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Le port du voile en Algérie

Écrit par Georges-Pierre HOURANT. Associe a la categorie Musulmanes

Une polémique s'est déclenchée en France au sujet du port récent du voile dans les établissements scolaires par de jeunes musulmanes, souvent issues de l'émigration maghrébine. Cette polémique, liée à la notion de laïcité, prend des allures byzantines; ne serait-il pas plus utile d'éclairer notre réflexion par des considérations historiques sur les coutumes vestimentaires des musulmanes en Algérie, notamment à l'époque française?

Notons d'abord qu'il n'était pas question à cette époque de « foulard islamique » mais de haïk Qu'est-ce que le haïk et de quand date-il?

Le voile en Algérie à la période française

voile1Le port du voile, pratiqué en Orient antérieurement à l'islam, est très rare en Occident. Le peplum des Grecques et des Romaines était un vêtement de cérémonie, qui laissait les cheveux libres. Si saint Paul recommande le voile aux chrétiennes, c'est dans des situations particulières comme la prière; Tertullien, qui vécut à Carthage au IIe siècle, les exhorte lui aussi à le porter, mais il est connu pour son intransigeance, qui fit de lui un hérétique (1). Quant aux habitudes de pudeur et de décence propres pendant longtemps aux femmes européennes, elles se limitaient au besoin d'avoir la tête couverte. En fait, à l'époque moderne, le port systématique, en public, d'un voile couvrant le corps entier des femmes est bien un usage propre aux musulmans, inspiré par leur religion, même s'il peut exister des interprétations diverses du Coran à cet égard (2). Cet usage apparaît comme lié à une conception spécifique de la famille (polygamie possible, usage ,de la répudiation, régime successoral avantageant l'homme, mariage des filles impubères autorisé par le rite malékite algérien...).

Le voile s'est donc répandu en Algérie avec la conquête arabe et les Français l'y ont trouvé en 1830. Voici comment Pierre Bayer (3) décrit le costume des femmes algériennes au temps de la Régence: « Pour sortir, la musulmane se masque d'abord le bas du visage à la hauteur des yeux à l'aide d'une sorte de mouchoir carré, ovale ou triangulaire, qu'elle noue sur la nuque. Puis, elle pose sur ses épaules une pièce de drap que l'on agrafe sur le devant, destinée à renforcer l'opacité les vêtements, souvent fort légers. Elle s'enveloppe ensuite dans un immense voile de laine très fine, de soie ou de coton... (qui) recouvre la tête jusqu'au ras des yeux et descend à mi-cuisse. C'est tout un art que de s'en draper... Le grand haik blanc n'est pas acore d'usage ». À la période française, on retrouve pour le visage l'usage du mouchoir, en général triangulaire, tanque le voile précédent, s'il subsiste score, sera de plus en plus supplanté par le haïk à proprement parler, qui descend, lui, jusqu'aux pieds. Cependant, il existe de nombreuses variations individuelles : le mouchoir par exemple, peut être uni, brodé ou bordé de dentelles. Et y a surtout les variantes régionales. Ainsi blanc dans l'Algérois et 1'Oranais, le haïk était noir dans le Constantinois, en signe de deuil, selon certains historiens, depuis l'assassinat du bey en 792. Dans certaines régions (Tlemcen, Laghouat...), il était orné de rayures de soie; en Kabylie, les haïks, faits avec un tissu plus lourd, possédaient souvent des décorations géométriques; dans les Aurès le haf, analogue au haïk; ètait en général de couleur noire ou indigo(4).;Certaines femmes, surtout en Oranie, se masquaient à moitié la face avec leur voile, dissimulant ainsi l'un de leurs yeux, pour se protéger, disait-on, du mauvais sort; à l'inverse, les femmes du Sud se couvraient la tête, mais non le visage; sans parler de celles qui, notamment en Kabylie, se couvraient la tête sans porter le haïk. Ainsi, grâce à toutes ces variations (dont la liste n'est pas close...), la signification religieuse du voile s'était en partie estompée et il pouvait passer surtout pour une coutume vestimentaire propre à des communautés régionales. C'est bien ainsi qu'il était perçu par les Européens qui, le plus souvent, ne retenaient que son aspect pittoresque. Dans beaucoup de tableaux, dans beaucoup d'affiches publicitaires de voyage, la mauresque élégamment drapée dans son haïk d'un blanc immaculé devenait un élément incontournable dans la beauté du décor algérien, au même titre que la mer, le ciel bleu ou les palmiers. Pour nombre d'écrivains ou de poètes, orientalistes ou non, le vêtement arabe drapé semblait plus esthétique que le vêtement européen cousu; et il est arrivé à plus d'un, en se promenant dans les rues, de regretter que le haïk dérobât à ses regards la beauté seulement devinée de telle jeune silhouette...

