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Us et coutumes des Chaouïa de l'Aurès (Suite)

Écrit par Raymond FERY. Associe a la categorie Societe

III. - LA JOURNEE D'UNE AURASIENNE (1)

Dans la famille chaouïa, où les tâches sont rigoureusement réparties, l'homme accomplit son ouvrage au dehors. Il est pratiquement absent du logis toute la journée. Lorsqu'il franchit le seuil 'de la demeure familiale, c'est pour se reposer, se restaurer, coucher avec sa femme et dormir. A la femme incombent la préparation des aliments, l'approvisionnement en eau, la corvée de bois, le travail de la laine, la fabrication des poteries et des outres... et bien d'autres activités encore.

La journée de l'Aurasienne est bien remplie, Elle se lève dès l'aube, car de nombreuses tâches l'attendent. Tout d'abord, elle procède à la traite des chèvres du petit troupeau familial que les enfants emmèneront paitre dans la montagne Elle fait sortir la volaille et apprête la mule que l'homme conduira au champ. Avant le réveil de la maisonnée, elle doit songer au déjeuner du mari et des enfants. Si celui-ci ne comporte que des laitages et des dattes ou des figues sèches, elle doit néanmoins préparer la galette que l'homme et les petits bergers et bergères emporteront pour le casse-croûte de la mi-journée. Puis, restée seule avec les tout petits, elle vaquera sans désemparer aux travaux ménagers.

La mouture du grain pourra, par exemple, l'occuper un long moment de la matinée. Elle utilisera le petit moulin, fait de deux meules de pierre que la ménagère pose par terre devant elle accroupie et qu'elle actionne à la main. A la vérité, à l'époque qui nous occupe, ce moulin domestique ne servait déjà plus qu'à la mouture des légumes secs, du sucre - acheté en pain et préalablement concassé - et du sel. Les céréales étaient apportées au moulin banal, dont il existait plusieurs installations tout le long des principaux oueds de l'Aurès.

 

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Petit moulin domestique

 

Les conserves alimentaires (légumes, fruits, beurre, viandes et graisses) sont, en général, préparées au printemps. Les tomates, coupées en deux, salées et saupoudrées de piment, sont exposées au soleil, sur une natte d'alfa ; l'ail, les oignons et les piments sont enfilés en chapelets et suspendus dans la maison ou dans la cour ; les abricots, les figues, les raisins sont également séchés au soleil ; les grenades mûrissent à l'intérieur ; dans les oasis, les dattes mûrissent dans les galeries couvertes des habitations.

La viande est découpée en lanières, larges de deux travers de doigt et aussi longues que possible. Ces lanières sont mises au saloir, durant vingt-quatre à quarante-huit heures, puis suspendues au soleil. Après déshydratation complète, elles sont découpées en morceaux, entassées dans une marmite, que l'on obstrue hermétiquement avec de la glaise. La viande ainsi conservée pourra être utilisée durant des mois, en en prélevant chaque soir un morceau pour la confection du bouillon de couscous.

Le lait, qui depuis la traite matinale a reposé, va servir à la fabrication du beurre, dont la ménagère fait provision au printemps, quand les chèvres ont mis bas. La baratte est constituée par une outre en peau de chèvre, suspendue entre trois perches formant trépied. On lui imprime un mouvement de va-et-vient en tenant le petit bâtonnet pris dans la couture qui ferme son extrémité inférieure, après l'avoir remplie à moitié, puis gonflée d'air en soufflant dans le col, resté libre, qu'on lie avec une cordelette en poil de chèvre.

Quand le beurre est pris, l'outre est ouverte, vidée dans un grand plat ; le petit lait est recueilli, il servira de breuvage, à moins qu'il ne soit destiné à la fabrication du fromage.

Le beurre est rarement consommé frais. Après l'avoir salé, on le tasse dans des pots de terre, où il sera conservé des mois et des mois. Les Chaouïa sont très friands du goût rance qu'il communique alors aux aliments.

La corvée d'eau. - La matinée avance, il est temps d'aller à la source, au ruisseau ou à la rivière, où le village s'approvisionne en eau de consommation. La femme se munit de son outre, qu'elle va porter sur le dos, assujettie par une corde passant sur le devant de la poitrine ; une petite natte d'alfa isole l'outre des vêtements afin d'éviter leur souillure. Les voisines se rassemblent, forment un petit cortège et descendent vers le point d'eau. Elles y retrouvent les femmes venues d'un autre quartier du village, voire d'un village voisin. En attendant son tour, on échange les nouvelles, on plaisante, on rit ; les " âzrïat " font étalage des cadeaux offerts par leurs galants ; on se donne rendez-vous pour les fêtes. Puis c'est la remontée vers le village, les bavardages se sont tus, la sueur emperle les visages et l'on n'entend plus que l'ahan des porteuses lourdement chargées.

