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Misserghin

Écrit par Edgar SCOTTI. Associe a la categorie Oranie

Dans ses impressions de voyage rédigées en 1872, Clamageran note à la page 11 de son ouvrage l'Algérie, impressions de voyage :

Misserg1 carte Oran" Si l'on veut se rendre compte de la flore naturelle du pays, on la rencontre à Misserghin dans le fameux orphelinat fondé en 1851. La meilleure partie du sol est occupée par de grands citronniers qui laissent pendre au milieu du chemin leurs rameaux chargés de fruits. De gros caroubiers dressent au milieu des rocs, leurs dômes de verdure. Des aubépines énormes embaument l'air du parfum de leurs fleurs. Des vignes sauvages serpentent à travers les arbres et les buissons. Les lentisques mâles et femelles pointillés de rouge sur un fond vert forment des groupes nombreux. Les genêts et les jasmins jaunes parsèment d'or les pentes abruptes. "

I - Misserghin : bref rappel de son histoire

Le tableau idyllique de Clamageran ne doit pas faire oublier que Misserghin, c'était d'abord :

- une agglomération berbère;

- puis ce fut un fort construit par les Romains non loin de l'actuel village.

Beaucoup plus tard la population berbéro-arabe appelle ce site M'Srrin (coin brûlant).

Par la suite, les Espagnols, à partir de leurs "presides" côtiers s'y installent, bientôt suivis par les Turcs, qui y implantent, pour le maintien de l'ordre, des tribus Makhzen composées de familles originaires de la frontière marocaine.

Lorsque, le 23 avril 1833, le général Desmichels prend son commandement à Oran, la France ne contrôle qu'une portion de territoire dans un rayon de 4 kilomètres autour de la ville. En raison de sa situation à 12 Km d'Oran, l'intérêt de Misserghin est essentiellement d'ordre stratégique, notamment dans les opérations militaires qui tendent à réduire les prétentions d'Abd El Kader sur les provinces d'Oran, du Titteri et d'Alger.

Un traité imprudent

Deux anciennes tribus Makhzen, les Douairs et les Smelas ou Zmelas, comme d'autres, jalouses de la rapide notoriété d'Abd El-Kader font acte d'allégeance à la France.

Installés sur 51.400 hectares, les Smelas se placent ainsi sous la protection de la France. Cependant, afin de mettre un terme aux agressions d'Abd El-Kader, le général Desmichels, fort imprudemment, signe, le 26 février 1834 une convention en 6 articles qui consacre la souveraineté de l'émir sur la province d'Oran". Cette convention était, selon Léon Galibert, page 428 de son ouvrage l'Algérie ancienne et moderne, accompagnée de clauses secrètes ignorées de Paris comportant quatre articles concernant :

- la liberté, pour l'émir, de vendre et d'acheter des armes, de la poudre et du soufre;

- le contrôle de tout le commerce de la province d'Oran qui doit obligatoirement passer par la Merza (Arzew);

- la remise à Abd El-Kader de tous les déserteurs qui seront livrés enchaînés.

Enfin, le général commandant à Alger doit être dépouillé de tous pouvoirs sur les musulmans qui viendront auprès de lui avec le consentement de leur chef.

Les Smelas et les Douairs choisissent la France

Au cours d'une réunion des cheiks des tribus de la province d'Oran dans une mosquée de Mascara, afin de les convaincre qu'ils doivent payer l'Achour à l'émir Abd El-Kader, les Douairs ainsi que les Smelas, sous la conduite de Mustapha ben Ismaël, refusent. Pour vaincre cette opposition et mettant à profit les termes de la convention signée avec le général Desmichels, Abd EL-Kader dresse ses tentes sur les propres territoires des tribus rebelles où il est écrasé. C'est alors qu'en termes pathétiques les Douairs et les Smelas demandent la protection de la France accordée par un traité signé le 16 juin 1835 au Figuier (Valmy).

Des forces supplétives au service de la France

Les Douairs et les Smelas se déclarent sujets de la France et s'engagent à participer aux opérations de l'Armée française.

Leurs chefs demandent même au général Voirol et au général Desmichels de les reconnaître comme sujets français. C'était une occasion de rendre caduc le déplorable traité et ses malencontreux accords secrets. Mais la loyauté française prenant le pas sur la politique, ces offres furent repoussées.

De plus, afin de conduire à son terme ce regrettable contrat, le général Desmichels établit son quartier général à Misserghin afin de s'opposer, par sa présence, aux Smelas qu'il aurait dû cependant soutenir.

