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Naissance et évolution de l'institution bancaire en Algérie

Écrit par Edgar et Georges SCOTTI. Associe a la categorie Finances


Lorsque les Français arrivent dans la Régence d'Alger, il n'y a pas d'organisation bancaire. L'économie est largement basée sur le troc.

Le marché des capitaux n'existe pas, les emprunts sont régis par le droit coranique. La Châria interdit en effet tout paiement d'intérêts. Le prêt est dissimulé sous la forme d'une avance sur gages, totalement désintéressée, tout au moins en apparence. Une telle pratique laisse le champ libre à des prêts à taux usuraires extrêmement néfastes pour le débiteur.

Pour le règlement des échanges avec l'extérieur on utilise dès le Xe siècle, des méthodes de transfert de fonds, basées sur la hawala. Ces procédés s'apparentent selon André, E. Sayous, à la moderne lettre de change.

Par contre, pour les échanges avec l'intérieur du pays, il était impossible, d'après le directeur de la Compagnie Royale Française de se servir de la monnaie d'Alger, si petite et si difficile à accepter et à transporter que jamais les Maures ne se résoudront à la prendre.

Absence de confiance dans la monnaie

A cette occasion, M. Paul-Ernest Picard note

« Lorsque la France pénétra en Algérie, elle ne trouva dans la Régence, ni une circulation monétaire, ni une organisation de crédit rationnelle, qui répondissent convenablement aux besoins de ce vaste pays, et qui fussent à plus forte raison capables de satisfaire ceux qui devaient y faire naître l'introduction d'une civilisation plus active. Le commerce périclitait, les banqueroutiers étaient innombrables, les transactions conservaient en plus d'un endroit des formes primitives, l'insécurité des routes rendait difficiles et raréfiait les échanges. L'usure s'épanouissait dans les villes comme dans les campagnes. La violence seule était la règle de la répression, qu'elle vint des beys excédés ou du peuple révolté. Le despotisme de ces maîtres de l'argent n'avait été « tempéré » que par l'assassinat.

L'organisation du commerce dans la régence d'Algérie

L'organisation du commerce y est pratiquement inexistante, les métiers sont groupés par corporations avec à leur tête un amin responsable de l'ordre et du paiement des taxes.

La justice du dey est des plus brutales, la bastonnade est administrée aux commerçants qui fraudent sur le poids, en cas de récidive, le délinquant subit le supplice du poignet coupé.

Quand aux banqueroutiers, ils sont punis de mort, selon des modalités variables, les Turcs qui s'en rendent coupables sont étranglés, les Maures sont pendus, les juifs et les chrétiens brûlés.

Dans un tel climat, la confiance qui est à la base du crédit étant exclue, l'ensemble des contraintes qui doivent y suppléer est nettement insuffisant pour assurer le développement de larges pratiques bancaires.

En ce qui concerne les relations avec l'étranger, en plus de Marseille qui occupe une place dominante dans les relations avec la Régence, celle-ci offre à l'habileté et au sens particulièrement aiguisé des négociants de Livourne un potentiel d'autant plus important d'échanges, qu'ils mettent à profit l'absence d'organisation bancaire.

L'organisation financière de l'expédition d'Alger

Le 29 avril 1830, une commission est constituée, elle est composée de l'intendant général baron Denniée, du payeur général Firino, de M. Bricogne receveur général des finances, ainsi que de MM. Alexandre Deval consul de France, Ricard directeur de la monnaie et Tocchi, agent de l'administration de la monnaie.

Cette commission se réunit les 4 et 6 mai 1830 pour fixer la valeur réciproque des monnaies du pays d'Alger et celles de France. Avant le départ de la flotte de Toulon, le gouvernement français définit la manière dont seront effectués les règlements des achats du corps expéditionnaire.

Une somme de 200 000 piastres espagnoles, dont la valeur d'échange est préalablement fixée est confiée au général en chef comte de Bourmont et à l'intendant en chef Denniée.

L'inventaire du trésor de la casbah d'Alger

Dans son ordre du jour du 5 juillet 1830, le général en chef révèle qu'un trésor considérable existe dans la casbah ; une commission composée de l'intendant en chef, du général Tholozé et du payeur général est chargée d'en faire l'inventaire.

L'inventaire de ce trésor public restera une des opérations les plus délicates qu'aura à remplir le général en chef.

Dans son ouvrage « l'Algérie ancienne et moderne », Léon Galibert relate « malgré l'espèce de solennité dont cette commission s'efforça d'entourer ses travaux, malgré le grand nombre d'officiers qui y prirent part, des bruits si étranges, si contradictoires, si malveillants ont été accrédités sur l'importance du trésor renfermé dans la citadelle et sur les dilapidations dont il aurait été l'objet que nous considérons comme un devoir de rapporter avec détails les faits qui se rattachent à cette partie de la conquête ».

La remise du trésor

L'auteur, nous décrit l'arrivée de M. Firino dans la casbah en même temps que les premières troupes, sa rencontre avec le khasnadji (trésorier en chef), impassible tenant dans ses mains son trousseau de clefs qu'il remet au payeur-général de l'armée, dès sa présentation.

« En présence de la commission réunie, il déclara que le trésor de la Régence était demeuré intact, qu'il n'avait jamais existé de registre constatant les recettes et les dépenses, que les versements avaient lieu, sans qu'aucun acte en indiquât l'objet ou l'importance ; que les monnaies d'or et d'argent étaient entassées pêle-mêle, sans distinction de valeur, de titre, ni d'origine, que les sorties de fonds au contraire ne s'opéraient jamais que sur une décision du Divan et que le dey lui-même n'avait le droit de pénétrer dans le trésor qu'accompagné du khasnadji.

Après que des triples scellés sont apposés à l'entrée de chacune des pièces, la commission fait placer dans la galerie un poste permanent de gendarmerie.

