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Biskra, station touristique et artistique internationale au xxième siècle

Écrit par Marion Vidal-Bué. Associe a la categorie Constantinois


Gustave Guillaumet, "La séguia près de Biskra", musée d'Orsay

Biskra et le chapelet d’oasis des Ziban connurent à la fin du XIXe siècle et jusque dans les années précédant la Grande Guerre, une vague touristique internationale telle qu’on ne peut s’en faire une idée qu’en évoquant celle de Marrakech de nos jours. De toute l’Europe et même d’Amérique y accouraient pour des séjour souvent prolongés les intellectuels et les artistes, comme les aristocrates et les personnalités mondaines ou, politiques les plus en vue, tous préfigurateurs de la « Jet Set » du XXe siècle, «  Pays aux incomparables richesses, aux possibilités sans cesse élargies, Biskra captait jadis tous les vagabonds du luxe voyageur ».


Une plaquette éditée par la ville, la commune mixte et le syndicat d'initiative de Biskra dans les années 1950 et illustrée d'aquarelles du peintre Christian de Gastyne, évoque les visiteurs célèbres du jardin Landon, (1) « aimablement mystérieux, créé pour le plaisir d'un esthète, le comte Landon. serre géante qui réunit les plantes et les arbres aux origines les plus diverses et lointaines », « lieu de volupté et d'oubli » pour l'écrivain Louis Bertrand. « Dans ce jardin pour contes bleus, par une nuit transfusée de lune, nous nous plaisons à imaginer une grande silhouette s'avançant parmi les cyprès en quenouille et les oliviers d'argent: André Gide, promenant les jeunes réflexions qui devaient tant contribuer à sa gloire naissante et rendre son ombre plus grande encore ». C'est à Biskra et singulièrement dans le jardin Landon que Gide trouva des nourritures à sa sensibilité, « des fruits de saveur sauvage et subite ». En effet, l'écrivain dont le premier des nombreux séjours datait de 1893 (il s'y était guéri d'une maladie pulmonaire), y conçut Les nourritures terrestres et Amyntas. Il y amena Francis Jammes, à l'hôtel du Sahara, en face des jardins où les bougainvilliers sont si chatoyants, disait ce dernier « qu'on en attrape un rhume de couleurs ».
Oscar Wilde y abrita également ses évasions, Anatole France aimait à s'y asseoir pour méditer ses œuvres, les frères Tharaud y élaborèrent La fête arabe. Un écrivain anglais, Robert Hitchens, connut paraît-il « un prodigieux succès » en 1890 avec le livre inspiré par l'oasis, Garden of Allah.

Magali Boisnard, « gloire littéraire du Sud », possédait une maison entourée d'un vaste parc au-dessus de l'oued, non loin du petit café maure de Seksaf, elle voisinait alors avec Clare Sheridan, écrivain et sculpteur anglais de grande renommée.

Au centre de la cité se trouvait la demeure du Cheikh El Arab (2), « oasis dans l'oasis, décor des mille et une nuits dessiné avec un art exquis par le plus grand des chefs du Sud. C'est là que Si Bouaziz Bengana venait méditer et chercher l'oubli ». Le cheikh recevait fastueusement, et en particulier sous la tente, à l'occasion de grandes chasses au faucon ou de diffas.

