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Guyotville (Alençonville)

Écrit par Gaston PALISSER. Associe a la categorie Algérois

Alençonville, village du Sahel algérois

Ou

la petite histoire d'un projet avorté


Un jour, brusquement, d'un vieux dossier poussiéreux a surgi une histoire oubliée, la genèse interrompue d'un village du Sahel algérois, Alençonville.

Ce projet n'offrirait en soi qu'un intérêt relatif, échec parmi d'autres du même ordre, à cette époque d'une Algérie en gestation si les documents jaunis qui le ressuscitent à nos yeux ne révélaient, en même temps que certaines des difficultés de l'entreprise, les qualités d'organisation déployées par deux hommes dans la réalisation de leur tâche de colonisateurs : le maréchal Soult, alors ministre de la Guerre et le maréchal Bugeaud, gouverneur général de l'Algérie. Une déclaration du premier résume simplement le programme que les deux soldats entendaient mettre en œuvre : « La colonisation doit permettre pourvoir suffisamment à la conquête de l'Afrique -sans engager plus qu'il ne convient les forces et l'argent du pays... » C'est cette idée directrice que le second s'efforcera de faire passer dans la pratique, sur le terrain même, dès sa nomination à Alger, en 1839.

Et de fait, le souci constant des deux chefs apparaît clairement, à la lecture de ces vieilles paperasses administratives, de ménager les deniers de l'Etat, comme aussi le soin sourcilleux manifesté pour l'installation des premiers colons, prudence et sollicitude qui. contrastent fortement avec l'attitude souvent négative des, autorités amenées à poursuive l'entreprise commencée, après le départ presque simultané des affaires algériennes, en 1847, des deux maréchaux. Dans la longue période d'indécision politique africaine suivant cette année 1847, ce seront au contraire la légèreté, la négligence même, aux conséquences parfois dramatiques qui caractériseront l'action de certains de ces successeurs dans le domaine de la colonisation. Et la réussite de celle-ci, bien que retardée et survenue malgré tous les obstacles, doit beaucoup plus au courage, à l'opiniâtreté, mais aussi hélas ! aux immenses sacrifices des pionniers appelés à bâtir un pays neuf qu'à l'intérêt bienveillant ou à la compétence des guides officiels.

Le 10 avril 1845, une requête parvenait au secrétariat du gouverneur général de l'Algérie. Son auteur, un certain M. Brémontier (1), propriétaire demeurant 3, rue du Vinaigre, à Alger, sollicitait, dans un but de colonisation, l'obtention gratuite de terres incultes situées à l'ouest de la ville.

Cette pétition suscita immédiatement l'intérêt du maréchal Bugeaud qui, sitôt après en avoir pris connaissance, envoya le document au directeur civil de l'Intérieur pour examen accéléré.

Le comte Guyot instruisit rapidement la demande et, dés le 18 du même mois, il soumettait au duc d'Isly un rapport concluant à la recevabilité du projet dont il exposait le contenu général

« M. Brémontier, propriétaire à Alger où il est fixé depuis 1832 et où il s'est livré comme constructeur à de nombreuses entreprises privées et d'utilité publique, demande la concession gracieuse d'environ 2.400 ha situés sur le plateau des Beni Messous. Sur ce territoire s'étendant du pied de la Bouzaréah jusqu'au Ras Aconater (2), le pétitionnaire propose de créer, à ses frais, un village agricole de quarante familles, quatre fermes, quatre usines, un hameau de dix feux sur le bord de la mer destiné à une pêcherie et une forêt considérable composée des meilleures essences.

« Ce qui distingue cette demande des précédentes propositions de même nature qui ont été faites jusqu'à ce jour par des particuliers, est que M. Brémontier ne demande aucune subvention et s'oblige à la construction non seulement des maisons, fermes, usines projetées, mais encore à tous tes travaux d'utilité publique inhérents : école, église, fontaines, aqueducs et chemins d'exploitation. En compensation, il ne demande que la terre et l'embranchement de route qui devra relier son village principal à celui des Chéragas. Le plateau des Beni Messous est isolé par le profond ravin du même nom qui en rend l'accès très difficile. Il est couvert d'une part par tous les établissements fondés dans la Bouzaréah, et d'autre part par les villages des Chéragas et de Staouéli. Il est placé dans des conditions de sécurité telles qu'aucun travail défensif ne sera nécessaire pour protéger les villages et fermes projetés. Ceux-ci, au contraire, achèveront de peupler cette partie du Sahel d'Alger et avec le village de pêcheurs projeté par M. Tardis au Ras Aconater (Aïn-Bénian futur Guyotville) (3). animeront ce vaste espace complètement désert.