Le vol d'une partie du trésor

Le général Desprez observe « il n'aurait pas suffi, pour qu'une soustraction criminelle eut lieu que les gendarmes eussent cédé à la corruption, la porte du trésor s'ouvrant sur la cour principale qui était le lieu le plus fréquenté de la Casbah, des soldats et des officiers s'y trouvaient en permanence, ainsi l'armée exerçait une sorte de surveillance et de contrôle sur les opérations de la commission. »

En dépit de toutes ces précautions, malgré la sentinelle placée en faction, une ouverture pratiquée durant la nuit du 5 au 6 juillet, dans un mur de maçonnerie devait rendre inutiles ces dispositions, des lingots d'or devaient disparaître et toutes les recherches faites pour découvrir les auteurs du délit restèrent sans résultat. Ce fâcheux épisode devait, d'une part donner lieu à de nombreuses estimations effectuées par une commission chargée d'évaluer quelle avait pu être l'importance primitive du trésor ; il peut d'autre part expliquer, selon P. Gaffarel et L. Galibert, la disgrâce du général en chef, comte de Bourmont qui s'éloignait en proscrit, de la terre d'Afrique, accompagné de ses deux fils dont l'un avait succombé à Staouéli.

Evaluation du trésor

Après restitution à Hussein-Pacha, dey d'Alger, d'une cassette contenant 30 000 séquins correspondant à une somme d'environ deux cent soixante dix mille francs, le trésor algérien s'élevait à

7212 kilogrammes d'or …………………………………. = 24 768 000 F
108704 kilogrammes d'argent …………………………. = 23 915 000 F
   
115 916 kilogrammes représentant ensemble ………. = 48 683 000 F

Cette estimation devait décevoir tous ceux qui d'après les renseignements donnés par le consul des Etats-Unis, ou le consul de France Deval et celui de Grande Bretagne qui estimaient respectivement, sans s'en porter garants, cette valeur à 250 millions, 100 millions, 500 millions de francs.

Cependant les renseignements recueillis lors du transfert, en 1817, du trésor de la Jenina à la casbah estimaient à 34 500 000 francs les 76 voyages de mulets nécessaires au transport de l'or et 30 500 000 francs les 14.00 voyages effectués à dos de mulets pour l'argent.

Si de ces chiffres on défalque les dépenses effectuées par le Beylick au cours d'une période dominée par le blocus des côtes algériennes, on arrive très sensiblement à la somme de 48 500 000 francs.

Les difficiles débuts de l'organisation bancaire

Immédiatement après le débarquement et avec le départ de l'aristocratie militaire turque, la masse monétaire algérienne devait, contrairement à ce qui avait été prévu, suffire au règlement des achats et au paiement des soldes des hommes de troupe.

Dans une de ses lettres, le payeur-général Firino, insistait sur l'utilité de l'emploi des monnaies algériennes

« Leur écoulement me paraît nécessaire aux intendants du Trésor et, pour l'obtenir d'une manière certaine, il fallait enlever toute concurrence avec des espèces de meilleur aloi. Je renouvelle dans la même intention, à tous mes préposés, l'ordre de n'appliquer les traites du Trésor qu'au paiement des appointements des officiers et employés qui ont des fonds à faire passer en France ».

C'est ainsi que pour faire face aux besoins exprimés, M. Firino demande seulement au ministre trois millions de traites.

En conséquence de ces mesures, la somme 1 999 720 francs, ainsi que les 200 000 piastres sont renvoyés à Toulon.

Enfin, malgré leur abondance quelque peu génante les petites monnaies algériennes, sont progressivement rachetées au pair par le Trésor français, en règlement des achats du commerce algérien, dont la balance était fortement déficitaire.

Après arrêté du 11 août 1851, vingt années seront cependant nécessaires, non sans d'inévitables difficultés, avant que les pièces françaises ne s'imposent. En conséquence, il était dés lors indispensable de doter l'Algérie d'un institut chargé d'assurer la circulation fiduciaire et de régulariser la distribution du crédit. Ceci afin de mettre un terme aux pratiques de taux d'intérêt qui pouvaient varier entre 24 et 36 %.

Projet de création d'un institut d'émission

En février 1836, le maréchal Clauzel étudie un projet prévoyant d'octroyer à une banque un privilège d'émission de billets pour une période de 29 ans.

Ce projet ne devait pas aboutir, il était remplacé par celui de M. Tricou, négociant à Bordeaux, qui prévoyait la création d'une banque coloniale à Alger au capital d'un million de francs. Ce capital était destiné à couvrir, l'émission de coupures au porteur de, 25, 125, et 250 francs.

En décembre 1836, M. Tricou, fait de nouvelles propositions stipulant que le montant des billets en circulation, cumulé avec celui des sommes dues par la banque en comptes-courants ne pourra excéder le triple du numéraire existant matériellement en caisse.

II est évident que la création d'un tel institut inspirait de très vives craintes basées sur le danger d'émission inflationniste. Par la suite d'autres projets voient le jour, issus d'initiatives privées, « Banque de colonisation », « Banque algérienne », en 1841, « Banque coloniale de l'Algérie » (projet Boensch).

Le 8 avril 1844, il est demandé au maréchal Bugeaud de créer à Alger une succursale de la Banque de France. Cette démarche est appuyée un peu plus tard, en novembre 1844, par le maréchal Soult qui exhorte la Banque de France a ouvrir un comptoir à Alger « ordinaire ».

Première intervention de la Banque de France

Après bien des hésitations et des mises en demeure, une ordonnance du 16 décembre 1847, prise dans le cadre de la loi du 19 juillet 1845 autorise la Banque de France à émettre 8 000 actions de sa filiale d'Alger au capital de 1 000 F chacune. La Banque de France n'engage cependant sa responsabilité qu'à concurrence de deux millilons de francs.

Avant même son entrée en fonctionnement, cet organisme est liquidé le 25 janvier 1849, entraînant le découragement du commerce algérien qui proteste en invoquant les efforts déployés en vain jusque là pour doter l'Algérie d'une banque d'escompte et de réescompte.