La corvée de bois a lieu une fois par semaine, deux fois à la saison froide. Très tôt, ce jour-là, la femme se joint à trois ou quatre voisines et se dirige, munie d'une hachette et d'une corde, vers la forêt, distante parfois de plusieurs kilomètres. Arrivé sur les lieux, le petit groupe se déploie en tirailleurs. Puis, allègrement, en chantant. pour soutenir son ardeur, chacune taille à grands coups de hachette dans les tuyas et les genévriers. Leurs branchages embaumeront les alentours lorsque, le soir venu, les ménagères les mettront au feu et que leur fumée s'élèvera au-dessus du village.

A la mi-journée, la femme ne prend, pas plus que son mari, un véritable repas. Le déjeuner est expédié : un morceau de galette, quelques dattes, une rasade d'eau fraîche ; elle ne suspend même pas ses occupations pour les avaler.

L'après-midi est, en général, consacrée aux travaux de longue haleine, le tissage par exemple. Bien avant le coucher du soleil, c'est le retour du troupeau, il faut traire les chèvres, faire rentrer la volaille... Puis les hommes, revenant des champs ou de la palmeraie, arrivent à leur tour. On décharge la mule, on lui donne sa pitance, on range les provisions rapportées du verger ou du jardin. On échange quelques mots avec son mari, mais il ressort bientôt, pour aller retrouver ses amis deviser avec eux jusqu'à l'heure du dîner, en fumant et palabrant, tandis que la femme s'affaire à la cuisine.

Le repas du soir, le seul vrai repas de la journée, comporte, en effet, un couscous au bouillon gras, auquel quelques tranches d'oignon et morceaux de viande de conserve donneront sa saveur.

Chaque ménagère a donc allumé du feu pour sa préparation et, par les soirs calmes du printemps ou de l'automne, c'est un agréable spectacle de voir la " dechra ", ce village chaouïa, affectant la forme d'une pyramide à degrés, se couronner de fumée odorante.

Tandis que l'on dînait, la nuit complète est venue. Après cette journée de labeur, la femme va pouvoir enfin se reposer. Sans ôter ses vêtements, elle s'allonge sur le lit, simple banc de maçonnerie, recouvert d'une natte d'alfa, d'une peau de mouton et d'une ou de deux couvertures, où son mari viendra la rejoindre. Les enfants dorment déjà, allongés sur une natte, posée à même le sol, serrés l'un contre l'autre ou bien aux côtés d'une vieille grand-mère. Personne pour dormir ne s'est dévêtu. On a retiré sa ceinture, ses chaussures, tout ce qui serre ou encombre ; l'homme a quitté également son burnous et encore, s'il fait froid, il lui servira de couverture.

 

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Le travail de la laine occupe l'Aurasienne à longueur d'année, même si la tonte des moutons n'a lieu qu'au printemps. Celle-ci est effectuée par les hommes, à la fin mois de mars ou au début d'avril. Mais c'est à la femme qu'il revient d'effectuer les opérations suivantes.

Le lavage a lieu à la rivière, comme pour la grande lessive de printemps (2). Le séchage et le triage de la laine se feront à la maison, où elle sera exposée au soleil, sur la terrasse. Puis les flocons seront triés un à un, pour séparer les longues fibres, propres au tissage des vêtements, de celles, plus grossières, qui serviront à confectionner les lourds tissus de la tente ou des sacs.

Une fois triée, la laine est enfermée dans des outres et entreposée à la " guelaâ " (3), car d'autres tâches sollicitent l'Aurasienne en ce début de la belle saison.

Le peignage et le cardage seront entrepris, beaucoup plus tard, lorsque les intempéries confineront les femmes à la maison. Pour ces opérations, elles utilisent des instruments achetés aux colporteurs ou chez les commerçants de Batna ou de Biskra : le peigne est une simple planchette, portant à l'une de ses extrémités deux ou trois rangées de longues pointes ; les cardes sont de petites palettes de bois, munies d'un manche court et dont l'une des faces est garnie d'une infinité de petites pointes métalliques ; tenues face contre face et tirées en sens contraire, elles permettent d'effilocher le flocon placé entre elles.