« Les terres du plateau des Beni-Messous ne sont ni profondes ni très fertiles, mais M. Brémontier ne recule pas devant cette objection puisqu'il compte trouver, dans le département de l'Orne dont il est originaire et où il a conservé de nombreuses relations, des familles énergiques qui, aidées de ses ressources, ne tarderont pas à triompher de l ingratitude du sol. Pour être agréable à ces familles provenant toutes de ce département, il demande l'autorisation de donner à ce village le nom d'Alençon.

« Telle est, en résumé, l'offre de M. Brémontier. Je n'hésite pas à dire que cette proposition me paraît acceptable et quoique la concession qu'il demande embrasse une étendue d'environ 2.400 ha, en présence de la nature ingrate du sol, des obligations positives qui seraient souscrites et des garanties qu'offre le pétitionnaire, je ne pense pas que le sacrifice demandé à l'Etat excède les avantages qu'il retirera de cette combinaison Il paraît constant d'ailleurs que, ces terres sont domaniales et que, pas conséquent, le projet est réalisale sans expropriation...

Suivait le détail chiffré du projet :

Pour l'établissement de son village agricole, le demandeur s'engageait à construire, dans un premier temps, vingt maisons, dotées chacune de 10 ha de terrain, les vingt autres devant être édifiées au bout de cinq années et le tout exigeant 400 ha. Etaient prévues à quatre fermes principales, de 100 ha chacune, soit encore 400 ha ; 50 ha seraient affectés à chacune des quatre usines projetées : deux moulins à blé, une filature de coton, la dernière étant destinée au traitement des laines, soit 200 ha de plus. Pour la plantation d'une forêt modèle de haute futaie, 1240 ha supplémentaires étaient demandés. 110 ha seraient nécessaires pour la construction de la pêcherie, 11 ha étant alloués à chacun des dix feux la composant, pour jardinage, labour ou pâturage. Puis, pour lier l'ensemble et le rendre d'un accès facile, de nombreux chemins d'exploitation seraient ouverts, soit environ 50 ha de plus, ce qui portait le total des surfaces sollicitées à 2.400 ha. Enfin M. Brémontier envisageait de consacrer 620.004 francs pour les diverses réalisations dont il prendrait l'obligation préalable.

Après une brève étude du dossier, le maréchal Bugeaud renvoya celui ci au comte Guyot, avec prière de le soumettre au Conseil d'administration de la Colonisation dans le plus bref délai. Ce qui intervient le 28 avril, le directeur à l'Intérieur accompagnant sa présentation du commentaire suivant

« Je dois faire remarquer au Conseil que l'entreprise dont il s'agit se trouve entièrement dans les conditions où il m'a toujours paru qu'il était convenable d'encourager les essais des particuliers. Le réseau des villages et routes du Sahel est maintenant presque complet. La tentative qui va être faite a pour but de remplir un des intervalles laissés entre eux, sa réussite ou son insuccès n'aurait donc aucune influence essentielle sur l'ensemble de la colonisation. M. Brémontier est un homme actif, connaissant depuis longtemps le pays et enfin ne craignant pas de mettre pour ainsi dire lui-même la main à la besogne. Ce sont principalement ces considérations qui me portent à appuyer sa demande... ».

Approuvé sans objection, le projet revenait le même jour du Conseil et la délibération de ce dernier était aussitôt transmise au ministre de la Guerre dont dépendait la décision finale. Dans le même temps M. Brémontier s'embarquait « pour France », comme l'on disait alors, et pour la capitale où il comptait d'abord suivre son affaire auprès des bureaux du ministère avant d'aller préparer, dans l'Orne, le recrutement des travailleurs qu'allait bientôt réclamer sa réalisation.

