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Il y a cent ans, dans le Midi. La guerre du vin 1900 – 1907

Écrit par Paul Birebent. Associe a la categorie Economie Agricole


« Les viticulteurs algériens sont des travailleurs comme nous »
(Marcelin Albert)


Elle a eu pour cause dans les vingt dernières années du XIXe siècle, la destruction presque totale du vignoble français par un petit puceron importé acci­dentellement des Etats-Unis; le « phylloxéra vastatrix ». Ce puceron, après un stade « gallicole » sur la partie aérienne des vignes, migre vers les racines dès sa seconde génération et devient « radicole ». À ce stade le phylloxéra se déplace sous forme de galles souterraines ou de nymphes ailées, de racine en racine et de vigne en vigne. Sa piqûre sur les radicelles arrête la croissance et provoque des lésions irréversibles, qui entraînent la mortalité des souches.
 
Les premières attaques du phylloxéra sont signalées dans le Gard en 1863. Elles s'étendent rapidement et gagnent le Midi viticole en rui­nant les petits proprié­taires. Pour lutter contre le parasite, les techni­ciens hési­taient et conseillaient dans un premier temps des insecti­cides agissant par émission de vapeur, puis  des  techniques culturales nouvelles : l’asphyxie des pucerons et des galles par submersion prolongée en hiver, ce qui n’était pas possible partout, et les replantations.  Ils les conseillaient le long des rivières et dans les sables littoraux où le phylloxéra ne se déve­loppait pas (1). Pour compenser les pertes de récoltes, les viticulteurs plantaient de l'aramon, le plus pro­ductif des cépages languedociens, dans les terres les plus fertiles des plaines. Dix ans plus tard, deux cher­cheurs français, Bazille et Planchon, à la suite d'une mission aux Etats-Unis et de nombreuses expériences conduites à l'école d'agriculture de Montpellier, mettaient au point le greffage de cépages français sensibles sur vignes américaines résistantes, que l'on appelait des « porte-greffe ». La parade était trouvée. Elle coûtait cher mais se généralisait rapidement. Les conséquences de la « crise phylloxérique » étaient catastrophiques pour la viticulture métropolitaine. En 25 ans la totalité de son vignoble, 2 300 000 hectares, était arrachée et replantée. Parfois deux fois, parce que dans la précipitation et faute de recul, les premiers porte-greffes utili­sés manquaient de résistance. La pro­duction viticole chutait dramatique­ment et les exportations diminuaient de moitié (2). Le ministère de l'Agriculture se tournait vers l'Algérie « pour apporter un palliatif à ce désastre viticole, agricole et commercial. Il avait décidé qu'on planterait de la vigne partout où la nature du sol semble­rait lui convenir ». La colonie réagissait et se couvrait de vignes. Elle écoutait l'avis que l'Institut de France donnait en 1877 au gouverneur général Chanzy: « Avec le phylloxéra en France, si l'Algérie a la volonté et la prudence de l'éviter, c'est l'Algérie qui bientôt, appe­lant à son aide un certain nombre de vignerons, remplira les cuves de France », Le gouverneur entendait le message et répondait devant le Conseil Supérieur de l'Institut: « qu'on devait attirer en Algérie par l'ap­pât de cette culture à laquelle elles sont habituées, une partie des populations qui, en France, ont été cruellement atteintes par le phylloxéra » (3). Dans cette optique une mission d'étude était confiée au professeur Romuald Dejernon, spécialiste viticole dans les Basses-Pyrénées, qui rendait compte dès son retour : 
« Au milieu de la séche­resse générale, la vigne est partout belle et fraîche; les ceps sont dans un étal de luxuriante verdure. J'ai de plus en plus la conviction que le développement de cette culture en Algérie doit être pour la colo­nie le produit le plus importun! et qu'avant peu de temps, la vigne devien­dra le commanditaire de toutes les autres cultures » (3), La préfecture de l'Hérault avait organisé le départ des émigrants. Elle souhaitait venir en aide aux paysans «... réduits à la misè­re, qui fondaient tout leur espoir, pour subvenir à leur existence, sur l'emploi de leurs bras dans notre colonie d'Afrique ». Et le gouverneur général Chanzy les accueillait en précisant: « Vous rendez service à l'Algérie dont le peuplement par l'élément français européen est le but constant de nos efforts... Chaque famille recevra trente hectares environ dans des contrées où la culture de la vigne donne de bons résultats » (4). Ces promesses et cet appel s'adressaient à tous les départements viticoles de France, mais ne répondaient pas à l'attente des autorités. Faute de crédits suffi­sants, par peur de l'aventure, mais aussi avec l'espoir que faisait naître l'acclimatation des cépages améri­cains en métropole, l'émigration de masse ne se faisait pas. Elle devenait individuelle et allait grossir le peu­plement des villages existants.