 

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Cardage de la laine. - Observer la position des mains.

 

La laine est ensuite blanchie, pour la débarrasser des dernières impuretés qui lui communiquent une teinte jaunâtre. Les méthodes varient quelque peu selon les habitudes locales (bain de gypse ou de saponaire), mais finalement c'est le séchage au soleil qui fait éclater la blancheur.

Les laines de haute qualité, utilisées à la confection des vêtements (burnous d'homme, manteau de femme) ne sont jamais teintes. Par contre, les laines plus grossières et notamment celles qui seront mélangées au poil de chèvre pour fabriquer les bandes de la tente ou des sacs à céréales, sont teintes en couleur sombre, marron ou brun. Pour celles destinées à devenir des tapis, couvertures, coussins ou musettes, on utilise des couleurs vives, rouge, jaune et même vert ou bleu.

Le tissage s'effectue sur un métier, semblable en tous points à celui qui est usité dans toutes les campagnes de l'Afrique du Nord : un cadre de bois, constitué par deux montants verticaux, fichés dans le sol et maintenus au plafond à l'aide de haubans et par deux pièces horizontales, dont l'inférieure sert à enrouler l'étoffe au fur et à mesure que le tissage avance.

Le métier est fabriqué par l'homme, qui taille les pièces de bois et fixe les montants verticaux. Le montage est effectué par la femme, avec le concours de parentes ou d'amies. Lorsque cette opération est achevée, les participantes et les voisines sont conviées à une collation. Lorsque le travail revêt une certaine importance, si, par exemple, la femme doit tisser un burnous pour son mari, celui-ci ira jusqu'à égorger une chèvre et l'on fera un repas de fête. On festoiera également à l'achèvement de l'ouvrage qui, en tout état de cause, doit toujours intervenir avant la fin de l'année en cours, c'est-à-dire avant la nuit de " yenar ", veille du 1er janvier du calendrier julien.

La fabrication des poteries n'est pas le fait d'artisans. Dans l'Aurès le commerce de la vaisselle de terre cuite n'existe pas. Dans chaque foyer, la femme confectionne les ustensiles nécessaires à son usage ménager. Ignorant le tour du potier et sans l'aide d'aucun instrument autre que ses mains, elle fabrique quelques objets simples, d'une facture assez rudimentaire.

C'est en général à la belle saison, lorsque le soleil dispense généreusement ses rayons, que l'on procède au renouvellement des pièces de vaisselle brisée, dont les morceaux ont d'ailleurs été précieusement conservés, on verra pourquoi un peu plus loin.

Deux ou trois amies, ayant décidé d'entreprendre l'ouvrage, s'en vont ensemble faire provision de glaise à modeler. Les Aurasiennes aiment bien s'atteler à plusieurs à la même tâche, cela semble stimuler leur entrain. Elles doivent parfois aller assez loin du village et la plus riche empruntera .la mule du ménage afin de rapporter de pleins couffins de la précieuse terre.

Au retour elles s'installeront au voisinage de leurs demeures et leurs filles viendront les assister, faisant ainsi leur apprentissage. Les mottes de glaise sont brisées en petits morceaux, puis réduits en poussière à l'aide d'une grosse pierre que l'on fait rouler sur une dalle. La terre est ensuite tamisée et mise de côté. Les fragments de poteries cassées subissent un traitement analogue, pour former un tas séparé.

Le pétrissage peut commencer. Les femmes s'asseyent sur le sol, devant une vieille pièce d'étoffe et disposent à portée de la main tout ce dont elles vont avoir besoin et notamment l'outre dont l'eau servira à arroser la glaise. Tout en devisant gaiement on pétrit la pâte, à laquelle on incorpore, petit à petit, la poudre provenant des objets brisés, selon des proportions déterminées. Lorsqu'elle atteint la consistance voulue, la pâte est roulée en une grosse boule et enveloppée d'un chiffon humide. Le travail ne sera repris que le lendemain.

Le modelage s'effectue sur une dalle ou sur un plat de bois retourné, posé entre les jambes de la potière, assise en tailleur. Elle travaille la pâte à la main, pour lui donner la forme désirée. Les pièces les plus couramment fabriquées dans l'Aurès sont les marmites, les plats creux, les " fan ", larges moules plats servant à cuire la galette, les pots à eau ou à laitages... La poterie dont le modelage est achevé est d'abord mise à sécher au soleil, puis elle est lissée avec un chiffon trempé dans l'huile.

