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Les trois Oueds d'Alger

Écrit par Marcel POUGET. Associe a la categorie Algérois

Le massif de la Bouzaréah qui domine Alger dans le nord-ouest et se prolonge en pente douce vers le plateau d'El Biar et les coteaux du Sahel constitue un important château d'eau naturel, alimenté par les pluies abondantes de l'hiver et, quelquefois, la neige.

C'est un massif de roches primaires qui culmine à 407 mètres et, vu de la mer, prend des allures de petite montagne. Il est boisé, couvert d'une riche végétation méditerranéenne à base de pins et de lentisques, formant la forêt de Baïnem qui s'étend sur son versant est vers la mer, de Guyotville à Saint-Eugène.

Au printemps, la bruyère à fleurs roses et violettes se mélange aux genêts. En automne, les sous-bois cachent des cèpes et des sanguins; et nombreux étaient les Algérois qui, les dimanches soir, revenaient d'une journée au grand air avec des paniers pleins de champignons ou d'escargots.

Ce massif donne naissance à trois oueds qui prennent leur source au point de partage des eaux, un peu au-dessus du lieu-dit "Châteauneuf" Un restaurant à l'enseigne, précisément, de "Châteauneuf", se trouvait sur le côté droit de la route reliant El Biar à Chéragas Peut-être, aujourd'hui encore, y donne-t-on ces noces et ces banquets comme autrefois ?

En face, un grand hangar abritait les véhicules de la "T.M.S." (Tramways et Messageries du Sahel) société qui, après la disparition des trams avait été rachetée par les "C. F.R. A." :" (Chemins de Fer sur Route d'Algérie) pour servir de dépôt aux trolleybus de la ligne "Place du Gouvernement - Ben Aknoun ". Beaucoup plus tard, ce hangar fut démoli et, à sa place, s'éleva une annexe de l'hôpital militaire.

C'est au pied de ce hangar que l'oued Kniss prend sa source. Il longe sur sa gauche une prairie dépendant de l'institution religieuse du Bon Pasteur, puis la traverse. Sur la droite, on voyait la briqueterie Douïeb, ses bâtiments, sa haute cheminée, et le grand trou dû à l'extraction de l'argile. Au fond de ce trou, s'était formé un petit marécage bruissant de roseaux, refuge des oiseaux aquatiques et halte pour les migrateurs. De là l'oued Kniss coule vers le sud, en direction d'Hydra, dans un ravin encaissé verdoyant et fleuri. Aux touffes de roseaux, les hibiscus. les bougainvillées aux fleurs jaunes, rouges ou violettes, les dentelaires bleutées et une infinité d'espèces sauvages.

Après le pont d'Hydra, véritable viaduc, la vallée s'élargit. Elle est bordée, à gauche, par un bois de pins "e bois de Boulogne", et sur la rive droite, par de nombreuses villas de style mauresque. Dans le coteau calcaire des grottes abritèrent des hommes de la préhistoire; les nombreux vestiges, retrouvés ici, en font foi.

L'oued arrive à Birmandrës, infléchit sa course vers la gauche et descend dans une gorge tantôt étroite, tantôt évasée. C'est le "ravin de la Femme Sauvage" Il arrive alors à la limite des communes d'Alger et de Hussein-Dey, séparées par la rue Polignac où, autrefois, tournait un moulin dont il ne reste que les ruines. Canalisé, souterrain, il va se jeter dans la mer, utilisé par l'homme qui en a fait l'égout collecteur dont on a caché l'embouchure. On ne se souvient de lui que par le nom qu'il a laissé au quartier: "le ruisseau*.

 

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Le second oued, I'oued M'Kacel, descend par une vallée étroite et très escarpée entre El Biar et Bouzaréah pour terminer son cours dans la mer, après avoir traversé le fameux quartier de Bab el Oued, à qui il a donné son nom.

Je ne peux résister au plaisir de dire quelques mots de ce quartier si pittoresque et plein de charme, que j'ai bien connu. Une route en lacets serpente au flanc de la Bouzaréah. Nous la prenions souvent pour aller de Bab el Oued à Sidi Ferruch, en passant par Chéragas et la trappe de Staouëli. Hélas ! dans les années qui précédèrent l'indépendance de l'Algérie, elle était devenue dangereuse et de nombreux attentats y furent commis, dont l'un sur la personne du général Massu, qui commandait la région d'Alger. Il en sortit indemne ainsi que son chauffeur.