voile2En ce qui concerne les établissements scolaires, le problème pendant longtemps ne s'était pas posé, puisqu'il n'était pas dans la culture musulmane d'envoyer les filles à l'école; même les ouvroirs où on leur enseignait couture et broderie, eurent au début peu de succès. Pourtant, un décret de 1944 étend à l'Algérie l'obligation scolaire pour les enfants de 6 à 13 ans (instituée en métropole en 1882. Parallèlement, un revirement se produit dans l'opinion musulmane et les filles se mettent à affluer vers les écoles, qui deviennent de moins en moins différentes de celles des garçons malgré le manque de locaux, 60000 jeunes musulmanes étaient déjà scolarisées en 1954 et pas seulement dans les medersas; en 1959-1961, « le taux de scolarisation féminine atteint 39% en Kabylie, près des trois quarts à Alger et Oran »(5). Pour celles qui fréquentent l'école française, il n'est pas question de porter le voile en classe, non seulement en raison de leur âge (jeune dans la plupart des cas) et de l'absence de mixité (celle-ci date, en France, des années 1970), mais aussi sans doute par suite de ce même respect instinctif des usages qui conduit par exemple un Européen à retirer ses chaussures quand il entre dans une mosquée.

voile3Cependant, ce début de scolarisation et la cohabitation croissante des deux communautés, notamment dans les villes où les femmes musulmanes connaissent et envient le genre de vie des Européennes, a entraîné une évolution de la société arabe. Si, dans les années 1880, certains notables qui voilaient leurs filles dès 11 ans, calomniaient les « filles déchues » qui fréquentaient l'école française (les mêmes critiquaient aussi les « porteurs de chapeau »), d'autres au contraire, dès les années 1930, « donnaient en exemple l'œuvre de Kemal Ataturk, moderniste et laïciste et célébraient l'émancipation féminine en Orient » (6).Or, Ataturk justement, venait d'interdire le port du voile en Turquie dans les lieux publics (et même de substituer, par la loi, le chapeau au fez). Ainsi, comme l'écrivait Augustin Bernard en 1931 (7), « le grand mouvement qui s'est produit ces dernières années... en Turquie et en Égypte, dans le sens de la laïcisation du droit, de la modernisation de l'Islam, de l'affranchissement de la femme, commence à gagner l'Algérie... l'école peut en préparer l'avènement »

Le voile et la révolution du 13 mai 1958

Si ce « grand mouvement » avait une chance de se réaliser en Algérie, les événements de mai 1958, qui virent le triomphe de l'idée d'intégration, auraient pu l'accélérer. Le 16 mai, sur le Forum d'Alger, se produit l'immense manifestation de fraternisation franco-musulmane que l'on sait. À cette occasion, des femmes voilées arrachent leurs haïks tandis qu'un jeune couple musulman, habillé à l'européenne, apparaît au balcon du Gouvernement général et s'écrie: « Nous sommes l'Algérie de demain » (8). À cette date, le voile était donc souvent devenu, au moins dans les villes, un signe d'arriération et d'asservissement de la femme. Bien sûr, il est de bon ton, de nos jours, de traiter de naïfs ceux qui ont cru à l'importance de ces scènes de dévoilement et de fraternisation. Or, elles ne sont pas seulement symboliques; elles étaient dans la logique du rapprochement croissant des communautés dont nous venons de parler, notamment grâce à la scolarisation des filles musulmanes et elles eurent un prolongement. Écoutons le témoignage de cette institutrice de Baraki près d'Alger (9): en septembre 1958, ses élèves musulmanes lui disent: « Nous ne nous voilerons jamais »; en 1959, elles confectionnent jupes et chemisiers; en 1962 encore, elle est fière de les voir « coquettes dans leurs vêtements ».

Cette transformation progressive des mentalités était due non seulement à l'école mais aussi à l'armée et à la politique d'intégration, tant que celle-ci reçut un commencement d'application. Une ordonnance du 4 février 1959 interdit le mariage des filles impubères, abolit la répudiation et institue le mariage civil et le libre consentement des époux; certaines de ces mesures avaient été appliquées en Kabylie dès 1930, « avec l'assentiment des populations jeunes, féminines, citadines et des intellectuels » (10). Si l'on ajoute que le droit de vote était accordé aux femmes algériennes en 1958, on constate que se dessine une véritable révolution « qui les extirpe de leur condition de mineures ». Rebiha Kebtani, élue député-maire de Sétif en 1959, déclare dans une interview à l'Aurore: « Mon engagement politique date du 13 mai 1958... Je me suis occupée de convaincre d'autres jeunes femmes de ne pas suivre les ordres du F.L.N. qui avait organisé une grève scolaire et de laisser tomber le voile ». De son côté, la secrétaire d'État Nefissa Sid Cara préside le « Mouvement de Solidarité Féminine » créé après le 13 mai par Mme Salan et Massu, qui se donne pour mission « le rapprochement entre les femmes des deux communautés et l'instruction des femmes musulmanes dans le cadre de « l'Algérie française ». Dans le même temps, le 5e Bureau de l'armée informe les femmes des mesures prises en leur faveur, améliore leur scolarisation et diffuse un film de 27 minutes intitulé « Le voile qui tombe... ».

Mais le temps est un facteur essentiel pour enraciner les réformes et l'on sait comment fut très vite délaissée l'intégration au profit d'une politique diamétralement opposée...

