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Aumale : Une cité à énigmes !

Écrit par Georges BENSADOU. Associe a la categorie Algérois

Le professeur Emile Félix Gautier, dans son ouvrage majeur « Le passé de l'Afrique du Nord. Les Siècles Obscurs » (1) écrivait « ... c'est une histoire hachée de coupures qui semblent totales et sectionnée en compartiments qui semblent étanches... » (page 10). Voilà une remarque qui paraît avoir été faite spécialement pour l'histoire de la ville d'Aumale, cité à éclipses et dont les mystères n'ont pas été tous dévoilés, aujourd'hui.

LE SITE D'AUMALE.

A 130 kilomètres, au sud-est d'Alger, sur une petit plateau d'altitude886 mètres, sur le flanc nord du Djebel Dira, se croisent les grands axes de communication, allant d'une part , de la Tunisie au Maroc, par le chapelet de hautes plaines qui longent le Tell, voie classique des envahisseurs venus de l'Est, puis d'autre part ,la voie de parcours des nomades sahariens remontant vers le Tell par Bou Sâada, pour la transhumance estivale (l'achâba ) ou bien... pour quelque « razzia » (de l'arabe = ghazia), et enfin, la vallée de la Soummam, qui pénètre jusqu'à Bougie entre les Kabyles du Djurdjura et des Babors.

Aussi, depuis toujours, les hommes ont installé sur le plateau des postes militaires permettant de surveiller ces voies, et aussi, les envahisseurs venus de l'Est, les nomades sahariens et les turbulentes tribus kabyles.

AUZA, AUZIA, AUZEA, AUZINA.

Cependant, nous ne savons rien de l'histoire d'Aumale du temps des Berbères. Et il faut attendre l'arrivée des premiers envahisseurs de l'Afrique du Nord Phéniciens et Romains, pour voir surgir de l'ombre la cité d'Aumale.

Les historiens de l'Antiquité évoquent Auzea ou Auzina (Claude Ptolémée, vers 90-170 ap. J.-C.) ; l'Itinéraire d'Antonin (217), la cité d'Auza (2) : Tacite (55-120) Auzia ; Ménandre d'Ephèse (fin du Vie siècle) la cité d'Auza.

Cette incertitude sur le premier nom connu d'Aumale fait penser qu'il existait, là, une bourgade berbère dont le nom nous est inconnu, et que ce nom a été latinisé par le conquérant romain sous les diverses formes qui viennent d'être citées.

A la fin du lie siècle de notre ère, le toponyme Auzia est, seul, retenu par les historiens de l'époque.

Que pouvait signifier le nom berbère ainsi latinisé ? Nous ne pouvons pas répondre à cette question. Le mystère demeure !

Autre énigme : à quelle date, les Romains se sont installés à Aumale ?

Des auteurs, à la lecture de Tacite (Annales, IV. 25) évoquant la révolte du Berbère Tacfarinas contre les Romains et sa défaite près du château... brûlé jadis par les Numides, nommé Auzia, au milieu d'épaisses forêts... (17 et 24 ap. J.-C) ont pensé que la ville romaine datait de la fin du 1 " siècle avant notre ère (vers 16 av. J.-C.).

D'autres auteurs opinent pour la période de 33 à 25 avant J.-C. où 'Empereur Auguste administre par ses préfets, le royaume de Maurétanie (qui va de l'Atlantique à l'embouchure de l'Oued El Kébir, entre Djidjelli et Collo) resté sans héritier à la mort du roi Bocchus II, avant de le donner au prince numide Juba II.

Ménandre d'Ephèse avance la création d'Auza à 850 avant J.C. par les Phéniciens du Roi de Tyr (Liban actuel), Ithobaal.

Comment prendre position ?

II semble que l'on puisse, sans risque d'erreur, écarter le récit de Ménandre, car vers 850 av. J.-C. les Phéniciens ne disposaient que de comptoirs maritimes sur la côte nordafricaine, sur la route de l'Espagne où ils allaient chercher des métaux précieux.

Carthage n'a été fondée que vers 814 av. J.-C.

