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Aïn-Tedeles

Écrit par Lucien LAUGIER. Associe a la categorie Oranie

M E M E N T O

par Lucien LAUGIER
ancien maire de Mostaganem
Lauréat au concours du Souvenir

PROLOGUE

"On aime à transmettre à ses enfants le souvenir de la manière dont on a cheminé dans le monde". J.N. Moreau (Mes Souvenirs).

Par un de ces après-midi où l'air est si doux sur les bords de la Seine, je furetais aux étals des bouquinistes, à la recherche bien problématique d'un vieux livre souhaité, lorsque mon regard s'arrêta sur une collection de l'ILLUSTRATION ; au dos de chacun des volumes, en lettres et en chiffres d'or bien ternis, le nom de la revue, une date ; l'une de celles-ci capta mon attention pour la signification qu'elle représentait pour moi : 1848.

Ce n'était aucun des grands événements qui se déroulèrent cette année-là en France et dans le monde que j'y recherchais, mais un bien modeste et que j'y découvris dans une livraison d'octobre : le départ de la première fournée d'ouvriers parisiens allant s'installer dans les nouvelles provinces récemment conquises outre méditerranée.

A en croire le chroniqueur et les gravures, ce fut une belle manifestation ; sagement assises sur le pont des péniches, trois cents familles attendaient ; sur le quai Saint-Bernard les personnalités se pressaient, représentants du Gouvernement, de l'Assemblée Nationale, du Conseil Municipal, venus honorer les partants, leur souhaiter un bon voyage et succès dans leur entreprise ; l'Archevêque lui-même en grande tenue sacerdotale. Chacun y alla de son discours, tous pleins d'affabilité et de promesses.

L'instant émouvant, saisi par l'illustrateur, est celui où l'Archevêque le bras levé accomplit le geste bénisseur, tandis qu'autour de lui tous ces braves messieurs, le haut de forme à la main, semblent porter témoignage de l'affection, de l'appui de la nation tout entière envers ceux qui partent pour construire sur de nouvelles terres une nouvelle France, qui ne craignent pas, non point de s'expatrier, car c'est la patrie qu'ils vont retrouver sur la terre algérienne mais de courir l'aventure ; car c'est bien l'aventure pour ces artisans et ouvriers qui partent défricher la terre alors qu'ils ignorent tout de la culture et surtout de celle qui vont avoir à les nourrir dans cette lointaine province. En fond de scène d'immenses oriflammes tricolores attestent, s'il en est besoin, qu'il s'agit bien d'un événement national, glorieux et chargé d'espérance.

Lorsque j'eus refermé et remis en place cette revue, je ne pus m'empêcher de me demander si, après que les chevaux aient été mis en marche pour hâler les bateaux libérés de leurs amarres et leur faire remonter la Seine, tout ce beau monde n'avait pas dans son for intérieur poussé un soupir de soulagement ; le drame des journées de Juin est encore présent dans toutes les mémoires, les ateliers nationaux ouverts après février ont été fermés, la capitale n'a pas encore repris son rythme du temps de paix, les sans travail encombrent ses rues et avec eux le danger persiste de voir recommencer les troubles ; l'Archevêque plus que quiconque frissonne à ces souvenirs, lui qui sait comment son prédécesseur, Mgr Affre, a péri en voulant s'interposer entre les insurgés et les soldats de Cavaignac. Cela faisait trois cents familles de turbulents possibles qui partaient, d'autres suivraient bientôt et Paris pourrait enfin respirer en paix. Bien sûr tous les chefs des familles embarquées ont été en juin du bon côté de la barricade, à en croire les certificats d'un officier de la garde nationale qu'ils ont dû joindre à leurs dossiers pour pouvoir prétendre à être inscrits sur les listes de départ, mais l'on sait ce que vaut l'aune d'une attestation.

En tout cas, ils sont volontaires pour partir vers le nouvel eldorado ; durs à la tâche, énergiques, travailleurs, pères de famille connaissant leurs devoirs vis-à-vis des leurs et voulant les remplir, ils en ont assez de cette ville qui ne leur assure plus la subsistance ; ils en ont assez de rôder dans les rues à la recherche d'une problématique embauche, de rentrer le soir à la maison, d'y retrouver leurs enfants qui ont faim et de ne pouvoir les satisfaire. Aussi, lorsqu'ils ont appris que l'Assemblée Nationale avait décidé la colonisation de l'Algérie, nombreux furent-ils à solliciter la faveur d'en être les pionniers. Il y a aussi un peu plus que cela, on ne se nourrit pas seulement de pain ; le peuple français qui y a pris goût, est sevré depuis Waterloo d'épopées, de risques et d'aventures ; quoi de plus exaltant que de partir pour des terres nouvelles et de les féconder sans changer de drapeau, ce drapeau dont quelques pervers avaient projeté de modifier les couleurs mais qui fut maintenu dans son intégrité par le simple effet des quelques phrases de Lamartine.