La route longeait l'oued, qu'un pont de fer franchissait à mi-parcours. De chaque côté s'étageaient des jardins maraîchers en terrasses retenues par des murets de pierres sèches. Plus haut, les chevriers maltais du "frais vallon" conduisaient leurs troupeaux, dans une herbe rare, parmi les broussailles.

Dans la partie basse de son cours, entre le cimetière musulman d'EI Kettar, à droite, la carrière Jaubert et la colline de Notre-Dame-d'Afrique a gauche, I'oued M'Kacel reçoit sur sa rive droite un affluent "l'oued Ben Lezhar ", vraiment digne de ce nom en hiver seulement, à la saison des pluies. Au confluent se trouve une petite éminence abritant une poudrière gardée par des sentinelles.

"Climat de France", "le Beau Fraisier", ces noms évoquent la douceur de vivre. Mais, du côté d'el Kettar, une petite usine la maison Florence, fabriquait des feux d'artifice. Il arrivait qu'elle connaisse quelque accident, alors les explosions des pétards mettaient le quartier en émoi Il y avait là également, une écurie de la Ville d'Alger où étaient entretenus les ânes utilises pour le ramassage des ordures dans les étroites ruelles de la Casbah

Du côté opposé, au-dessus de l'école de la rue Camille-Douls, se dressait le petit mausolée de Sidi Ben Nour, lieu de pèlerinage fréquenté surtout par des Mozabites. A "climat de France " un pont enjambait l'oued et juste au-dessus, un barrage de retenue alimentait la chute qui faisait tourner le moulin Saint-Louis, en ruines depuis bien longtemps.

A partir de là, l'oued coule souterrain, capté lui aussi, et transformé en égout collecteur. Il termine sa course dans la mer, entre les "bains Matarès" et les "bains Padovani" d'un côté, la plage de la salpétrière de I'autre. Les bains Matarès étaient gratuits et recevaient la foule des pauvres dont on disait qu'ils "savaient nager et garder le linge", c'est-à-dire se baigner tout en surveillant leurs vêtements posés sur la plage. Il fallait être malin, et très attentif, car les vols étaient nombreux, commis par des lascars dignes petits-fils de Cagayous, de célèbre mémoire.

Les bains Padovani, payants, recevaient une clientèle plus aisée. Des cabines en planches permettaient le déshabillage mais, malgré la surveillance du gardien, quelque garnement se risquait toujours à regarder à travers les fentes les filles se mettre en tenue de bain. Un parquet légèrement surélevé, bordé du côté de la mer par une balustrade grossièrement sculptée servait de piste de danse, les soirs d'été, à une jeunesse joyeuse, ivre de mer et de soleil. Un orchestre où dominait l'accordéon populaire proposait les valses et les tangos à la mode. Plus loin, sur la droite les bains militaires privés d'EI Kettani recevaient les officiers, leurs familles et leurs invités et, sur la placette, aux entrées des bains, s'aggloméraient les carrioles des marchands ambulants de cacahuètes, de frites, de brochettes et de merguez, de sandwiches aux anchois, citronnades, glaces et gaufrettes à la pistache au chocolat, à la vanille...

Le mur des remparts des anciennes fortifications, édifiées peu après la prise d'Alger en 1830, était toujours debout. entre ses glacis de terre était installée une batterie de canons de marine servie par des artilleurs. Quand la mer était belle, il arrivait que soient déclenchés des tirs réels d'entraînement sur un radeau servant de cible qu'un remorqueur poussif traînait derrière lui, dans un nuage de fumée noire. Au pied de ce mur subsistaient les vestiges du tombeau de "Barbicha" (ou Bar Bicha), juif pieux, vénéré comme un saint marabout. Lors de certaines fêtes religieuses les fidèles allumaient des bougies et des cierges sur la pierre où quelques lettres d'une très vieille épitaphe restaient visibles. On remerciait le saint d'une grâce d'une guérison, on sollicitait son intervention dans une affaire difficile.

