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Vivre à Mostaganem

Écrit par Henri Rebollo. Associe a la categorie Oranie

Dans les années 1955-1960, et après le regroupement des différents quartiers, la ville s'était développée rapidement pour devenir l’une des plus importantes d'Algérie, avec plus de 53 000 habitants.

Les quartiers périphériques s'étageaient sur plus de 4 km, le long des flancs d'un plateau côtier que dominaient, jusqu'à 104 mètres d'altitude, les quartiers hauts du Fort de l'Est, des Citronniers, de Raisinville, de Saint Jules et Beymouth. Bon nombre des maisons de ces quartiers, avaient des cours intérieures, à l'orientale. Elles étaient basses et descendaient, en pentes douces vers la cœur de la ville nouvelle, puis au-delà, jusqu'au port. Elles étaient occupées, en majorité, par une population modeste d'Arabes et d'Espagnol qui vivaient en bonne entente et faisaient même preuve de la plus grande solidarité, dans les moments difficiles.

Les familles plus fortunées logeaient en centre ville qui s'étendait de part et d'autre d'un axe de 300 à 400 m: l'avenue du 1er de Ligne qui était, avec le marché couvert, la place Thiers et la place Gambetta, la partie la plus animée. L'avenue du 1er de Ligne allait de l'église qui dominait la place de la République, jusqu'à l'hôtel de ville en bordure du jardin public, devant lequel était édifiée, sur un socle imposant, une statue de bronze.

Cette statue a, fort heureusement, suivi les Français d'Afrique du Nord, que je me refuse à nommer « rapatriés ». Elle est aujourd'hui en France, à Montpellier, dans une cour de la caserne de l'E.A.I. rue Lepic et reçoit, au moins une fois par an, l'hommage des Mostaganémois. Elle représente un zouave en position d'assaut qui pointe vers la ville, comme pour la défendre son fusil Lebel prolongé d'une baïonnette. À ses pieds l'un de ses compagnons blessé tend un bras vers lui et semble dire, dans un dernier adieu « Je meurs pour la France ». L'hôtel de ville était l'un des monuments les plus récents, puisqu'il avait été édifié en 1927, l'année de ma naissance.

Notre famille, logeait au quatrième étage d'un immeuble situé rue Aristide-Briand et les propriétaires, M. et Mme Pinéda, qui nous avaient pris sous leur protection, nous laissaient libre accès à une grande terrasse donnant sur la place Dubarail d'un côté et sur la caserne du 2e régiment de Tirailleurs algériens de l'autre. Nous vivions à l'heure militaire, comme les soldats, au rythme des sonneries du réveil à 6 heures jusqu'à l'extinction des feux à 22 heures.

À Mosta, la fraîcheur du soir attirait dans l'avenue du 1er de Ligne, sous les « arcades » et les platanes de la place de l'église, bon nombre de promeneurs, en majorité jeunes gens et jeunes filles qui se retrouvaient pour « tchatcher » comme on disait là-bas. Les conversations étaient très animées, chacun cherchant, avec force gestes, à faire admettre son point de vue à son voisin, dans un français coloré « aioua dit! », émaillé de mots espagnols, arabes et..... « pataouètes » avec un accent pied-noir des plus marqués : l'accent d'Oranie. Le point de ralliement de notre groupe de copains était le pilier de coin de la pâtisserie Lesauvage. Les garçons rasés de frais, les cheveux enduits de « gomina » ou de brillantine « Roja » mettaient leur plus belle chemise, un pantalon au pli impeccable, des chaussures bien cirées. Nous disions qu'ils étaient « pinchos ». Les filles, toujours bien coiffées, leurs longs cheveux ornés de rubans, faisaient tourner les têtes des garçons excités et des filles jalouses. Elles s'arrangeaient pour nous laisser deviner sous leurs robes légères, des formes attrayantes. Lorsque l'on arrivait au bout de la promenade qui formait un long tunnel de fraîcheur au pied des immeubles, sous les « arcades » ou sous les platanes, on faisait demi-tour et on repartait dans l'autre sens, c'était la coutume. On appelait cela « faire le boulevard ». Ces échanges verbaux remplaçaient l'émetteur local, en diffusant les dernières nouvelles de Radio-Trottoir. Combien d'amitiés, et plus si affinités, se formèrent ou se brisèrent au cours de ces discussions.