L'heure était venue de créer un établissement autonome susceptible de régulariser les taux d'intérêt et de distribuer le crédit.

Le Comptoir National d'Escompte d'Alger

Après la révolution de 1848, soixante-quatre comptoirs d'escompte sont crées en France.

De l'autre côté de la Méditerranée, une assemblée générale des actionnaires, tenue le 20 juillet 1849, décide la constitution à Alger d'un comptoir d'escompte doté d'un capital social de 1 500 000 F, réparti pour 1/3 entre les actionnaires, 1/3 la ville d'Alger et 1 /3 l'état. Le 1 er octobre 1849, le nouvel établissement, dirigé par M. Cabanillas, commence ses opérations. Cependant il est rapidement évident que le nouvel établissement ne peut répondre aux besoins réels d'un pays dont on entrevoit déjà la future prospérité.

En dépit du déploiement rapide de ses services le Comptoir d'Escompte ne peut subvenir aux besoins très diversifiés consécutifs au développement rapide des échanges. De plus il faut compter avec le développement de l'industrie, et l'agriculture notamment, restait en dehors de l'action du comptoir, malgré la lourdeur des investissements inhérents à la mise en valeur des sols.

En 1850, paraît sous la signature A.F., un opuscule sur l'organisation de banques mutuelles en Algérie. L'auteur se préoccupe déjà du crédit aux colons et propose la création d'une association entre propriétaires algériens en vue de l'ouverture d'une banque par province.

Dés le début de 1851, les idées de prévoyance, de protection de l'épargne, de lutte contre l'usure et d'organisation mutuelle occupent les esprits et imposent progressivement à tous la création d'une banque. C'est ainsi qu'il apparaît que l'organisme à créer se devra d'être capable de remplir en Algérie, la mission dévolue dans la métropole à la Banque de France.

L'organisme bancaire à créer, aura donc la mission d'une « Banque d'escompte, de circulation et de crédit ».

Création de la Banque de l'Algérie

La loi du 4 août 1851 marque le début de la banque de l'Algérie avec un capital initial de trois millions de francs. Cette loi lui confie pour vingt ans le privilège de l'émission.

L'Algérie accueille avec une grande satisfaction la promulgation de cette loi qui autorise la superposition d'une monnaie fiduciaire à la monnaie locale, à Alger dans un premier temps puis, par la suite sur l'ensemble du territoire.

La loi du 4 août entre aussitôt en application. Le capital de trois millions de francs étant représenté par 6000 actions sur lesquelles 2000 sont réservées à l'Etat en garantie d'un prêt subventionnel d'un million.

La banque s'installe dans un immeuble de la rue de la Marine jusqu'en 1868 date à laquelle elle ouvre son siège social boulevard de l'Impératrice, qui deviendra plus tard boulevard de la République.

Cet immeuble abritera par la suite la Banque Industrielle de l'Afrique du Nord. (B.I.A.N.)

La Banque de l'Algérie éprouve très rapidement des difficultés à maintenir une encaisse proportionnelle à la circulation des billets. Aussi le moyen le plus simple dont elle dispose alors pour s'assurer des liquidités en francs sans être obligée d'expédier des espèces est de se faire déliver par le Trésor des traites payables dans la métropole. En 1853, M. Edouard Lichtlin, premier directeur de la banque depuis le 1er novembre 1851, reconnaissait une rapide augmentation de la circulation des billets, qui s'élevait à 36 millions en 1872, tandis que les escomptes annuels portaient sur 200 millions de francs.

La monnaie de l'Algérie

De 1830 à 1962, l'Algérie a la même monnaie métallique que la France, et seul l'Hôtel des Monnaies à Paris a le droit de la fabriquer. La monnaie fiduciaire est au contraire différente, puisque la Banque de l'Algérie a le privilège, âprement discuté, de l'émission.

Dans un premier temps les billets sont imprimés par la Banque de France.

Afin d'assurer un contrôle plus strict de la circulation de cette monnaie, les billets émis par chaque succursale sont frappés d'une estampille à son nom, comme le seront plus tard les coupures émises par la Banque de l'Algérie, dans la Régence de Tunis.

Après de successives augmentations de capital, la Banque étend son champ d'opérations en ouvrant des succursales à:

— Oran, décrêt du 13 août 1853 ;

— Constantine, décret du 8 décembre 1856 ;

— Bône décret du 11 juillet 1868 ;

— Tlemcen et Philippeville décret du 22 avril 1875 ;

— Blida en 1891 et Sidi-Bel-Abbès en 1908 ;

La Banque, ouvre par la suite dans toutes les grandes ou moyennes agglomérations, Guelma, Tizi-Ouzou, Maison-Carrée, Bouira, des bureaux dont l'architecture très typée attire le regard.

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Les critiques formulées à l'encontre de la Banque

Malgré un développement rapide, il reste, d'une part à mettre à la disposition des milieux d'affaires des instruments financiers et d'autre part à organiser le crédit aux agriculteurs. Les besoins des colons sont en effet de plus en plus importants pour développer des productions comme la vigne ou l'élevage, générateurs de nombreuses journées de travail.

Bien que certaines autorités reconnaissent très rapidement l'action bienfaisante de la Banque, d'autres voix s'élèvent pour la critiquer, lui reprochant de profiter des effets du développement de l'Algérie, au lieu d'en être la cause. La population française passe en effet de 65500 personnes en 1850, à 130000 en 1870 et la population étrangère a dans le même temps augmenté de 50287 unités; 230 villes ou villages ont été créés ou agrandis.

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Photo du billet de 100 F, portant l’estampille Tunisie

Certains reprochent à la Banque de l'Algérie de ne prendre que du papier à deux signatures, entraînant des frais d'escompte très élevés. D'autres lui font tour à tour grief d'être trop restrictive ou au contraire trop imprudente après certains sinistres commerciaux.

