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L'Irrigation dans les anciens territoires du Sud de l'Algérie

Écrit par André LEBERT. Associe a la categorie Hydrographie

Au sud d'El Kantara et du massif de l'Aurès, s'étend la vaste plaine des Zibans (7 100 km2) : Zab Daharaoui, Zab Guebli, Zab Chergui, dont le centre administratif était Biskra, commune de plein exercice dépendant de la sous-préfecture de Batna et, aussi, siège du vieux bureau arabe devenu " commune mixte ", peuplée de 66 647 habitants en 1954.

Hormis la culture des céréales (orge), l'élevage des ovins, des camélidés et des caprins, chacun sait que la richesse de cette région, au sol particulièrement fertile, provenait principalement de la culture du palmier-dattier. En 1950, on recensait environ 888 000 palmiers dont 819 000 en rapport. A titre de comparaison, dans la commune mixte de Touggourt, on dénombrait 1 552 000 palmiers, dont 1 312 000 en rapport d'après l'état du rôle d'impôt (lesma). C'est dire l'importance de la datte qui faisait vivre la majeure partie de la population, nomades et sédentaires. Or la culture du palmier, conditionnée par un terroir très particulier, est surtout liée à l'irrigation intensive grâce à des ressources en eau provenant des rivières descendant de l'Aurès et donnant naissance, soit à des sources, soit à un apport d'eaux de nappes phréatiques exploitées au moyen de puits.

PhotoNB-ElKantaraII convient de remarquer que, depuis longtemps, les autochtones des Territoires du Sud avaient recherché l'eau en creusant des puits et ce, à partir du XIVe siècle (Ibn Khaldoun). On comptait encore 282 puits primitifs, en troncs de palmiers en 1956, dans la région considérée. Ils avaient été creusés à la pioche et coffrés carrés, à l'argile, donc très fragiles. Lorsque la nappe artésienne était atteinte, le " maalem " le chef d'équipe, faisait, non sans danger, jaillir l'eau à coups de pioche. Afin de curer ces puits dont le coffrage offrait une faible résistance, des " retass " plongeaient effectuant ainsi un travail pénible non dépourvu de risques. Ils se réchauffaient près d'un feu, se bouchaient les oreilles avec un coton imprégné de graisse de chèvre et se dépouillaient de leurs vêtements. J'ai été témoin d'une de ces démonstrations, devenues quelque peu folkloriques, à l'occasion du passage d'une personnalité officielle près de Tolga. Après le retour à la surface le " maalem " étendait sa gandourah sur le sol et on y jetait des pièces ou des billets, récompense bien méritée de ces plongées audacieuses sans masque et dans l'eau froide.

C'est ainsi que certaines oasis utilisaient des eaux superficielles à débit constant (Zab Daharaoui, Zab Guebli). A Tolga, ancien centre romain, par exemple, l'irrigation était assurée jusqu'en 1903 par douze sources auxquelles s'ajoutait l'eau de neuf puits artésiens. Le premier puits, l'Aïn Tercha, fut foré par un atelier du Gouvernement général ; par la suite, un autre forage, à 77 mètres, donna un débit de 3 000 litres-minute, alors que l'Aïn Tobbi (1913) atteignait déjà un débit de 14 000 litres-minute.

Depuis lors, d'autres prospections avaient été poursuivies et d'autres puits forés dans toute la plaine des Zibans, comme d'ailleurs à Touggourt.

 

 

 

PhotoNB-Tolga-puitsartesien
Tolga, puits artésien

 

La répartition de ces eaux, d'origines diverses, et qui circulaient par le moyen de " seguias " multiples avec leurs partiteurs, était réalisée selon le mode de partage traditionnel, celui du partage dans le temps. Au lieu d'attribuer un volume d'eau à chaque propriétaire, on lui octroyait la totalité du débit durant un temps déterminé au cours, par exemple, d'une rotation de quatorze jours à Tolga. L'unité de mesure était l'" oudjba " ou la " nouba " qui correspondaient à un jour de 24 heures. Pour corriger l'inégalité de durée, le tour est pris alternativement de jour et de nuit. A Sidi-Okba, la seguia principale se subdivisait elle-même en plusieurs autres; l'unité de temps était le " semeche ", soit un jour et une nuit. La subdivision donnait :

 

  •  l' " oudjba " ou 12 heures d'eau,
  •  le " tsemen " ou 6 heures d'eau,
  •  le " kharrouba " ou 3 heures d'eau,
  •  le " tounsia " ou 1 heure 30 d'eau,
  •  le " dirhem " ou 12 minutes d'eau.

 

Durant le jour, le temps se mesurait par la longueur de l'ombre projetée par le corps ; durant la nuit, on employait un ustensile nommé " mechkouda ", vase de cuivre tronconique percé d'un orifice à la partie inférieure. Lorsque cet instrument, posé sur l'eau était rempli, il s'enfonçait et la durée de remplissage faisait une unité de temps invariable. Au fil des années, on constata dans les Zibans une sérieuse diminution des ressources en eau. Quelles furent les causes de cette diminution ? On peut admettre que, comme ailleurs dans le Sud, les causes immédiates tiennent à l'édification de barrages de plus en plus nombreux par les riverains d'amont. Ceux-ci prétendaient que les eaux étaient possédées par eux à titre " melk " (privatif) et que les gens de la plaine ne pouvaient prétendre qu'au surplus, le " fadel ", des eaux utilisables. Quels que fussent les arguments présentés par les montagnards du Nord, dont le nombre avait considérablement augmenté, il convenait de clarifier le problème et de se reporter au sénatus-consulte de 1863 ainsi qu'à la loi du 6 juin 1851 sur le domaine public (cours d'eau et sources).