Tous les colons, petits et « gros » (5), plantaient de la vigne par bouturage, toujours en cépages français, qu'ils appelaient « francs de pied » ou « plants directs » et « racines » quand ils provenaient, après un an de cultu­re, d'une pépinière. Edmond About écrivait (6): « Si vous vous doutiez de ce qui se fait dans cette contrée admirable depuis la ruine de la vigne en France! L'Algérie s'est mise à la cultiver. Les résultats sont énormes. Devant ce succès inespéré, on a abandonné les autres cul­tures. Elles avaient été l'occasion de grands sacrifices et rendaient peu... Tout le monde plante des sarments ».

L'administration n'était pas en reste.
Elle exhortait les colons à planter de la vigne. Elle était le miracle écono­mique attendu depuis 1830, la solu­tion enfin trouvée à tous les échecs, à toutes les hésitations; le remède uni­versel aux crises passées, à la pauvre­té, à l'emploi, au manque de fonds propres. Elle demandait aux banques, dès 1877, d'élargir les crédits à tous les agriculteurs. La Banque de l'Algérie, le Crédit Foncier, le Crédit Lyonnais se lançaient alors dans une concurrence effrénée, n'hésitant pas à envoyer des démarcheurs dans les villages et jusque dans les fermes pour le plus grand profit des emprunteurs. La Banque de France était officiellement sollicitée par le gouvernement pour faciliter les nou­velles installations.

Le crédit ouvrait des perspectives nouvelles. Environ 10 000 viticulteurs ruinés du Midi, Languedoc et Vallée du Rhône, débarquaient en Algérie, avec l'ambition de refaire une carrière viticole. Ils se plaçaient dans un pre­mier temps comme journaliers et s'occupaient des cultures existantes, puis s'efforçaient de développer celle de la vigne qui leur était familière. Deux tiers des concessions dispo­nibles leur étaient attribués, un autre tiers était proposé à des colons d'Algérie qui pou­vaient justi­fier possé­der un capi­tal de 5000F.

Paul Bert, président d'honneur de la Société pour la Protection des Colons et l'Avenir de l'Algérie, disait au cours de son second voyage en Kabylie en 1883 :
« j'éprouve en effet la plus vivelevin-Paubert1883 admiration, la plus respec­tueuse sympathie pour ces colons qui, au milieu de conditions si difficiles, ayant à lutter non seulement contre le climat, mais contre la lenteur, la routine, l'inco­hérence des mesures administratives tenus en défiance et trop souvent aban­donnés sinon combattus par l'autorité qui aurait dû les protéger; n'ayant pour les défendre ni journaux, ni représen­tants; qui dédaignés ou du moins négligés par les pouvoirs publics, ont su néan­moins, à force de courage et de sagesse, défricher le sol, bâtir des villes et conqué­rir le régime civil, c'est-à-dire la liberté ».

Dans le Languedoc, les paysans avaient eux aussi des difficultés. La récolte de vin métropolitaine depuis son record historique de 1875 s'était effondrée en 1889, à un niveau jamais atteint de 23 millions d'hectolitres, sous les piqûres du phylloxéra et les attaques de l'oïdium. Avec la recons­titution de son vignoble les dix armées suivantes et plus de 500 000 hectares replantés sur vignes améri­caines, la production française avait retrouvé en 1900 un potentiel de 60 millions d'hectolitres.

Le prix du vin n'avait pas suivi et en dix ans avait chuté de 40 F à 25 F l'hectolitre. La crise viticole était latente. Elle s'annonçait depuis long­temps et avait commencé vers le milieu du XIXe siècle. À cette époque le Languedoc était essentiellement producteur de blé et la politique libé­rale de l'Empire, en favorisant les blés d'importation, portait un rude coup à ceux du Midi de la France. Les petites industries locales à leur tour, celles de la soie, du coton, de la laine, confron­tées à la concurrence étrangère, s'ef­fondraient. La sériciculture en parti­culier disparaissait, emportée par des maladies nouvelles et incontrôlables qui frappaient les mûriers. Les sala­riés saisonniers de la soie étaient licenciés. La vigne en revanche enva­hissait toutes les bonnes terres, et les moins bonnes. Elle offrait des emplois permanents mieux rémuné­rés que ceux de l'industrie. Le chemin de fer facilitait le transport des vins du Midi vers les grands centres de consommation à moindre coût et dans de courts délais. Opportunistes, les industriels et les minotiers inves­tissaient dans la vigne, alors que les exportations de vins français conti­nuaient de diminuer.