Désormais; et compte tenu de la pesanteur administrative conjuguée avec la lenteur des communications entre Paris et Alger, à cette époque, le projet démarra assez vite, sous la ferme impulsion des quatre principaux protagonistes qui souhaitaient le voir aboutir rapidement. C'est ainsi que le maréchal Soult ayant à son tour pris connaissance du dossier, reçut M. Brémontier au ministère et, après avoir longuement conféré avec lui, décida d'apporter quelques modifications de détail au texte initial. En fait, rien d'essentiel n'était changé à l'ensemble, les nouvelles propositions ne portaient que sur des points mineurs. -Notamment, le délai dans lequel tous les travaux de construction et de culture devraient être terminés était porté à dix ans au lieu de cinq ; de même, la faculté accordée au concessionnaire d'obtenir le titre définitif, après justification d'une dépense de 250.000 francs, au lieu de l'obligation imposée d'abord d'avoir rempli au préalable toutes les conditions stipulées. Dans la lettre accompagnant le dossier renvoyé à Alger, le ministre présentait ainsi ces modifications:

« Il m'a semblé, en ce qui concerne le délai de dix années, que l'entreprise projetée était assez considérable pour justifier ce terme éloigné, et que d'ailleurs le concessionnaire ayant un intérêt évident à aménager et cultiver ses terres dans le moins de temps possible, l'Administration avait, dans cet intérêt, la meilleure garantie de l'empressement que M. Brémontier apportera au prompt accomplissement des conditions qui lui sont imposées. Quant à la faculté qui lui est accordée pour l'obtention du titre définitif, un motif de la même nature m'a fait penser que l'Etat ne pouvait courir aucun risque à se dessaisir d'une portion de ses droits, lorsque le concessionnaire aurait engagé un capital aussi important que celui énoncé au projet ».

Dans les mois qui suivirent, M. Brémontier , de retour à Alger, entra en concertation avec le gouvernement général aux fins de régler les points encore en suspens. Le futur concessionnaire ayant émis le désir de déterminer lui-même l'emplacement de ses deux villages et de ses quatre fermes, le maréchal Bugeaud lui demanda de faire connaître, sur un plan régulièrement levé et qui serait annexé à l'ordonnance royale de concession, les points qu'il voulait affecter a ces divers établissements, ce qui impliquerait le droit de l'Administration d'approuver ou de rejeter ses propositions à cet égard. De plus, l'article 7 du projet primitif énonçant que les familles placées dans les villages auraient un délai de quinze années pour se libérer des annuités de 175 francs du prix de chaque maison et M. Brémontier déclarant vouloir consacrer environ 3.000 francs à la construction de chacune d'elles, il fut stipulé dans le projet de nouvelle rédaction que les annuités seraient de 300 francs pendant vingt ans, ce qui portait l'intérêt du capital à 6 1/4. « Ce taux n'est pas exagéré, écrivait le gouverneur général, si l'on considère les pertes et non-valeurs que, d'une part, M. Brémontier sera plus d'une fois exposé à subir et, de l'autre, le taux élevé de l'intérêt légal en Algérie. » Aux conditions déjà énoncée: le duc d'Isly ajouta la construction de dépendances : écuries, hangars etc., affectées à chacune des maisons prévues, ainsi que celle d'un presbytère pour le logement du prêtre appelé à desservir l'église, puis « ... n'est pas tout d'ouvrir une école, mentionnait-il à l'attention du directeur de l'Intérieur, en marge d'un document, i1 faut aussi avoir une maison pour recevoir l'instituteur. Vous aurez donc à faire étudier cette affaire de manière à ce que le village qui comptera bientôt beaucoup d'enfants, soit aussitôt que possible doté de moyens d'instruction. »

De son côté, le comte Guyot fit remarquer que le plan initial situai les terrains à concéder sur la seule rive droite de l'oued Beni Messou « ... or, écrivait-il à l'adresse du demandeur, il est impératif d'y inclure les deux rives, les usines en projet exigeant, pour la régulation des eaux la construction d'un barrage en amont... de toute façon, poursuivait-il les terres bordant l'oued des deux côtés étant réputées domaniales un rectification du plan en ce sens ne saurait présenter de difficultés. » Fut, ensuite débattue et réglée la question de propriété et d'utilisation des eau de l'oued qui, alimenté tout au long de son parcours par de nombreuse sources, offrait un débit annuel permanent. Puis on adjoignit aux textes un paragraphe faisant obligation au concessionnaire, une fois l'allotissement du terrain terminé, d'enclore chaque propriété de haies et de la border de fossés.

