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Roger COUARD

Écrit par Roger AQUILINA. Associe a la categorie Football

"A chacun son Zidane"

Couard-Roger"De mon temps par-ci... de mon temps par-là... ", nous les vieux, évoquons volontiers le passé pour en vanter les vertus, face aux vices dont nous accablons les temps présents. Même devant un événement comme la Coupe du Monde de football qu'avec la joie et la fierté de tous nous avons salué bien bas nous avons envie de dire que, nous aussi, nous avons eu notre Zidane! Le grand public des stades de foot des années trente n'a pas oublié la vedette internationale qu'était Roger Couard dont la presse analysait les qualités en des termes peu communs : - ''Roger Couard est un danger constant pour le goal. Sa vitesse, son shoot sa détente, son intelligence de jeu en font un leader d'attaque exceptionnel'' . ''Roger Couard se signale surtout par l'obstination qu il met à disputer le ballon, la force et la soudaineté de son shoot. il n'abandonne jamais une balle, s'acharne après elle, la poursuit, la tracasse, la malmène et, dès qu'il voit un trou devant lui ou une faille, il botte d'où qu'il soit, d'un shoot terriblement dur" . "Magnifique athlète, Roger Couard a tous les dons pour enthousiasmer le public. Lutteur né on a l'impression de voir opérer un gladiateur romain (sic)",

Fringant octogénaire aux onze petits-enfants, Roger Couard a conservé la silhouette de ses vertes années et le cœur ouvert à la vie du foot.

Là-bas, "chez nous", par sa gentillesse par sa modestie, un charme qu'accentuait le bleu de ses yeux et le blond de ses cheveux il était le chouchou des Algérois... et des Algéroises.

Pour être né à El-Achir, en Petite Kabylie où ses parents s'étaient implantés en 1860, ses racines plongent dans la même terre que celles de Zidane.

El-Achir, morne bled d'une Algérie profonde, se singularise par le record de longueur de son tunnel (2252 mètres) qu'un tortillard doublé d'une locomotive de secours franchissait en crachant fumée noire et escarbilles. C'était la porte ouverte sur l'immense plateau de Medjana et ce fut le champ de bataille où se fomenta en 1872, l'insurrection de Bordj-Bou-Arreridj par Mokrani le rebelle. El-Achir, Roger Couard en garde une incurable nostalgie comme celle que l'on a d'une enfance heureuse et des liens que l'on noue pour la vie sur les bancs des écoles, sans préoccupation raciale ou religieuse.

C'est en allant poursuivre ses études au Grand Lycée d'Alger que Roger Couard signa son destin de footballeur et plus précisément dans la cour des grands, bruissante des clameurs des matches disputés aux récréations.

Là naquit l'embryon du Racing Universitaire Algérois auquel Roger devait se donner corps et âme et qui puisa ses premiers éléments dans la modeste USLA (Union Sportive du Lycée d'Alger). Microcosme prometteur que ce lycée où se côtoyaient un futur prix Nobel de littérature Albert Camus; un lexicographe Paul Robert; un chirurgien René Bourgeon; médecin général étoilé; un poète soldat tué a la guerre; et tant de Professeurs émérites dont chacun garda longtemps les empreintes.

C'est en 1931-1932 que le RUA brilla de tous ses feux. Le début fut peu glorieux car longtemps subsista en lui l'esprit étudiant plus enclin à chahuter et à chanter le "Père Dupanloup" ou le "Cordonnier Pamphile" qu'à s'entraîner sur le terrain. Mais tout changea sous la houlette du grand Cottenet qui introduisit les notions de travail, de rigueur et de discipline et permit au club d'engranger trente victoires consécutives auxquelles n'était peut-être pas étranger le charme de la populaire Joséphine Baker, marraine du club. Citons quelques noms de la belle époque et par exemple ceux des vainqueurs du championnat d'Afrique du Nord 1934-1935 : Cubilher, Jasseron, Raymond Couard, Pataa, Tazaîrt, Durandeu, Sabaton, Roger Couard, Lucchini, Marie, Branca, Ramagé et,... pardon pour tous les autres. Quelques mots aussi du palmarès : championnats d'Alger en 1931, 1932-1933 avec treize points d'avance ; championnats et coupes d'Afrique du Nord en 1935 et 139... Riche de dix-huit sections sportives de toutes disciplines il partipa aussi, avec à sa tête Raymond Couard, au championnat de France universitaire.