Misserghin : poste avancé sur un carrefour stratégique

Reconnu dans un premier temps par le lieutenant Gouraud, l'intérêt stratégique de Misserghin est par la suite confirmé par Bugeaud. Ainsi, après une décision prise en 1835, le 2e régiment de spahis s'installe en 1837 sur le territoire des Smelas à Misserghin, situé au départ de trois sentiers conduisant à Oran ainsi que sur celui de Tlemcen.

Misserghin se concentre d'abord autour de l'ancienne maison de plaisance construite pas le bey Osman. Cette demeure est entourée de bassins d'irrigation alimentés par des sources captées dans le ravin. En outre, le relief, le micro-climat, la variété des sols, la faible exploitation de la nappe phréatique ainsi que l'abondance des matériaux de construction, constituent un ensemble de conditions très favorables à la réfection des ruines, puis à la construction d'un fort et de ses annexes.

Ce dispositif défensif était complété par une tour construite entre 1837 et 1840, à mi-chemin entre Oran et Misserghin afin de surveiller la route et de protéger les convois. Elevée par le général Guéhéneuc, cette tour prit le nom de " Colonel-Combes ".

Misserghin. - 10 décembre 1837 Première colonie militaire

Pour Bugeaud, fervent partisan d'une colonisation militaire, l'installation d'une garnison composée du 1er et du 47e régiments de ligne et de 360 hommes du 2e régiment de spahis n'est qu'un préalable à une mise en valeur agricole de Misserghin et de sa région par des militaires.

Les futurs colons s'engagent pour une période de cinq ou six ans dans des régiments d'Afrique avec comme perspective pour ceux qui désireraient rester, l'octroi de terres mises en culture durant leur contrat. Bugeaud préfère en effet affecter des concessions à d'anciens soldats attachés au sol.

Cette préférence débouche sur un ordre du jour du 10 décembre 1837 concernant la première application de ce projet aux spahis en garnison à Misserghin où ils sont, selon Bugeaud, destinés à " former un beau village ".

C'est à la suite du traité de la Tafna (30mai 1837) qui conserve Misserghin sous l'autorité de la France que l'implantation d'une garnison y est envisagée.

L'acte de naissance de Misserghin

Ainsi, par cet ordre du jour du 10 décembre 1837, Bugeaud, il y a cent cinquante ans, signe l'acte de naissance de la première colonie militaire qui couvre 55 hectares de surface agricole utile. Entourées d'un fossé, ces terres sont à cultiver immédiatement sous le couvert d'une enceinte défendue par un corps de spahis réguliers composé en majeure partie d'hommes mariés.

Les spahis deviennent ainsi les premiers artisans de la mise en valeur de Misserghin. Le chef de bataillon Perreau, responsable du génie, note dès 1838 que la culture semble prospère. Tout le terrain cultivable est ensemencé en orge et couvert de jardins. Les arbres, derniers vestiges du jardin des beys, ont été taillés, les conduites d'eau et les bassins de retenue sont soigneusement entretenus.

Cependant, la situation foncière est loin d'être claire. Afin de conserver la propriété du sol, la garnison répare tout ce qui existe et construit des bâtiments d'exploitation

La mise en valeur par les militaires

Sur plus de 103 hectares disponibles autour de Misserghin, 24 jardins couvrant 55 hectares font l'objet de concessions accordées à des militaires. Parmi les bénéficiaires de ces lots qui n'excédaient que rarement plus de 3 hectares, nous relevons le lieutenant-colonel Charles de Montauban, commandant le 2e spahis ainsi que des officiers comme les capitaines Paillette, Flucry, Dumoutier, Billaud, Poynet, Roussel et Tailhan.

Ces surfaces relativement réduites sont entièrement irrigables et souvent insuffisamment mises en culture, ou cultivées par faire-valoir indirect contre fermage par des jardiniers originaires de la province de Valence en Espagne. D'autres friches, encombrées de palmiers nains, sont mises en culture, parfois sans autorisation domaniale et donnent lieu à de longs contentieux initiés notamment par la famille Laujoulet dans un contexte foncier pour le moins confus.

Echec de la colonisation militaire

Les efforts déployés par Bugeaud pour favoriser l'installation des militaires dans la province d'Oran et principalement à Misserghin, débouchent sur un échec.

Dès 1842, 22 jardins sur 24 sont cultivés par des jardiniers espagnols en contrepartie d'un fermage. En 1844 les colons de Misserghin, certains arrivés en 1842, attendent toujours des autorisations pour cultiver des lots. Ils dénoncent alors par lettre cette situation. Accaparés par les contraintes et servitudes de l'armée, les militaires ne peuvent s'occuper de leurs terres. C'était l'échec de la mise en valeur par les militaires.