La cuisson est l'opération la plus délicate. Les femmes qui ont travaillé côte à côte vont la préparer en commun. Elles creusent dans le sol une cuvette d'environ vingt centimètres de profondeur et d'un mètre de diamètre. Elles en garnissent le pourtour de pierres plates, disposent les poteries à l'intérieur, en les séparant au moyen de branchages, puis elles les recouvrent de menu bois, d'alfa, de couffins usés, de façon à former une petite meule, analogue à celle des charbonniers, à laquelle elles mettent le feu.

Une heure ou une heure et demie plus tard, on ouvre la meule et, à l'aide d'une branchette, on retire les objets brûlants. Ceux qui doivent être imperméabilisés sont vernis aussitôt, à l'aide d'une résine appelée " louk ", de couleur rouge. Elle se présente sous la forme d'un bâtonnet semblable a de la cire à cacheter. En frottant ce bâtonnet sur la poterie sortant du four, la glaise s'en imprègne et devient luisante. L'opération doit être conduite avec célérité et certaines femmes y sont plus expertes que d'autres.

 

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La fabrication des outres incombe également à la ménagère aurasienne. Il en existe plusieurs sortes, selon leur destination, outre à eau, outre-baratte, outre à farines, outre à dattes écrasées... A chacune correspondent une peau et un tannage particuliers (4).

L'outre à eau est faite d'une peau de chèvre non épilée, dont le tannage s'effectue notamment à l'aide de poudre d'écorce de conifères. Elle est ensuite imprégnée de goudron et acquiert ainsi la propriété de communiquer à l'eau qu'elle va contenir une odeur et une saveur caractéristiques.

L'outre-baratte est fabriquée avec une peau de mouton, débarrassée de sa laine. Son tannage est analogue à celui de la précédente, mais évidemment on ne l'imprègne pas de goudron.

L'outre à farines est également en peau de mouton débourrée, mais son tannage est différent. Aux bains contenant de l'écorce de conifères on ajoute du bouillon de viande, provenant des reliefs des repas.

L'outre à dattes écrasées est une peau de chèvre débarrassée de ses poils et grossièrement tannée. Remplie de dattes molles et succulentes, on la piétine longuement pour lui donner la forme d'un parallélépipède. Elle ne servira qu'une seule fois, car elle sera tranchée au couteau chaque fois que l'on voudra prélever une portion de dattes ainsi conservées.

L'Aurasienne ne procède à aucune opération de fabrication des outres durant ses périodes menstruelles ; de même qu'elle ne saurait préparer du beurre à ce moment-là.

 

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L'Aurasienne est, on le voit, une femme très occupée. Ses seules distractions sont les rencontres avec d'autres femmes à l'occasion des fêtes familiales ou collectives, qui se déroulent, en général, à l'automne. Le reste du temps, elle mène une vie laborieuse, entièrement consacrée à des tâches domestiques et à sa collaboration aux travaux agraires. Aux côtés de son mari, elle participe à la moisson et au battage des céréales, à l'entretien des jardins et des vergers, à la récolte des légumes, à la cueillette des fruits et, dans les oasis, à celle des dattes et à leur mûrissage (5).

Elle n'en demeure pas moins très gaie, accomplissant la plupart de ses activités dans la joyeuse compagnie de ses parentes et amies, tandis que les bavardages vont bon train, que les plaisanteries fusent et qu'éclatent les rires. Très souvent les chants s'élèvent pour soutenir l'ardeur des travailleuses et c'est merveille d'assister, par exemple à l'époque des moissons, au labeur des équipes d'hommes et femmes mêlés s'activant dans les champs de céréales, inondés de soleil. Les moissonneurs sont pliés en deux et suent à grosses gouttes, mais ne se départissent pas de leur bonne humeur et les chants se répondent d'un groupe à un autre dans la fournaise de l'été.

in l'Algérianiste n° 26 de juin 1984

IV. - PRATIQUES MEDICALES DES EMPIRIQUES (6)

L'ETAT sanitaire des Chaouïa de l'Aurès, sans être excellent, n'était pas mauvais à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Au point de vue nutritionnel, on l'a noté au chapitre de l'alimentation, la ration du fellah aurasien était, en 1937, notablement supérieure à celle d'un autre fellah d'Algérie en général. (7)

Le rude climat montagnard a certes des inconvénients, en outre l'habitat, mal adapté aux rigueurs de l'hiver, comporte des risques certains surtout pour les jeunes enfants et les vieillards, mais ce climat a aussi ses avantages : en altitude, l'air est parfaitement salubre et les étés sont moins éprouvants que dans les régions sahariennes voisines.