Enfin, M. Brémontier ayant accepté, après réflexion, toutes les modifications apportées à son projet, ce dernier, d'abord soumis à l'avis du Conseil supérieur de la Colonisation, fut ensuite expédié rapidement sur Paris où il devait recevoir l'approbation du ministre de la Guerre.


(1) II s'agit d'un descendant de Nicolas Brémontier, cet ingénieur normand qui à la fin XVlll° siècle, devint le promoteur de la forêt landaise, ayant eu l'idée de fixer les dunes mobiles du littoral gascon qui menaçaient d'ensevelir les villages côtiers en y ensemençant des oyats en y plantant des pins.

(2) Ras al Knater ou -Cap des Aqueducs. Des vestiges de construction probablement romaines ayant été reconnus sur le aile (S. Gsell : Atlas archéologique de l’Algérie: Marcel Philibert Excursion sur la cite ouest algérois). Au fil du temps, la dénomination Ras el Acanoter la plus fréquemment employée, se déforma en Ras Acrata

(3) A ce, propos, il est intéressant de noter, en marge de notre sujet. qu'Ain-Banian fut officieusement doté. dés sa création, le 19 avril 1845 et en l'honneur du directeur de l’Intérieur, du nom de Guyotville. Mais bien que l'homologation officielle tardât à venir, ayant même été refusée par le successeur du maréchal Soult au ministère de la Guerre, en 1847, c'est Guyotville qui apparaît constamment sous la plume des rédacteurs administratif:, sur la plupart des documents de cette période, systématiquement barré et surchargé, il est vrai, du nom d'Ain-Banian ou, parfois, de Rias-el-Conater. Et sans doute en fut-il ainsi jusqu'à la reconnaissance officielle de la commune de Guyotville qui intervint en 1858.


Gaston PALISSER

In l’Algérianiste n° 27 de septembre 1984


1- Alençonville, village du Sahel algérois

Dans l’article précédent (1), l'auteur a évoqué les multiples démarches administratives qui, au cours de l'année 1845, ont présidé à l'élaboration du projet de création, dans le Sahel algérois, d'un centre de colonisation sous le vocable d'Alençonville.

Aujourd'hui il analyse les causes qui conduisent ce projet à l'échec.

L’Automne de 1845 approchait.

A Alger le texte de l'ordonnance royale de concession était rédigé et il n'y manquait plus que le paraphe du gouverneur général... Mais ce document ne fut jamais signé et le projet demeura longtemps en attente, avant d'être dirigé vers les oubliettes, c'est-à-dire vers les archives du ministère de la Guerre.

Que s'était-il passé ?

Une première fois déjà, le 26 mai 1845, le comte Guyot avait reçu une lettre de M. Mercurin, maire de Chéragas : « Aujourd'hui, écrivait ce dernier, cinq habitants de Beni-Messous sont venus réclamer pour des terrains du Beïnen (2). Ils disent que ces pacages leur sont nécessaires pour l'entretien du bétail ; mais aussi qu'ils sont tenus, par acte, de fournir la broussaille aux fours maures d'Alger, sous peine d'une amende que le caïd leur infligerait. Ils m'ont montré leurs titres et ne veulent rien céder. Je les ai renvoyés, leur disant d'aller vous voir et de vous exposer ces raisons... » En marge de ce document, le directeur à l'Intérieur écrivit, à l'intention de ses collaborateurs : » Rechercher à bref délai un arrangement amiable à cette affaire. » Et sans doute une solution acceptable pour les deux parties fut-elle trouvée à ce problème, puisque aucune trace n'en subsiste dans le dossier.

Mais à la même époque, trois demandes parvenaient au ministère de la Guerre. Elles émanaient de Mlle Bret, de MM. Chesneau et Demonchy et concernaient précisément les surfaces du plateau de Beni-Messous déjà sollicitées par M. Brémontier. La priorité de ce dernier étant irrécusable et son offre la plus intéressante pour l'Administration, les trois demandes furent écartées en principe.