Les viticulteurs du Midi, exaspérés par l'effondrement des cours, en ren­daient responsables les betteraviers du Nord. La loi du 29 juillet 1884 avait autorisé la fabrication de « vin de sucre » pour « enrichir » les vins sous-alcoolisés et de mauvaise tenue des autres régions de France, concurrents de ceux du Languedoc. Les Nordistes, dans l'esprit des Sudistes des bords de la Méditerranée, étaient comparés aux brigands de Simon de Montfort qui éliminaient les héré­tiques cathares. Une loi du 4 juillet 1900 autorisait la création de syndi­cats viticoles à caractère mutualiste. Le vignoble français recouvrait 1 730 000 hectares, à peu de choses près l'équivalent de ce qu'il était quand avait été décidé l'expédition d'Alger. Dans le Midi, l'aramon, avec ses rendements excessifs, ses faibles degrés alcooliques, son manque de couleur et de tannins, était devenu pratiquement le monocépage du Languedoc. Cépage d'abondance et le plus fertile du monde, il était aussi désigné sous les termes de « plant riche ». et de « pisse vin ..», II avait enrichi quelques générations de viti­culteurs mais avait fait son temps. Les vins d'Algérie devenaient  des concurrents sérieux. Il fallait les détruire. Une violente campagne était organisée en France. Après la mannite (8), elle affirmait qu'on avait décelé dans les vins importés, de nouvelles matières, des cendres, des acides: « Les vins algériens sont tous phéniques... traités à l'acide salicylique... (9), ils perforent l'estomac ». Tous les vins étaient frappés de suspicion. Le « goût de terroir » provoqué par les fermentations défectueuses, devenait un goût de vin trafiqué. La spécula­tion était souvent à l'origine des accu­sations. L'Algérie répliquait en exi­geant que soit faite une analyse com­plète de ses vins et que ses éléments constitutifs soient comparés non seu­lement avec ceux qui entraient dans la composition des vins métropoli­tains mais encore avec ceux de tous les vins étrangers - d'importation.


La fraude en France avait débuté et s'était répandue avec la pénurie de vins consécutive à la crise phylloxérique. La chaptalisation (10) déjà prati­quée dans l'est du pays s'était généra­lisée et provoquait des abus. Elle consistait à ajouter du sucre ordinaire (11) dans des moûts à faible degré d'al­cool probable, comme l'étaient ceux d'Alsace, de Bourgogne et de Champagne.

Du temps des Carthaginois et des Romains, l'addition de sucre était déjà pratiquée avec l'usage du miel, et après eux, les mots alambic, « al ambic », et alcool, « al kohol » avaient été exportés par les chimistes arabes du XVe siècle. Les Français n'avaient rien inventé. La fermentation était alors dite « de première cuvée ». En 1884 étaient autorisées des fermenta­tions de « deuxième cuvée ». Elles consistaient à rajouter de l'eau sucrée, betterave ou canne, sur les marcs égouttés et à les faire refermenter.

Très vite avait suivi l'élaboration des « piquettes » par macération et lavage des marcs avec de l'eau sans addition de sucre. Cela ne suffisait pas et pour faire face à la demande des Français qui avaient soif à bon marché, des tra­fiquants, peu scrupuleux, impor­taient de Grèce et de Turquie des raisins secs et même des figues à bas prix, ils avaient commencé, sans addition de sucre et avec de l'eau seule, à « fabriquer » des vins artifi­ciels qui, en 1890, atteignaient une production record de 4,3 millions d'hectolitres. Ces « bistouilles », aux­quelles s'ajoutaient des
« mistelles » et des « vins de liqueur » de toutes prove­nances, faisaient chuter les cours des vins naturels.

Leur élaboration était par ailleurs contestable, dans la mesure où des produits chimiques étaient utilisés pour pallier leur insuffisance en corps acides et en tannins. C'était égale­ment le cas des « vins doux naturels » reconnus dans certaines communes de l'Hérault et du Roussillon par la loi du 13 avril 1898. Ils se différen­ciaient des vins de liqueur par le fait qu'ils devaient titrer naturellement 14° d'alcool et provenir exclusive­ment des cépages: muscat, grenache, maccabeo ou malvoisie. L'Algérie répondait à ces exigences mais était exclue malgré des demandes répétées de l'application de la loi (12). Elle était à même de produire des vins doux naturels sans avoir recours à des excès d'anhydride sulfureux, de sucre ou d'addition d'alcool. Lui refuser ce droit était encourager la fraude à Lunel, à Frontignan, à Rivesaltes, à Banyuls, et favoriser les importations de l'étranger.

levin-JeanantoineChaptalEn 1900, une loi restreignait la pra­tique de la chaptalisation. Elle était renforcée trois ans plus tard, mais la fraude se poursuivait à grande échel­le et en toute impunité (13). La surpro­duction et la mévente engendraient la misère et la ruine des petits viticul­teurs métropolitains. Les « frères de misère » du Midi de la France récla­maient le « droit à la vie » et s'en pre­naient à la « fertile colonie algérienne ». Des comités de défense se formaient dans le Languedoc et exigeaient la taxation des vins d'Algérie, la démis­sion des élus; ils ordonnaient la grève des impôts et le sabotage des admi­nistrations.