Reste que le manque d'hygiène - par ignorance plus que par incurie - l'absence quasi générale d'eau potable, la fréquence des maladies d'origine vénérienne, le parasitisme cutané et des voies digestives, l'existence à l'état endémique de la tuberculose, du trachome, du paludisme... constituaient, à l'époque considérée, une pathologie particulière, que l'on enseignait dans les facultés de médecine sous la dénomination de pathologie exotique. Pour faire face à cette situation, les services de santé officiels manquaient de moyens, surtout en personnel. Mais leur action était loin d'être négligeable et leur organisation s'améliorait sans cesse.

Naturellement les empiriques, guérisseurs, rebouteux et sorcières proliféraient dans les douars, surtout les plus éloignés des centres organisés. A en croire les anciens auteurs, des interventions chirurgicales et, notamment, des trépanations crâniennes auraient jadis été pratiquées dans l'Aurès. (8) En 1938, les guérisseurs que l'on rencontrait dans les douars de la commune mixte, étaient soit des tolba, versés dans la connaissance des écritures saintes, fabricateurs d'amulettes, soit des rebouteux ayant hérité, par tradition familiale, l'art de réduire les fractures et d'appliquer des pointes de feu sur les articulations douloureuses.

Il existait aussi de nombreuses matrones, mi-accoucheuses, mi-faiseuses d'anges et des sorcières plus ou moins devineresses, jeteuses de sorts, ensorceleuses et guérisseuses - souvent tout cela à la fois - auxquelles, dans son livre sur La femme chaouïa de l'Aurès, Mathéa Gaudry a consacré un long chapitre, illustré par des portraits de ces femmes ayant complaisamment posé devant l'objectif de l'auteur.

Pour tous ces empiriques la pathologie reconnaît trois sortes de causes principales : les djnoun, le " coup d'air", et les accidents.

Les djnoun (9) sont la cause de toutes les affections dont l'origine parait mystérieuse, démence, délire, épilepsie, ou dont les symptômes semblent bizarres, syndromes douloureux abdominaux, tumeurs du petit bassin, etc.

Le " coup d'air " est rendu responsable du corryza, de la toux, des douleurs thoraciques, des diarrhées, des conjonctivites, des otites... et de la blennorragie.

Les accidents les plus divers se succèdent dans la vie d'un Chaouïa, vie active et non dépourvue de dangers : entorses, fractures osseuses, plaies des téguments, morsure de serpent, de tarentule, piqûre de scorpion. Accidents aussi et beaucoup plus graves en général, les règlements de compte entre familles ennemies, entre individus rivaux : coups de feu, coups de couteau, de bâton, de pierre déterminant des plaies plus ou moins profondes, parfois viscérales, quelquefois mortelles. (10)

L'art médical se borne à combattre les djnoun par des pratiques de sorcellerie : amulettes, philtres, sacrifices d'animaux, incantations ; à soigner la toux, les diarrhées, les conjonctivites au moyen d'infusions, de décoctions ou de macérations de plantes administrées per os ou en lotions, selon l'affection en cause ; à tenter la réduction des fractures ; à traiter les entorses par les pointes de feu ; à appliquer des emplâtres sur les abcès, les phlegmons et les plaies.

La matière médicale se réduit à peu de choses : une cinquantaine de plantes ou de corps simples qu'on trouve dans le pays : aloès, ballote, euphorbe, genévrier, grenadier, romarin, thapsia, assa fœtida, fénugrec, goudron, marrube, ricin, etc. Certains autres produits sont procurés par les colporteurs kabyles : alun, benjoin, encens, girofle, sulfate de fer, camphre, henné, sulfure d'antimoine (kôhl)...

Les produits les plus couramment employés sont le thapsia, que les Chaouïa considèrent comme le fleuron de leur matière médicale " (Clastrier), l'assa fœtida, le genévrier, le goudron, la suie, le henné, l'argile et aussi les crottes, l'urine et certains viscères (coeur vésicule biliaire, foie) d'animaux domestiques ou sauvages.