De même, l'hypothèse de 16 av' J.-C. semble pouvoir être écartée, car à cette époque, les Romains ne sont installés qu'en Africa Vetus, l'ancien territoire de Carthage vaincue en 146 av. J.-C. c'est-à-dire la moitié nord-est de la Tunisie. Et la révolte de Tacfarinas s'est développée dans les massifs montagneux de la Dorsale Tunisienne, et peut-être dans les Aurès. L'Auzea de Tacite est probablement une bourgade de Tunisie ou de l'Est constantinois.

Reste donc l'hypothèse des années 33-25 av. J.-C. où les Romains s'installent dans le Royaume de Maurétanie pour y exercer leur protectorat, et où nécessairement, l'occupation du site d'Aumale leur permettait le contrôle de l'axe est ouest qu'ils suivaient de la Tunisie à l'Algérie et au Maroc.

Par la suite, Rome va annexer toute l'Afrique du Nord et fera de l'Algérie centrale la province de Maurétanie césarienne ( capitale Caesarea = Cherchell) en 40 de notre ère.

Aumale, déjà important centre militaire, devient une cité civile prospère avec l'agriculture florissante de la région, notamment de la riche plaine à céréales du Hamza (au nord d'Aumale).

D'abord cité « municipe », c'est-à-dire où les habitants sont citoyens romains avec les avantages qui en découlent (droits du citoyen et fiscalité avantageuse...), elle va devenir sous le règne de l'empereur Septime

Sévère (193 à 211) une « colonia », cité assimilée à la capitale : Rome. Elle prend alors le nom de « Colonia Auziensis Septimia Aurelia » en hommage à son bienfaiteur.

Nouveau mystère ! Comme il en est de sa naissance, la disparition de la cité d'Auzia est une énigme historique.

Pour les uns, Auzia ravagée par les Kabyles révoltés aurait disparu au début du siècle, peut-être lors de la révolte de Tacfarinas. Pour d'autres, ce serait plutôt au cours des révoltes de la seconde moitié du Ille siècle, probablement lors de celle des années 297.298 ap. J.-C. (3).

Et d'autres historiens proposent une date plus tardive, à la fin du IVe siècle avec la décadence de l'Empire Africain de Rome.

LES SIECLES OBSCURS

Des siècles obscurs ont commencé. Que devient Aumale avec la disparition de l'Empire Romain ?

Peut-être une petite bourgade de Berbères, plus ou moins latinisés,dans l'Etat d'un roitelet comme cela s'est produit dans toute l'Afrique du Nord, à cette époque ?

En 429, les Vandales venus d'Espagne débarquent près de Tanger et se dirigent, suivant les voies romaines vers la Tunisie où ils vont créer un royaume. Allant vers Bougie, vers Sétif et Constantine, Bône, puis Carthage, ils sont certainement passés par Aumale avant de se fixer en Tunisie et dans l'Est constantinois.

En 533, leur royaume est détruit par les Byzantins de Justinien, l'empereur romain d'Orient (Constantinople), mais ces derniers n'occuperont que la Tunisie et l'est du Constantinois (jusqu'à Bougie).

II est donc vraisemblable qu'à ces époques Aumale ait survécu sous l'aspect d'une bourgade agricole berbère.

Enfin, à compter de 647, les Arabes commencent la conquête du Maghrib, de la Tunisie au Maroc. Ils vont suivre les voies romaines dans leur marche victorieuse. Peut-être, ont ils installés comme les Romains, une garnison à Aumale, pour contrôler les voies stratégiques qui s'y croisent et surtout les tribus nomades du Sud et celles de Kabylie ?

LA RÉAPPARITION D'AUMALE

II faut attendre le grand historien du Maghrib, le Tunisien Ibn Khaldoun, et son ouvrage « Kitâb al'Ibar » (4) de 1382 pour voir Aumale surgir de l'ombre des siècles.

Faisant l'historique des tribus des Beni Hilal, jetées sur le Maghrib par le Khalife Fatimide du Caire (1050), Ibn Khaldoun nous apprend, incidemment, que l'une de ces tribus, celle de Zoghbas, avait vaincu une autre tribu hilalienne, celle des Riah, à Sour El Ghozlan, les Images des Gazelles » (5).