Jean-Désiré Bascoulès, « 
Mostaganem » (Musée des Beaux-Arts de Bordeaux)

Il y avait peu de jeunes musulmans parmi ces promeneurs du soir, cela pour plusieurs raisons : tout d'abord cette coutume de la promenade du soir, probablement venue d'Espagne, n'entrait pas dans les habitudes des Arabes qui restaient volontairement cantonnés dans leurs demeures, dans les cafés maures ou encore échangeaient leurs idées par petits groupes, sans sortir de leur quartier de Tijditt, Beymouth ou Raisinville. Les différentes communautés vivaient côte à côte, en bonne entente, mais séparées, pour ce qui est de la vie de famille. Les mariages mixtes entre musulmans ou musulmanes et les autres communautés européennes, chrétiennes ou juives étaient rares. Pourquoi ?

La polygamie autorisée par le Coran qui admet qu'un homme puisse avoir jusqu'à quatre épouses ou plus selon ses moyens, associée au statut mineur des femmes, constituait un obstacle majeur aux unions mixtes. L'exemple vient du prophète Mohammed lui-même, qui eut simultanément plusieurs épouses, dont la plus célèbre fut Aïcha. Si une révolte contre l'Islam doit éclater un jour, elle viendra des femmes, de ces femmes soumises au seul bon vouloir d'un mari parfois tyrannique qui possède le pouvoir de les répudier, sans forme de procès. Ensuite et quoi qu'il en soit, de Mostaganem si belles et si fraîches, dans leurs robes légères répugnaient à envisager de partage leur vie et leur couche avec les maîtresses de leur mari, de vivre en recluses, de se couvrir le visage pour sortir, de jeûner durant le mois du Ramadan et de supporter la Chari'a allant, dans certains pays jusqu'à la lapidation de la femme infidèle.

Elles ne se bouchaient pas les oreilles aux appels à la prière muezzin renouvelés cinq fois la journée, mais elles ne participaient pas à ce mode de vie et refusaient l'aliénation de leur liberté, trop fières pour s'accommoder d'un statut mineur, limité pour la majorité des femmes musulmanes à la procréation. Cette différence fondamentale des religions faisait qu'il avait peu de musulmans, mêlés à la foule des promeneurs du soir.

Un peu plus bas, sur la rive de l'oued, le matin très tôt, c'était le marché couvert qui prenait le relais peuplé d'une foule bruyante et colorée qui grouillait, aux alentours des trois ponts et à l'intérieur du marché où l'on trouvait des commerces de légumes, de viandes, les charcuteries Rousti et Rodénas s'échappaient les effluves de boudin à l'oignon, fraîchement cuits, parfumaient tout le marché, rivalisant avec les odeurs d'épices, de fruits et légumes, d'olives, de thym et de lauriers.


Sur l’avenue du 1er
de Ligne (De Mostaganem aux portes d’Oran, Teddy Alzieu, éd, Alan Sutton)

Dans les rues avoisinantes, surtout le samedi, jour de marché ambulant, un petit peuple marchandait dans de petites boutiques qui sentaient bon les épices et la savonnette, à petit prix. L'on y trouvait toutes sortes de marchandises: de l'huile au détail, du sucre en gros pains coniques que le marchand cassait en morceaux, à la demande, des anchois, des sardines et de la morue salées, des pois chiches, des haricots et des lentilles... Il serait trop long de tout énumérer. Sur la place Thiers, des marchands forains proposaient des tissus, des vêtements à bas prix, des chaussures, de la quincaillerie et, toujours dans le même coin sous un arbre trônait « Balili » le marchand d'olives et de salaisons. Assis sur un tabouret bas, Balili ressemblait à un Bouddha ventripotent animé de bras qui paraissaient trop courts pour atteindre les baquets, tonneaux et autres caisses disposés autour de lui. Il arrivait le premier, dans une charrette tirée par un bourricot et s'installait au milieu de ses tonneaux d'olives de toutes sortes: vertes, cassées, coupées ou entières, noires, à la grecque ou au sel. Balili servait ses clients en plongeant dans l'un ou l'autre baril, avec une dextérité étonnante, de longues louches en bois, percées de trous, qu'il déversait, après essorage, dans des sacs en papier. Dans une caisse ronde, des sardines salées bien rangées en cercles concentriques attendaient d'être vendues à la pièce. Balili avait une clientèle nombreuse et variée car il avait les meilleurs produits du marché. Il faisait tout, remplissait les sachets, pesait, encaissait, rendait la monnaie et disait « Bon poids Madame, bon poids Monsieur » laissant à tous ses bons clients, l'impression qu'ils avaient une bonne affaire.