 

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Les affections gynécologiques étaient, le plus souvent, traitées par les matrones. Certes les Aurasiennes consultaient volontiers le médecin, mais l'éloignement des villages de montagne, l'astreinte des travaux domestiques, l'impossibilité d'abandonner les tout jeunes enfants les empêchaient fréquemment de suivre un traitement régulier et, plus encore, d'accepter l'hospitalisation.

Force leur était donc de s'en remettre aux matrones, légalement autorisées à pratiquer les accouchements (11), mais dispensant également les traitements empiriques, administrant les drogues susceptibles de favoriser la maternité, comme celles capables d'empêcher la grossesse ou de provoquer l'avortement.

Les fumigations vaginales étaient la méthode le plus couramment employée pour le traitement des maladies de l'appareil génital. Elles se pratiquaient toujours de la même façon, seules variaient les drogues utilisées selon le but recherché. Le procédé est le suivant : la femme dispose des braises ardentes dans un brasero, elle jette sur ces braises le produit que lui a remis la matrone, elle y mêle parfois de la paille finement broyée pour provoquer de la fumée, elle recouvre le foyer avec un entonnoir et s'accroupit au-dessus pour faire pénétrer le conduit de l'entonnoir dans sa vulve. Ses robes forment une tente emprisonnant le brasero.

Lorsque ses règles sont douloureuses et insuffisantes, la femme prend de la tisane d'armoise, s'applique sur le ventre une pierre chauffée ou encore recourt à des fumigations d'encens. Lorsqu'elle désire avoir un enfant, en dehors des pratiques de sorcellerie auxquelles elle se soumet et des visites qu'elle rend aux marabouts réputés pour guérir la stérilité, elle absorbe du bouillon de thapsia.

Les métrites et, d'une manière générale, toutes les affections du petit bassin sont soignées par l'absorption de sulfate de fer en solution plus ou moins concentrée ou par des fumigations de racine de piment, de poil de chameau ou de soufre.

Les fumigations vaginales entraînent généralement une importante congestion des organes du petit bassin, pouvant déterminer des hémorragies utérines.

C'est d'ailleurs parfois le but recherché, par exemple lorsque la femme désire provoquer un avortement. Les âzrïat, notamment, y ont recours. Certaines matrones-avorteuses fournissent (les drogues à base de cumin de rue, de graines d'euphorbe... qui auraient des propriétés abortives. D'autres, introduisent dans le col utérin une fine tige de jonc ou une racine de mauve à laquelle est lié un fil, à la manière d'une laminaire. La femme aurasienne n'éprouve aucun scrupule à interrompre la grossesse, tant qu'elle ne perçoit pas les mouvements du foetus qu'elle porte, considérant qu'il n'y a aucun mal à se débarrasser d'un faix qui ne vit pas encore.

 

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Les maladies vénériennes étaient bien connues des Chaouïa, à l'époque considérée (1937-1940). Ils savaient reconnaître la blennorragie et la syphilis, même s'ils en ignoraient l'origine sexuelle (12).

A cette époque, quelques guérisseurs pratiquaient encore, pour soigner la gonococcie, les injections urétrales de décoctions de plantes aromatiques, menthe, thym, romarin. Pour ce faire, ils emplissaient leur bouche du liquide à injecter, puis l'insufflaient, au moyen d'un chalumeau, dans l'urètre du patient, étendu sur le dos.

Les malades atteints de syphilis, surtout lorsqu'elle se localisait au rhino-pharynx ou au larynx, s'adressaient sans trop de retard au médecin et marquaient un goût très vif pour les piqûres. Mais l'origine (les lésions cutanées leur échappait et ils les traitaient au moyen d'emplâtres de résine de pin, de goudron, de henné, ou de cendre de genévrier. Ils consultaient le médecin tardivement, lorsque l'empirique, à bout de science, leur déclarait : " Seules les piqûres pourraient te guérir ".

En ces temps, malheureusement, le traitement classique de la syphilis comportait de longues séries d'injections intraveineuses de sels de mercure et d'arsénobenzènes, alternant avec de non moins longues séries d'injections intramusculaires de sels de bismuth... et les braves Chaouïa, que sollicitaient les travaux des champs ou la transhumance, étaient insuffisamment assidus. Alors ils se contentaient d'absorber régulièrement de la solution d'iodure de potassium qu'ils achetaient par litre.