Création de la première colonie agricole en Oranie

L'apport des spahis est très important, ce corps d'élite dont Yusuf est le premier commandant dans la région d'Oran a, dans un premier temps, construit des baraquements en planches remplacés par la suite par de solides bâtiments. Malgré l'insécurité que faisait peser jusqu'en 1847 la menace d'Abd El-Kader, le premier centre de colonisation de la province d'Oran est, dès le 25 novembre 1844, officiellement créé.

Le départ des spahis

La reddition de Bou-Maza au colonel Saint-Arnaud le 13 avril 1847, celle d'Abd El-Kader le 23 décembre de la même année ne justifient plus la présence des spahis. Nous ne nous étendrons pas sur les péripéties et les vives polémiques engagées par les partisans de leur maintien qui soutiennent que leur départ serait tout à la fois une véritable expatriation et une expropriation. Quant au Courrier d'Oran, il développe la vocation agricole du village.

Les controverses sont encore exacerbées par le fait que les bâtiments du camp doivent être affectés à des religieux, en vue de la création d'un établissement susceptible d'accueillir des enfants privés de leurs parents par les maladies et la misère.

Le différend ayant atteint son paroxysme, la presse métropolitaine s'en empara. Le gouverneur général d'Hautpoul est tenu de s'en expliquer devant l'Assemblée nationale. Après le départ des spahis en avril 1851, c'est le général Pélissier qui vint en personne installer les religieux. Une page de l'activité de Misserghin était définitivement tournée, le village s'ouvrant à l'agriculture son unique ressource.

Il. - Naissance d'une colonie agricole

En 1842, la population d'Oran vit à l'étroit dans des limites qui ne favorisent ni sa protection ni son ravitaillement en légumes frais. Un arrêté du 3 août 1843 étend " le ressort de l'administration civile et judiciaire hors les murs de la cité ".

Lors d'une visite d'inspection du sous-directeur de l'intérieur d'Oran, Bertier de Sauvigny, du général Lamoricière, de l'ingénieur des Ponts-et-Chaussées et de l'inspecteur des Domaines, cette commission reconnaît l'intérêt de la plaine de Misserghin pour l'implantation d'un village.

Le choix d'un emplacement pour le centre

Dès 1843, un projet de construction d'un nouveau centre était envisagé, sous la pression des colons arrivés en 1842.

Cependant, à la suite de longues et infructueuses négociations avec le notaire André Laujoulet et son neveu Théodore, ce n'est qu'après déplacement du site initialement choisi, que, le 25 novembre 1844, le lieutenant-général Lamoricière signe l'acte de création du nouveau village.

Le premier projet prévoyait en effet l'implantation du village à proximité du camp sur des terres appartenant à la famille Laujoulet. Cependant, devant le peu d'empressement à céder ces surfaces, l'Administration déplace le village sur la rive droite de l'oued Misserghin.

La sous-direction de l'intérieur à Oran, trace avec beaucoup d'optimisme un village élégant, l'église au centre avec la mairie et l'école, les abreuvoirs aux extrémités pour les attelages, les voituriers et les voyageurs, la gendarmerie sur la hauteur pour dominer, voir tout le pays et se porter promptement au secours partout où cela serait nécessaire.

Le village en projet a la forme d'un rectangle de 560 m de long sur 276 m de large, surmonté d'un triangle isocèle assurant l'évacuation des crues d'un ravin débouchant à son sommet. La superficie totale est de 18 ha 21 ares 60 centiares.

Miserghin vu par les premiers colons

A son arrivée en 1843, Benoît Théron, cultivateur, constate : " J'ai été péniblement surpris lorsqu'arrivé à Misserghin j'ai vu une plaine immense, arrosée de sources abondantes, complètement abandonnée et envahie en grande partie par des buissons de palmiers nains et de broussailles ".

Dès le 14 avril 1843, Benoît Théron est le 16e colon de Misserghin à signer une demande de concession. Les colons doivent, dans un premier temps, débarrasser, avec leurs pauvres moyens, les sols situés autour du fort, des broussailles et surtout des palmiers nains dont les racines couvrent des dizaines de mètres carrés et s'enfoncent jusqu'au roc.

A ces difficultés s'en ajoutent bien d'autres, consécutives :

- aux maladies qui déciment des organismes déjà affaiblis par la rigueur du climat et par une alimentation insuffisante ;

- à l'extraction des pierres dans une carrière affermée par les Smelas à des Espagnols ;

- au mauvais approvisionnement en eau qui rend les conditions de vie et d'hygiène extrêmement difficiles ;

- à l'insécurité causée par la présence de maraudeurs ;

- aux incursions fréquentes de bêtes sauvages telles que les hyènes qui viennent la nuit, jusque dans le village chercher leur nourriture.