Le poids des doléances

La Banque de l'Algérie est d'autant plus attentive à ces critiques et notamment à celles des chambres de commerce que son privilège de l'émission expire en 1881 et que sa prorogation ouvre la perspective d'âpres discussions dont elle ignore les possibles développements et conséquences.

A ce sujet, P Emest Picard note dans son ouvrage que la Banque de l'Algérie n'a pas alors les moyens de s'opposer à ces pressions pour analyser avec soin tous les aspects du crédit à l'agriculture. Peut-être qu'après un examen approfondi d'une telle mise en oeuvre aurait-elle moins laissé se développer des exigences et des espérances exagérées qu'elle a dû devoir satisfaire pensant agir pour le bien du pays.

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Le 11 novembre 1920, le personnel

La Banque de l'Algérie et le crédit à l'agriculture

C'est avec l'affirmation, faite devant les deux assemblées que le directeur de la banque donne l'assurance formelle que son conseil et lui-même sont d'accord pour s'efforcer de la rendre plus accessible au petit commerce et surtout aux colons, que le privilège de l'émission est enfin renouvelé le 5 avril 1880 jusqu'au 1er novembre 1897. Simultanément sont supprimées les dispositions de la loi du 4 août 1851, limitant au triple du capital réalisé ; l'excédent du passif sur le numéraire en caisse.

En 1880, l'agriculture algérienne est alors en plein développement, tandis que le phylloxéra menace le vignoble métropolitain, provoquant la ruine et l'exode de beaucoup de viticulteurs du Midi.

C'est ainsi qu'un grand nombre de viticulteurs arrivent en Algérie, dont le sol leur paraît assez riche pour leur permettre de reconstituer le patrimoine perdu et aussi de trouver en France et en Europe, les débouchés ouverts par la disparition des vignes perdues. De plus les premiers colons qui consacrent leurs efforts à la culture très aléatoire des céréales perçoivent très vite les avantages conférés par la vigne dont le système racinaire profond et puissant peut les mettre à l'abri des déficits pluviométriques.

En prenant pour modèle, une société créée en 1871 par les agriculteurs de Saint-Denis du Sig, qui avaient constitué entre-eux une société anonyme destinée à accorder des avances à leurs adhérents, la Banque de l'Algérie aborde la pratique du crédit à l'agriculture.

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Le financement du vignoble algérien

Les premières plantations de vigne sont couronnées d'un succès qui incite la Banque de l'Algérie à se lancer dans une entreprise de prêts à l'agriculture, qui n'était pas dénuée de risques ;

— le portefeuille s'accroissait dans des proportions incompatibles avec les règles statutaires de l'émission ;

— le papier hypothécaire et les effets crées en renouvellement d'anciennes dettes étaient en trop grande proportion ;

— le phylloxéra apparaissait en Algérie, avec ses conséquences sur les récoltes ;

— la reconstitution du vignoble français ne permettait plus l'entrée en France que des vins de hauts degrés dont les colons ne maîtrisaient pas encore la production ;

— dans la majeure partie des cas, les propriétés étaient encore improductives, les intérêts ne pouvaient être payés, les comptes des emprunteurs s'accroissaient de dépenses nouvelles mais encore des intérêts qu'ils ne pouvaient acquitter et qu'ils soldaient avec des traites.

Enfin, il convient de souligner que cette intervention directe en faveur de l'agriculture était effectuée selon des principes qui étaient difficilement conciliables, voire antagonistes.

II y avait d'une part, le caractère d'immobilisation à long terme consécutif aux besoins du crédit à l'agriculture et d'autre part la liquidité absolue du portefeuille d'une banque qui a l'obligation de veiller à la convertibilité des billets qu'elle émet.

La Banque de l'Algérie interrompt ses prêts aux agriculteurs

Les attaques ne manquent pas, on ne ménagera aucune critique et la « hardiesse économique » de ceux qui engageaient la Banque à assumer tout le crédit à l'agriculture, ne trouvera plus aucun défenseur. Certains envisageaient déjà le retrait du privilège de l'émission, lorsque ce mandat arrivera à expiration en 1897.

C'est au cours de 1885 que la Banque de l'Algérie interrompt ses opérations de prêts aux agriculteurs.

Un nouveau directeur est nommé à compter du 26 octobre 1886. Quelques jours après son arrivée à Alger, le 15 novembre 1886, M. Félix Nelson-Chierico, ancien préfet, né à Alger le 10 juillet 1847 déclarait ; « La Banque de l'Algérie a ouvert largement, trop largement peut-être dans certaines circonstances ses guichets au travailleur de la terre, au colon, elle a crée et appliqué le crédit agricole. Une telle oeuvre n'a pu s'accomplir, une innovation aussi hardie n'a pu se produire sans entrainer quelques mécomptes. Enfin, il faut bien le dire, on a quelques fois perdu de vue, les limites permises, peut-être oublié, les règles de prudence ».

La banque s'engage dans de nouvelles formes d'aide à l'agriculture

Sous la pression des critiques, notamment celles exprimées par Henri Garrot, dans son ouvrage publié dans les « Cahiers Algériens » et intitulé «La Banque de l'Algérie, ses origines, ses modes d'opérer et ses résultats » ; la Banque s'oriente vers de nouvelles formes d'aides indirectes à l'économie.

La Banque se propose alors d'aider les agriculteurs par le biais d'institutions qui restaient à créer. Cette décision ouvre la voie à la mise en place quelques années plus tard, d'une Caisse Algérienne de crédit agricole mutuel, de caisses régionales et locales.

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De prorogation en prorogation

En raison des services rendus par la Banque pour remédier aux effets de graves aléas d'origine économique ou climatique le privilège de l'émission est prorogé pour de très courtes périodes

— 1880 : une crise économique menace le pays ;

— 1889 : la sécheresse ruine l'agriculture du département de Constantine

— 1890 : le mildiou dévaste le vignoble ;

— 1892: l'Algérie toute entière est éprouvée par la sécheresse ;

Dans toutes ces circonstances, la Banque accorde des prêts importants qui seront tous remboursés dans les délais fixés.