Tôt le matin devant l'entrée du marché, des montagnes jaunes et vertes de melons et de pastèques parfumés, amenés dans des charrettes tirées par des ânes ou des chevaux, étaient empilées par des marchands arabes qui criaient: « Doux les melons, à la coupe, goûtez madame, si ç'it pas doux ti prends pas ». Malgré toutes ces précautions, il arrivait que l'acheteur peu attentif se laissât refiler un melon « calabaza » qui avait plus le goût de concombre que de melon. C'était le bon temps !

Comme dans tous les pays, il y avait des riches et des pauvres, mais Arabes et Pieds-Noirs de toutes confessions, nous formions une seule société. Lorsqu'une différenciation était nécessaire dans les conversations les grands avaient coutume de parler d'indigènes qu'ils distinguaient des Européens ou plus simplement d'Arabes et de Français, sans aucune idée raciste. Chez les enfants de notre âge, c'était tout simplement nos amis, ou la bande rivale des Arabes comme ils aimaient à se nommer eux-mêmes. Ils nous appelaient bien les « Roumis » eux !

Autour du marché couvert, le samedi, hommes des villes et hommes des champs se côtoyaient dans un brouhaha cacophonique de conversations d'affaires et de marchandages parfois très animés. On distinguait aisément les hommes des villes vêtus à l'européenne, avec pantalon et veste en coutil bleu, des hommes des champs qui portaient saroual, burnous et turban. Ces derniers s'encombraient le plus souvent d'une longue badine qu'ils appelaient « matraque » (mot tiré de l'arabe) et qui leur servait de cravache pour le bourricot laissé dans le parc à l'entrée de la ville et accessoirement de canne, de porte-balluchon ou d'arme de défense. Je me souviens d'avoir assisté à une bagarre entre habitants de douars rivaux, au cours de laquelle les antagonistes se servaient de ces matraques comme d'une arme efficace ce qui permettait de mieux comprendre l'utilité des turbans et des chéchias pour se protéger la tête.

Très souvent, le dimanche en été, nous nous rendions en famille, parfois avec mes cousines qui avaient mon âge, à la plage de la Salamandre appelée aussi la Punta (la Pointe) située à environ 3 km du centre ville. Il nous arrivait de pousser jusqu'à la crique pour profiter d'une source d'eau fraîche, voire même jusqu'aux Sablettes, encore plus loin. Nous partions très tôt le matin, avant la grosse chaleur et nous passions, sans nous arrêter, devant les cafés restaurants Les Flots Bleus et Aux Rochers. Chacun portait qui un cabacète (panier à pique-nique) sous le bras, qui des roseaux pour la pêche dressés fièrement sur l'épaule, qui la tente, qui le sac des maillots ou un melon. C'était un véritable défilé coloré et bruyant.

La Salamandre.

La Salamandre c'était la plage de Mostaganem, avec ses maisons et ses villas qui s'étalaient des falaises jusqu'à la crique Alquier où coulait une eau de source appréciée des baigneurs. Cette charmante plage portait le nom d'un bateau qui s'échoua au large, au siècle dernier. Mais les pêcheurs continuaient à l'appeler « la Punta » à cause de cette pointe qui la caractérisait et qui avait été le nom donné par les premiers arrivants. Port de pêche avec sa jetée, mais aussi longue plage avec ses cabanons sur pilotis, hameau paisible, avec sa place et son école, et remarquable par ses maisons basses, blanches et ocres. Pour les Mostaganémois, c'était le lieu du bonheur et de la détente.
Louis Abadie, Mostaganem de ma jeunesse, 1935-1962, éd. Sandini, 1999.
 


Vue aérienne sur le quartier du marché

(
De Mostaganem aux portes d’Oran, Teddy Alzieu, éd, Alan Sutton)


L’eau de la Méditerranée était claire et nous paraissait très froide dès qu'elle descendait au-dessous de 20°. Nous faisions des concours de plongeons du haut des rochers en « tapant des pantchas » (plongeons sur le ventre) et en nageant sous l'eau le plus loin possible ou encore, en allant chercher au fond des cailloux ou des oursins. Pour nous sécher, nous nous roulions dans le sable blanc. Nous jouions au ballon ou au tas de sable, un jeu que nous avions inventé. Ce jeu consistait à retrouver un bout de roseau de 20 cm, enfoui verticalement dans un gros tas de sable sec. On enlevait le sable, à tour de rôle, avec le tranchant de la main et le jeu consistait à ne pas laisser basculer le roseau dès qu'il apparaissait sinon il fallait le ramasser avec la bouche en retirant tout autour le sable avec le menton. À ce moment-là il y avait toujours un gros malin pour vous enfoncer la tête dans le sable, au moment où vous peiniez pour vous efforcer d'en avaler le moins possible, avant d'atteindre le roseau pour le saisir du bout des lèvres. Il s'ensuivait des poursuites effrénées sur le sable brûlant, qui se terminaient toujours dans l'eau où la victime tentait de « faire boire la tasse » à son agresseur.