Aucun d'eux n'évoquait les planta­tions anarchiques de plaine et l'utili­sation quasiment exclusive de l'aramon (4).

Des grèves étaient déclenchées à Marseille qui bloquaient les navires en provenance d'Algérie. Les syndi­cats agricoles à Alger, Oran, Tlemcen réagissaient et demandaient: la sup­pression du monopole du pavillon en période de grève; la modification des statuts des inscrits maritimes afin que les armateurs puissent recruter d'autres personnels embarqués; que le transit des vins par l'Espagne et l'Italie soit obtenu si les dockers des ports, par solidarité, rejoignaient les grévistes; que la liberté du travail soit assurée en tous temps et en tous lieux.

Seul à Béziers le vice-président de la Société des Viticulteurs de France osait avouer à demi-mot : « S'il est vrai qu'on ait abusé de l'aramon... le mal est plus aisément réparable qu'on ne pense. Nous pouvons trouver dans les nouveaux hybrides producteurs directs des res­sources précieuses en vue de la produc­tion de vins à haute intensité colorante. Plusieurs d'entre eux constitueraient peut-être de fort utiles acquisitions pour notre viticulture méridionale » (5). En 1904 les cours du vin chutaient à 7 F par hectolitre. Les ouvriers viticoles se mettaient en grève de Béziers à Narbonne et les viticulteurs, condam­nés à « manger leur vigne », autrement dit acculés à la ruine, s'organisaient en syndicats.

Le Comice des syndicats agricoles d'Algérie demandait que les déclara­tions de récolte soient rendues obliga­toires, seul moyen selon lui d'empê­cher la fabrication clandestine tant au niveau du commerce qu'à celui de la propriété. Les pouvoirs publics envoyaient une commission parle­mentaire d'enquête au mois de mars. Elle promettait une loi sur la répres­sion des fraudes. Cette loi voyait le jour le 6 août 1905 et son article 9 visait « à mettre un terme à la situation qui est faite à la viticulture nationale ». Elle donnait les moyens aux agents des Contributions Indirectes d'agir non seulement dans les centres de production, mais encore contre « les mouilleurs des villes ».

Si la fabrication des vins artificiels sans raisin frais et avec des fruits sec ou au moyen de marcs était matériellement impossible dans les villes, il n'en  était  pas  de  même  avec  le mouillage réalisé à grande échelle difficilement contrôlable.  La fraude à Paris ne pouvait se pratiquer sans risques chez les négociants en gros étroitement surveillés, mais les débi­tants mouillaient pratiquement sans retenue.  «  Comme la circulation des boissons s'effectue dans Paris librement et sans aucune entrave, on comprend avec quelle facilité ces entrepositaires parisiens peuvent, au moyen d'une seule pièce de Régie, sortir plusieurs expédi­tions de même importance et couvrir les excédents que l'eau leur procure » (16). L'administration n'avait évidemment pas les moyens de détacher en per­manence un agent devant la porte de chaque détaillant. Et ce qui se faisait à Paris se faisait dans toutes les villes de France.

Les experts viticoles prévoyaient en 1906 une récolte déficitaire mais de qualité en Algérie. Ils pensaient qu'el­le serait inférieure à la normale en France. Des négociants métropoli­tains amplifiaient les effets des fac­teurs naturels et les exploitaient sans retenue. Ils faisaient des offres d'achat de raisins sur souches à 4 et 5 F le quintal, et à 5 et 7 F avec usage de la cave pour la fabrication de mistelles. Les colons hésitaient à vendre car le prix du vin était lié à celui du sucre métropolitain. Si le sucre était bon marché en France, le vin d'Algérie se vendait mal car il devait demeurer compétitif et être inférieur d'environ 0,30 F à 0,40 F par hecto­litre. Sur 7,7 millions d'hectolitres produits, l'Algérie n'en consommait que 2,5 millions et devait exporter la différence. La fraude en France était trop importante et trop généralisée pour que les colons se permettent d'en faire autant. « C'est du reste cette considération et les conséquences qui en résultent qui font que la fraude, sinon celle des piquettes, est absolument incon­nue et le sera longtemps ici » (17). Pour défendre et promouvoir ses vins, l'Algérie créait une Société Mutuelle des producteurs de vins naturels du Midi de l'Algérie. Les colons savaient que voter des lois était une chose et que les faire appliquer en était une autre et « qu'il coulera de l'eau sous les ponts, même des oueds algériens » avant que des mesures ne soient prises pour empêcher la fabrication des vins de sucre (18). Faisant suite à un vœu du congrès des Agriculteurs qui s'était tenu à Oran en avril 1906, le président des délégations financières à Alger, demandait que soit accordé à l'Algérie le privilège des bouilleurs de cru métropolitains (19). Il argumen­tait avec la fraude du sucrage immo­déré en France qui relevait artificielle­ment les degrés jusqu'à les faire dépasser ceux des vins naturels de la colonie.