La population de Misserghin au 31 août 1843

Par un rapport du brigadier Touriat commandant la brigade de gendarmerie, nous mesurons l'ambiance qui règne alors au village. A cette date, Misserghin avait une garnison forte de 60 hommes et une population composée de 38 colons, 33 femmes et 56 enfants.

Un état de proposition de peuplement précise à cette même époque que l'étendue des concessions pourra varier de 4 à 5 hectares, selon l'importance des ressources de la famille et sa profession,.. Ainsi, un cultivateur qui aura 300 francs et 3 ou 4 enfants en âge de travailler devra recevoir 10 à 12 hectares, tandis qu'un menuisier ou un maçon sera suffisamment pourvu avec 4 hectares.

A l'intérieur du village les lots à bâtir au nombre de 104 ont une superficie de 9 ares, 90 centiares ou de 4 ares, 95 centiares. Les lots de jardins sont répartis en ceinture autour du village.

Le dépôt des colons

Dès 1843 des familles arrivent à Misserghin. Aucune installation n'est prévue pour les recevoir. En conséquence, elles logeront et cohabiteront dans un dépôt du vieux village.

Un état dressé le ler novembre 1843 par le commandant de la place permet de se souvenir de ces familles sans lesquelles il n'y aurait jamais eu de village.

 

 Noms des chefs de famille

 

 Nombre
De
pers.

 

 H  F  Enfants    Dates d'arrivée
         G  F  
 Schemelle Laurent  5  1  1  1  2  23 octobre 1843
 Meide Celestan  5  1  1  1  2  23 octobre 1843
 Marchand Jean-Clovis  6  1  1  4    23 octobre 1843
 Marchand Jean-Baptiste  3  1  1    1  23 octobre 1843
 Simon Antoine  11  1  1  7  2  23 octobre 1843
 Ballandra Antoine  1          23 octobre 1843
 Brohan Jean-Pierre  Hospitalisé   dès  le 26 octobre  1843    
 Jourdain Pierre  1          
 Bon Pierre  1          
 Bénèche Pierre  1  Vient de  Toulouse      26 octobre 1843
 Megard  8  1 1 1 5  29 octobre 1843
 Fogelgesang  5  1 1 2 1  31 octobre 1843
 Bailly Joseph  1  Vient de  Nancy      31 octobre 1843

(Source dépôt des archives d'outre-mer, Aix-en-Provence.)

 

 

Les effroyables conditions d'existence des familles hébergées au dépôt des colons

Pour comprendre l'histoire de la création de Misserghin, il convient de se souvenir des noms de quelques pionniers et d'évoquer la misère de ceux qui ont vécu ce qui, pour des assurés sociaux de la fin du 20° siècle, est une inconcevable aventure. Les mots paraissent bien faibles pour décrire les effroyables conditions matérielles et morales de ces colons qui arrivent en familles à Misserghin en octobre 1843.

La famille Antoine Simon

Antoine Simon et sa femme, originaires d'Haselbourg, canton de Phalsbourg (Moselle), ont 7 garçons et 2 filles ; ils étaient arrivés à Misserghin le 23 octobre 1843. Quelques jours après le 13 novembre 1843, Dominique Simon meurt au dépôt des colons. Le rapport du commandant de la place en date du 15 novembre, nous apprend laconiquement que Dominique Simon est rayé des contrôles le 14 novembre 1843.

Le lecteur de 1987 pourra-t-il, cent quarante-quatre ans après, faire l'effort de comprendre la douleur de cette famille, mesurer sa détermination, sa volonté de survivre et de vaincre les difficultés ?

Après le décès de leur fils, Antoine Simon et sa femme qui lui passe les matériaux, construisent une maison en pierres de tuf liées entre elles par un mortier de terre rouge. A défaut d'échafaudage pour monter la partie supérieure et placer la charpente, les époux Simon utilisent des souches de palmiers nains entassées au pied des murs.

La famille Meide

Celestan Meide arrive à Misserghin le 23 octobre 1843, il est accompagné de sa femme et de leurs trois enfants, un garçon et deux filles.

Le 10 novembre, François Meide meurt au dépôt des colons. Pour le commandant de la place, c'est un nom rayé des contrôles à compter du 11 novembre, une ligne sur l'état des mutations survenues du le, au 15 novembre 1843.

Mais pour les parents, c'est le désespoir de conduire quelques jours après leur arrivée un de leurs enfants dans un cimetière qui pour eux aura immédiatement plus d'importance que le village qui n'en est encore qu'au stade des projets.