Quand vint pour Roger Couard l'heure du service militaire, Paris s'empressa d'accueillir une si précieuse recrue et le fit sous les couleurs du Racing, bleu et blanc, donc comme celles du RUA mais disposées à l'horizontal.

Vedette internationale...
chouchou des Algérois...
et des Algéroises.

Diplôme de droit* en poche classé en tête des buteurs, Roger Couard fut à son apogée en 1935-1936. Rappelons par exemple les deux buts victorieux qu'il marqua le ler janvier 1936 au grand Akimov devant la foule des grands jours et les sommités internationales.

Opéré de graves blessures aux genoux, Roger Couard interrompit son parcours à onze reprises pour récupérer en 1938 et marquer pour son club, l'unique but d'une coupe de France.

A cet hommage à Roger Couard on se doit d'associer son frère Raymond qui nous a quittés en 1997 après avoir été ce pilier défenseur du RUA cher à Albert Camus qui écrivait : "Sans le grand Raymond, j'aurais beaucoup souffert; on jouait dur avec nous, on me travaillait au corps... ". Grièvement blessé à la bataille de Cassino, Raymond continua à travailler le foot comme entraîneur du RUA, de Guyotville et comme journaliste à la "Dépêche Quotidienne ".

Après la guerre le RUA perdit de son éclat. Il avait cependant gagné sous Jasseron le championnat 1945-1946.

Le numéro d'octobre 1997 du "Bulletin des anciens du football d'Afrique du Nord" publie une photo de l'équipe du RUA de 1951-1955 où le nom de Maurice Faglin mérite d'être souligné pour son attachement passionné à son club et pour le trait d'union qu'il représente entre le RUA d'avant et le RUA d'après-guerre.

Il serait sacrilège, dans un texte sur le RUA et Roger Couard, de ne pas parler un peu plus d'Albert Camus dont il fut l'ami, le condisciple, le même amoureux du soleil et de la mer d'Alger .

Laissons-lui la parole :

"Je garde d'Albert Camus le souvenir d'un excellent camarade, souriant, en gentil, modeste, passionné de football et s'y donnant à fond comme goal de l'équipe junior du RUA". Rendant compte d'un match contre l'équipe de l'Ouest Mitidja, un journal écrivait

"Le meilleur de tous fut Camus. Il a joué avec un indéniable courage, plongeant dans les jambes de ses adversaires. Il ne fut battu que par un pénalty. Pour nous, sans la maladie qui brisa sitôt son élan, il serait devenu le goal de l'équipe première .."

"Le soir, après les classes, il nous arrivait avec quelques demi-pensionnaires de regagner à pied nos domiciles respectifs. Immuable trajet par la rue Bab-elOued et la place de la Victoire aux odeurs d'anchois tassés dans des barils d'huile forte senteurs indéfinissables s'échappant des bassines du marchand de beignets et de zlabias, place du Gouvernement et les créponnés de M. Grosoli, rue Bab-Azoun, où commence le chic des boutiques algéroises sous les arcades que vient presque frôler le tramway des T.A... Square Bresson bruissant de gazouillis d'oiseaux nichés dans les palmiers et magnolias. Là, notre petit groupe se séparait. Les uns gagnaient le centre ville par les rues Dumont-d'Urville et d'Isly, les autres, la rue de Constantine et Sadi-Carnot vers le Champ-de-Manœuvre. Camus prenait quelquefois le CFRA pour gagner son lointain Belcourt..."

"Ce Camus de ma jeunesse, ajoute Roger Couard avec émotion, je l'ai revu en 1955 à Alger. Préoccupé par les événements il y était venu de Paris pour s'informer et tenter d'obtenir une trêve dans les attentats. Le RUA lui fit grande fête mais son moral était bas. Pour le divertir, je devais le mener voir un match le dimanche suivant au stade de Saint-Eugène. Tiraillé de toutes parts, il ne put m'accompagner. Au nom du RUA et au mien, termine Roger Couard, je vais me recueillir sur sa tombe à Lourmarin, en souvenir de notre cher passé."
Au risque de la banaliser, je cite cette phrase de Camus que l'on trouve sous toutes les plumes

"Après beaucoup d'années où le monde m'a offert beaucoup de spectacles, ce que finalement je sais de plus sûr, sur la morale et les obligations des hommes, c'est au sport que je le dois, c'est au RUA que je l'ai appris".

Roger AQUILINA

In l'Algérianiste n° 87 de septembre 1999

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