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Constantine

Écrit par Raymond FÉRY. Associe a la categorie Constantinois

 

 

Le Centre de documentation historique sur l'Algérie (C.D.H.A.) que nos lecteurs connaissent bien, (nombre d'entre eux adhérant simultanément à cet organisme et au Cercle algérianiste), s'est donné pour tâche de réaliser un dictionnaire bibliographique, " l'Algérie de A à Z ", et de constituer une documentation encyclopédique sur l'Algérie. L'article qu'on va lire a été écrit pour servir d'introduction au dossier de Constantine. L Algérianiste remercie le C.D.H.A. d'en avoir autorisé ici la publication.

Située à la limite du Tell et des Hauts Plateaux, à une altitude moyenne de 650 mètres, Constantine, l'antique Cirta, a été, depuis la plus haute antiquité, une place forte, une capitale administrative, un centre artisanal et commercial très actif. Jusqu'à la construction du chemin de fer (1870), les caravanes des chameliers ont assuré les échanges de son industrieuse population avec les cultivateurs des hautes plaines environnantes et les éleveurs des oasis plus lointaines. Dès 1838, la création française du port de Philippeville, à l'emplacement de l'ancienne Rusicade, détruite par les Vandales et jamais reconstruite, lui a ouvert un débouché sur la mer.

Le site de Constantine est extraordinaire. Il a toujours surpris les visiteurs qui le découvraient pour la première fois. Ainsi, Alexandre Dumas père, arrivant un soir, pousse " un cri d'admiration, presque de stupeur. Au fond d'une gorge sombre, sur la crête d'une montagne, baignant dans les derniers reflets rougeâtres d'un soleil couchant, apparaissait une ville fantastique, quelque chose comme l'île volante de Gulliver ".

Une île ? Cela était vrai de l'antique Cirta et, bien plus tard encore, de la Ksontina du Bey Ahmed. A propos de Carthage, E.F. Gautier rappelle que, selon Vidal de Lablache " toutes les villes phéniciennes sont sur un îlot ou sur une presqu'île rattachée à la terre par un isthme facile à défendre ". On pourrait en dire autant de Constantine, avant que les pionniers de la colonisation française aient bâti les faubourgs pour constituer autour du rocher initial, demeuré le cœur de la cité, la conurbation de Saint Antoine et Saint Jean, du Coudiat, de Bellevue, d'El Kantara et Lamy, de Sidi M'Cid, Sidi Mabrouk et Mansourah, vaste ensemble, encore accru par l'afflux de campagnards s'installant, vaille que vaille, dans les bidonvilles du Bardo et du " Bled Sabatier " après la guerre de 1939-1945 et, plus nombreux encore, depuis l'indépendance de l'Algérie.

De toutes les villes d'Algérie, Constantine est, sans conteste, celle qui plonge ses racines dans les temps les plus reculés de l'aventure humaine. Les vestiges retrouvés dans les grottes creusées au flanc du rocher, prouvent que le site a été occupé par l'homme de l'ère néolithique et les stèles puniques rassemblées au musée Gustave Mercier, rappellent l'existence de la colonie phénicienne dont elle a gardé le nom, Cirta, durant des siècles. Mais il faut arriver aux historiens latins pour noter ce nom, mentionné au Ille siècle av. J.C., par Tite-Live à propos des guerres puniques.

A l'époque Cirta était la capitale de Syphax, le roi numide époux de Sophonisbe, dont le sort malheureux a inspiré plusieurs poètes tragiques, dont le grand Corneille.

Ces rois numides, Massinissa, Micipsa, Jugurtha furent tantôt les alliés, tantôt les ennemis de Rome qui eut bien du mal à vaincre le dernier.

L'Afrique romaine commence ici, un siècle avant Jésus Christ. La Numidie conquise, Cirta devient la Colonia Julia Juvenalis Honoris et Virtutis Cirta ou, plus simplement, Colonia Julia Cirta, formant avec trois autres colonies (Colonia Minerva Chullu - Collo -, Colonia Veneria Rusicada -Philippeville - et Colonia Sarnia Milev - Mila -) la République des quatre colonies, couvrant grosso modo le bassin du Rhumel. Dotée d'une complète autonomie administrative, cette république faisait néanmoins partie de la Numidie, placée sous la tutelle du légat impérial, commandant la Ille Légion augusta et résidant à Lambèse.