C'est ainsi qu'ils se sont présentés aux bureaux de l'Hôtel de Ville pour déposer leur candidature, dès la publication du décret fixant les conditions de leur future installation : les familles recevront à leur arrivée une concession de cinq à huit hectares, une maison d'habitation, quelques instruments aratoires et un bœuf de labour : elles seront pendant trois années à la charge de l'Etat qui leur versera le prêt franc des simples soldats leur permettant d'acheter les vivres nécessaires à l'intendance. Passé ce délai elles devront se suffire à elles-mêmes et cela sans rémission aucune ; mais au bout de trois ans, sur ces terres que personne jamais ne cultiva, leur faculté de travail et l'espoir font que personne ne doute d'y parvenir.

Les choses sont allées très vite, le décret promulgué en septembre, un mois à peine après, le premier convoi salué comme nous venons de le voir remontait la Seine. Le trajet fut long pour parvenir à Marseille, par la Seine, l'Yonne, la Saône, le Rhône, les canaux entre ces rivières, les nuits d'octobre fraîches sur ces ponts ouverts à tous les vents ; ce fut ensuite la mer et enfin par une belle soirée de novembre la terre promise. Des barques, car il n'y avait pas de port dans ce coin d'Afrique viennent se coller aux flancs du navire et l'on y descend hommes, femmes, enfants et bagages pour les conduire au rivage, où des prolonges du génie les attendent sur lesquelles on les entasse ; elles gravissent une côte et enfin pénètrent dans une cour entourée de bâtiments militaires, ce sera leur première étape.

Le général Bosquet n'a pas voulu attendre le lendemain pour les accueillir ; avec beaucoup d'aménité il leur souhaite la bienvenue, leur annonce qu'ils viennent d'arriver à Mostaganem, une région qui est sous son commandement, les assure de toute sa sollicitude, leur fait servir un bon repas et les invite à se reposer de ce long voyage.

Trois jours après, les chefs de famille sont convoqués devant lui et invités à tirer au sort une lettre parmi trois : A - B - C.

Ceux qui ont tiré la lettre A fonderont un village qui, quelques temps après dans la brève euphorie du retour d'un Napoléon sur le trône, prendra le nom de Rivoli ; ceux de la lettre B sont dirigés près de l'embouchure de l'oued Cheliff en un lieu où le génie vient d'entreprendre la construction d'un pont, ils n'y resteront pas et partiront pour des terres plus accueillantes ; quant au dernier convoi composé de ceux de la lettre C il fait halte, après de longues heures de marche, sur un plateau dominant cette rivière, sur lequel sourdent de modestes ruisselets autour de quelques lentisques tamaris et diss qui donnent un semblant de verdure ; l'officier qui va les commander pendant trois années leur annonce que l'endroit se nomme Ain-Tédelès et que c'est là qu'ils vivront désormais.

C'est cette histoire que me conta à plusieurs reprises un glorieux soldat de la guerre de Crimée où il avait laissé une de ses jambes, que chaque jour en sortant de l'école j'allais saluer sur son banc autour du bassin de la grand'place du village ; quoique aveugle, il me reconnaissait aussitôt, peut-être parce que je savais l'écouter ; arborant fièrement la croix de la légion d'honneur et la médaille militaire, il aimait me conter ses souvenirs du titi parisien qu'il avait été autrefois, né rue de Charenton où il avait grandi ; son père ébéniste au faubourg Saint-Antoine avait un soir annoncé à sa femme et ses cinq enfants qu'ils allaient tous partir pour l'Algérie.

La providence a voulu que je retrouve la trace de ce voyage à quelques encablures de son point de départ, comme pour me demander d'en conserver le souvenir.

HISTOIRE DU VILLAGE D'AIN-TEDELES.