En outre, dans tous les grands centres où la Banque a, par ses succursales, une influence directe, elle supprime l'usure qu'antérieurement à sa création, tous riches, et pauvres, grands et petits commerçants, devaient fatalement subir.

Pour toutes ces actions et après la mise en oeuvre de mesures propres à redresser sa situation, le privilège de l'émission n'était renouvelé en 1897 que pour deux ans jusqu'au 31 octobre 1899.

Le ministère des Finances refusait toujours d'envisager un renouvellement de longue durée. Cela tant que la situation n'aurait pas été entièrement épurée. En conséquence le privilège de la création de monnaie fiduciaire ne sera renouvelé que pour une année, expirant le 31 octobre 1900.

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La banque de l’Algérie à Oran

Le redressement de la situation

Les exigences ministérielles, imposent la liquidation de toutes les affaires contentieuses et notamment la suppression des immobilisations foncières par cession à la « Société Domaniale » fondée avec le concours des actionnaires de la Banque de l'Algérie et de certains de ses administrateurs qui acceptent de se charger d'une tâche difficile et ingrate. Cette mesure absorbera une grande partie des réserves, mais l'amortissement de quelques éléments de valeur permettra de les reconstituer rapidement. Ces mesures sont complétées par le transfert d'Alger à Paris du siège social de la Banque de l'Algérie.

En raison des mesures prises, et après de longues négociations le privilège de l'émission est prorogé par la loi du 5 juillet 1900, jusqu'au 31 décembre 1920, mais en prévoyant cependant qu'une loi votée en 1911 pourrait le faire cesser en 1912.

Extension des activités de la Banque en Tunisie.

Par un décret du 8 janvier 1904, Mohamed el-Hadj, Pacha, Bey possesseur du royaume de Tunis, exprime le souhait de favoriser le développement économique de la Régence.

Après s'être assuré de l'assentiment du gouvernement Français le Bey de Tunis autorise la Banque à créer des établissements et à émettre dans la Régence des billets revêtus d'une estampille spéciale « Tunisie ».

Ainsi une succursale est créée le 8 janvier 1904 à Tunis. Des bureaux sont ouverts à

— Sfax, le 3 janvier 1905,

— Sousse, le 1 er février 1905,

— Bizerte, le 22 avril 1912,

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— Beja, le 1 er février 1926.

Tentative d'extension vers le Maroc

En 1905, en l'absence de banque d'émission, le Maroc importe des billets algériens du fait d'un régime monétaire insuffisamment organisé. L'Oranie employait alors, une abondante main-d'oeuvre saisonnière, qui à son retour, importait des billets algériens, de plus des négociants marocains et algériens se rencontraient sur des marchés situés de part et d'autre de la frontière. A cet effet la Banque de l'Algérie ouvre à Nemours et Lalla-Marnia deux bureaux dont l'activité sera relativement éphémère.

A la suite d'une intervention de l'Empereur d'Allemagne, une Conférence internationale réunie à Algésiras, décide la création d'une Banque d'état ayant le privilège exclusif d'émettre des billets à compter du 31 décembre 1906.

En dépit d'une immédiate émission de billets de la Banque d'Etat du Maroc, les coupures algériennes considérées plus fiables, sont toujours importées au Maroc.

Afin de mieux contrôler l'évasion de ses billets la Banque de l'Algérie demande le 20 février 1912, au ministre des Finances l'autorisation de créer des agences au Maroc. Le ministère des Affaires Etrangères estimant plus opportun de différer la mise en œuvre de cette initiative, la Banque renonce à son projet. Ainsi, s'évanouissait l'espoir d'une unification bancaire de l'Afrique du Nord sous la pression des nécessités économiques.

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La Banque de l'Algérie durant la première guerre mondiale

Dés les premiers mois de la guerre, M. Emile Moreau, directeur depuis le 20 février 1906, premier directeur général à compter du 29 décembre 1911, résume devant les actionnaires les obligations de la Banque.

« Le premier devoir de votre établissement est de fournir au pays des moyens d'échange suffisants et de conserver à ces moyens leur pouvoir d'acquisition. Or, grâce aux fabrications importantes que nous avons fait exécuter depuis le début de l'année 1912, la guerre nous a trouvés disposant d'une réserve considérable de billets, même en coupures de cinq francs, coupures dont cependant le législateur n'avait pas prévu l'emploi en Algérie, et dont l'émission a été autorisée seulement par la loi du 4 août 1914...

Notre billet a gardé jusqu'ici sa pleine valeur et il est accepté et même recherché au pair dans les pays qui avoisinent l'Algérie et la Tunisie, notamment au Maroc et dans la ville internationale de Tanger ».

Au cours de ce conflit et en raison des difficultés de transport sur mer et sur terre qui entravent les opérations commerciales et le ravitaillement de la colonie, la Banque apporte une contribution vitale à la Défense Nationale.

Enfin un grand nombre de ses agents sont mobilisés dans les régiments de zouaves et de tirailleurs et l'Armée d'Afrique engagée en France et sur les territoires d'opérations extérieurs et notamment dans les détroits des Dardanelles.

Les noms de soixante-douze agents morts pendant ce conflit figuraient sur une plaque commémorative scellée dans la grande entrée de la Banque au 8 boulevard Carnot, après l'installation de la Banque Industrielle de l'Afrique du Nord dans le premier immeuble que la Banque occupait depuis 1868, sur le boulevard de la République.

Renouvellement du privilège et transfert à Paris du siège social

Après la fin des hostilités, une loi du 29 décembre 1918, accorde à la Banque la prorogation pour une période de vingt-cinq ans, du privilège de l'émission des billets jusqu'au 31 décembre 1945. En contrepartie, trois articles de cette loi lui imposent notamment

— la création d'un certain nombre de succursales et bureaux,

— la modification de la redevance qu'elle doit à l'Etat,

— l'élévation à 18 millions de francs, du montant des avances permanentes, consenties sans intérêt à l'Etat.

