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Le découvreur du pétrole au Sahara français : Conrad Kilian

Écrit par Professeur Fernand LAGROT. Associe a la categorie Ressources Economiques

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Il était une fois un riche seigneur, qui avait rêvé de trésors cachés dans un désert...

L'histoire commence comme un conte de fées, avec des pierres précieuses et des géants de légende ; elle sera une vraie épopée, puis un roman d'aventures et enfin finira, hélas en tragédie.

Tout commença, puis se passa tout auprès de ma vie de jeune homme d’Algérie ; et je l’ignorai, comme tous autour de moi ignorèrent la quête fabuleuse de l’or noir des sables.

Le destin de ces voies, insolites et imprévues. Cette fois, en 1921, il se révéla dans le Constantinois, en s’incarnant en la personne d’un original, commerçant enrichi, nommé Hürtringer, à vocation de mécène, dans son petit palais d’opérette des milles et une nuits, en Kabylie et dont les patios, les noms de « cours des lions, des tigres, des léopards des éléphants » : un curieux visionnaire, ce rêveur qui avait défriché, des 1916, dans de vieux manuscrits arabes, à BATNA, l’histoire de prodigieux gisements d’émeraudes dans le massif du Hoggar, au centre du sahara.

Il savait qu'Hérodote, en 450 avant Jésus-Christ, parlait déjà des« trésors inouïs » enfouis par les Garamantes, ces hommes préhistoriques du Tassili des Adjers, près de la Libye. Et, comme Schliemann à Troie, comme Evans en Crète, sur la foi des légendes, il se mit en tête, et en quête, de découvrir ces trésors.

Il organisa une première expédition qu'il confia, inconsidérément, à un aventurier, Lacroix, ancien légionnaire suisse et sa femme. Pendant cinq ans, il entretint ce couple d'escrocs, qui revint bredouille de la mission, la plaisanterie lui ayant coûté, en vain, cent vingt mille francs de l'époque.


Le chevalier des sables

Echaudé, mais non refroidi, obstiné dans son rêve, il s'orienta alors vers la vraie science et s'adressa, en 1921, à un géologue célèbre, à Grenoble, le professeur Wilfred Kilian.

C'est son fils Conrad que celui-ci désigna à Hürtringer comme géologue de la nouvelle expédition.

Conrad Kilian avait vingt-trois ans, un esprit curieux, passionné de géologie, d'archéologie, de nature, des mystères de l'Afrique. Il était élégant et beau, taciturne et solitaire, mais brillant et brûlant d'un feu intérieur. C'était le « génie rentré » de sa promotion ; son frère sera l'amiral Kilian, plus tard retraité à Marseille.

Conrad, lui, sera le Chevalier des Sables. Quel rêve, pour lui, pour son désir de prospection, quelle occasion d'aller vers ce Hoggar pourtant jonché de tombes françaises, celles de la mission Foureau - Lamy, du père de Foucauld, du commandant Flatters qui, huit semaines avant d'être massacré au Hoggar, écrivait à sa femme : « Je te rapporte des émeraudes grosses comme des œufs de pigeon. »

Conrad n'imagine pas encore qu'il va inscrire dans les faits l'épopée du pétrole du Sahara.

Le voici donc, en 1924, partant avec le sinistre Lacroix et sa femme, quelques hommes et des chameaux, vers le Hoggar. Très vite, l'opposition des caractères éclate entre le pur Conrad et le pirate des sables : l'atmosphère devient irrespirable, Lacroix ne comprenant pas la passion géologique de Kilian, ne la tolérant pas. Et malgré tout, et vite, se révèlent la valeur et l'intuition du jeune savant. Il découvre les premières gravures rupestres préhistoriques du Hoggar ; et voilà que, tout seul, un jour, pénétrant très secrètement dans une sombre caverne au fond d'une faille rocheuse, il aperçoit - ô merveille - mystérieuse, brillante, l'émeraude ! Grosse comme une noisette, taillée autrefois par les antiques Touaregs ! Il la prend, la cache, il revient au camp.

Une dernière épouvantable scène éclate, il est menacé, il s'enfuit seul dans le désert, follement. Il erre douze jours, dans la faim, la soif, la peur et, à demi-mourant, atteint par un miraculeux hasard, Tamanrasset. Il est accueilli, soigné. Convalescent, il n'a de cesse qu'il n'ait écrit sa première note sur la « structure du Tassili del Adjers », note qui révèle l'énigme géologique des sables qui ont comblé l'ancienne mer des Syrtes. Là, les résidus fossilisés d'une vie grouillante se sont transformés, au cours de centaines de millions d'années, en hydrocarbures : ceux de l'or noir.

Cette note bouleverse l'Académie des sciences, Kilian a vingt-six ans. Il vient de flairer l'odeur du pétrole et de le faire savoir.

Il serait trop long de décrire endétail les autres expéditions sahariennes de Kilian. Il y en eut bien six, de 1925 à 1949, toujours périlleuses, passionnées, courageuses, semées d'aventures, d'exploits, de drames.