Bien d'autres familles conduisent au petit cimetière un de leurs enfants, quelques jours après leur arrivée. C'est le cas du colon Megard et de sa femme Marie-Anne qui arrivent au dépôt le 29 octobre 1843 avec 6 enfants et qui, le 13 novembre, conduisent Marie-Césarine, six ans, au cimetière.

L'afflux et la grande misère des colons

Premier centre ouvert en Oranie à la colonisation, Misserghin connaît très rapidement un afflux d'immigrants. Du 29 juin au 25 septembre 1843, l'Administration reçoit 31 demandes de concessions. En juillet 1845, vingt nouvelles demandes sont enregistrées, suivies, en août de la même année, de dix-huit autres. Une effrayante mortalité entraîne dans les premières années un renouvellement rapide de la population.

Cette population fragilisée par un long voyage, les privations et le dépaysement sera en effet éprouvée par les épidémies de choléra et de typhus qui se succèdent en 1846 et 1849. Epidémies qui sévissent aussi dans les douars des Beni Smaïn et El Hadj Elouza dont les enfants et les vieillards sont victimes.

Une lettre témoigne à la fois de la situation des colons et de leurs intentions " après avoir dépensé le peu qu'ils possédaient pour arriver à se mettre à peu près à l'abri pour l'hiver, ils se trouvent aujourd'hui au moment de semencer, sans aucun moyen pour labourer leur terrain. Ayant le plus vif désir de travailler afin de pouvoir obtenir une récolte... ils vous supplient de vouloir bien leur faire prêter quelques charrues et quelques Francs pour labourer. Leur travail, leur bonne conduite et leur intérêt même répondent d'avance du bon emploi des matériaux que vous voudrez bien leur remettre... C'est la demande de pauvres cultivateurs qui ne cherchent que le moyen d'employer leurs biens pour y gagner un morceau de pain ".

Un témoignage du maire de Misserghin

Dans son mémoire de maîtrise intitulé " Misserghin, village d'Algérie "(1), Mme Annie Blanc relate les témoignages du maire de Misserghin en date du 9 juillet 1869 sur les colons Thomann Georges, Noiret Edouard, Benoît Toussaint, Dusseau Jean. En termes simples le maire témoigne que ces administrés se sont "tués au travail, ils ont, dit-il, le tempérament ruiné parce que seule la mort les séparera de leur charrue ou de leur pioche".

Les immigrants français

En plus des militaires en activité ou rendus à la vie civile des demandes de concessions sont présentées dès 1843 par des pluri-actifs de l'ancien village.

Le boulanger Peyroutet.

Mme Jeanne Branfi épouse du capitaine Tailhan qui se propose d'ouvrir une auberge avec relai pour le roulage sur la route entre Oran et Tlemcen.

Plus tard, en 1845 des agriculteurs et des artisans s'installent au nouveau village où les conditions d'existence beaucoup plus mauvaises sont à l'origine d'une grande détresse.

Une quinzaine de familles originaires de l'Ardèche, composées de cultivateurs, de maçons et de charpentiers, sensibilisés aux difficultés qu'ils vont rencontrer expriment le souhait d'être installés dans le même village par une dépêche no 601 du 14 août 1845, adressée au gouvernement général. Ces familles ardéchoises ne s'installent pas à Misserghin.

Les immigrants espagnols

Laborieux et très qualifiés dans les cultures maraîchères et familiarisés à l'utilisation de l'eau en zone aride, les "Valenciens ", très rapidement se rendent utiles, notamment dans la mise en valeur des jardins attribués aux militaires de la garnison.

Les plus pauvres s'emploient comme ouvriers agricoles, mais certains acquièrent de la terre et parviennent très rapidement à une certaine aisance.

Parmi ces immigrés espagnols, artisans de la mise en valeur de Misserghin, il y a F. Joano, Francisco Perez, J. Blasco, Manuel Y Grasse, Martino Monserate, Gonzales, Soriano et A. Lopez.

Les musulmans et la paix des cœurs

Les musulmans des douars des environs de Misserghin vont progressivement se rapprocher du village et des colons, Abdallah Backar, conseiller municipal, sera le premier autochtone à obtenir une concession.

Au vieux village, 5 lots à bâtir et 1 lot de jardin sont concédés à des musulmans. Dès le début, 18 exploitants musulmans âgés de vingt-cinq à soixante-quinze ans se rapprochent de Misserghin, parmi eux :

- El Abed bel Kheir a vingt-cinq ans, il est avec sa mère, il a 2 bœufs et s'emploie comme khammes.