Les habitants de M'Chounèche professaient, à l'instar des Bédouins du Sahara, que la consommation de la viande de chien était souveraine dans le traitement de la syphilis. Toutefois ils n'y avaient recours qu'en cachette et leurs femmes brisaient la marmite où avait cuit l'animal impur.

 

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Les grandes endémies aurasiennes ; Dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, les populations de l'Aurès souffraient de bien d'autres maladies.

Les jeunes enfants payaient un lourd tribut aux affections des voies respiratoires, complications fréquentes de la coqueluche et de la rougeole, que ramenait chaque hiver dans les dechra du versant septentrional. On les traitait au moyen d'enveloppements d'huile chaude et de tisanes mêlées de miel. Contre le parasitisme intestinal, si répandu chez les petits Chaouïa, on usait d'infusions de marrube, absorbée à jeun.

La tuberculose pulmonaire se rencontrait surtout chez les adolescents et les jeunes adultes, de même que la tuberculose osseuse et articulaire. Les tumeurs blanches étaient invariablement soignées par les pointes de feu. En outre, les Chaouïa faisaient une grande consommation d'huile de foie de morue qui, selon eux, était un moyen de se prémunir contre l'affection.

Mais les deux grandes endémies qui sévissaient tout au long des vallées et jusque dans la montagne, étaient le trachome et le paludisme.

 

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Le Bit el Ainin de Roufi en 1838

 

 

Le médecin de colonisation - l'auteur, contrôle le registre des petits consultants, tous atteints, plus ou moins gravement, de trachome.
L'Adjoint technique de la Santé - en blouse blanche - est M. Abdelkader Barakrok qui deviendra secrétaire d'Etat aux Affaires musulmanes.

 

Le trachome, responsable du grand nombre d'aveugles que l'on rencontrait partout en Afrique du Nord, représentait dans l'Aurès un véritable fléau. Tous les enfants en étaient atteints, dès le plus jeune âge, leurs mères ignorant l'hygiène la plus élémentaire et méconnaissant l'extrême contagiosité des affections oculaires. A sa naissance, on enduit les paupières du petit Chauoia de sulfure d'antimoine, à l'aide du bâtonnet qui a pu être utilisé peu avant par un trachomateux. Par la suite, sa mère emploiera le même imeroued pour enduire de kôhl les paupières de tous les enfants de la famille, alors que certains d'entre eux sont atteints d'ophtalmie aiguë.

Les conjonctivites saisonnières sont soignées avec une solution de ballote et le kôhl, quoique dépourvu de toute propriété antiseptique, est considéré par les Chaouïa comme une médication. L'intervention des guérisseurs est souvent catastrophique, surtout lorsqu'il s'agit de traiter les graves complications que sont le trichiasis et les ulcères de la cornée.

Un jour s'est présenté à da consultation du bit el aïnin (13) de M'Chounèche, un adolescent atteint de fonte purulente de l'oeil, à la suite d'instillations de " bile de chacal "! - c'est du moins le produit que le guérisseur prétendait avoir employé - complétées par un pansement occlusif, constitué par une pelure d'oignon, contenant du miel et du safran et maintenu en place, durant sept jours, au moyen d'un bandeau malpropre.

 

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Campement dans la palmeraie de M'Chounèche
... où les anophèles, vecteurs du paludisme, prolifèrent

 

Si, par bonheur, le jeune Chaouïa échappe à de pareils traitements et arrive à la puberté sans avoir subi d'autres atteintes que celle de sa conjonctive, il guérit spontanément de son trachome.

Les voyageurs qui ont visité l'Aurès, se plaisent à décrire les beaux yeux des Aurasiennes. Et c'est vrai que la plupart des femmes ont le regard de velours, qu'elles soulignent encore en ombrant leurs paupières avec le kôhl, même si certaines, porteuses de trachome cicatriciel, doivent arracher les cils qui irritent leur cornée. Pour cela elles utilisent une petite pince à épiler qu'elles portent suspendue à leur corsage, entre le miroir, l'étui à kôhl avec son imeroued, les rangs de colliers et les boîtes à amulettes.

 

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Le paludisme est l'autre plaie de l'Aurès. Il sévit surtout dans les vallées, tout le long des oueds qui, en été, ne sont plus qu'une succession de mares stagnantes, où pullulent les larves d'anophèles. Mais les habitants des montagnes ne sont pas épargnés, ne serait-ce qu'en raison de leurs incessantes migrations, qui les conduisent périodiquement vers les vallées ou les oasis, à la saison où la maladie se manifeste avec le plus d'intensité.