La révolte des gueux

La « révolte des gueux » éclatait en mai et juin 1907. Des rassemblements de deux cents à trois cent mille manifes­tants convergeaient vers les grandes villes, Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes. À leur tête un tri­bun, cafetier et petit viticulteur, Marcelin Albert. Il s'exprimait en patois et dénonçait en bloc la surpro­duction, les importations, les privi­lèges fiscaux, la fraude.

On l'appelait « l'Apôtre » ou le « Rédempteur » de la viticulture parce qu'il entreprenait une grande croisa­de « pour la justice et le vin », avec quelques « disciples en espadrilles ». II demandait, ainsi que les autres inter­venants, en sous-entendant l'Algérie exportatrice, l'obligation de déclara­tion de récolte, de titres de mouve­ment et d'accompagnement des vins, les contrôles dans les caves, le déclas­sement des vins suralcoolisés (20). L'un d'entre eux déclarait à Sommières (21) : « La fraude... est surtout considérable chez le débitant par l'emploi de vins d'Algérie. La richesse en alcool et en extrait sec de ces vins permet aux débi­tants de renouveler sur une vaste échelle le miracle des Noces de Cana ».

Les débitants, détaillants, négociants en gros tenaient enseignes et bou­tiques en Bourgogne, en Bordelais, dans le Centre de la France. Ce qui n'empêchait pas les viticulteurs de la Gironde d'accuser les colons d'Algérie: « Considérant les conditions particulières du bas prix des terres et de l'avilissement de la main-d'œuvre, leurs vins font une concurrence désastreuse... émet le vœu qu'une taxe compensatoire... et que la virginité des vins africains soit reconnue en douane ». Dans les réunions publiques l'Algérie était désignée « non seulement comme une concurrente gênante, mais comme un adversaire qu'il faut réduire à merci ».

L'un des plus fougueux orateurs, plus politique que paysan, Ferroul, maire de Narbonne, surnommé
« Ferroul le poilu », et qui arborait à sa boutonniè­re un œillet rouge, s'en prenait aux fraudeurs: « C'est à l'union incestueuse des grappes et du légume à sucre qu'on demande l'abominable produit dont on se sert pour concurrencer nos loyaux vins du Midi ». II s'insurgeait contre les lois « qui réglementent les manipulations, les cuisines, les bistouilles, les fristouilles à l'aide desquelles on concurrence et on concurrencera les vins naturels du Midi ». Il continuait en accusant : « // y a en France deux catégories de vignes, celles du Midi qui, avec de la terre et du soleil, fournissent un vin complet se suf­fisant à lui-même... ; celles des zones plus élevées avec qui le soleil ne travaille pas et qui sont obligées d'emprunter à l'industrie le réconfort sans lequel elles ne seraient bonnes qu'à brûler », et il terminait par une réflexion: « Dans ces conditions... il n'est pas homme de bon sens qui ne doive conclure qu'au lieu d'arracher des vignes capables de produi­re un vin complet et loyal, il est préférable d'arracher les vignes incapables de produire du vin ». À Nîmes, le 2 juin 1907, Marcelin Albert déclarait devant 300 000 manifestants: « C'est le peuple malheureux et misérable des vignerons qui s'est levé pour clamer sa détresse... nous n'avons plus de pain dans nos mai­sons... nous n'avons plus grand-chose à perdre ».