Le voile en Algérie après 1962

Abandonnée par la France en 1962, l'Algérie pouvait-elle faire autre chose que revenir progressivement à son identité islamique, la seule connue avant 1830? Déjà, aux yeux de certains historiens « le combat du FLN pour l'indépendance n'était qu'une version modernisée de la bonne vieille guerre sainte musulmane(11). En tout cas, dès 1956, le F.L.N. avait ordonné la grève scolaire; puis il dénonce dans son journal El-Moudjahid (ce mot signifie « le combattant de la foi ») les scènes de dévoilement des femmes sur le Forum d'Alger; il fait de l'ordonnance du 4 février 1959, un des thèmes de sa propagande anti-française. Certes, il y aura des déclarations en faveur de la libération de la femme, comme celle de Ben Bella en 1963, qui affirme qu'il s'agit d'un « préalable à toute espèce de socialisme »; certes une partie des mesures juridiques adoptées par la France en faveur des musulmanes perdure jusqu'en 1973; certes un grand nombre de femmes continuent dans les villes, à se libérer des contraintes vestimentaires. Mais en 1984, le Code de la famille algérien, voté par le F.L.N, reprend la plupart des institutions de la charia, rétablit la répudiation et réduit fortement les droits de la femme. Lorsque le F.I.S triomphe aux élections municipales de 1990, il lui suffit, dans les villes qu'il administre, de compléter ces mesures par des interdictions (alcool, cigarettes, musique, cravate...) et par l'obligation du voile réclamée par 100000 femmes défilant à Alger cette armée-là. »

Au demeurant, le voile qu'elles revendiquent et qu'elles portent est moins le haïk traditionnel qu'un vêtement nouveau, récemment entré dans les mœurs algériennes, ce qui montre bien sans doute la volonté des islamistes d'afficher leurs convictions spécifiques, qu'il s'agisse des hommes (avec le port de la robe et de la barbe) ou des femmes. Ce vêtement nouveau, c'est le hidjab, grand foulard souvent blanc, recouvrant les cheveux et les épaules mais laissant le visage à découvert et posé par-dessus une longue robe de couleur sombre descendant jusqu'aux pieds.

Quelles que soient les raisons pour lesquelles les Algériennes le portent « pour avoir la paix dans la rue ou au travail, par conviction religieuse, par coquetterie, pour cacher sa misère, par acceptation de la pression familiale et sociale » (12), ce voile est considéré par la leader féministe kabyle Khalida Messaoudi comme

« notre étoile jaune ». Elle constate aussi avec surprise qu'il fait son entrée en force dans les lycées d'Alger: si, dans ses classes, une de ses élèves sur cinq seulement le portait en 1987, elles seront plus de la moitié à le faire à la rentrée suivante.

Selon les médias, l'influence islamiste en Algérie aurait reculé ces dernières années. Mais en Algérie et même en France, la question essentielle reste posée: l'islam peut-il se « moderniser » comme on dit et faire évoluer sa conception de la condition féminine, y compris sur le port du voile? En conclusion de cette étude, il apparaît en tout cas que, s'il avait une chance de le faire, c'était bien à l'époque où la France était présente en Algérie.

Georges-Pierre HOURANT

In : l'Algérianiste n° 107 de 2004

1 - LAFFITE (Robert), « Le tchador », l'algérianiste n° 68, décembre 1994, p. 120.
2 - Le passage du Coran le plus cité au sujet du voile est le suivant: « o toi, Prophète! Dis à tes épouses et à tes filles et aux femmes des croyants, de laisser tomber jusqu'en bas leurs robes de dessus. Il sera plus facile ainsi (d'obtenir) qu'elles ne soient pas reconnues et qu'elles ne soient point offensées », sourate 33, verset 59, traduction Montet, 1929, p. 569-570.
3 - BOYER (Pierre), La vie quotidienne à Alger à la veille de l'intervention française, Hachette, 1963, p.157
4 – FERY (Raymond), « La condition sociale de la femme chez chez les Berbères de l'Aurès »

In : l'algérianiste n°21, mars 1983, p. 37

5 - GOINARD (Pierre), Algérie, l'œuvre française, Robert Laffont, 1984, p. 252.
6 - AGERON (Ch. R.), Histoire de l'Algérie contemporaine, PUF, 1979, p. 316.
7 - BERNARD (Augustin), L'Algérie, Larousse, 1937, p. 68.
8 -.BRONBERGER ( Met S.), Les 13 complots du 13 mai, Fayard, 1959, p. 259.
9 - Cité par C. Conybeare-Grezel l'algérianiste n° 14, mai 1981, p. 34 et 35.
10 - Voir la communication de Diane Simbron « La politique d'émancipation du gouvernement français à l'égard des femmes algériennes pendant la guerre d'Algérie », colloque « Hommes et femmes en guerre d'Algérie », Autrement, 2003 p. 226 à 242.
11 - PÉRONCEL-HUGOZ (Jean-Pierre), article « Le djihad algérien », La Nouvelle revue d'Histoire n° 4, janvier 2ier 2003, p. 56-57.
12 – MESSAOUDI ( Khalida ), Une algérienne debout, Jai lu, p. 139

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