" Sais-tu mon petit que ce fut très dur pour nous, surtout dans les premiers temps. J'avais à l'époque seize ans et ne connaissais de la campagne que les prairies de Belleville et du Pré Saint-Gervais et nous voilà d'un seul coup transplantés dans ce pays où tout était désert, inculte, avec pour toute notre famille une maison en pierre bâtie par les soldats du Génie, cinq hectares répartis en plusieurs parcelles éloignées les unes des autres et une paire de bœufs. "

Combien il dût en falloir de courage pour se cramponner, s'installer et faire souche dans ce pays hostile, à la terre ingrate.

Ingrate, ils s'en aperçurent bientôt aux maigres récoltes de céréales qui levèrent après qu'ils eurent défriché leurs concessions.

Hostile, les troupes françaises n'avaient pas encore pacifié les montagnes toutes voisines du Dahra et des incursions de pillards étaient à craindre. Le village d'ailleurs s'était organisé pour assurer sa défense, un grand fossé le ceinturait et en cas de danger la consigne était de se réfugier dans la maison commune où les meurtrières tenaient lieu de fenêtres.

Je ne manquai pas chaque matin de me repaître de ces souvenirs, toujours au même moment, entre la sortie de l'école et le repas de midi, je buvais toutes ses paroles, mais quoi qu'il fit, toutes ces difficultés qu'il me contait ne m'apparaissaient pas tellement différentes de celles que je connaissais alors.

C'était la guerre, l'autre, plus un seul homme valide au village, le matin au réveil la maison étrangement silencieuse, elle qui naguère résonnait joyeusement de tous les bruits du dehors, de la ruche des hommes, ceux de la forge voisine où les compagnons s'escrimaient qui sur l'enclume, qui sur l'établi à construire ou réparer charrues, herses, charrettes ; ceux de notre propre cour où se mêlaient les hennissements des mulets et les beuglements des bœufs de labour avec les cris des laboureurs.

Un matin tout s'arrêta, mon père partit. Plus de sorties, plus de promenades dans les champs ; de la maison à l'école ou au catéchisme et de suite à la maison ; heureusement qu'il me restait le père Victor et ses histoires. J'enviais les grands qui tous un stak (tire boulettes) dans la poche partaient tuer des oiseaux ou gauler pour leur compte les amandiers de mon grand-père, ce qui le mettait dans des colères effroyables.

Parfois le soir ma mère me faisait revêtir mon costume des dimanches et me prenant par la main nous partions en visite ; il y avait toujours beaucoup de dames là où nous nous rendions et toutes pleuraient ; on me faisait approcher de l'une d'elles assise contre un lit vide, elle m'embrassait, ses larmes mouillaient mon visage mais je ne bronchais pas, sentant confusément qu'il se passait des choses très graves.

Nous rentrions sans parler et à la lueur de la lampe à pétrole, le dîner bien vite avalé, nous écrivions à l'absent, chacun de notre côté, moi lui racontant les menus événements de mon existence.

Un soir, je lui annonçais une grande nouvelle : alors que je m'apprêtais une fois de plus à écouter le père Victor me raconter son passé, celui-ci me dit : " Vois-tu mon petit, tu es le seul qui s'intéresse à ces vieilles histoires ; or il faut que toujours reste quelqu'un pour en porter témoignage, pour que ne tombe pas dans l'oubli l'histoire des origines de ce village, de ton village, où tu es né, où tes parents, tes grands parents sont nés, ont vécu, travaillé, peiné, ont fait de la bonne besogne. Alors, prends ce cahier où sont retracés tous les événements qui se sont produits depuis sa création, prends en bien soin, lorsque tu seras grand tu comprendras ".

Ces souvenirs je les ai pieusement conservés, à travers tous les accidents d'une existence bien mouvementée, comme un précieux talisman, y puisant lorsque plongé dans une de ces mésaventures qui jalonnèrent ma vie, le courage, la volonté de tenir, comme le firent ces pionniers, la fierté d'être le descendant de ces modestes créateurs d'Empire, qui ont souffert mais se sont maintenus malgré les énormes difficultés qu'ils connurent, construisant par delà les mers une nouvelle France, étant au plus profond de leur être, assurés que leur œuvre serait durable.

Ce fut la dernière fois que je le vis ; quelques jours après tous ceux qui étaient présents au village le conduisaient à sa dernière demeure, moi portant fièrement derrière le corbillard sur un coussin de velours ses trois décorations : croix de Crimée, médaille militaire et Légion d'Honneur.