levin-MarcelinAlbert« Les viticulteurs algériens sont des  tra­vailleurs comme nous, exposés  aux mêmes mécomptes, aux mêmes intempéries des saisons, aux mêmes voleries  des hommes, victimes des mêmes méfaits. Notre cause est celle de tous les vignerons sans exception, de tous ceux qui produi­sent du vin naturel. Or, des vignerons, des producteurs de vin naturel, il y  en a beaucoup. Puisse-t-il même n'y avoir que de ceux-là en Algérie. Notre devoir est donc de les accueillir dans nos rangs, qu'ils soient les bienvenus. Ils demandent ce que nous demandons; ils veulent ce que nous voulons. Que la misère  cesse, que le vigneron puisse vivre en exploitant ses vignes; que l'ouvrier viticole puisse manger à sa faim en travaillant toute l'année Et pour cela, que faut-il ? Que les vins se vendent à un prix rémunérateur. Cela se peut-il?.... Oui. Que demain le législateur le veuille et les lois qui  nous étranglent se transforment en lois  libéra­trices. Que demain le Gouvernement prenne résolument notre cause en mains et ce sont les Chambres entraînées et nous rendant justice; c'est le vin de la vigne qui reconquiert ses droits naturels, c'est la hideuse fraude qui dispa­raît; c'est la misère qui cesse de nous étreindre; c'est l'espérance qui renaît; c'est la paix. Mais si le vin ne se vend pas, si nous sommes abandonnés, si demain c'est encore la famine, c'est en désespérés que nous agirons. Et si on nous accule à la guerre, ce sera la guerre sans délais ni répits et les moutons devien­dront des loups. Nous ne sommes pas des égoïstes. Nous n'avons aucun prétexte pour éloigner de nous les Algériens qui ont les mêmes aspi­rations, les mêmes détresses,  même drapeau que nous. Nous sommes des vigne­rons, des ouvriers agricoles; c’est avec notre bon sens d'ouvriers et de vignerons que nous parlons; les mobiles qui peuvent gui­der d'autres classes que la notre, à l'égard des Algériens, nous les ignorons. Nous avons formé le bloc de la misère formi­dable que rien ne pourra entamer, qui ira droit au but et duquel nous n’avons le droit d'exclure aucun de ceux qui souffrent pour les mêmes causes que nous. Il se peut qu'il y ait dans le monde commercial des gens ayant intérêt à parler et à penser autre­ment; nous savons par expérience que l'ac­cord n'est pas toujours parfait entre les vignerons et les commerçants puisque les intérêts des uns sont forcément opposés à ceux des autres. Si les représentants plus ou moins qualifiés du com­merce des vins on des griefs à faire valoir contre la viticulture algérienne, nous n’avons pas à en connaître, nous, vignerons, qui ne devons voir dans les vignerons algériens que des frères affligés à qui nous ten­dons la main ».


Marcelin   Albert

levin-LeTocsin

La crise viticole française avait eu des échos en Algérie où, pourtant, les pra­tiques frauduleuses étaient peu répandues. Cependant le service des douanes, lors de contrôles, avait pu suspecter certains vins d'avoir été tra­fiqués. Une commission d'enquête diligentée par Paris, concluait en mai et juin « que la situation des viticulteurs de l'Algérie est à peu près identique à celle des viticulteurs du Midi de la France ». Devant ces événements et ces accusations, les colons ressen­taient un profond malaise. Ils étaient rendus responsables de la mévente des vins, accusés de fausser la concurrence par des avantages fis­caux, par des coûts de transport avantageux, par l'emploi d'une main-d'œuvre sous-payée. Les « frères de misère continentaux » avaient « droit à la vie » et voulaient « réduire à merci la fertile colonie algérienne ».

Dans le Midi, le 7 juin éclatait l'émeu­te. Le maire de Narbonne se retranchait dans sa mairie et déclarait en hissant le drapeau noir: « Aux actes maintenant ». Le 17e régiment de Ligne, cantonné à Agde, est envoyé pour rétablir l'ordre. Parvenu à Béziers il se mutine, lève la crosse et entonne « L'Internationale » en rejoi­gnant les insurgés. D'autres troupes intervenaient. Il y avait des heurts à Perpignan, à Agde, à Béziers, à Montpellier (22),

À Narbonne, des émeutes éclatent. Les 19 et 20 juin l'armée tire sur les manifestants et fait six victimes.

Pendant que se déroulaient ces évé­nements dramatiques, se tenait à Alger un grand « meeting de soutien » des viticulteurs algériens, qualifié par la presse « d'événement sensationnel de l'année » (23): 96 municipalités, 34 syn­dicats et comices agricoles, 10 sociétés diverses, envoyaient des délégués.

Ils se rassemblaient sur la place d'Isly devant la statue de Bugeaud et défi­laient dans les rues en hurlant des « Le vin aux travailleurs, l'alcool aux fraudeurs, la betterave aux vaches », « Les bistouilles et les bistouilleurs à la mer ».

Le président du comité de soutien prenait la parole: « Citoyens, avant de commencer ce meeting provoqué par la mévente de nos vins, par la fraude éhontée commise sur nos produits, par la pro­tection incroyable accordée aux frau­deurs, je vous demanderai de songer à ceux qui sont aujourd'hui au-delà de la mer bleue, à ceux qui souffrent comme nous, a nos parents, à nos frères, à nos amis de la France, à notre chère patrie, à son glorieux drapeau qui abrite dans ses plis tant de gloire ». Il n'y avait pas de drapeaux rouges, ni de drapeaux noirs à Alger, mais des drapeaux tri­colores dans la rue, sur les monu­ments et la tribune officielle.