Prisonnier des Touareg, il devient vite leur invité d'honneur, converti Berbère et vénéré parmi les descendants de la fabuleuse reine targuie Tin-Hinan, l'Antinéa de la légende des Atlantes, ces anciens Libyens.

Me croirez-vous si je vous dis que j'ai connu Antinéa ? Voici comment : mon maître, le professeur Elie Leblanc, auprès de qui j'assumais les fonctions de prospecteur, en 1925, en anatomie à Alger, fit partie d'une mission ethnographique au Hoggar, avec le professeur Reygasse. Il y découvrit le tombeau de la reine et en rapporta les ossements. J'ai ainsi travaillé pendant dix ans auprès de ce vénérable squelette libyco-berbère, très grand, suspendu dans le laboratoire d'anatomie et sans jamais imaginer le mystère de son destin.

Conrad. Kilian parcourt et fouille, ainsi, les terribles déserts du Ténéré, du Fezzan, en véritable « Lawrence d'Arabie », suivi de son écuyer banneret porteur de son oriflamme ; il plante le drapeau français sur des monts inconnus qu'il baptise mont Doumergue ; il se bat et se débat, avec la nature hostile, pour conquérir le Fezzan pour la France, car il y sait la présence inouïe du pétrole ; par deux fois, il manque de mourir de soif devant des puits comblés - déjà — par des actions criminelles, préméditées.

Et il signe désormais ses notes au gouvernement du titre d'« explorateur souverain », titre justifié, plus porté depuis Dumont d'Urville.

Il repère et signale au ministère qui ne répond jamais — les gisements d'Edjelé et d'Hassi-Messaoud, ces noms qui résonneront trente ans plus tard, dans l'espérance, puis dans l'amertume.

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Au bout des pistes, les derricks perdus dans les sables ( Dessin de Charles Brouty )

 

Et les obstacles et les embûches ne cessent de se dresser devant lui, le cercle l'enserre, muet, sournois, inquiet, des services secrets anglo-saxons, des grandes sociétés pétrolières.

Le gouvernement français, qu’il harcèle de notes, d'avertissements, d'informations, de démarches, n'en tient nul compte, fait le mort, affecte de considérer Kilian comme un fou illuminé.

Les ministres d'alors et, en premier, Robert Schumann et André Malraux, portent devant l'Histoire la responsabilité d'avoir repoussé la chance offerte du « coffre-fort enfoui sous les sables », donnée par le patriote Kilian, et de l'indépendance énergétique de la France.

Et pourtant, les sociétés savantes, les académies s'émerveillent de ses révélations géologiques révolutionnaires et fécondes. Et, parmi d'autres, un jeune homme a foi en lui, enthousiasmé par son œuvre, Maurice Lelubre, qui deviendra son compagnon, son fils intellectuel, dans ses randonnées, et qui est aujourd'hui à Toulouse, l'éminent professeur de géologie de la Faculté des sciences, et que j'ai pu rencontrer.

Il en savait trop

Et si Kilian est bien un illuminé, il l'est par le patriotisme et par la science. Seul, sans aide, il va vers la ruine, la ruine de ses moyens, de sa santé, de ses forces. Sa vie se parsème d'amertumes, de tristesses. Entre autres, sa fiancée, Corinne, lasse de l'attendre, s'est mariée. En 1943, il surprend au Hoggar une exploitation clandestine d'une carrière de minerais stratégiques. Il la dénonce. Peu après il est empoisonné « accidentellement » par une plante saharienne terriblement toxique, la « lutina » ou « bor-bor ». Transporté mourant à Alger, il restera dix mois à l'hôpital Maillot, et sa santé, au cours de ses dernières années de vie, ne s'en relèvera jamais, marquée de dépression psychiques et d'une définitive détérioration physique.

Conrad Kilian en savait trop.

Par trois fois, sa chambre à Paris, rue du Bac, avait été cambriolée, fouillée. Par deux fois, il est attaqué dans la rue, on lui arrache ses documents. A Paris, en 1949, dans une rue avec Maurice Lelubre, une auto, phares éteints, monte sur le trottoir pour l'écraser. Kilian, dès lors, prédit son « suicide ». Oui, il en savait trop.

Et puis la politique et les services secrets ne le perdaient pas de vue. Il avait tout fait pour faire attribuer à la France le territoire, en litige et pétrolifère, du Fezzan — sa « Phézanie » —.

Car il avait convaincu le maréchal Leclerc, le vainqueur de Rhat, au Fezzan, de la nécessité de posséder un port sur la côte libyenne, comme débouché du plus court futur pipeline. Le maréchal venait d'ordonner l'envoi d'un bateau de guerre en ce point choisi, lorsque, le 28 novembre 1947, il périt au Sahara dans un plus que douteux « accident » d'avion, dans des conditions restées suspectes, même secrètes.