Ces mesures concernent également le capital social porté à 25 millions de francs, divisé en 50 000 actions nominatives ou au porteur. Jusqu'au 3 avril 1880, un « noyau dur » des cents plus forts actionnaires constituera l'assemblée générale. Par la suite cette assemblée générale se composera de tous les détenteurs de dix actions depuis quatre mois révolus.

L'administration est confiée à un conseil composé d'un directeur-général, d'un sous-directeur général (tous deux nommés par décret du Président de la République, de neuf administrateurs et de trois censeurs (nommés par l'assemblée générale des actionnaires pour trois ans et rééligibles).

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L'imprimerie de la Banque de l'Algérie

Depuis 1880, les billets de 100 F sont unifiés et le 6 août 1884, le conseil de la Banque, supprime définitivement toutes les émissions de billets particuliers à chacune des succursales.

Par la suite des billets de 5000, 1000, 500, 100, 20, et 5 francs, seront imprimés dans une usine située 10 rue Polignac au Ruisseau, sur d'anciens terrains maraîchers de la proche banlieue d'Alger.

L'outillage très perfectionné des ateliers, ainsi que la haute qualification professionnelle de leurs collaborateurs, sont à l'origine de la mise en circulation de billets de très belle facture.

Les coupures reproduites ci-dessus, après réduction au 400/1000, se signalaient par de très beaux portraits dont l'empreinte filigranée était visible par transparence.

En 1938, cette unité de fabrication emploie 85 agents titulaires répartis dans plusieurs services et ateliers ; direction, galvanoplastie, presses, comptage-révision, broyeurs-fonderie, services généraux, typographie, commissariat-contrôle.

La Banque de l'Algérie, durant le conflit de 1939-1945

La circulation des billets de banque qui s'élevait au 31 octobre 1936 à 2 milliards, 110 millions de francs atteignait au 31 décembre 1944, 32 milliards 753 millions de francs. Cet accroissement est dû aux circonstances exceptionnelles nées de la guerre puis de la longue rupture des relations entre l'Afrique du Nord et la Métropole.

Durant la période qui suivit le débarquement de 1942, l'Algérie n'eut pas à connaître la mise en circulation d'une monnaie de substitution comme ce fut le cas dans bien d'autres pays.

En débarquant sur les côtes algériennes, le dimanche 8 novembre 1942, l'armada alliée amenait dans les flancs de ses « Liberty » outre des « jeep » et des locomotives, des billets de banque, des coupures de couleur verte (déjà), sans aucun filigrane mais de même dimension que celles mises en service en Tunisie.

Cependant, en raison de l'opposition manifestée par les autorités politiques, administratives, et économiques, ces billets de facture grossière, sont rapidement retirés de la circulation.

Ces vignettes sont aujourd'hui introuvables, et seuls quelques spécimens et notamment les billets verts destinés à l'Algérie, sont actuellement exposés au National air and space Muséum , du Smithsonian Institut, Washington, D.C.20560.

Conséquences de l'interruption des relations avec la métropole

Après le débarquement allié du 8 novembre 1942, le stock de papier s'épuise assez rapidement. Les billets étaient jusque-là imprimés sur un papier de belle qualité où par transparence apparaissent de très beaux portraits de femmes.

L'imprimerie de la Banque de l'Algérie, imprime alors ses billets sur un papier importé des U.S.A. Ce papier ne comporte plus alors en filigrane que les mots Banque de l'Algérie inscrits en continu en caractère de un centimètre de haut.

Autre conséquence de cette longue rupture avec la métropole, la Banque de l'Algérie est amenée à consentir de très importantes avances à l'Etat. Celles-ci figuraient au bilan au 31 décembre 1944 pour 23 milliards alors que le portefeuille d'effets commerciaux et de bons du Trésor s'élève à 15 milliards de francs. En conséquence le chiffre maximum de l'émission des billets a été en dernier lieu porté à 35 milliards de francs par l'ordonnance du 21 juin 1943.

En dépit de ces conditions exceptionnelles, industriels, commerçants et même agriculteurs, trouvent durant cette période critique les appuis financiers nécessaires au fonctionnement de leurs entreprises.

Nationalisation de la Banque de l'Algérie

La loi du 29 décembre 1918, confiait jusqu'au 31 décembre 1945, à la Banque, la mission d'émettre des billets. Un article de la loi des finances de cette même année 1945 reporte ce délai au 31 mars 1946.

Une loi votée par l'Assemblée constituante le 26 avril 1946 dernier jour de sa session, nationalise la Banque de l'Algérie qui, par une belle médaille commémorera en 1951, cent années d"activités d'émission et de réescompte au sommet de la pyramide bancaire en Algérie Française.

Les autres banques. La création des comptoirs d'escompte

Compte tenu de l'impossiblilité de participer au financement des plans de production agricole, la Banque favorise la création de Comptoirs d'escompte, chargés d'assurer le crédit à travers les campagnes et servir d'intermédiaires dans les relations avec les colons. Ainsi vingt-quatre comptoirs sont ouverts sous forme de sociétés anonymes.

Les colons s'aperçoivent rapidement de tout le parti qu'ils peuvent tirer de ces outils que sont le crédit de campagne et surtout les prêts hypothécaires, qu'ils utilisent très largement. Cependant les investissements consentis par des agriculteurs à l'esprit novateur, pour agrandir leur patrimoine ou améliorer la productivité des sols, ne sont pas, hélas, toujours couronnés de succès.

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La Société Générale Algérienne

D'autres organismes bancaires tenteront la rude expérience de la pratique du crédit à l'agriculture, comme notamment la Société Générale Algérienne, au capital de cent millions de francs.