Bâtie à la limite sud de l'Afrique romaine (le limes), Biskra fut occupée dès l'Antiquité sous le nom de Vescera et fut, avec Négrine, la seule oasis à avoir été chrétienne avant de devenir musulmane. Les archéologues également trouvaient donc de l'intérêt à se rendre en exploration dans cette région où des vestiges ensablés se rencontraient un peu partout. Protégée au nord par les derniers contreforts de la chaîne de l'Aurès qui la préserve des vents froids, à l'ouest par les monts du Zab, «la reine des Ziban» (Ziban est le pluriel de Zab), s'étend dans la vaste plaine drainée par l'oued Djedi, accompagnée d'un chapelet de palmeraies plus ou moins importantes: « un million de palmiers, en une suite d'oasis, dont chacune recèle un charme inoubliable, font à Biskra la plus inoubliable des parures ». Située à une altitude moyenne de 121 m, la petite ville jouit d'un climat très sec et d'un ensoleillement maximal, qui la mirent à la mode comme station hivernale, climatique et même thermale. Voici ce qu'affirmait Emile Fréchon, un enthousiaste littérateur, en 1892: « Moins pittoresque que l'oasis, la ville européenne a bien aussi un cachet d'originalité... De hauts gommiers, des mimosas presque toujours fleuris jettent une gaieté de verdure, un sourire de fleurs, à cette froideur des rues trop symétriques. L'hiver, le dôme des feuillages protège des grands vents du nord les touristes frileux que le merveilleux climat du Sahara, si salubre aux poumons fatigués, si bienfaisant aux articulations raidies des goutteux et des rhumatisants, attire, chaque année en plus grand nombre. Cet afflux de délicats et de frileux que novembre jette sur l'oasis comme des oiseaux échappés à tire d'aile à la froidure et aux brumes, ont fait de Biskra une station hivernale; c'est aujourd'hui un confort d'hôtels, un luxe de magasins, une surabondance de toutes choses inattendues en ce milieu saharien [...]. Voici qu'il est question d'un casino [...] après le casino, un établissement d'hydrothérapie [...] Biskra deviendra vite un Aix-les-Bains hivernal [...] et la Nice saharienne, avec son champ de course où (flottent) les manteaux rouges des spahis [...] les burnous blancs des Chambaa... ».

Le rendez-vous de peintres orientalistes français

En effet, le chemin de fer mit la ville à la portée des moins intrépides dès 1889, au départ d'Alger, de Constantine ou de Tunis, via Batna. Le casino et l'établissement thermal furent construits, le premier au sein du jardin Landon et dans le style mauresque, selon les plans de l'architecte Albert Ballu auquel on devait déjà d'importants édifices dans la capitale. Un pittoresque « tramway » tiré par un cheval y conduisait les amateurs, et continuait pour les curistes jusqu'aux installations d'Hammam-Salahine distantes de quelques kilomètres. Les sources chaudes étaient réputées depuis l'Antiquité pour leur effet « puissant et salutaire », elles jaillissaient « dans un décor bizarre formé par un amas de collines lumineuses et par la blanche façade d'un bâtiment de style oriental », ainsi qu'on l'expliquait dans un reportage de L'Afrique du Nord Illustrée
On appréciait en outre la promenade publique, le bel hôtel de ville, le « Café Glacier » très chic et les cafés dansants de la rue des Ouled-Naïl, plus folkloriques. L'hôtel de l'Oasis, avant que le luxueux hôtel Transatlantique ne vienne le détrôner, représentait « le lieu rêvé pour rencontrer toutes les personnalités venant au Sahara », selon les termes de la fille du peintre orientaliste Paul Leroy, qui y séjournait régulièrement à partir de 1884, tout comme son aîné Charles Landelle, l'un des premiers entre les fidèles artistes qui avaient élu Biskra pour centre privilégié de leur inspiration picturale. Ils retrouvaient par exemple en 1889 leur confrère de la Société des peintres orientalistes français Maurice Bompart, déjà venu en 1882 et de retour pour son voyage de noces, ou l'Américain Charles James Theriat, en villégiature avec sa mère, qui grossissait les rangs des dames et ladies chapeautées et armées d'ombrelles de dentelle, prenant le thé en fin d'après-midi dans les allées sableuses.


Frederick Arthur Bridgman, "Intérieur à Biskra".

Un autre Américain, et des plus brillants, avait précédé Theriat avec un premier séjour en 1872: Frederick Arthur Bridgman, dont l'abondante oeuvre algérienne figure parmi les plus séduisantes. Il fit partie de ces étrangers qui, attirés par la France des impressionnistes ou leurs successeurs, prolongeaient un séjour à Paris et en Bretagne par quelques semaines en Afrique du Nord et en particulier donc à Biskra.
Ainsi, les Britanniques Frederick Leighton et Henry Silkstone Hopwood, les Belges Louis-Joseph Anthonissen, Henri Evenepoel, Gustave Flasschoen ou Henri Vergé-Sarrat, firent-ils suite à l'Italien Gustavo Simoni et se relayèrent-ils avec le Hongrois Blakovits-Ferenc, le Hollandais Marius Bauer ou avec Adam Styka, d'origine polonaise, pour ne citer que quelques-uns des artistes venus renouveler leur palette grâce à la beauté des paysages et au pittoresque des habitants de Biskra, tout en jouissant d'un soleil quasiment inaltérable, qui exaltait les moindres haillons et magnifiait les couleurs des modestes constructions de toub.

