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Transhumance

Écrit par Paul GOMEZ. Associe a la categorie Societe

transumance1-paulgomezPaul Gomez est né en août 1927 à Tiaret. Issu d'une famille de colons, il poursuit l'œuvre de ses parents sur l'exploitation de Khoulafa jusqu'en 1962.

Khoulafa, sur le territoire de la commune de Djedid (arrondissement de Tiaret) était située dans une zone céréalière. Des familles d'origine européenne et des familles musulmanes cohabitaient. Parmi ces dernières, celles de ben Khalache et de Aïssa Lakhal, possédaient jusqu'à une centaine de troupeaux de moutons chacune. C'était de grands éleveurs et de véritables " seigneurs " dans la région.
Le nombre de troupeaux des exploitants européens, beaucoup plus modeste, ne dépassait pas les cinq ou six.
Cependant les pratiques d'élevage, ancestrales et basées sur la transhumance, étaient similaires. Ainsi, chaque hiver, Paul Gomez partageait la vie des bergers dans la zone pré-désertique où pacageaient les moutons.

En complément de l'article d'André Lebert " L'Achaba " (l'algérianiste n° 74, juin 1996), il nous livre son expérience.

Transhumance

En septembre, les troupeaux de moutons qui étaient venus, dès les premières chaleurs de l'été, pacager dans les chaumes des Hauts Plateaux repartaient au Sud pour y passer l'hiver. Le "Sud" était la région située au-delà de la zone cultivée. Les bergers ramenaient les bêtes vers ces régions désertiques, où poussait une herbe plus ou moins dense, suivant l'importance des pluies. On trouvait aussi le " chikh " et l'alfa. Le chikh était une espèce de thym très parfumé. Les moutons qui broutaient ces herbes étaient très appréciés par les acheteurs car leur viande était savoureuse.

Donc, le troupeau partait en transhumance, accompagné par le berger qui guidait ses bêtes vers des pâturages toujours identiques d'année en année. Cette petite caravane parcourait cent cinquante à deux cents kilomètres par étapes de trente à quarante kilomètres par jour. Elle était composée d'un chameau transportant la " guitoune " tente familiale, de deux ou trois ânes qui épargnaient les fatigues du chemin aux femmes et aux enfants, et du maître, monté à cheval, qui dirigeait l'ensemble.
Pour rencontrer un autre berger, il fallait souvent parcourir quatre ou cinq kilomètres, distance indispensable pour assurer une nourriture suffisante aux bêtes. Celles-ci étaient confiées aux fils du berger qui les amenaient le matin au lever du jour dans les parcelles de pacage.

Au retour dans leur zone de parcours saharienne, septembre, octobre, novembre étaient rythmés par les mêmes tâches quotidiennes : départ le matin, retour le soir à proximité du campement. Là, le berger regroupait le troupeau et s'informait auprès de son fils de l'état des bêtes et du pâturage. Souvent, il allait lui-même se rendre compte de la qualité des herbages. Puis arrivait le temps de l'agnelage, vers fin novembre ou début décembre. Le travail devenait alors plus sérieux. Les agneaux nouveau-nés étaient gardés dans la guitoune alors que les mères partaient aux pâturages. Le soir à l'arrivée du troupeau, un concert de bêlements se déclenchait à deux cents mètres du campement; les mères accouraient rejoindre leurs petits qui bêlaient aussi en attendant le moment de téter. C'était un spectacle extraordinaire de voir chaque brebis reconnaître son petit sans erreur possible. Si, par mégarde, un agneau se trompait de mère, celle-ci le rejetait aussitôt.

transumance2-charrette

Sur le chemin de la transhumance. (coll. Particulière).

C'était aussi le moment de la traite des brebis. Les femmes du berger (elles étaient souvent deux, parce que le travail de la traite l'exigeait) regroupaient les brebis liées têtes contre têtes par une corde pour pouvoir effectuer la traite. Ensuite, elles les relâchaient pour que l'agneau puisse avoir son dû.
Cette période durait de quarante à soixante jours, puis les agneaux étaient séparés de leurs mères et une partie d'entre eux était destinée à la vente, l'autre au remplacement des bêtes âgées qui, elles aussi, étaient vendues.
Après l'époque de l'agnelage, le troupeau reprenait ses habitudes : départ le matin, rentrée le soir.

Au mois de mai, les grosses chaleurs arrivant, la période de la tonte débutait. C'était un moment attendu par les bergers. Ils recrutaient deux ou trois ouvriers habitués à ce genre de travail. Souvent une compétition s'établissait entre eux pour déterminer lequel était le plus rapide et le plus adroit. Lorsque la tonte était terminée, les ballots de laine composés des toisons étaient acheminés vers les centres de vente.
Transumance3-agneauLe berger percevait la moitié du prix de vente, l'autre moitié revenait au propriétaire du troupeau. Il en était de même pour les agneaux vendus. Le berger choisissait de prendre soit la moitié des produits en nature, soit la moitié du prix de vente.
Puis la vie reprenait son rythme paisible jusqu'aux mois de juillet août où la remontée vers les chaumes du nord assurerait la nourriture jusqu'au mois de septembre, date de retour vers le Sud. Et tout recommençait!

Paul Gomez

N.D.L.R. : la végétation steppique à la lisière de l'Atlas saharien comportait notamment
- l'herba alba ou artémisia campestris (l'armoise, herbe à Artémis ou absinthe en France, appelée en arabe " chikh " " allala " ou " izerri " de la famille des composées,
- l'aristidia pugens (appelée en arabe " drinn ", " rachig " ou " askanit "), de la famille des graminées. Ces plantes constituaient la base de la nourriture des troupeaux ovins.
Marquage d'un agneau(coll. Particulière).

In l'Algérianiste n° 93 de mars 2001

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