Plus jamais je ne pourrai écouter ses belles histoires sur sa jeunesse, son Aïn-Tédelès qu'il aimait tant et aussi ses exploits de soldat. Car à vingt ans, comme tant d'autres après lui pendant un siècle, il était parti : " On est loin, mais à Paris on ne nous a pas oubliés ". A peine la guerre de Crimée était-elle déclarée qu'il y partait avec les Zouaves, dans la division commandée par le général Bosquet, celui-là même qui les avait si bien reçus lors du débarquement à Mostaganem en 1848. Il avait été de toutes les batailles, l'Alma, le Mamelon vert, la prise de la tour de Malakoff, sa dernière, il n'y était pas plus tôt arrivé dans l'ultime assaut qu'un boulet russe lui fracassait une jambe ; il ne tarissait pas d'histoires sur cette guerre, le courage des Russes, celui moindre des Anglais auxquels il fallait toujours venir en aide, le choléra qui avait tué plus de zouaves que la canonnade ennemie ; enfin le retour glorieux au village qui n'avait guère changé entre temps, ses habitants n'étaient guère plus riches qu'avant son départ.

Maintenant il ne serait plus là chaque jour à son banc, sur la place où j'allais le retrouver, mais son souvenir resterait vivant grâce à son journal. Plus tard, à sa lecture, étant moi-même devenu un homme, je compris combien il avait raison de dire que ce fut très dur.

Les cinq hectares concédés à chaque chef de famille, au surplus divisés en petites parcelles comme dans la métropole, étaient tous en friche ; il fallait avant de les mettre en culture couper les arbustes sauvages dont ils étaient couverts, en extirper à la pioche toutes les racines, pour ensuite avec la paire de bœufs labourer et semer ; faire venir du blé pour les hommes et de l'avoine pour les bêtes fut en effet la première idée de ces nouveaux cultivateurs.

Pour subsister en attendant les moissons, le décret sur la colonisation en Algérie avait prévu que pendant trois années les familles seraient prises en charge par l'Etat ; chacune recevait un subside équivalent à environ le prêt franc des hommes de troupe qui permettait l'achat des vivres au magasin ouvert par l'Intendance, géré par un officier.

Pendant ces trois années tout le monde eut ainsi de quoi vivre, mais le terme prévu arriva, sans qu'aucune enquête ait été faite sur les possibilités de survie de la nouvelle colonie. Au jour dit, le magasin ferma ses portes et le lieutenant des subsistances quitta le village. Le déchet fut grand, une bonne moitié des familles abandonna la partie, qui retournant en Métropole, qui partant pour les nouvelles villes Mostaganem ou Oran où le travail facile à trouver était plus en rapport avec les capacités de ces artisans parisiens.

Les concessions furent reprises et données à d'autres nouveaux arrivants, venus cette fois des campagnes pauvres et désolées de la Drome, du Haut Gard, de l'Aveyron et du Var. Ceux-là savaient ce qu'était de travailler la terre. Sans miracle, à force de travail, de sueur et de peine, récoltes après récoltes maigres pour la plupart, faisaient changer le paysage, les maquis d'alentours permirent d'élever quelques troupeaux de moutons et de chèvres ; peu à peu aux céréales succédèrent, timidement dans les débuts, la vigne et les oliviers. Le village lui aussi se modifiait, des commerçants ainsi que des artisans s'y installèrent, il fallait bien nourrir tout ce monde, les habiller, ravauder leurs chaussures, mettre en état les instruments aratoires.

Enfin vint le jour où du pressoir jaillit le vin et du moulin une bonne huile d'olive bien fruitée ; Aïn-Tédelès avait trouvé son destin.

Le destin ne se laissa pas faire violence si facilement. Avant d'aboutir à l'immense vignoble recouvrant le territoire entier de la Commune, aux oliviers bordant chaque chemin et chaque parcelle, à ses caves pareilles à autant de cathédrales érigées en l'honneur du Dieu du Vin, d'où sortaient des produits de qualité supérieure, primés chaque année de médailles d'or au Concours général agricole, si prisé de Bercy où l'on disait couramment : << le beaujolais, ce fleuve qui prend sa source à Mostaganem >>, aux moulins où l'on fabriquait, en pressant les scourtins de la bonne huile vierge bien fruitée et aussi de si bonnes olives vertes, noires, cassées, à la grecque dont on remplissait des bordelaises ; avant d'arriver à ce résultat, que de peine, de travail, de sueur, de courage, car ce ne fut qu'à la cinquième génération qu'il fut atteint.

Combien de fois entre temps le succès de l'œuvre entreprise ne fut-il pas remis en question ?