Parmi bien d'autres informations, en 1948, Daniel Rops écrivait dans l'hebdomadaire la Bataille, en première page, sur six colonnes : « Le Fezzan, conquis par Leclerc, contient plus de pétrole que l'Irak et l’ Iran réunis. »

Auparavant déjà, le gouvernement canadien, informé et intéressé, avait fait à la France de séduisantes propositions, témoignant du crédit que l'étranger apportait aux découvertes de Kilian : le Canada offrait de participer à 49 p. 100 à l'exploitation, et abandonnait, cadeau inouï, sa dette de guerre de cinquante milliards. Le gouvernement français ne répondit pas.

Est-ce par hasard que, en 1957, des permis de recherche sont attribués à des grandes compagnies pétrolières dont la valse se déclenche brusquement, avidement, et que tout va très vite se dérouler :

- en 1954, une première exploitation ramène le premier pétrole d'Hassi-Messaoud ;

- en 1956, l'extraordinaire richesse en gaz d'Hassi R'Mel est exploitée ;

- en 1957, Edjelé, à l'ouest de l'erg libyen, voit creuser son premier forage, source d'immense richesse.

L'occasion m'a été donnée, en tant que chirurgien des brûlés, de fréquenter les installations de forage des groupes d'Hassi-Messaoud et d'Edjelé, lors d'incendies des puits, particulièrement du grave sinistre de 1956, au cours duquel furent grièvement brûlés ingénieurs et ouvriers. J'ai pu assister ainsi à la naissance de la prospection, au développement des forages, d'année en année jusqu'en 1962 ; j'ai vu, avec étonnement et admiration, l'implantation progressive des hommes, des installations industrielles, des habitations, de plus en plus perfectionnées, de la cellule individuelle au village, de la piste aux routes goudronnées, de l'atterrissage dans le sable à l'aérodrome, de la jeep à l'autocar, du caillou aride à la première rose.

J'ai vu les hommes chercher et trouver sous les sables, l'eau d'abord, premier trésor, et peut-être la plus rare richesse du désert, cette eau avant tout ici indispensable à l'extraction ; elle sert en effet à fabriquer les différentes boues injectées >dans les puits de forage pour en colmater les parois. J'ai vu extraire les carottes de schistes et de grès bitumeux, y flairant le pétrole qui imprègne sous pression ces roches spongieuses (non pas en nappe comme on pourrait l'imaginer). J'aivu les hommes s'affairer sous le soleil impitoyable, œuvrer sur les plates-formes des tours de forage, visser et dévisser les tiges armées de toupies dentées, les remplacer par des sondes successives jusqu'à 2.500 et 3.000 mètres de profondeur. J'ai pu voir du haut des tours de 60 mètres cet extraordinaire travail de démons et de gnomes, voir de là-haut aussi l'immense désert qui les entoure ; puis voir, une fois la recherche menée à bien, toute cette installation démontée, ne laissant comme témoin que l'« arbre de Noël», fontaine de l'or noir, bouchée pour l'exploitation à venir, lorsqu'elle n'est pas immédiate, comme souvent à Hassi-Messaoud et à Edjelé, où, sur de véritables usines, flottait le drapeau français.

La vérité du pétrole

Nous avons laissé, tout à l'heure, Conrad Kilian en 1949, dans la misère et la dépression à Grenoble, dans une pauvre chambre d'hôtel.

Le 29 avril 1950, à 14 h 30, Conrad >n'est pas encore sorti de la chambre.

Il ne répond pas. Un serrurier vient ouvrir sa porte : Kilian est mort, pendu à la poignée de sa fenêtre (à 1,20 m du sol, lui qui mesure 1,78 m). Un pendu qui a les yeux fermés..., saigné au ventre, aux poignets, par un couteau, lui qui se rasait à la lame... Suicide suspect ? Assassinat camouflé ? Trois jours plus tard, le petit logement parisien, rue du Bac, est cambriolé, tous les tiroirs vidés de leurs dossiers.

Aucune enquête n'est ouverte...

Parmi d'autres indices, celui-ci : dans une réunion mondaine, à quelque temps de là, un officier anglais laisse échapper, sans en dire plus, une phrase :

« L'Intelligence Service a fait, ce jour-là, un bon travail.

L'avait-elle fait aussi pour le maréchal Leclerc ?

Et c'est deux ans après que le pétrole est exploité et que les compagnies internationales se lancent dansla course au trésor.

Il ne reste de Conrad Kilianque ses initiales gravées sur un érable du Vivarais cévenol — et une plaque commémorative que des fidèles ont plantée à 2.700 mètres, au sommet touareg de la Garet-el-Djenoun.

Dès 1943, Conrad avait écrit à son frère : « Je détiens la vérité du pétrole. Il jaillira un jour des sables. Pourvu que ce soit pour la France. »

Peut-être avez-vous entendu, souvent, notre radio nationale, nous clamer avec humour : « En France, on n'a pas de pétrole... » ?

Professeur Fernand LAGROT.

In l’Algérianiste » n°7 de 1979

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