Période prospère, durant laquelle Cirta se para de nombreux monuments, un arc de triomphe, un sanctuaire de Vénus, un autre de Bacchus, un nymphée et, dominant le forum, un capitole renfermant une statue en argent de Jupiter olympien, la tête ceinte d'une couronne, portant dans sa main droite une sphère surmontée d'une statuette de la Victoire tenant une palme. De tous ces édifices rien n'est resté, à l'exception de la statuette ailée, découverte dans la casbah en 1855 et qui deviendra le plus bel ornement du musée Gustave Mercier. Une reproduction, considérablement agrandie, de cette statuette couronnera le monument aux morts de la guerre 1914-1918; miniaturisée et entourée de trois croissants, bleu, blanc, rouge, elle servira d'insigne à la valeureuse 3e D.I.A., la division de Constantine qui se couvrira de gloire au cours de la seconde guerre mondiale.

Seuls vestiges importants de l'époque romaine subsistent encore

-quelques arches de l'aqueduc qui amenait l'eau de l'Oued Bou Merzoug à un réservoir situé à l'emplacement actuel de l'Hôtel Transatlantique, connues des anciens constantinois sous le nom d'" Arcades romaines " ;
- une arche de l'ancien pont d'Antonin, ayant servi d'appui au pont de Salah Bey, au-dessus duquel fut construit le pont d'El Kantara ;
- les restes d'un contrefort d'angle ayant appartenu à la villa du gouverneur de Numidie Flavius Avianus, noyée en 1955 dans les travaux de construction de l'esplanade de la Brèche.

Dans les cours de la casbah, citadelle bâtie au sommet du Rocher, on pouvait voir aussi, après la construction des casernes et de l'Hôpital militaire Laveran, de vastes citernes et la trace d'anciennes voies romaines.

Enfin une inscription gravée dans la falaise qui dominait le pont du diable -emporté par une crue du Rhumel en 1970 - commémore le souvenir des chrétiens ayant subi le martyre au Ille siècle.

Mais, au IV° siècle, l'Empire romain sombrait dans l'anarchie. Au cours des combats qui opposèrent Maxence à l'armée de Sévère, Cirta fut détruite de fond en comble. Sous le règne de Constantin, premier empereur chrétien, l'Empire allait retrouver puissance et prospérité (306-337). La colonie cirtéenne serait relevée de ses ruines et, reconnaissante, prendrait le nom de son bienfaiteur (330).

Aujourd'hui la statue de l'Empereur Constantin le Grand, dressée sur la place de la gare accueille le voyageur arrivant par le train (1).

Passons sur l'épisode vandale (430) et la reconquête de Byzance (533-647) dont il ne reste aucune trace dans la Constantine moderne et venons en à la période musulmane.

Les Arabes, après avoir fondé Kairouan (670) tentèrent à plusieurs reprises des incursions vers l'ouest. La plus célèbre de ces chevauchées, celle d'Okba ibn Nafi, atteignit les rives de l'Atlantique. Sur le chemin du retour, Okba sera assailli près de Biskra, par les montagnards descendus de l'Aurès. Tous ses soldats seront massacrés et lui-même perdra la vie (683), (2).

Durant des siècles, les Arabes eurent à subir les épreuves que leur infligèrent les tribus berbères rassemblées autour de chefs dont l'histoire a retenu le nom de deux d'entre eux, Kocéïla et La Kahéna. Finalement les Berbères furent vaincus et convertis à l'Islam, plus par le sabre que par le Livre, Hassan a vengé Sidi Okba (702).

Constantine entre alors dans " les siècles obscurs " dont parle E.F.Gautier. Les historiens arabes ne mentionnent pas son nom. Elle n'est plus qu'une bourgade de commerçants et d'artisans, enfermée dans ses murs, excitant la convoitise des pillards. La Numidie subit successivement les invasions dévastatrices des Beni Hillal et des Beni Soulaïm, chassés d'Egypte (1050), les luttes fratricides entre confréries musulmanes, les représailles de l'Espagne établissant des presidies en divers points de la côte et, finalement, l'installation des dynasties berbères issues du Maghreb el Aksa, le lointain couchant.

Ces royautés auront plusieurs capitales dont, dans l'ancienne Numidie, la Galaa des Beni Hammad et Bougie. Constantine sera annexée au royaume hafside de Tunis, autour duquel se concentre la prospérité économique. Elle ne retrouvera son rang de capitale qu'en devenant celle d'une province de l'Empire ottoman.