Il faut se représenter l'allure, sans doute assez comique aux yeux des bédouins, de ces hommes venus du Nord, qui se répandaient dans le désert munis d'une panoplie destinée à les garantir de l'ardeur du soleil: casque colonial, bottines lacées, veste saharienne ajustée, cravate, ombrelle ou plutôt parasol ! Dans un petit livre rendant hommage à son père, la fille de Paul Leroy le décrivait ainsi, peignant « toujours à l'ombre d'un parasol fortement doublé de toile verte [...]. Dans ses moindres sorties, son feutre noir à très larges bords le protège efficacement du jour aveuglant; en été, il porte ses lunettes vertes ». Elle racontait aussi comment « Charles Landelle, d'une activité incessante, travaillait sur le motif des heures entières » et « allait ensuite se délasser en interminables parties de billard ». Ou encore, comment Landelle fit visiter, en break, l'oasis et ses environs au jeune Leroy, qui en garda « une impérissable impression ».


Portrait de Paul Leroy par lui-même.

Raoul de Dombasle, un peintre nancéien qui s'y rendit avec son confrère et ami Emile Friant, en 1892, relata pour la revue Lorraine artiste son séjour de deux mois à Biskra, en commençant par les appréhensions suscitées par les commentaires d'un ami assurant que « l'une des plus grandes distractions est d'aller tous les soirs à l'arrivée du train de France voir débarquer les voyageurs. Le Tout-Biskra s'y précipite. Le soir, on se demande: Avez-vous été au train... il y avait quinze touristes... Après cela, il y a les deux rues des Ouled Naïl avec ces dames, les cafés maures et les danses du ventre ou du sabre, trois bazars, un coiffeur qui tient l'article de chasse et un libraire qui joue de l’orgue de barbarie, et c’est tout »

Mais, reconnaissant qu'il ne conseillerait jamais Biskra « aux gens qui veulent s'amuser », l'artiste expliquait ensuite ses nombreuses émotions esthétiques devant « le grand décor biblique du désert », un clair de lune révélant « un ciel brillant sur une nappe de sable », un soleil couchant de janvier avec « un rayonnement féerique d'une nature où le soleil semblait un énorme feu de bengale, des harmonies de tons changeant à chaque instant comme les visions d'une apothéose », et relatait comment il avait apprécié le charme des jeunes filles, observé avec curiosité les rites des habitants du village nègre ou les coutumes des familles traditionnelles, en retirant à chaque fois des sujets de tableaux.


Fromentin un amoureux du désert

Mais nous n'aurons garde d'omettre les « découvreurs » de l'oasis, et en premier lieu Eugène Fromentin, qui vint y peindre en 1848 et lança pour ainsi dire le Sud algérien et Biskra, motivant un nombre considérable de peintres français à faire le voyage, tant par ses subtils tableaux des paysages et des mœurs de la région, que par la publication ultérieure de ses impressions de voyage dans un livre incomparable, Un été au Sahara (3).

Comme quelques autres artistes à cette époque (et en particulier Théodore Chassériau, l'un des plus grands par le talent), Fromentin dont c'était le second séjour en Algérie, s'était d'abord rendu à Constantine en compagnie d'Auguste Salzmann (peintre et, surtout par la suite, photographe de talent dont on remet le travail à l'honneur) (4), à la recherche d'un exotisme plus authentique, moins contaminé qu'à Alger, avant tout désireux de contempler «la vie arabe et la vie juive comme aux premiers jours». Découragé par des pluies aussi diluviennes qu'incessantes, il décida de partir pour le Sud, après une halte mémorable à El-Kantara, « la porte du désert », la « porte d'or », sur laquelle il écrivit des pages superbes.
Les toiles de Fromentin firent découvrir à ses contemporains la vie pastorale des nomades algériens, la beauté de leurs chevaux, le spectacle inoubliable des grandes caravanes en déplacement, et les couleurs souvent très fines des pay­sages du désert et des habitations sahariennes. Elles démontraient aussi comment la lumière intense et la chaleur extrême pouvaient moduler les tonalités du paysage aux différentes heures du jour.