Fondée en 1866 par MM. Frémy, gouverneur du Crédit Foncier et Talabot, directeur-général du P.L.M. cette société dont M. Lichtlin sera un des administrateurs, s'installe rue Bab-Azoun à Alger, et ouvre des comptoirs à Oran, Constantine et Bône.

La Société Générale est favorablement accueillie par la Banque de l'Algérie, qui du fait de sa longue expérience, considère que des établissements de crédit conduits avec prudence, loin de se nuire réciproquement, se fortifient les uns les autres. Ainsi, elle ouvre ses guichets à la souscription des actions et obligations émises par la Société Générale, qui innove en inaugurant l'ouverture de comptes courants avec chèques, dont le système lancé en Angleterre, se répandra plus tard en France.

Le Crédit Foncier

Après extension en 1860, de l'autorisation d'exercer en Algérie, la fonction bancaire, le Crédit Foncier déploie des activités spécifiques dans le domaine des prêts hypothécaires. A la suite de sa fusion en 1907 avec le Crédit Foncier de Tunisie, le C.F.A.T. société anonyme au capital de 150 millions de francs, prend une place de premier plan parmi les établissements qui ont contribué au développement économique des pays où ils sont installés.

Le C.F.A.T. participe à l'essor de l'économie algérienne et accomplit de façon dynamique la double mission bancaire et hypothécaire qui lui fut assignée à sa création. Cet établissement a cependant soulevé de très sévères critiques, puisqu'il a comme bien d'autres vécu la triste et douloureuse expérience d'affaires « contentieuses » qui se sont soldées par la reprise de l'exploitation hypothéquée, par la ruine de son détenteur qui n'avait plus pour ultime ressource que le salariat.

C'est ainsi que le Crédit Foncier est devenu propriétaire de vastes domaines agricoles, sur lesquels il devait au terme de longs procès, se substituer à Oued-el-Alleug notamment aux emprunteurs défaillants, pour les exploiter en « faire valoir direct ».

Dans le rapport présenté en 1930 par M. E. Phillipar au Congrès sur la colonisation et intitulé « l'Action des banques en matière de colonisation » cet auteur remarque : « La plainte la plus fréquemment portée contre le C.F.A.T. a été le montant de ses estimations, toujours insuffisantes au gré de l'emprunteur. La durée de ses opérations, la variété des régions dans lesquelles il opère, les règles de ses statuts l'obligent à une grande prudence. Cette prudence est assez connue, pour que des emprunteurs particuliers et les notaires eux-mêmes ne craignent pas de faire des prêts parfois plus larges que les siens, mais à un taux plus élevé. Le Crédit Foncier doit s'attacher à être un régulateur tant au point de vue du taux des prêts que de l'estimation approximative des terres ».

Autres organismes de crédit à l'agriculture

De nombreux autres établissements bancaires tenteront la rude expérience du crédit à l'agriculture, jusqu'au moment de l'adoption par la Chambre des Députés et après de longues négociations de la Loi du 5 novembre 1894, proposée par M. Jules Meline, Ministre de l'agriculture.

Cette loi relative à la création de sociétés de crédit aux agriculteurs fixe les bases du Crédit agricole mutuel, qui rendra de signalés services aux agriculteurs de Métropole et d'Algérie.

Fondée en 1877, la Compagnie Algérienne participe activement à l'essor économique des régions les plus prospères de l'Algérie. Son capital social de 10 millions de francs à l'origine, sera par la suite porté à 262.500.000 francs (entièrement libéré). La Compagnie Algérienne dispose d'un réseau très dense de succursales qui lui donnent la possibilité de satisfaire les besoins variés de la clientèle. Elle a ouvert partout des silos qui lui permettent le « Warrantage » des récoltes.

Par son implantation en Algérie elle apporte une importante contribution au placement des emprunts d'Etat ou de l'industrie.

Le Crédit Lyonnais disposait de 20 agences en Algérie, où il est installé depuis 1878. En plus des opérations de banque d'escompte et de change, le Crédit Lyonnais à un service de marchandises bien organisé puisqu'il traite toutes les affaires relatives à l'importation et à l'exportation de différents produits.

S'il n'a que peu de relations avec l'investissement en agriculture, il est spécialisé dans les opérations de titres et de conservation de portefeuille.

Organismes bancaires à vocation générale

Ainsi, l'Algérie se dote très rapidement d'un tissu d'établissements qui mettent à la disposition des industriels, transporteurs, commerçants, entrepreneurs de travaux publics, minotiers et huiliers des services spécialisés adaptés à leurs besoins particuliers.

Cependant, certains de ces établissements disposaient, notamment dans leurs sièges sociaux métropolitains de liquidités disponibles, qu'ils pouvaient à certains moments employer indirectement au réescompte de traites locales. Mais dans la majorité des cas, leurs services ne correspondent pas aux besoins exprimés par les viticulteurs, céréaliers, ou à ceux des fellahs, maraîchers, ou éleveurs dont les garanties offertes en contre-partie d'un prêt à court ou moyen terme ne sont pas toujours suffisantes au banquier.

La Société Générale pour favoriser le développement du commerce et de l'industrie à son siège à Paris.

En 1913, elle s'installe à Tunis et en 1914 à Alger.

Cet établissement s'est rapidement attaché au développement d'activités industrielles, commerciales et agricoles dans toutes l'Algérie. II effectuait également toutes les opérations de banque et de bourse pour la France et l'étranger.

La Société Marseillaise de Crédit Industriel et Commercial ne s'est pas attachée à étendre le réseau des agences en Algérie, elle s'est limitée à ouvrir quelques guichets d'où elle rayonne sur l'ensemble du pays.

La Banque Nationale pour le Commerce et l'Industrie (Afrique) : dont le siège sociale est à Alger est une société anonyme au capital de 200 millions de francs. C'est aussi la filiale de la Banque Nationale pour le commerce et l'industrie. La B.N.C.I.A. a pris la suite de la Banque de l'Union Nord Africaine elle disposait de 27 sièges en Algérie, de 27 sièges au Maroc et de 11 sièges en Tunisie.