Le tabac d'abord : " encouragés par l'administration des tabacs qui ne tarissait pas en éloges adressés aux planteurs Télédésiens pour la beauté et la qualité de leurs produits (Oran 1854 médaille d'argent - Paris 1855 médaille de bronze), les colons avaient fait de réels sacrifices sur leurs cultures pour continuer de mériter cette bonne réputation, ils avaient agrandi le cercle des plantations sans cesser d'apporter des améliorations dans les procédés de manipulation, lorsqu'en 1860 au moment des réceptions, l'administration tourna complètement ; une nouvelle méthode de classement par laquelle les plus beaux tabacs fins et légers n'étaient plus dignes de la classe dite surchoix, pas même classés à la première qualité, furent une cause de ruine pour plusieurs planteurs. Les tabacs surchoix étaient payés auparavant 130 F, plus 10 F de prime ; ensuite de la nouvelle manière d'opérer, l'administration admettait avec peine ces tabacs à la troisième classe soit 110 F, les produits qui auraient figuré anciennement dans les 3° et 4° classes étaient rigoureusement refusés. L'indignation et le découragement furent tels qu'il ne fut plus planté un seul pied de tabac depuis cette époque ".

Le coton ensuite, la France en manquant du fait de la guerre de Sécession, la culture en fut encouragée ; celle-ci terminée et les importations américaines reprenant, l'effondrement des cours y mit définitivement fin.

L'administration ne suffisant pas à les décourager, la nature aussi y mit du sien avec les terribles années sèches et particulièrement celle qui devait marquer le territoire algérien tout entier, dont le souvenir s'est longtemps perpétué sous le vocable " l'année de la misère " 1867, au cours de laquelle Mgr Lavigerie par son action incessante, les secours qu'il apporta aux miséreux, acquit son universelle réputation, et aussi quelques années après le chapeau de Cardinal, le premier sur cette terre d'Afrique.

Laissons au père Victor le soin de nous conter : " L'année 1867 faillit amener à tout jamais la perte de la colonie et son anéantissement ; les sauterelles du désert par masses compactes et profondes ont envahi généralement le territoire ; on était au printemps, tout a été dévoré en quelques jours : les céréales, les légumes, les foins, les vignes, les arbres fruitiers, tout est devenu la proie des maudits locustes, les plantes étaient rongées jusqu'en terre et les arbres jusqu'à l'écorce.
Cependant deux colons ont réussi en se hâtant à préserver quelques arbres des attaques des criquets, l'un en entourant le pied de l'arbre à une certaine hauteur d'un bourrelet de linges cordés, garni d'une couche un peu épaisse de graisse de voiture et l'autre en établissant à cette même place une collerette en zinc en forme d'entonnoir renversé.

Abandonnés de l'administration qui par l'organe de M. Bollard Jules, Sous-Préfet de Mostaganem, avait déclaré qu'il ne fallait pas compter sur elle, les colons se trouvaient dans une situation désespérée.

La nouvelle de l'ouverture se souscriptions générales en France prévint l'abandon de la colonie ; l'administration faisait dresser des états des pertes et les colons ont pu croire un instant qu'ils allaient être secourus ; il n'en fut rien malheureusement. Il fut adressé quelques centaines de francs et quelques sacs de farine ; ces secours étaient insignifiants eu égard aux misères à soulager.

Le temps des semailles approchait et personne n'avait de quoi pourvoir à l'ensemencement des terres, quelques colons plus cruellement atteints partaient pour la République Argentine, d'autres se disposaient à suivre, moment critique, on abandonnait la colonie.

Quelques colons furent assez heureux pour rencontrer à Mostaganem un négociant dont pas un, nous en sommes certains, n'oubliera de sa vie le nom, bien disposé en faveur de la colonie, privée de tout crédit à de rares exceptions près. M. Bollard Edouard consentit à approvisionner les trois villages de la commune d'Aïn-Tédelès, des semences nécessaires en blé et en orge ; une commission fut aussitôt nommée pour traiter de l'emprunt, le contrat en fut passé par devant notaire, il s'élevait à la somme de 26 000 F en chiffre rond, productive d'intérêts à 10 % l'an ; tous les colons étaient solidaires pour les engagements pris et tous les biens garantissaient le prêteur.

Tous obtinrent les quantités de semences nécessaires, la récolte fut très bonne heureusement et chacun s'acquitta de dette respective ; M. Edouard Bollard y trouva son bénéfice comme négociant et le pays fut sauvé.