Les Turcs, en effet, vont exercer sur l'ensemble du pays une autorité plus nominale que réelle, lorsque l'extraordinaire aventure des frères Barberousse leur offrira la suzeraineté sur la Régence d'Alger (1520).

Ces pirates levantins Aroudj et Kheïr ed Din, appelés par les habitants d'Alger pour les délivrer de la menace que constitue la garnison espagnole du Penon à l'entrée du port, se substitueront rapidement aux maîtres en place et, ayant fait acte d'allégeance au sultan de Constantinople, recevront l'appui militaire de la Sublime Porte. A côté du " Bled soltan " d'Alger, placé sous l'autorité d'un dey ou beylerbey, deux beylik seront créés, celui du Titeri à l'ouest et celui de Constantine à l'est. Les beys, élus par les janissaires, administrent l'ancienne Berbérie à l'orientale, c'est-à-dire que, s'appuyant sur des troupes organisées, ils se bornent à lever l'impôt à l'intérieur du pays et, disposant d'une flotte rapide, se livrent à la piraterie dans tout le bassin méditerranéen.

L'histoire des beys de Constantine n'est qu'une suite de révoltes militaires, de révocations, d'assassinats. Le plus célèbre fut Salah Bey (1771-1792). Administrateur avisé, il embellit la ville, construisit la mosquée de Sidi el Kettani, restaura le seul pont et la conduite d'eau datant de la colonisation romaine. Mais il périt lui aussi assassiné.

Telle était la situation en 1830, lorsque le Roi de France lassé des pirateries barbaresques, décida l'expédition d'Alger. A la surprise du roi et de son gouvernement, la ville sera conquise dès le 5 juillet. Mais les autorités françaises, plus préoccupées de politique intérieure (abdication de Charles X et accession au trône de Louis-Philippe) que d'expansion outre mer, envisageront longtemps de ramener en France le corps expéditionnaire.

La conquête du pays, devenu l'Algérie par la volonté du roi des Français, sera finalement décidée... mais Constantine et une grande partie de sa province demeureront soustraites à l'administration française tant que la capitale du Bey Ahmed n'aura pas été prise.

Une première expédition conduite par le général Clauzel, en novembre 1836, se soldera par un cuisant échec. Clauzel sera remplacé par le général de Damrémont, et ce dernier, ayant décidé de venger l'affront subi par l'armée française, préparera une nouvelle expédition, dotée de moyens importants en hommes (15.000), en artillerie et en troupes du génie. Il viendra mettre le siège devant Constantine l'année suivante. Le 12 octobre, Damrémont trouvera la mort en inspectant la batterie de brèche qui bat les fortifications turques. Le général Vallée lui succède aussitôt et c'est à lui que revient la gloire de la prise de Constantine, le vendredi 13 octobre 1837.

Alors commence une ère de paix et de civilisation, au cours de laquelle l'antique Cirta, la vieille Ksontina, va se transformer en une cité moderne, ouverte vers l'extérieur, rayonnant sur toute la province de l'Est algérien.

Le maréchal Valée, devenu gouverneur général de l'Algérie, ayant décidé que Constantine devait demeurer une ville musulmane et une place militaire, de contraignantes servitudes ont longtemps freiné son développement.

En 1865, lors de la visite de Napoléon III, le Rocher était toujours une sorte de presqu'île, ceinturée à l'est et au nord par le profond canyon du Rhumel, coupée à l'ouest de la plaine du Hamma par un vertigineux abîme, n'ayant pour accès naturel que l'isthme étroit le reliant au pic du Coudiat. Sur ce socle, une ville orientale, dont les ruelles sinueuses étaient envahies par une foule grouillante, s'enfermait dans ses remparts que ne franchissait aucun véhicule.

La visite de l'Empereur allait donner un coup de fouet à l'urbanisme constantinois. D'importantes décisions seront prises sous son égide

- percement d'une voie impériale à travers la ville arabe (la future rue nationale, dénommée plus tard rue Georges Clémenceau);
-démolition des remparts de la place de la brèche et cession des bâtiments militaires de la place de Nemours à la municipalité en vue d'y construire un théâtre ;
-arasement de l'énorme verrue du coudiat, pour faciliter le développement des faubourgs Saint Jean et Saint Antoine;
-construction d'une voie de chemin de fer reliant Constantine au port de Philippeville et d'une gare sur la rive droite du Rhumel, unie au Rocher par le pont d'El Kantara, agrandi et consolidé.

Tous ces projets exigeront la poursuite durant plusieurs lustres de travaux gigantesques.