- Kaddour Bezzouaï : 60 ans, une femme, un garçon, une fille, il travaille une parcelle en indivision avec 3 bœufs, 1 mulet, 1 âne.

Ils sont tous les deux du douar El Hadj-Elouza.

- El Habib ben Bekkar, trente-huit ans, a 5 femmes et une petite fille. Il élève sur des terres melk, 3 chameaux, 30 bœufs, 190 moutons et agneaux. Il possède une maison.

- Mohamed ben Ahmed, trente-quatre ans, marié, une fille, il est tisserand et campe avec les Ouled-Dahmoune, mais demande à passer à Misserghin.

- Brahim el Hadj, soixante-dix ans, possède 5 bœufs, travaille avec un colon et habite Misserghin.

Progressivement, les tribus se sédentarisent sur leurs terres respectives qui restent dans l'indivision. Les musulmans se rapprochent du village, cultivent des céréales ou travaillent chez des colons.

Leur habitat se modifie sensiblement, le tissu de poils de chameaux est remplacé pour les tentes, par du palmier nain tressé, qu'ils abandonnent pour se loger dans des maisons en pisé ou au vieux village puis dans les fermes et enfin au village neuf.

La sédentarisation leur permet d'accéder aux soins médicaux gratuits du médecin de colonisation (1854). Cette médicalisation contribuera à réduire la mortalité infantile tandis que les épidémies de choléra et de typhus feront encore des victimes dans l'ensemble de la population.

Mais c'est le début d'une longue période de Paix. La confiance s'installe dans le village comme dans les cœurs.

Les immigrants rhénans

En 1846, des familles originaires de Rhénanie, abusées par de fallacieuses promesses arrivent à Dunkerque, afin de s'embarquer pour le Brésil. En raison de l'absence de navires en partance pour ce pays et après épuisement de leurs maigres ressources, ces familles allemandes dans le plus complet dénuement embarquent fin août 1846 à bord de cinq navires affrétés par la France pour les conduire à Mers-El-Kébir.

Ces malheureux arriveront vers la mi-septembre complètement épuisés, ils seront dirigés par la suite vers La Stidia, Moulay-Magoum, Sainte-Léonie, Misserghin et, plus tard, en 1854, certains se retrouveront sans ressources à Sidi-Lahssen qui ne s'appelle pas encore Detrie.

Dans son ouvrage sur la création de La Stidia, Michel Drosson décrit les lamentables conditions dans lesquelles s'effectuent le voyage et l'installation de ces malheureux.
Il est probable que les contemporains de la fin du 20e siècle, attachés à leur couverture sociale et à leurs conditions d'existence, devront faire beaucoup d'efforts, s'ils sont descendants de ces premiers colons ou, a fortiori, s'ils ne le sont pas, pour comprendre les souffrances de ces pionniers sans lesquels nous n'aurions jamais connu ces villages.

En ce qui concerne l'installation de ces immigrants Rhénans à Misserghin, cette opération sera, hélas ! marquée par de nombreux décès. En effet, après les épreuves d'un long séjour à Dunkerque, d'un voyage en mer particulièrement pénible et de l'inconfort d'une longue attente en Algérie, dans un complet dénuement, ces immigrants se sont très mal adaptés au climat.

Des descendants de ces familles, en 1962, habitent Misserghin ou les villages environnants, les Schwarmess, les Schwal, les Schaller, les Becker, les Durr, les Wagner, les Haas, les Nehrbas, etc.

 


(Collection T.Bignand)
Vue générale de Misserghin
" Dans le village entouré de boulevards extérieurs, les rues se coupent à angle droit "

 

L'immigration italienne

Beaucoup- plus tard, en 1865, Jean-Baptiste Monticelli, natif de Gênes, accoste en balancelle à Oran, où il crée une entreprise de transport de sable à dos d'ânes et de mulets.

Par son travail et ses économies il achète quelques terres à Misserghin et demande à des membres de sa famille de le rejoindre au village.

Professions des colons et surfaces attribuées

Par un état dressé au 22 novembre 1845, nous connaissons les surfaces attribuées à quelques-unes des 38 familles qui s'installent.

- Bertrand Pierre, tailleur d'habits : 9 ha.

- Galli Augustin, cultivateur : 9 ha.

- Benejean, Juan, maçon : 9 ha.

- Bertrand Jean, maçon : 4,50 ha.

- Brandel Louis-Marie, forgeron : 4,50 ha.

- Rossi Jean, Boulanger : 9 ha.

- Bonneau Benjamin, tanneur : 9 ha.

- Guillery François Amboise, marchand de vin : 9 ha.