Les deux faits que nous venons d'évoquer ne pouvaient constituer un obstacle sérieux pour le projet en cours. Non, pour ce dernier, la difficulté qui allait le faire capoter gîtait ailleurs !

Car, toujours à la fin de ce même printemps 1845, le directeur civil à l'Intérieur avait également reçu une réclamation qui retint son attention toute particulière. Cette requête provenait d'un colon établi à Chéragas, M. Malboz, lequel se prétendait propriétaire des terres récemment concédées par l'Administration pour la construction du village de pêcheurs d'Aïn-Benian (Guyotville). L'arrêté de création de ce centre paru le 19 avril 1845 avait alloué 200 hectares, situés entre le Ras (cap) Acrata et le cap Caxine, à un entrepreneur maritime, M. Tardis (3). Or M. Malboz affirmait que ces surfaces appartenaient à sa ferme (el-Khaznadji) dont les dépendances, écrivait-il, se prolongeaient jusqu'à la mer, de part et d'autre de l'oued Béni-Messous.

Il peut paraître surprenant que l'Administration ait disposé de terres appartenant à un particulier, mais il faut savoir, à sa décharge, qu'à cette époque, encore, il s'agissait d'étendues désertes et incultes, couvertes de broussailles, telles que les avait signalées le commandant Boutin sur ses relevés topographiques datant de 1808 et telles enfin que les avait trouvées sur son chemin le Corps expéditionnaire français débarqué à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830. Or ces terres, quinze ans après la prise d'Alger, se trouvaient encore dans une situation administrative tout à fait anarchique. Dans cette région, dès les premières années de présence française, la spéculation avait sévi, particuliers et sociétés achetant et revendant à tour de bras tout ce qui était proposé à leur formidable appétit par d'innombrables intermédiaires plus ou moins véreux. Et souvent, les mêmes surfaces, aux délimitations très imprécises - et parfois même fantaisistes - avaient été vendues à plusieurs reprises à des acheteurs différents, par des propriétaires aux droits contestables (4). Il en résultait une situation extrêmement confuse, sur le plan administratif et, dans un premier temps, l'ordonnance royale du 1er octobre 1844 tenta d'y remédier, prescrivant aux acheteurs, sous peine de vacance, de produire leurs titres de propriété auprès des services du Domaine, lequel devait en apprécier la valeur réelle après enquête.

M. Malboz, quant à lui, affirmait qu'en exécution de cette ordonnance il avait déposé aux dits services, à la date du 14 mai 1845, les expéditions de trois actes passés en octobre 1836 devant Me Lieutaud notaire à Alger, et concernant la vente en sa faveur de quatorze propriétés par la société Branthomme et de trois autres par divers possédants indigènes, l'ensemble contenant 1400 hectares. Dans sa réclamation, M. Malboz n'évoquait pas le projet de concession présenté par .M. Brémontier dont il semblait tout ignorer encore, mais le comte Guyot aperçut aussitôt l'obstacle de taille soudainement élevé devant ce projet qui envisageait également la disposition de ces mêmes terres pour leur majeure partie. Se hâtant de signaler le fait nouveau au gouverneur général, après vérification rapide auprès du Domaine, le directeur à l'Intérieur écrivait : « Le Domaine n'a pas encore fait lever les terrains demandés par M. Brémontier. Il croit toutefois qu'ils appartiennent à l'Etat ; cependant M. Malboz déclare qu'il possède sur ce point 700 hectares de broussailles qu'il appelle une forêt...»

Et il terminait en sollicitant des instructions sur la marche à tenir (5).