A quelle époque ? Ibn Khaldoun ne le dit pas, mais cependant par recoupements la lecture de son ouvrage permet de situer l'installation des Zoghbas dans la région d'Aumale vers1200 et la bataille d'Aumale vers 1249.

Mais nous n'en savons pas plus... Y avait-il à Sour El Ghozlan un village berbère à l'arrivée des Zoghbas ? Comment ces Berbères Sanhadjas (sédentaires et semi-nomades) ont-ils cohabité avec les nomades Zoghbas ?

Et pourquoi, ce nouveau toponyme « Sour el Ghozlan » ? Nouvelle énigme...

Si le baron de Siane, traducteur d'Ibn Khaldoun, écrit en français « Sour El Ghozlan », la traduction qu'il donne de ce toponyme (nom de lieu) est «Les Images des Gazelles », ce qui signifie que le mot arabe « sour » est en réalité le mot « çour » (images), car « sour »signifie mur, rempart d'une ville.

En effet, en langue arabe, il y a deux sons « s » écrits l'un avec la lettre « sîn » qui se prononce comme notre « s », et l'autre écrit avec la lettre « çâd » qui donne un son « s » prononcé plus fort, avec emphase.

L'ennui, c'est que les traducteurs, s'ils emploient notre « s » pour le « sin », utilisent, par contre, soit le « s », soit le « ç », soit encore un « s » pour représenter le « çâd ».

Et cela est très important, car, s'il est écrit (ou dit) « sour », la traduction donne donc « mur, muraille, rempart... » et s'il s'agit de « çour », il faut traduire : formes, aspects, images, dessins, peintures ou encore portraits. Alors ? II faut faire confiance à Ibn Khaldoun qui écrit « çour » avec la lettre « çad » et la traduction de Çour El Ghozlan est bien « Les Images des Gazelles ». (6)

C'est une mauvaise connaissance de la langue arabe par les premiers Français arrivés en Algérie que l'on doit la confusion de « çour » avec « Sour » et donc la traduction erronée de « Remparts des Gazelles » qui cependant est devenue la règle...

Mais si l'on revient au toponyme exact « Les Images des Gazelles » quelle pouvait bien être son origine ? A ma connaissance, aucun auteur n'a répondu à la question...

Alors, pourquoi, ne pas essayer ?

Et une explication vient aussitôt: Auzia, villa romaine prospère devait avoir des bâtiments publics (thermes...) comme de belles maisons très décorés, notamment avec des peintures, des mosaïques et pourquoi pas, représentant un animal très familier de l'Afrique du Nord, dans l'Antiquité : la gazelle. Peut-être, frappés par cette abondance de représentations de la gazelle, les
Arabes ont appelé le site où se trouvaient ces vestiges antiques « Les Images ( dessins …) des gazelles >>? de « Remparts des Gazelles » qui cependant est devenue la règle...

Mais si l'on revient au toponyme exact « Les Images des Gazelles » quelle pouvait bien être son origine ? A ma connaissance, aucun auteur n'a répondu à la question...

Alors, pourquoi, ne pas essayer ?

Et une explication vient aussitôt

Auzia, villa romaine prospère devait avoir des bâtiments publics (thermes...) comme de belles maisons très décorés, notamment avec des peintures, des mosaïques et pourquoi pas, représentant un animal très familier de l'Afrique du Nord, dans l'Antiquité : la gazelle. Peut-être, frappés par cette abondance de représentations de la gazelle, les Arabes ontappelé le site où se trouvaient ces vestiges antiques « Les Images (dessins…) des gazelles>>?

LA RÉGENCE D'ALGER

Excepté ce témoignage anecdotique d'Ibn Khaldoun, nous ne savons toujours rien d'Aumale jusqu'à la conquête de l'Algérie par les Turcs. Arrivés en Alger, les frères Barberousse vont faire du pays une province de l'Empire Ottoman, à partir de 1516.