Dans le Languedoc, l'unité viticole se traduisait par la création de la Confédération générale des vigne­rons du Midi, à laquelle adhérait l'Algérie. Son but était de maîtriser et de réguler la production des vins de table, avec déclaration de récolte et de stock, contrôle de la circulation des vins et répression de la fraude. Une loi était votée dans ce sens le 4 juillet 1907 et les délégations financières d'Algérie l'acceptaient sans réserve: « L'unité de réglementation entre la métropole et la colonie exclura toute idée de traitement préférentiel ».

En dépit des excès verbaux des uns et des autres au début de la crise, la France et l'Algérie se réconciliaient. Leurs intérêts étaient communs, leurs vins naturels, produits sans artifices par le soleil et le climat. « Contre la fraude sous toutes ses formes et contre les fraudeurs de tous poils », les viticul­teurs de part et d'autre de la Méditerranée s'unissaient et se ten­daient la main.

En juillet 1907, au Congrès International de Viticulture qui siégeait à Angers, Prosper Gervais, de la Société Nationale d'Agriculture, déclarait lors de la séance d'ouvertu­re: « Que si l'on prétend encore ater­moyer ou, pour paraître s'intéresser à notre sort, édicter des sanctions... il faut qu'on le sache... tout ira en empirant: la désagrégation du marché des vins s'ac­centuera; une à une disparaîtront les maisons de commerce qui, par leurs tra­ditions et leurs relations, se rattachent encore à l'ancien ordre des choses; les affaires deviendront de plus en plus l'apa­nage exclusif des néocommerçants qui vivent de combinaisons et de coups de fusils; nos domaines changeront de mains et leurs nouveaux titulaires s'aper­cevront bien vite qu'ils ont fait un marché de dupes; le travail se raréfiera, les ouvriers étrangers si nombreux dans notre région refuseront d'émigrer et de laisser la place aux ouvriers indigènes, les salaires baisseront... les populations agricoles se livreront à des violences; l'af­folement, le désordre, la ruine et la misè­re seront partout... Il faut qu'on le sache, le mouvement qui a entraîné les popula­tions du Midi est une véritable vague de fond, par où s'est traduite la détresse de tout un pays, désespéré de voir la ruine à ses portes, et qui ne veut pas mourir » (24). Lors de la session de clôture, un autre intervenant évitait une prise de posi­tion politique et saluait les efforts accomplis en Algérie: « Nous savons aujourd'hui que la conduite des fermenta­tions dans les pays chauds est un art dont les viticulteurs de France n'avaient pas une idée... une science nouvelle est née. Autrefois l'Algérie ne produisait guère que des vins aigres doux, aujourd'hui par l'emploi de l'acide tartrique, de l'acide sulfureux et de la réfrigération, on y fait des vins excellents » (25).

Cette année de « la grande misère », la production vinicole atteignait de nou­veaux records en France et en Algérie et la situation continuait de se dété­riorer. Le vignoble algérien était porté en superficie à 147000 hectares, en diminution par rapport à ses 167657 hectares de 1905.

L'année suivante une violente attaque de mildiou mal maîtrisée faisait chu­ter les rendements, qui, fort heureuse­ment, se rétablissaient en 1909 (26). Les prévisions pour 1910 étaient d'un retour à la normale en Algérie, moins bonnes en France où les experts pré­voyaient une baisse de 50 % par rap­port à la récolte précédente (27). Les prix aussitôt avaient flambé; l'opti­misme des colons, au travers de leurs réunions était palpable et quand Marcelin Albert était venu à Alger, il avait été accueilli comme un chef d'É­tat. Depuis 1907, « l'Apôtre » comme on l'appelait encore, qui avait assuré la prospérité de ses concitoyens viti­culteurs, vivait, délaissé et ruiné, en travaillant comme tâcheron dans des vignes qui n'étaient pas les siennes. L'Algérie n'était pas un pays inconnu pour Marcelin Albert. Quarante ans plus tôt, quand la France était enva­hie, il s'était engagé au 2e régiment de Tirailleurs algériens en garnison à Mostaganem. Il avait gardé des contacts. Son frère y était installé. Les colons se souvenaient d'une de ses interventions en leur faveur que la presse avait rapportée : «... Nous n'avons aucun prétexte pour éloigner de nous les Algériens qui ont les mêmes aérations, les mêmes détresses, le même drapeau que nous... nous n'avons le droit d'exclure aucun de ceux qui souffrent pour les mêmes causes que nous, qu'ils soient d'Algérie ou d'ailleurs... » (28).