- Brossé Alfred, marchand de cuirs: 9 ha.

- Midaud Hyppolite, cultivateur 9 ha.

- Midaud Théodore, cultivateur 9 ha.

- Lapeyrouse Jérôme, maçon 9 ha.

La distribution de concessions s'étant révélée trop généreuse, le signataire constate : "tous ces individus ayant déjà été mis en possession de lots de 9 ha, il était impossible de les leur retirer aujourd'hui et de leur donner des lots moins étendus ". Cette mesure eut pu inspirer aux colons de la défiance sur la sincérité de l'Administration. Il est d'ailleurs à remarquer qu'une partie de ces concessionnaires ont de la famille en France, qu'ils comptent faire venir auprès d'eux aussitôt qu'ils seront établis.

La vie et la grande misère des premiers colons

En juillet 1846, Misserghin est toujours à l'état de projet. Le général d'Abouville, commandant la province d'Oran, s'émeut de la misère engendrée par le manque d'eau et l'insalubrité de la maison commune qui abritait les colons sans logis. La mortalité est effroyable. 7 des 10 familles qui s'y entassaient meurent ou partent à l'hôpital. Du 24 mai au 30 juillet 1846, la sécheresse anéantit les récoltes tandis que les maladies déciment la population. Sur 143 habitants on dénombrait 24 morts au nouveau village contre 3 décès au vieux village qui abritait 400 habitants.

Le gouvernement général qui souhaite déterminer les causes de ces décès désigne une commission d'enquête dirigée par le colonel Charles de Montauban, commandant le 2e régiment de Spahis. La commission constate que l'état sanitaire est assez satisfaisant en hiver et se dégrade en été avec des températures torrides dans le jour et la fraîcheur humide des nuits : les médecins attribuent la majorité des décès du nouveau village à des fièvres cérébrales, des gastro-entérites, des dysenteries et des cholérines.

Le rapport de la commission d'enquête

Composée du colonel Charles de Montauban, du chirurgien-major Hennequin, de MM. Puyalet, maire de la commune et Cauquil, médecin, la commission attribue une effroyable mortalité :

- au Murdjadjo qui en été fait écran à la pénétration de la brise marine et à la présence de marais alimentés par de petites résurgences dont les eaux stagnent, entraînant la décomposition de détritus;

- à l'eau qui arrive au village par des conduites découvertes favorisant la pollution par les hommes et les animaux;

- aux conditions physiques des colons et des militaires surmenés et sous-alimentés.

Aux maladies déjà citées, s'ajoutent le paludisme qui ne disparaîtra que vers 1930. Durant l'automne 1849, le choléra fait journellement de 7 à 10 victimes, tant civiles que militaires. Le général Charles de Montauban et son état-major se penchent sur cette misère.

Les réalités d'une situation précaire

Lorsque les premiers colons s'installent au nouveau village, tout est à faire, l'eau y arrive en petite quantité et est de mauvaise qualité, leurs maigres ressources sont épuisées.

Les maisons construites par les époux Simon et par Hyppolite et Théodore Midaud, sont basses, surmontées d'un toit recouvert d'ajoncs coupés dans les marais. Chaque habitation a une grande pièce, avec une cheminée. Les cloisons sont en roseaux recouverts de boue, le sol est en terre battue.

La literie réduite au strict minimum est composée d'un matelas rempli de crin végétal fourni par le palmier nain dont les spates séchées sont cardées.

Quant à l'alimentation, composée de trop de crudités, elle est insuffisante et de mauvaise qualité. A ces inconcevables conditions d'installation s'ajoute l'exiguïté des concessions accordées à titre provisoire.

L'exiguïté des concessions

Cette situation se prolonge jusqu'au moment où le maire Carmaniolle, dans une lettre adressée au préfet d'Oran, constate que les concessions de 2 à 5 hectares ne peuvent pas nourrir une famille, même peu nombreuse, avec les seuls produits de la terre.

 


(Collection T.Bignand)
" Misserghin est le plus beau village de la province d'Oran. Chaque habitation a son jardin. L'eau est abondante et de bonne qualité "
R.TINTHOIN

 

C'est alors l'époque où les déplacements de bornes sont à l'origine de graves litiges entre propriétaires. Les procédures contentieuses engagées amènent le maire, M. Cayla, à demander, le 25 juin 1864, un nouveau bornage. Pour remédier aux effets d'une situation devenue conflictuelle, une lettre du 13 novembre 1874 attribue les terrains domaniaux de la Tour Combes, non pas à des immigrants dénués de ressources, venant de la métropole, mais à des colons déjà installés dans le pays qui peuvent investir 500 francs par hectare pour créer des vignobles après dérochement et arrachage des palmiers nains.