Le repas froid était pris en commun sous un vieux parasol décoloré ou sous une tente de fortune faite d'une couverture tendue sur des roseaux qui servaient de mâts. Le repas commençait souvent par un plateau d'oursins qu'il fallait ouvrir avec une vieille paire de ciseaux rouillés et une friture de poissons péchés le matin même, vidés dans l'eau de mer et frits dans une poêle sur un feu de brindilles ramassées dans les rochers ou derrière la plage.

Antoine n'avait pas son pareil pour ramasser les oursins. Il avait fabriqué pour décoller des rochers ces hérissons de mer, un crochet à trois dents qui ressemblait à une main de squelette avec les doigts recourbés, fixé au bout d'un manche à balai.


Pour Pâques, il était de tradition d'aller manger la « mouna » qui est une sorte de grosse brioche et des « mantecaos » qui sont des sablés à base de farine, de sucre et d'huile, passés au four et saupoudrés de cannelle.

Les autres jours nos repas ordinaires étaient à base de haricots, de pois cassés avec du lard, des grosses soupes précédées d'un hors-d'œuvre de salaisons et suivies d'une corbeille de fruits de saison. Le festin du dimanche midi était composé, le plus souvent d'une somptueuse paella au poulet et à la viande ornée de nombreuses gambas encore vivantes, avant leur cuisson bien sûr !

Pour changer, nous avions droit, toutes les trois ou quatre semaines à un somptueux couscous, avec plusieurs viandes dont l'incontournable collier de mouton. Ce plat étant très long à préparer car il fallait rouler et cuire à la vapeur, plusieurs fois, la semoule de blé dur, était remplacé par le plat le plus réputé dans notre famille, je veux parler de la sauce aux olives qui accompagnait une volaille ou n'importe quelle viande achetée le matin même au marché couvert.

Nous achetions peu de vin dans des bouteilles d'un litre consignées. Je trouvais ce vin trop fort. Il faut dire que le « clos Rivoli » et plus tard le « souaflia » ne titraient pas moins de 13°.

Lorsqu'elle estimait que j'avais besoin d'un fortifiant ma mère versait dans un litre de vin une petite bouteille de « quintonine ». J'acceptais volontiers, parce que c'était bon, de boire tous les matins, un demi verre additionné d'un jaune d'œuf et d'une cuillerée de sucre en poudre.

Ce que je détestais par contre, c'était la purge de cheval qu’elle m'obligeait à avaler, deux fois par an, au début du printemps et à la fin de l'automne, en prétendant qu'il fallait se nettoyer l'intérieur du corps. J'avais bien essayé une fois ou deux de faire profiter de ce nettoyage le tuyau d'évacuation de l'évier, mais en vain. Ma mère restait près de moi jusqu'à ce que j'aie bu le calice jusqu'à la lie. Ce jour-là pas question de sortir ou de me livrer à mes jeux favoris, puisque la journée entière était réservée au nettoyage intérieur de mon corps et à l'expulsion des toxines accumulées, rendues liquides par la purge et pressées d'être évacuées.

Le dimanche matin, mon père se rendait la plupart du temps au marché couvert, pour y acheter des oranges, des pâtés en croûte, à la charcuterie Rousti ou un gâteau, en passant par la pâtisserie Lesauvage, sous les arcades, près de la place Dubarail. Je me faisais une joie de l'accompagner dans cette promenade dominicale et de l'aider à ramener ces achats qu'il complétait d'ailleurs, le plus souvent, par un melon jaune ou une grosse pastèque verte.

Parfois, tôt le matin, il me demandait de me rendre en face de la mairie chez un marchand sommairement installé dans une baraque en planche, pour y acheter des « rollos », des « churros» espèces de pâtisseries fines et longues faites de farine et d'eau, cuites dans de l'huile et saupoudrées de sucre, que je ramenais pour le petit déjeuner. J'aimais bien aussi acheter chez ce même marchand de la « calentica », espèce de grosse tarte à base de farine de pois chiches, que l'on trouve encore dans la vieille ville de Nice sous le nom de socca. C'était délicieux et peu coûteux.

Henri Rebollo

 

In «  l’Algérianiste » n°112

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