Reconnaissante, l'Algérie avait répondu à l'appel d'Ernest Mallebay, directeur des « Annales africaines », et avait généreusement versé la somme de 80000 F aussitôt envoyés à Marcelin Albert. Le 15 novembre 1910, il débarquait à Alger et, du haut de la passerelle du paquebot La Marsa, de la Compagnie de Navigation Mixte, il lançait un reten­tissant
« Salut aux Algériens ».

Une foule très dense d'admirateurs et de sympathisants l'acclamait et l'accompagnait jusqu'à l'hôtel de ville où l'attendait le maire, M. de Galland entouré de son conseil municipal. Le lendemain Marcelin Albert était reçu au Jardin d'Essai pour un banquet de près de trois cents convives. De nom­breux discours étaient prononcés et Marcelin Albert, après avoir présenté le drapeau d'Argeliers et levé son verre « à l'Algérie, à la Tunisie, à la France et à la République », recevait un dernier hommage des officiels :

« Va, Marcelin, poursuis l'œuvre fécon­de!

Que ta parole retentisse en tous lieux Et que ta voix redise, redise à tout le monde :
 « Sus à la fraude, gloire aux gueux ! » (29).


Paul Birebent



1 - De nos jours, les sables littoraux de Camargue sont toujours à l'abri du phylloxéra.
2 - La France ne retrouvera jamais son potentiel viticole maximum de 244600H ha en 1874. Sa production record de 83 millions d'hectolitres en 1875, tombera à 23 millions en 1889.
3 - demontes (L.), L'Algérie agricole, 1930.
4 - Isnard (H.), La vigne en Algérie, 1954.
5 - Terme péjoratif utilisé de tous temps par une « certaine presse » et les intellectuels du « politiquement correcte » pour dénoncer la colonisation devenue colonialisme.
6 - Ecrivain et journaliste, 1828-1885. Elu à l'Académie française en 1884.
7 -  Galet (P.), Précis d'ampélographie pratique, 1998.
8 - Hexacool saturé caratéristique de la fermentation de certains fruits, figues, dattes... La manne est, selon la Bible, tombée du ciel pour nourrir les Hébreux.
9 - Utilisé en pharmacie comme antithermique (aspirine).
10 - Méthode recommandée par le chimiste Jean Antoine Chaptal dans son livre L'art de faire, de gouverner» et perfectionner les vins, paru en 1801.
11 - Le saccharose. Le jus de raisin ne contient que du glucose et du fructose.
12 - Ce droit lui sera encore refusé en 1921 et en 1940 sous prétexte de lutte contre l'alcoolisme en métropole
13 - La chaptalisation sera interdite en 1929 dans le Midi et en Algérie, mais restera autorisée au nord de la Loire
14 -  Selon P.Galet dans son Précis d’ampélographie pratique, 1952 : « En plaine l'aramon donne toutes ses possibilités, de 4 à 8kg par souche, soit un rendement de 120 à 250 hl par hectare, mais avec de faible degrés, de 7 à 9°. Un autre avantage de ce plan, c’est le rendement en jus trés élevé, de 115 à 120 kg pour obtenir un hectolitre vin
»
15 - Gervais (P.), Revue de viticulture, 1906.
16 - Baron (P.), Le mouillage dans Paris, in Revue de Viticulture XXVI, 1906.
17 - Carré (J.), Revue commerciale, in Revue de Viticulture, 1906.
18 - Haffaf, Revue commerciale, in Revue de Viticulture, 1906.
19 - Les viticulteurs de France avaient le privilège transmissible de distiller tout ou partie de leur récolte pour usage personnel. Ce privilège sera supprimé en 1960.
20 - En l’occurrence plus de 12° en France, alors qu'ils oscillaient naturellement et en moyenne entre 12,5° et 13,5° en Algérie
21 - Tous termes «...„» cités par l'Écho d'Oran, archives d'Outre-mer, Aix-en-Provence.
22 - 80 0000 personnes s'étaient rassemblées à Montpellier pour entendre Marcelin Albert.
23 - L'Illustration algérienne, tunisienne et marocaine du 15 juin 1907.
24 - Compte rendu du Congrès International de viticulture, 6 au 9 juillet 1907, Paris
25 - Semichon (M), L’évolution des méthodes de vinification, in C.I.V. d’Angers
26 - 1908 : 7 803 734 hl ; 1909 : 8719 hl
27 - La baisse sera de 47%
28 - L'Afrique du Nord illustrée du 15 décembre 1910.
29 - Marcelin Albert est revenu en Algérie, cette fois en Oranie, en 1920. Il est décédé en 1921.

/Vous exprimions nos sentiments de gratitude à M. Michel Moynier, maire de la ville de Narbonne et M. Paul-Henri Viala, archiviste, pour la documentation qu'ils ont gracieusement mise à notre disposition afin d'illustrer cet article.


In «  L’Algérianiste » n° 117



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