donné aux petites filles.

Mais il existe une seconde explication de ce toponyme : l'émir aurait voulu honorer une sainte femme, qui aurait vécu deux siècles plus tôt dans le village, réputée pour ses talents de "marabout" et qui s'appelait Saïda.

Son tombeau, lieu de pèlerinage, se trouvait dans le Vieux Saïda.

Ces deux hypothèses ne sont pas contradictoires et peuvent même se compléter.

En 1841, Bugeaud, alors lieutenant-général, gouverneur général, décide d'enlever à l'émir Abdelqâder ses capitales en Oranie. Parti de Mostaganem, il enlève Tagdempt et Mascara les 24 et 30 mai.

Puis, en fin d'année, il se dirige vers Saïda.

Dans la nuit du 20 au 21 (ou 21-22) octobre 1841, il bivouaque à 32 km au nord de Saïda (sur le site où se trouve aujourd'hui le village de Charrier). Une fusillade éclate, réveille Bugeaud qui se précipite hors de sa tente. Il a gardé sur la tête le bonnet de nuit qui protégeait son crâne chauve... Quand le calme est revenu, il s'en aperçoit et réclame sa casquette (son képi, dirait-on aujourd'hui).

De cet incident, naîtra le célèbre refrain du père Bugeaud, "L'as-tu vue, la casquette (bis) du père Bugeaud !"

Le 22 octobre, l'émir évacue Saïda, après avoir fait détruire ses magasins par le feu. Et Bugeaud y pénètre le même jour, semble-t-il (les historiens sont imprécis sur les dates).

La Moricière, qui commande la division d'Oran, décidera d'installer un poste militaire sur les collines qui dominent l'oued Saïda, 2 km au nord du Vieux Saïda. Dès juillet 1843, une ville fortifiée est construite, entourée de murailles. Et c'est autour de la cité militaire que se construira, à partir de 1845, la ville civile.

Commune dite "centre de population", en vertu d'une ordonnance de l'empereur Napoléon III en 1862, elle porte le nom de baptême de Saïda.

Commune de plein exercice en 1880, elle deviendra sous-préfecture dans le département de Tiaret en juin 1956, puis préfecture en novembre 1959.

Après l'indépendance, Saïda a conservé son toponyme. Mais est-elle toujours aussi heureuse que jadis ?

Et pour terminer par un proverbe, arabe cette fois

Amie saïdienne, Ami saïdien,
Que Dieu favorise ta chance
là où le Destin t'a conduit ! Allah îzîn s'adek

GEORGES BENSADOU
Magistrat Honoraire

In l'Algérianiste n° 82 de juin 1998

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