La municipalité Morinaud prendra le relais en 1901 et, en quelque trente-cinq ans, parachèvera l'œuvre entreprise au siècle précédent.

En 1912, deux ponts, d'imposantes dimensions, sont jetés au-dessus du canyon, ouvrant l'accès du Rocher aux véhicules de plus en plus nombreux : le majestueux Pont de Sidi Rached au sud - plus grand pont de pierre du monde - et l'élégant Pont suspendu de Sidi M'Cid au nord. En 1915, sera achevé le Boulevard de l'Abîme, ceinturant le Rocher à l'ouest nord-ouest, allant de la Brèche au pont suspendu.

Entre temps, ont été construits une Halle aux grains au pied du Coudiat (1851), la caserne de gendarmerie à l'opposé (1875), l'Hôpital civil ancien collège franco-arabe-(1876), le théâtre (1883), la préfecture (1886), l'Hôtel de Ville (1903), l'Hôtel des Postes et le Crédit Foncier (1908).

Suivront le Palais de Justice (1914), la passerelle Perrégaux (1923), le pont des chutes (1925), la Banque de l'Algérie (1926), le Monument aux morts de la Grande Guerre (1930), le garage Citroën à la place de l'ancienne Halle aux grains (1933), le Casino municipal (1934), l'ascenseur de 165 mètres reliant le boulevard de l'abîme aux bains de Sidi M'Cid (1934) et la piscine olympique (1935).

Il est remarquable qu'en vertu des interdits du maréchal Valée, la plupart des bâtiments publics, à l'exception des casernes, de la préfecture et de l'hôtel de ville, ont été construits en dehors de l'ancienne enceinte fortifiée; le théâtre, l'hôtel des postes et le palais de justice à l'emplacement même des remparts arasés, les édifices du culte catholique et réformé dans les faubourgs; l'hôpital civil sur la montagne de Sidi M'Cid ; la gendarmerie sur le Coudiat.

Exceptions encore - cette fois il ne s'agit pas de constructions neuves, mais d'édifices anciens ayant changé de destination -: le palais du Bey devenu palais du général au lendemain même de la prise de Constantine (1837) et la mosquée de Souk el Ghezel, affectée au culte catholique à la création de la paroisse N.D. des sept douleurs (1839) qui deviendra cathédrale du diocèse.

 


Sur ce plan, établi en 1895, il apparaît nettement que le rocher n'est encore relié à la terre ferme que par un seul pont (dit d'El Kantara) et l'isthme étroit du Coudiat.

 


Quant aux nombreuses mosquées et synagogues, antérieures à la conquête, elles se situaient naturellement dans la vieille ville. L'ancienne casbah, très modeste citadelle, a été démolie et remplacée par un ensemble de bâtiments militaires, casernes, hôpital, arsenal, prison... occupant plus du quart des quelque trente hectares couronnant le Rocher.

Telle se présentait Constantine lorsque l'Algérie accéda à l'indépendance, en juillet 1962. Son aspect était à peu près fixé depuis 1935, date à laquelle d'importants travaux avaient parachevé l'aménagement de la place de la Brèche, créant une vaste esplanade, à laquelle aboutissaient toutes les artères desservant la cité et ses faubourgs et prolongeant les voies de grande communication reliant la capitale régionale aux villes de la province.

Ainsi en cent-vingt-cinq ans de présence française, par le génie de ses administrateurs, l'audace des pionniers de la première heure, la persévérance des continuateurs de l'œuvre entreprise au lendemain de la conquête, la bourgade orientale du Bey Ahmed, où s'entassaient dans un habitat sordide un peu moins de 20 000 âmes, est devenue une grande cité moderne, ouverte sur le monde et comptant près de 200 000 habitants.

Les recensements de population successifs attestent de cet accroissement continu et significatif

- 1830, 20 000 habitants;
- 1880, 41 000 habitants;
- 1910, 48 000 habitants;
- 1930, 100 000 habitants;
- 1955, 120 000 habitants;
- 1960, près de 200 000 habitants.

Raymond FÉRY

 

(1) Cette statue, due au ciseau de Brasseur, est une réplique de l'effigie antique de l'Empereur se trouvant dans la cathédrale de Rome, Saint Jean de Latran.
(2) Son tombeau se trouve aujourd'hui dans la mosquée de la petite oasis qui porte son nom, à l'est de Biskra, lieu de pèlerinage réputé de l'Algérie entière.

In l'Algérianiste n° 43 de septembre 1988

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