III. - Une ferme volonté de survivre

Dans un rapport du 31 décembre 1851, l'inspecteur de la colonisation dénonce la grande détresse des colons : " Misserghin est sans contredit le plus misérable de nos villages, les habitants n'ayant pas toujours de quoi manger. "

Animés d'une grande volonté de surmonter les difficultés, ces pionniers vont, à partir de 1857, se lancer dans une série d'entreprises, dont certaines seront couronnées de succès. Les colons de Misserghin développeront le maraîchage. Une tentative d'introduction des cultures industrielles se soldera par un échec. D'autres colons exploitent une autrucherie pour la production de plumes. Avec le palmier nain, extirpé des friches, ils feront du crin végétal, une cardeuse sera spécialement adaptée. Misserghin vivra le miracle de la vigne et du développement des agrumes et de la clémentine.

Les colons de Misserghin seront aussi les premiers à utiliser la méthanisation des fumiers et autres déchets végétaux en installant une batterie de cuves à gaz de fumier selon le système G. Ducellier et M. Isman, qui permet de produire de l'énergie, sans en consommer.

 


Misserghin : la cave coopérative construite en 1933.
" Du sommet du Tessalah, Misserghin, les vergers et son vignoble formaient un paysage grandiose. En été, la vigne se détachait en une immense tache verte sur la terrasse alluviale assez loin cependant de la surface immaculée de la Sebkha. "

 

L'assistance à toutes les détresses

Avant même l'épidémie de choléra de l'automne 1849, l'Algérie connaît de graves difficultés, des orphelins sont à la rue. En avril 1851, le gouverneur général d'Hautpoul confie à deux religieux, le père Brumaud au camp d'Erlon près de Boufarik, et le père Abram à Misserghin, le soin de recueillir et d'instruire ces enfants.

Né le 5 avril 1812 à Puisserguier (Hérault), le père Abram fonde à Misserghin la congrégation des Frères de l'Annonciation.

Le père Abram est ordonné prêtre le 25 mars 1837. Il prononce ses voeux perpétuels le 25 mars 1850. Ces deux dates révèlent une vénération particulière pour Marie. Vénération qui se concrétise par l'aménagement dans une grotte située à quatre kilomètres du village d'un petit sanctuaire où une statue de la Vierge sera placée.

L'œuvre immense du père Abram lui survivra très longtemps après son décès en 1892. Profondément humaine, cette oeuvre est très largement développée par Mme Annie Blanc dans un mémoire de maîtrise qui nous permet de mesurer combien ce village qui avait tant souffert était aimé de ses habitants.

 


(Collection T.Bignand)
Le couvent du Bon-Pasteur entouré de vergers. Qui se souvient, en cette fin du 20, siècle, à l'occasion notamment des fêtes où les magasins regorgent de liqueurs et de fruits du soleil, du frère Marie-Elie et de Vital Rodier, frère Clément?

 

 

Ces deux frères de la congrégation de l'Annonciation sont respectivement à l'origine de la liqueur de mandarine et de la clémentine sans pépins obtenue en 1892 et améliorée par M. Monréal et par bien d'autres chercheurs. "

 

CONCLUSION

En dépit du tableau qu'en fait Clamageran, Misserghin a été créé dans le dénuement et l'adversité.

Moins de cent ans après sa création, ce village constitue déjà un riche et fastueux héritage.

Or, une succession cela ne se fractionne pas. Il n'est pas possible de séparer les fruits et de laisser ceux qui en sont les très humbles artisans se fondre dans les brumes de l'oubli.

En sollicitant notre mémoire en direction de quelques hommes et femmes qui ont tant souffert pour créer Misserghin, cet article, qui n'est pas exhaustif, n'a pas d'autre prétention que celle de souligner qu'il reste beaucoup à dire et à écrire sur la création de Misserghin, comme sur celle de tant d'autres de nos villages d'Algérie.

Edgar SCOTTI.

AUTEURS CONSULTÉS

 - M. T. BIGNAND, notes personnelles et collection de cartes postales.  - P. GAFFAREL : Histoire de la conquête et de la colonisation de l'Algérie.
 - Mme Annie BLANC : mémoire de maîtrise sur Misserqhin. village d'Algérie.  - M. DROSSON : Histoire de la création de La Stidia.
 - L. GALIBÉRT : l'Algérie ancienne et moderne - Archives nationales, Aix-en-Provence.  

(1) Mémoire rédigé sous la direction de M. le professeur Yacono.

In l'Algérianiste n°41 de mars 1988

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