Vers 1525, ils contrôlent la Mitidja et se dirigent vers Constantine. C'est à cette époque qu'ils occupent le site d'Aumale, y construisant un fort avec les pierres des vestiges des constructions romaines. Certaines de ces pierres portant des inscriptions qui renseignent sur l'histoire d'Auzia, ont été retrouvées et conservées au musée d'Aumale.

LA NAISSANCE D'AUMALE

Tout comme leurs prédécesseurs ,Romains et Turcs, les Français lors de la conquête de l'Algérie vont être amenés à occuper militairement le site stratégique d'Aumale, pour protéger la voie du constantinois, l'accès aux Kabylies et les tribus nomades du Sud comme celles de Kabylie.

Un poste militaire y est installé vers 1840, qui va devenir permanent avec la construction d'un camp retranché dont la première pierre sera posée par le duc d'Aumale, fils du roi Louis-Philippe, le 27 mai 1843. Le Duc vient de s'illustrer, le 16 mai 1843, en s'emparant de la « smala » (7) de l'Emir Abdelqâder, sa capitale nomade.

Un arrêté du 5 septembre 1843 du maréchal Bugeaud, gouverneur général, ordonne la remise à l'administration civile du ... « marabout d'Aumale » où doivent être installées dix familles de colons.

Une ordonnance royale du 15 novembre 1846 en fera un centre de colonisation portant le nom d'Aumale.

District le 31 janvier 1848 (ancêtre de la commune mixte), Aumale deviendra une commune le 5 septembre 1859.

Mais savez-vous pourquoi le duc portait le titre d'Aumale ? et quelle est l'origine de ce titre ?

II existait, au Moyen-Age, aux confins de la Normandie et de la Picardie, une bourgade nommée Albemarle. Le comte Odon, beau-frère de Guillaume le Conquérant, en fit, en 1070, le chef-lieu du comté d'Aumale, déformation d'Albemarle.

Le comté devint duché en 1547, passant ensuite à la Maison d'Orléans (1769).

Après la naissance de son quatrième fils Henri, Eugène, Philippe d'Orléans, né le 16 janvier 1822, le futur roi Louis-Philippe (1830-1848) donna le duché et le titre à son fils qui fit une brillante carrière militaire lors de la conquête de l'Algérie dont il devint gouverneur général le 11 septembre 1847.

Pour éviter des confusions, les habitants d'Aumale, dans le département de Seine-Maritime, s'appelant les « Aumalois », ceux d'Aumale (Algérie) s'appelaient les « Aumaliens ».

D'AUMALE À COUR EL GHOZLAN.

Avec d'indépendance de l'Algérie, le 3 juillet 1962, la cité d'Aumale va reprendre son nom arabe de Cour El Ghozlan. Les Pieds-Noirs sont partis, il n'y a plus d'Aumaliens. Ils ont quitté le pays, comme bien avant eux, les gazelles.

Souhaitons leur, après l'adversité, un meilleur avenir « b'ad elcheddaiâ ti elfaradj... »

GEORGES BENSADOU
Magistrat Honoraire

NOTES

(1) Payot. 1937.

(2) II s'agit d'une carte du monde romain.

(3) Alfred Berbrugger. Revue Africaine, novembre 1865 p. 402. A contrario : pour une date plus tardive E. Albèrtini. G. Marçais. G. Yver : L'Afrique du Nord Française dans l'Histoire p. 113, Ed. Archat. Lyon/Paris. 1937 et R.P. Cuoq : L'Eglise d'Afrique du Nord du lie au Xlle siècle p. 49. Ed. du Centurion. 1984.

(4) Des extraits de cette Histoire Universelle ont été traduits par le Baron de Slane sous le titre de « Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique Septentrionale ». Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris. 1982.

(5) Ouvrage précité. TI. p. 103 et T IV page 506

(6) C'est l'avis autorisé d 'Ernest Mercier, grand érudit et arabisant, paru dans la Revue Africaine de janvier 1872 p. 46 s. II affirme que de son temps les Indigènes écrivaient çour avec la lettre « çâd » et qu'ils prononçaient le « ç » de çour avec emphase comme un «çâd>.

(7) Déformation du mot arabe « zamâla ».

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