Une présomption légale de propriété est en effet établie, on le sait, au profit de l'Etat sur les sources et cours d'eau de toutes sortes. Sans entrer dans le détail de la jurisprudence, on peut admettre aussi que, hormis les prises d'eau à caractère " melk ", établies avant 1851, donc fondées en droit, les eaux de l'Aurès appartenaient en grande partie au domaine public. Cela méritait d'être signalé car, après la guerre de 1939-1945, fut édifié le grand barrage-réservoir de Foum-el-Gherza, haut de 65 mètres, retenant 47 millions de mètres cubes d'eau pour un périmètre irrigable de 12 000 hectares. Cette remarquable réalisation devait permettre la fertilisation de la plaine des Zibans. Je me souviens qu'avant la guerre d'Algérie avait été soulevé le problème d'ordre juridique et pratique, à savoir : comment répartir les eaux ressortissant du domaine public dans les Zibans et le Zab Chergui où les ressources aquifères transférées présentaient, de façon certaine, un caractère " melk ", c'est-à-dire privatif. Les instructions du Gouvernement général de l'époque ordonnaient de procéder à une vaste enquête et de recueillir, auprès des propriétaires des tours d'eau, un acte ou une attestation relatifs à cette forme de propriété. On conseillait alors aux intéressés la constitution d'associations syndicales comme celles qui existaient en Tunisie. J'ai assisté à un début d'exécution des directives en cause, puis, j'ai quitté Biskra et me demande encore quelle suite a été réservée à cette opération.

 

PhotoNB-Forum-el-Gherza
Barrage de Foum-el-Gherza

 

Cela dit, j'ai encore en mémoire mes rencontres avec Gabriel Lambert, ancien maire d'Oran, qui fit plusieurs séjours à Biskra et m'offrit son ouvrage intitulé " Journal d'un sourcier dans le Sud ". Dans ce livre illustré de quelques croquis, l'auteur expose le résultat de ses prospections, après avoir expliqué le phénomène dit de rhaldomancie, don du sourcier lié à l'usage de la baguette ou de tout autre instrument. Gabriel Lambert était en relation avec des ingénieurs hydrauliciens bien connus tels que MM. Gautier, Lombard, Savornin, Samsoen, qui opéraient à l'époque dans les Zibans et l'Oued Rhir. II affirmait avoir découvert entre autres, sous l'Oued Biskra, un grand fleuve souterrain qu'il avait appelé fleuve Jeanne-Lambert en hommage à sa femme.

Pour terminer ce trop succinct rappel des problèmes posés par l'irrigation dans les Zibans et le Zab Chergui, il convient de mentionner ce que Prévot-Paradol écrivait : " En Algérie, 4 de soleil et 4 d'eau font 16 de produits ". Dans le Zab Chergui, par exemple, une forte insolation a produit une nitrification intense ; le nitrate de potasse est, on le sait, un engrais très riche. Dans la région de Sidi-Okba, un grain d'orge, si la terre est bien irriguée, peut donner jusqu'à 55 épis mais les touffes de 200 à 250 épis sont courantes. Mario Vivarez, dans sa " Fécondation du désert ", rapporte que les colons romains envoyèrent à leur empereur une touffe de 500 épis. Les rapports officiels font état en années pluvieuses de 100 quintaux de céréales à l'hectare. Quand il y a de l'eau, tout pousse. On cite un melon atteignant le poids, vérifié, de 40 kilogrammes.

Tout ce qui précède explique que les puits, les sources, les forages aient été depuis fort longtemps l'objet de travaux importants, en chambre ou sur le terrain. D'autre part, la multiplication des forages et l'extension des cultures ont eu pour conséquence inéluctable l'abaissement de la nappe phréatique. C'est pour lutter contre ce phénomène qu'avait été construit le barrage de Foum-el-Gherza. II avait fait naître de fortes espérances quant à une nouvelle mise en valeur des territoires considérés, grâce à une irrigation intensive. Quelle a été la suite réservée à ce projet audacieux, et le contentieux entre les propriétaires aurasiens et ceux du Sud a-t-il été résolu ? Simples questions posées auxquelles pourraient sans doute répondre les experts venus sur le terrain et ayant pu comparer la situation actuelle avec celle qui se présentait en 1962.

Notons encore, pour mémoire, surtout dans le Touat et le Tidikelt, un système d'irrigation original, les " foggara " ou galeries souterraines en pente douce, apportant par gravité l'eau aux oasis. Ces " foggara " comportaient une série de puits échelonnés tout le long de leur parcours.

Tels sont très brièvement résumés les divers procédés d'irrigation qui ont contribué, depuis des temps anciens et durant 132 années, à la mise en valeur de l'Algérie grâce au concours d'une pléiade de techniciens de haut niveau.

ANDRÉ LEBERT

In l'Algérianiste n°78 de juin 1997

BIBLIOGRAPHIE

 -Du Coudray de La Blachère - L'aménagement de l'eau et l'installation rurale dans l'Afrique ancienne. (1985).
-Moulias (capitaine) - L'organisation hydraulique des oasis sahariennes. (Alger 1927).
-Samsoen (M.) - Les eaux souterraines au Sahara. (Alger 1941).
-Savornin (J.) Esquisses géologiques et hydrologiques des Territoires du Sud. (Alger 1930).
-Lambert (G.) - Journal d'un sourcier dans le Sud algérien (Alger S.D.).
-Vivarez (Mario) - La fécondation du désert. (Alger 1925).
- Carte : l'Algérie hydraulique. (Marchés tropicaux).

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