La réponse du maréchal Bugeaud n'est pas parvenue jusqu'à nous, mais il y a lieu de penser que la décision fut prise de poursuivre l'aménagement du projet en cours, sans tenir compte de l'incident, comme en témoignent, a posteriori, diverses pièces du dossier. Puis, aux retours à la charge successifs de M. Malboz, enfin averti de la nouvelle menace pesant sur ce qu'il considérait comme sa propriété, dans les mois suivants de septembre, décembre 1845 et mars 1846, l'Administration opposa le poids redoutable de son inertie. Sans hâte aucune, le bureau de l'Intérieur avait enfin répondu au réclamant en l'orientant vers... la direction des Finances, laquelle lui fit savoir à son tour, sans se presser, que « cela était dans les attributions de M. de Saint-Genis... » Ce haut fonctionnaire, lui répondant, toujours au même train de sénateur, mais fort civilement cependant, affirma que « la réclamation concernait exclusivement les Domaines... » Il ne restait plus à ceux-ci, après longue réflexion, qu'à diriger une fois encore l'infortuné (ne pas prendre ce terme en son sens strict car, en fait, le plaignant était un spéculateur nanti de capitaux) vers la direction de l'Intérieur, le ramenant ainsi à son point de départ initial.

Plusieurs mois avaient entre-temps passé.

Pour critiquables que nous apparaissent les méthodes dilatoires adoptées par l'Administration en cette circonstance, son attitude s'explique cependant, d'une part, en connaissance du vif désir du duc d'Isly de mener à bien un projet d'établissement agricole jugé utile pour la colonisation et, d'autre part, en tenant compte de la forte suspicion qui entourait alors, non sans bonnes raisons, la majorité des transactions foncières opérées à cette époque dans la région, opérations très souvent entachées de nullité pour les raisons déjà évoquées plus haut. Et, sans doute, les hauts fonctionnaires devaient-ils tabler sur cette dernière hypothèse, confortés qu'ils étaient dans leur bonne foi par la conviction affichée par les Domaines de l'appartenance de ces terres à l'Etat. Finalement, l'affaire fut portée devant .le Tribunal civil d'Alger, lequel devait se prononcer en dernier ressort sur le mérite réel des titres de M. Malboz.

Mais en ces années-là déjà - époque qui nous apparaît aujourd'hui combien lointaine ! les magistrats algérois étaient surchargés de travail, la chicane prospérant vigoureusement dans cette ville en pleine mutation et, de ce fait, le jugement du tribunal ne put intervenir que de longs mois plus tard. En attendant cette décision, l'Administration ajourna provisoirement le projet, en apparence du moins car, en fait, sa réalisation qui avait débuté depuis quelque temps se poursuivait toujours sur le terrain. Ce que nous révèle une lettre de M. Brémontier (6) réclamant un agent du service des Ponts et Chaussées pour procéder au tracé des nivellements du futur village départemental d'Alençon, aux fins de lever un plan complet de la circonscription, les opérations de délimitation effectuées par les géomètres précédemment mis à sa disposition étant terminées. Satisfaction lui fut donnée, quelques jours plus tard (7), ce qui démontre combien l'espoir était vivace dans le camp administratif !

L'attente fut longue, néanmoins... et d'autant plus forte la déception lorsqu'au mois de mai 1847, le tribunal civil rendit enfin son arrêt qui reconnaissait la validité des prétentions de M. Malboz sur les terres en litige ! Les titres du réclamant étaient-ils irrécusables ou bien possédait-il de solides appuis à Paris ?... On ne sait. En tout cas, dès la mise au contentieux de l'affaire, le spéculateur était parti à son tour « pour France », laissant un mandataire sur place, M. Bony, demeurant 3, rue Scipion, à Alger, chargé de suivre le cours des événements en son nom.

Ordinairement, toute émotion, tout sentiment est banni des documents administratifs, secs reflets d'une froide réalité, mais ici, par exception à cette constante, une vive déception transparaît à la lecture de l'ultime feuillet, simple constat d'échec qui ferme ce dossier poudreux.

On peut imaginer les regrets de l'Administration, ici représentée par le comte Guyot (8) et, surtout, par le maréchal Bugeaud, lequel devait fermement tenir à cette réalisation en si étroite conformité avec ses propres vues en matière de colonisation civile et dont la réussite eût pu servir de modèle à d'autres entreprises du même type, en d'autres points de ce territoire algérien qui commençait alors à s'ouvrir à la pénétration française.

Il était cependant nécessaire de se résigner devant la réalité des faits la poursuite du projet eût exigé l'expropriation de 700 ha de terres environ - précisément les meilleures du futur établissement, les seules valables agronomiquement parlant, le reste des surfaces demandées se révélant peu propres à une agriculture rentable -, ce qui la rendait trop onéreuse pour l'Etat.

