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Chiffalo

Écrit par Claudia ADROVER-SENDRA. Associe a la categorie Algérois

Chiffalo
Barques de pêche au mouillage
(dessin de R.Fery)







Chiffalo
Et les souvenirs d’enfant !
Mon cœur s’y repose souvent
Comme l’oiseau…



...Mais au-delà des Poèmes et des nouvelles, au-delà de la mémoire du cœur, il y a l’Histoire ; et celle de mon village tient une place à part dans l'épopée algérienne.


Je ne veux pourtant pas faire ici œuvre d'historien. Aussi j'appellerai ce texte « chronique », car ce qui y est dit provient d'une tradition orale, des souvenirs de mes parents et des miens propres.

Il y avait en Sicile un village du nom de Cefalu. Ses habitants, des pêcheurs très pauvres, avaient coutume de s'en aller chercher la pêche miraculeuse, sur des balancelles à voile vers les côtes d'Afrique. Lorsqu'ils trouvaient un point d'ancrage à leur convenance, où le poisson n'était pas farouche, ils s'installaient pour la saison et ne repartaient qu'une fois leurs barils pleins. L'un d'eux décida de se fixer définitivement ; d'autres l'imitèrent et, sur la terre algérienne, Cefalu devint Chiffalo. Un petit port abrita les lamparos ; des maisons, toutes pareilles à celles du « pays » se groupèrent autour. L'un de ces pionniers « monta » une conserverie où l'on pratiquait la salaison des anchois et la mise en boîtes des sardines.

Mais Chiffalo n'était pas pour autant un village à part entière : seulement un hameau dépendant de la commune de Tefeschoun ; Tefeschoun, situé sur la colline, derrière un bois de pins, était essentiellement habité par des viticulteurs d'origine alsacienne. Là se trouvait la mairie. Un autre petit port de pêche, Bou Haroun, complétait cette commune. Des intérêts divergents, des origines différentes firent que Bou Haroun finit par obtenir son indépendance administrative.

Chiffalo possédait pourtant son agence postale et son école à deux classes, école qui devint insuffisante quand le nombre des enfants augmenta. On construisit alors une autre école, dite « école des petits » dans un quartier situé derrière la première. A cette époque, on ne s'embarrassait pas de noms, aussi le nouveau quartier fut simplement baptisé « derrière l'école». Je suis donc née et j'ai vécu douze ans « derrière l'école ». Une plage s'étendait au bas de notre maison. Les hommes y raccommodaient leurs filets et nous, les enfants, venions y attendre, les soirs de lune, les pêcheurs nocturnes qui avaient posé un tramail quelques heures plus tôt. Nous chantions, je m'en souviens, cet air appelé « La Paloma » ! La plage était fermée, sur la gauche par une coopérative. Je ne l'ai jamais vue fonctionner jusqu'au jour après guerre, lorsqu'elle fut achetée par la fameuse conserverie «. Papa FaIcone », Les canards en liberté eurent dès lors un arrière-goût de goéland ! Le quartier se terminait à la corniche, chemin de terre qui surplombait les criques rocheuses où nous nous baignions, indifférents aux oursins et aux méduses. Tout au bout se trouvait Bou Haroun qui abritait, lui, des chalutiers.

Les Chiffalotains s'étaient passé de mairie mais point d'église : celle du village était mignonne, de facture moderne avec un sol de mosaïque où dormaient de gros poissons colorés. Elle fut inaugurée officiellement en 1940. A ce moment, pour des causes non clairement définies (on parla d'eau polluée pour avoir séjourné dans un réservoir désaffecté) une épidémie de typhoïde ravagea ce petit paradis ; les écoles furent fermées et les jeunes rescapés grimpèrent à travers le bois de pins pour être vaccinés à la mairie.

Chiffalo vit passer les années avec philosophie. Très jeunes, mes parents étaient venus y enseigner des élèves rétifs, indisciplinés. Les parents devinrent leurs amis. Je garde précieusement, pieusement dans ma mémoire les coutumes apportées de Sicile ainsi que les anecdotes que j'ai si souvent entendues. Mes parents aimaient cette vie simple et tranquille... jusqu'à ce que la Seconde Guerre mondiale vienne creuser des vides dans notre petite communauté. Alors le village s'enferma comme dans un cocon et parut hiberner... n'ouvrant l’œil, en 1942, que pour regarder passer au large la flotte américaine.
 

Un changement survint vers les années 1950. Les jeunes délaissèrent Chiffalo pour .la ville où ils trouvaient des épouses non choisies par leurs parents et des métiers qui leur plaisaient davantage que la pêche. J'étais moi aussi, partie, le cœur déchiré, .et craignant de « perdre mon accent » !

Les vacances me ramenaient au village, bien sûr, mais qu'il paraissait petit, à mes yeux d'adolescente, le paradis de mon enfance !

Aujourd'hui le village est vide de ses Siciliens, mais si vous allez à Marseille, à La Ciotat, vous les retrouverez, les Chiffalotains, raccommodant comme là-bas leurs filets. C'est sur la terre de France qu'ils sont venus, en 1962, se repliant sur une patrie qu'ils ne connaissaient que pour l'avoir défendue jusqu'à l'héroïsme et par l'Histoire que le maître enseignait ....

Claudia ADROVER-SENDRA.

In l’Algérianiste n°23 de septembre 1983

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