Une vaste esplanade plantée d'arbres et de parterres de fleurs avait été aménagée sur le fossé comblé des fortifications. Connue des vieux algérois sous le nom de "boulevard Général-Farre", elle s'appelait maintenant le boulevard Guillemin. Elle montait en pente douce vers le pied des collines et délimitait la frontière entre Bab el Oued et Alger. Un peu plus loin, sur l'emplacement de la gare désaffectée des C.F.R.A. d'où partait le petit train qui, depuis "la Pêcherie", longeant le littoral par le boulevard Front-de-Mer, allait jusqu'à Tipasa, la ville avait construit des habitations à loyer modéré réservées aux familles peu argentées. Encore plus loin, vers Saint-Eugène où se trouvaient les cimetières, trônait un café bien connu: "la Consolation". La malice populaire prétendait qu'il devait son nom à l'habitude prise de s'y réunir devant quelques anisettes, entre parents et amis d'un défunt, pour puiser quelque réconfort avant de rentrer chez soi.

La basilique de Notre-Dame-d'Afrique, avec la foule immense de ses pèlerins, bannières déployées, chantant des cantiques, domine de sa masse gracieuse et imposante cette extrémité de la baie d'Alger, jusqu'au cap Matifou qui s'allonge dans la mer et fait penser à un long lézard assoupi sous le soleil.

La caserne de la Salpétrière est un bâtiment turc. Elle a logé les janissaires au cours des siècles précédents, puis a servi de poudrière –d'où son nom– aux deys d'Alger, aux temps où les pirates barbaresques écumaient la Méditerranée. Elle abritait la 19e section d'infirmiers militaires. Sur la plage, un stade, le stade Marcel-Cerdan, servait aussi de terrain d'atterrissage pour les hélicoptères amenant blessés et malades à l'hôpital militaire Maillot, dont la façade donnant sur la mer surplombe la Salpétrière

L'année durant, des alignements de pêcheurs lançaient leurs lignes du haut du parapet du boulevard dans les eaux de l'oued. Et les marins-pêcheurs, depuis leurs barques, quand les bancs devenaient abondants, jetaient leurs grandes sennes à quelques encablures du rivage. Ils les halaient ensuite sur le sable, rythmant leur effort d'une mélopée plaintive qui n'allait pas sans rappeler l'air des bateliers de la Volga. Les poissons tombés des filets étaient immédiatement ramassés par la foule des gamins qui se précipitaient dessus en se bousculant. La pêche était vendue sur place aux amateurs de poissons frais, aux cafetiers restaurateurs des environs; et la puissante odeur des sardines frites dans de profondes bassines d'huile d'olive, le parfum anisé des petits pains, se répandaient dans le quartier.

Le troisième oued, l'oued Beni Messous, descend vers l'ouest, donc du côté opposé aux deux autres, vers Chéragas, puis s'incurve à droite pour terminer sa course entre Guyotville et Staouëli. Par sa longueur et son débit, c'est le moins important des trois. Il chemine parmi de petites collines, passe devant un plateau où un hôpital pour enfants a été édifié. Dans la partie haute de son cours, il traverse des vergers, des vignobles, des jardins maraîchers. Chaque riverain a construit un petit barrage dont l'eau permet l'irrigation de sa propriété. Quelques belles villas mauresques se cachent dans la verdure. Du haut de leurs terrasses, la vue porte loin, vers la presqu'île de Sidi Ferruch, le fin clocher de l'église du village dédiée à Saint Louis, et, au-delà, jusqu'au Chenoua derrière lequel se couche le soleil, dans une féerie de lumières.

L'embouchure du Beni Messous se dilue dans les marécages, parmi les sables, dans une forêt de roseaux et de lauriers-roses. Il a conservé sa liberté jusqu'au bout. Il n'a été ni asservi ni pollué. Son eau est toujours claire, ou s'abreuvent les troupeaux du voisinage, gardés par des petits bergers vêtus d'un pauvre burnous et coiffés d'un large chapeau de paille...

Je garde dans mon coeur le souvenir de ces trois oueds algérois. J'ai si souvent emprunté les routes qui épousent les sinuosités de leurs cours, magnifiques promenades dans le Sahel parsemé de villas blanches dont les murs disparaissent sous les fleurs et la verdure d'un éternel printemps.

 

Marcel POUGET

  in l'Algérianiste n°24 de décembre 1983

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