Bien entendu, les Chaouïa ignorent son origine palustre et pourtant ils connaissent des proverbes qui invitent à s'éloigner des plaines marécageuses et des lieux où pousse le laurier-rose.

Au début de l'accès de fièvre, lorsque le malade grelotte de tous ses membres, on l'enveloppe dans un burnous et l'invite à se tenir à croupetons au-dessus d'un brasero ardent, où l'on jette des feuilles de laurier-rose pulvérisées ou d'autres plantes comme l'assa fœtida. Lorsqu'il s'est échauffé, il s'étend sur sa couche et on le recouvre encore de couvertures ou de tapis pour le faire transpirer... Ce n'est évidemment pas le bon moyen pour faire tomber la fièvre !

D'ailleurs, comme tous les fellah d'Algérie, les Aurasiens connaissent bien les effets de la quinine (kina, comme ils l'appellent) et ils en font volontiers consommation. Lorsque les accès persistent, ils vont trouver le t'bib et lui réclament des piqûres. Ils savent aussi que l'absorption de foie cru combat l'anémie des convalescents de paludisme.

Il faudra attendre de longues années encore pour que la lutte contre les grands fléaux de l'Aurès puisse être menée avec quelque succès. Les antibiotiques permettront alors de traiter les maladies vénériennes, la tuberculose, les affections oculaires avec efficacité ; le paludisme lui-même pourra être énergiquement combattu, grâce à l'emploi des antimalariques de synthèse pour le traitement des malades et des pesticides pour la destruction du moustique, vecteur de la maladie. Mais ces moyens thérapeutiques et prophylactiques n'apparaîtront que bien plus tard, après la guerre de 1939-1945.

Raymond FERY

(Illustrations de l'auteur.)

In l'Algérianiste n°27 du 15 septembre 1984

 

 

Notes

(1) Cf. Us et coutumes des Chaouia de l'Aurès, I. - Les ressources et les méthodes alimentaires, in L'Algérianiste, no 24 du 15 décembre 1883, p. 30, et II. - Le vêtement, la parure et la toilette, no 25 du 15 mars 1984.

 

(2) Voir Us et coutumes des Chaouia de l'Aurès, II. - Le vêtement, la parure et la toilette,

 

(3) Guelaâ - grenier collectif, Cf. La vie quotidienne dans l'Aurès in L'Algérianiste, no 23 du 15 septembre 1983, p. 35 sqq.

 

(4) En chaouia, comme en arabe les outres portent des noms différents, variant avec leurs utilisation : outre à eau : aïlit (guerba) ; outre-baratte : ayachoult(chekoua) ; outre à farines akabat (mezoued) ; outre à dattes écrasées : abetant (kirbatoun). Les noms arabes sont indiquée entre parenthèses.

 

(5) Voir La vie quotidienne dans l'Aurès in L'Algérianiste, no 23 du 15 septembre 1983. p. 35 sqq.

(6) Voir Us et coutumes des Chaouïa de l'Aurès, I, II et III, in L'Algérianiste, no, 24, 25 et 26 des 15 décembre 1983, 15 mars et 15 juin 1984.

 

(7) Les ressources et les méthodes alimentaires. L'Algérianiste no 24 du 15 décembre 1983.

 

(8) Cf. notamment Hilton Simpson : Arab medicine. A study of the healing art in Algeria, Oxford, 1922.

(9) Djnoun (pluriel de djin) : esprits maléfiques.

(10) Du 15 septembre 1937 au 1er mars 1939, soit en moins de dix-huit mois, l'auteur a effectué. dans l'Aurès, vingt-deux autopsies sur réquisitoire du parquet.

(11) Par dérogation à la loi du 30 novembre 1892 sur l'exercice de la médecine, rendue applicable é l'Algérie par un décret d'août 1896, les o matrones indigènes . étaient autorisées à accoucher leurs coreligionnaires musulmanes.

(12) En parlant de ces affections, on dit aujourd'hui : o maladies sexuellement transmissibles et,comme on affectionne de plus en plus l'usage des sigles, on les désigne souvent par les trois seules lettres : M.S.T.


(13) Bit el àïnin (pluriel : biout el àïnin) : littéralement " maison des yeux ". Petits dispensaires ophtalmologiques de premier secours, installés dans les zones d'endémie trachomateuse, à partir de 1932.

 

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