C'est à Biskra encore que Gustave Guillaumet, un autre de ces grands peintres ayant su prendre la plume pour rédiger un livre intitulé Tableaux algériens, passa en 1862 ses premières semaines en Algérie, contraint il est vrai par une fâcheuse malaria de séjourner durant trois mois à l'hôpital militaire. Il avait en tout cas contracté un autre virus, celui de l'amour du Sud et du désert, unique sujet de ses peintures avec les Hauts Plateaux et les montagnes de Kabylie. Mieux que tout autre, il sut transcrire l'atmosphère des intérieurs ksouriens dans ses tableaux, livrant une série de toiles d'une réelle subtilité sur le thème des femmes occupées à filer, à tisser, ou à préparer les repas, jouant sur une palette très sobre de gris et de brun coupés de bleu, de vert ou de rouge, pour modeler les jeux d'ombre et de lumière; l'une de ses œuvres la plus souvent reproduite est un paysage où dominent l'ocre, le gris et l'argent: « La séguia près de Biskra » compte parmi les chefs-d'œuvre du musée d'Orsay.


Gustave Guillaumet en Bédouin, 1869.
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Il serait fastidieux d'énumérer tous les excellents artistes qui, au XIXe siècle, ont aimé vivre et peindre à Biskra ou dans les oasis voisines, El-Bordj, Chetma, Tolga ou Sidi Okba, mais également injuste de passer sous silence les meilleurs : Victor Huguet, Maurice Bompard ou Louis Appian, Charles Cottet ou Maxime Maufra (ces deux derniers, renommés comme peintres d'une Bretagne un peu austère, trouvèrent comme tous les autres à Biskra matière à égayer leurs sujets), Gabriel Ferrier qui anima un célèbre atelier aux Beaux-Arts de Paris ou encore, Jules-Antoine Lecomte du Noüy, toujours très recherché comme orientaliste et, bien sûr, Eugène Girardet, le plus fécond et le plus descriptif des peintres du Sud de l'Algérie, passionné de vastes paysages aurésiens et de scènes de mœurs bédouines.

Biskra continua naturellement d'attirer quantité de peintres au XXe siècle et nous citerons simplement les noms d'Henri Matisse, visiteur en 1906, mais tout à fait décontenancé par le désert et la lumière trop aveuglante et celui de Maurice Denis, dont le séjour préparé par le mécène et collectionneur Louis Meley en février 1921 produisit quelques toiles assez extraordinaires (5).


Paul Leroy, "Enfants au village de Chetna".

Et nous mentionnerons, pour terminer cette évocation de Biskra inspiratrice des artistes, le fait que l'oasis fut choisie par les dirigeants de la villa Abd-el-Tif, dans les années 1940, pour abriter un atelier aménagé dans le cadre idéal du jardin Landon, afin de permettre aux pensionnaires de puiser couleurs et sensations fortes dans la lumière des Ziban.

Marion Vidal-Bué

1 - La villa de Bénévent ou jardin Landon, un magnifique enclos d'une dizaine d'hectares créé par le comte Landon de Longeville, planté d'essences très diverses, appartint ensuite à la comtesse de Ganay, précise le Guide Bleu Hachette Algérie-Tunisie de 1938.
2 - La famille Bengana gouvernait une vaste région située le long de l'oued El-Arab, d'
où le titre de Cheikh El -Arab donné à son chef.
3 - Les édifions Paris-Méditerranée rééditent en 2004 en fac-similé de l'
édition de 1887 regroupant Une année dans le Sahel et Un été au Sahara, d'Eugène Fromentin avec reproductions de gravures originales illustrant l'ouvrage.
4
- Cent soixante-quatorze clichés d'Auguste Salzmann pris à Jérusalem ont fait l'objet d'une grande vente à l'hôtel Drouot à Paris le 14 mai 2004, et ont atteint des prix impressionnants. Retrouvera-t-on un jour des clichés pris en Algérie ?
5 - N.D.L.R. On pourra se reporter au livre de Marion Vidal-Bué,
L'Algérie du Sud et ses peintres pour en savoir plus.

In: « l’Algérianiste » n° 112

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