Mais plus aisément encore nous pouvons imaginer l'amère déconvenue du principal intéressé, M. Brémontier, devant l'anéantissement brutal d'une création à laquelle il s'était donné tout entier, deux années durant, ne ménageant pour elle ni sa peine, ni son temps passé en innombrables démarches et propositions. Rétrospectivement, nous partageons la profonde déception de ce pionnier malchanceux.

Cependant, dans l'hypothèse où le jugement du tribunal civil eût été inversé, on peut admettre que l'entreprise aurait connu, selon toutes probabilités, un bon départ, à l'imitation de Chéragas ou Staouéli, départ plus franc et plus rapide peut-être même, directement soutenue qu'elle aurait été par un promoteur efficace, localement investi du pouvoir de décision. Ce centre agricole aurait certainement prospéré, tout comme ces villages voisins dont il aurait vite adopté les tendances culturales : les plantes odoriférantes d'abord, puis la vigne et la culture maraîchère des primeurs ensuite, dans les mêmes terres sablonneuses où Guyotville excella plus tard. Nous écrivons bien « les mêmes terres » car, si Alençonville avait vu le jour, une des conséquences prévisibles de cette naissance eût été l'avortement du centre de pécheurs d'Aïn-Benian, premier projet envisagé par l'Administration qui eût été étouffé dans l’œuf par l'impossibilité de s'étendre au-delà de son territoire initial - 200 ha de terrains rocheux situés en bordure de mer - et par là-même, privé de cette extension agricole qui permit plus tard à Guyotville de prospérer, devenant ainsi la vivante et chaleureuse communauté que, nous avons connue.

En revanche, la création d'une forêt eût été un échec certain - et coûteux ! -, du fait de l'implantation primitivement prévue d'essences inadaptées au climat comme au terrain : hêtres, chênes, sapins, etc., l'expérience ultérieure ayant démontré lai nécessité d'utiliser ici des essences méditerranéennes ou tropicales, seules capables de s'adapter à ces sols infertiles : pins, cyprès, eucalyptus, etc. Ce que la forêt dite « de Baïnem », créée plus tard sur ce même site, vint brillamment confirmer.

Refermons ce vieux dossier. Il va regagner sa pénombre silencieuse, dans la longue - attente d'un nouveau curieux. Mais nous, Sahéliens, n'oublions pas ces hommes courageux dont nous venons d'évoquer le souvenir, pionniers ou fonctionnaires, ils ont contribué à modeler ce lambeau de terre demeuré cher à notre cœur

Gaston PALISSER

 

(Dessin de Jean COURANJOU.)

 

 

(1) Cf. L'Algérianiste no 27 du 15 septembre 1984 page 32.

(2) Site bordant Alger au nord-ouest où, par décision ministérielle du 20 août 1852, fut créée une réserve forestière de 339 hectares destinée à régulariser le régime hydrographique de cette portion littorale du Sahel algérois. D'abord appelée « bois de Banian » du nom de la source proche qui donna son premier vocable d'Ain Benian ., au futur centre de Guyotville cette plantation, portée à 800 hectares en 1887, devint au cours du temps un lieu de promenade très apprécié des Algérois, la forêt de «Bainem»., altération évidente d'Ain Banian (Marcel Philibert : supra, op. cil.).

(3) Voir à ce sujet, l'excellente monographie du Dr Georges Pélissier : Chez nous, à Guyotville (édition de l'Amicale des anciens de Guyotville, 1980).

4) La Colonisation en Algérie, ses éléments, Louis de Baudicour (1856).

(5) Rapport au Gouvernement général de l'Algérie du 18 juin 1845.

(6) Lettre du 16 février 1846 au directeur de l'Intérieur et des Travaux publics d'Algérie.

(7) Lettre de la direction de l'Intérieur, du 18 février 1848, à l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées de la subdivision d'Alger.

(8) . Ne pourrait-on trouver, dans l'intérêt que ce haut fonctionnaire portait au projet Brémontier, la raison de ses atermoiements devant la déplorable situation du centre de pêcheurs d'Ain Benian, en cette même année 1846 (Dr Georges Pélissier : supra. op. cit ).

 

 

In l’Algérianiste n° 28 de décembre 1984

 

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