Ici rendons un juste hommage à cet esprit d'initiative, à l'union dans le malheur, à cet exemple de confraternité qui anime les colons et souhaitons qu'en présence de ces beaux sentiments populaires, l'administration devienne moins hostile à l'émancipation de la commune ".

Cet esprit de solidarité ne se manifestait pas seulement dans les périodes de malheur. Dès les premières années où le vin commença à jaillir des pressoirs, l'arrivée de la fête du patron des vignerons fut prétexte à réjouissances. Le 22 Janvier, jour de la Saint-Vincent, chaque possesseur d'un plus ou moins grand nombre de pieds de vigne se disant vigneron, tous se réunissaient, endimanchés, devant l'église, ils allaient en corps à la messe, laquelle était suivie d'un banquet et le soir d'un bal.

A l'occasion de la première fête qui se déroula en 1856, un des colons fondateur du village, nommé Président, entonna au dessert une chanson qu'il avait composée pour la circonstance. Nous ne retiendrons de celle-ci qu'une strophe qui nous éclaire sur l'état d'esprit de tous les habitants :

Quoi de plus beau, quoi de plus admirable

Que l'harmonie entre concitoyens

Telle elle existe et règne à cette table

Telle elle embrasse et tient dans ses liens

Tout Tédelès, sans excepter personne

C'est dire assez comme ici l'on s'entend :

Pour être un peu de mirliton, ces vers n'en sont pas moins révélateurs d'une chaleur humaine certaine.

Et les années passèrent, l'une chassant l'autre, apportant chacune avec elle son lot bon ou mauvais, ses joies et ses peines ; le village s'agrandissait, prospérait, les maisons de colonie construites par le Génie, en torchis, cédaient peu à peu la place à de confortables maisons.

La crise du phylloxéra qui s'était abattue sur la Métropole ne fut pas pour rien dans cette prospérité, tant il est vrai que le malheur des uns fait le bonheur des autres, on planta de la vigne à tour de bras, les dernières terres de parcours furent défrichées, carignan, grenache, cinsault, prirent la place des genêts, des tamaris et des chênes verts.

La France avait soif, il fallait l'étancher, elle prit goût à ce vin et en redemanda même après que le Midi eût reconstitué son vignoble à l'aide des porte-greffes américains ; les bateaux prirent de plus en plus nombreux le chemin du port de Mostaganem, les fûts encombrèrent tous les trottoirs du village, chassé à leur tour par les camions citernes, apportant avec eux lentement mais sûrement l'aisance pour tous.

Des Maires dynamiques embellirent la Cité, plantant des arbres, dessinant des jardins, faisant construire des édifices publics de belle architecture, faisant entrer dans chaque domicile le confort moderne.

N'oubliant pas l'origine de ses premiers défricheurs, il y eut un bois de Boulogne, et une avenue des Champs-Elysées.

Sur la grand'place un monument de marbre fut érigé pour rappeler le souvenir des trente neuf enfants du pays qui avaient donné leur vie durant les deux guerres.

Que reste-t-il aujourd'hui de cette frémissante activité, de cette présence française en terre africaine ?

Seulement, au bout d'une longue route bordée d'eucalyptus et s'enfonçant dans la campagne, un lieu où le silence n'est troublé que par le bruissement du vent dans les arbres, un petit cimetière ceint de murs. La porte de fer à deux battants ne s'ouvre plus et déjà la rouille la scelle. A l'intérieur des murs, au pied de chaque tombe de grands cyprès qui ne sont plus nourris de cette poussière des hommes qui les fait s'élever vers le ciel, comme pour permettre à ceux qui reposent auprès de leurs racines d'y accéder.

Là dorment ceux qui de leurs bras ont fait ce village, dans la terre qu'ils ont fécondée et qu'ils ont tant aimés. Personne ne vient plus troubler leur repos, s'agenouiller et prier. Peu à peu le temps passera, l'un après l'autre les grands cyprès deviendront eux aussi poussière, les croix de marbre et les murs d'enceinte s'écrouleront, le sable apporté par le vent de la mer recouvrira et ensevelira à jamais des dernières traces de cette épopée héroïque mais pacifique qui dura plus d'un siècle, en terre d'Afrique, sous la protection du drapeau tricolore.

Adieu Aïn-Tédelès

Adieu mon village.


Lucien Laugier


(Extrait de " Antenne Diffusion " 2° trimestre 1978 - N° 55 - Avril)

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