La Banque Industrielle de l'Afrique du Nord, banque d'affaires était installée dans les locaux de l'ancien siège social de la Banque de l'Algérie avec laquelle elle avait établi dès sa création le 11 août 1919, des liens professionnels. C'était une société anonyme au capital de vingt-cinq millions de francs, qui escomptait en 1945 pour un montant de 2 095 257 000 francs.

Nombreux sont les autres établissements bancaires mis en place en Algérie ; le Crédit Algérien, la Banque Agricole et Immobilière Algérienne, la Caisse Agricole et Commerciale de Guelma, la Banque de la Grande Kabylie, le Crédit Coopératif et Mutuel, la Banque Populaire, le Crédit Maritime, le Crédit Hôtelier, le Crédit artisanal, la Barclays Bank, seul établissement d'origine étrangère en Algérie, le Crédit Municipal, dont les prêts intéressent des artisans mais aussi des particuliers, sans distinction d'origine ou de classe sociale.

Conclusion

En dépit des critiques formulées à l'encontre de l'institution bancaire, la Banque de l'Algérie ainsi que les établissements qui se sont installés à sa suite et avec lesquels elle a toujours maintenu des contacts, ont largement contribué à réduire les effets désastreux de la pratique de taux usuraires. L'usure était dénoncée par tous, comme une véritable plaie de l'Afrique du Nord.

Dans son rapport sur le budget de l'Algérie en 1891, Burdeau déclarait « Certes, la suppression de l'usure n'est pas chose aisée tant qu'il y aura des gens imprévoyants et des gens avides et qu'ils pourront se rencontrer, l'usure saura s'introduire dans leurs transactions

C'est incontestablement dans le secteur rural que les banques ont rendu à tous les plus éminents services et si l’action du Crédit Agricole Mutuel n'est qu'effleurée c'est qu'elle mériterait à elle seule, une longue évocation.

Une organisation bancaire solide et souple, en permanente évolution, pour s'adapter aux besoins exprimés dans un pays où tout restait à faire, mais où aucune politique globale de développement n'était heureusement fixée. Cette institution a permis à des hommes qui n'étaient pas pour beaucoup agriculteurs à leur arrivée, et aux générations qui ont suivi, d'améliorer et de moderniser de modestes lots de colonisation.

Par des ouvertures de crédit, par l'escompte, par des avances sur titres ou sur récoltes, par des prêts fonciers, les banques ont favorisé des extensions et des aménagements successifs, afin de permettre à des hommes de survivre et de fournir des moyens d'existence à ceux qui vivaient avec eux sur ces terres.

Jusqu'en 1960 et parfois au-delà, parce qu'il fallait proclamer une inébranlable confiance dans l'avenir, des industriels des artisans, des travailleurs de la terre ont investi, planté et construit avec l'aide des banques.

En décuplant sans rigorisme excessif, les possibilités d'une épargne très limitée, l'institution bancaire a, compte tenu de ses responsabilités vis-à-vis de ses épargnants et au prix de risques évidents, forgé les outils qui en moins de 100 ans ont fait une Algérie moderne.

Les relations bancaires avec la métropole, s'inscrivent dans un climat de collaboration féconde entre des hommes, parce que l'Algérie a eu le mérite de construire son crédit matériel et même moral, sur le travail et la loyauté, manifestés au cours de plusieurs crises internationales et de trois conflits.

Mais que reste-t-il aujourd'hui de cette institution bancaire ?

Certains peuvent penser que tout est effacé et qu'une économie de marché a dû faire place à un système centralisé. Mais que de chemin parcouru en un peu plus d'un siècle, depuis les pataques-chiques et les boudjoux...

Incontestablement, subsiste l'outil qui a crée des infrastructures, portuaires, ferroviaires, routières, aéroportuaires conçues pour une population de 10 millions d'habitants, toujours utilisées, même si elles se révèlent insuffisantes pour les 23 millions d'Algériens, concentrés, après l'exode rural dans les plaines sublittorales.

Après la priorité accordée à l'extraction des hydrocarbures et à l'industrie « industrialisante » nationales, le jeune peuple algérien porte tour à tour ses regards vers le nord industrieux et l'est contemplatif. Aussi est-il possible, dans ce pays où le cours de l'histoire s'accélère sans cesse depuis plus de 150 ans, d'envisager un retour vers une mise en valeur agricole. Un retour vers une agriculture mettant en oeuvre des technologies modernes, orientées vers la satisfaction d'impérieux besoins alimentaires.

Les billets de la Banque de l'Algérie ne sont plus actuellement que des pièces recherchées par d'opiniâtres collectionneurs. Peut-être qu'à défaut de vestiges aussi imposants que ceux laissés par les Romains à Timgad et à Djemila, c'est une institution économique et bancaire, un moment refoulée que l'Algérie de demain reprendra à son compte, si elle veut conjurer le sort qui a été infligé aux civilisations précédentes installées croyaient-elles pour l'éternité sur ce croissant fertile.

Edgar et Georges SCOTTI


Principales références
Bibliographiques
- Gafferai P : Histoire de la conquête et de la colonisation de l'Algérie, 1883 Librairie Firmin Didot, Paris.
- Galibert L. : L'Algérie ancienne et moderne, 1844. Imprimerie J., Claye. 2 rue St Germain - Paris.
- Garrot H. : La banque de l'Algérie, ses origines, ses modes d'opérer et ses résultats ; les cahiers Algériens 1892.
- Picard P Ernest, La monnaie et le crédit en Algérie depuis 1830. Edité en 1930.
En Algérie librairie J. Carbonnel
A Paris. Librairie Pion, 8 rue Garancière.
- Philippar. L'action des banques, en matière de colonisation, Alger 1930.

In l’Algérianiste n° 46 de juin 1989

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