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Le drame des Harkis en 1962, 1ère partie

Écrit par Général François Meyer. Associe a la categorie Histoire Politique

 

Le drame des Harkis en 1962

(1ère partie)

 

Lieutenant en Algérie, j'ai servi pendant quatre années au 23e Régiment de Spahis en Oranie, de 1958 à 1962, dans une unité où le concours des Algériens musulmans était important, et j'ai commandé successivement deux harkas, en tant que chef de commando du secteur opérationnel à Géryville, puis à Bou Alam, toujours en Sud-Oranais. Je crois avoir connu une guerre dont la réalité a échappé à de nombreux Français, la guerre civile entre les Algériens au moment de la décolonisation.

Je précise que je n'avais jamais promis à mes soldats que la France resterait en Algérie, et que j'ai seulement écouté avec eux les allocutions du général de Gaulle, ainsi que les nombreux discours des autorités civiles et militaires, qui nous fixaient bien suffisamment les objectifs politiques de nos combats. J'ai simplement promis à mes harkis que je resterais avec eux jusqu’au « dénouement », et prolongé en conséquence mon séjour. Mon adjoint, le sous-lieutenant d'Agescy, a fait de même.

Au milieu des combattants musulmans j'ai donc vécu la dissolution des harkas, c'est-à-dire leur désarmement et leur démobilisation. Avec les spahis de mon commando, militaires engagés, qui avaient refusé la rupture de contrats, et donc le désarmement, j'ai pu assurer la protection des familles des anciens supplétifs en attente de départ pour la France, les aider dans les formalités administratives qu'ils devaient accomplir, et témoigner que ces anciens militaires avaient reçu l'ordre de prendre en compte les demandes de transfert en métropole.

J’ai participé à l'organisation d'un premier convoi vers la France le 13 juin (arrivé au camp du Larzac le 16), et j'ai moi-même accompagné un deuxième et dernier convoi le 9 juillet, (arrivé au camp de Sissonne le 16 juillet 1962). Ce qu'ont vécu en 1962 les anciens supplétifs et les anciens engagés, tous soldats de la France, ne doit pas être éternellement caché. Il est important que l'histoire de cette période soit établie dans toute sa vérité. Aujourd'hui, les revendications des fils et des filles de harkis sont d'abord des exigences de considération et de dignité. Il n'y aura pas pour eux de paix sociale tant que l'opinion publique restera dans l'ignorance de ce qui s'est passé. Trop de Français, moins d'ailleurs par parti pris que par méconnaissance, les appellent encore « fils de traîtres », car jamais la reconnaissance de la France ne leur a été manifestée de façon claire, officielle, éclatante. C'est un devoir de vérité et de réhabilitation sans équivoque que la France doit s'imposer. Les historiens et les chercheurs ont ici un travail important à mener, et dans ce cadre, ces journées « Histoire et Mémoire » qu'organisent aujourd'hui « Jeune Pied-Noir », constituent une manifestation d'un incontestable intérêt. Aussi, je remercie Bernard Coll et Taouès Titraoui de me donner ici la parole.

Aujourd'hui par exemple on continue d'écrire ou de dire que les proposi­tions faites aux supplétifs en 1962 organisaient « leur libre choix », ou que les transferts en France réalisés dans le cadre d'initiatives individuelles étaient couverts par les autorités. Ce n'est pas la vérité. En prenant connaissance de ce qui s'est réellement passé, des directives qui ont été effectivement données, ou des modalités de leur application sur place, on portera j'en suis sûr, le jugement qui convient.

Mais d'abord, je voudrais faire quatre remarques qui me paraissent importantes :

1 - Les harkis n'étaient pas des combattants « politiquement infantiles », comme on l'a écrit, bien que ce soit là une simplification qui puisse arranger parfois. Il s'agissait souvent de gens qui avaient été menacés par les agents du F.L.N., de gens qui avaient refusé de collaborer avec eux ou qui avaient vu certains de leurs proches égorgés, d'hommes issus de ce milieu des anciens combattants où le sentiment d'attachement à la France était toujours fort, d'hommes scandalisés par les violences aveugles de la « révolution ». Dans le Géryvillois par exemple, la grande famille des Amara a rejoint le camp des forces de l'ordre en raison de l'assassinat en 1958 d'Hadj Kacimi Mohamed, proche parent, mahlem (savant) de la mosquée de Géryville (et d'ailleurs partisan de l'indépendance, mais sans la violence). Dans l'Algérie que j'ai connue, ce sont en fait les exécutions de notables, d'hommes d'influence ou d'anciens combattants qui ont fourni aux harkas leur plus sûr recrutement.

Les harkis, c'étaient également des « ralliés », et j'ai connu ces anciens djounouds et ces responsables politiques du F.L.N. de la région de Bou Alam, qui avaient rejoint le poste des spahis pendant l'été de 1960. Ils avaient aussitôt recruté eux-mêmes des combattants dans les tribus, puis au cours d'une cérémonie présidée par le sous-préfet de Géryville des armes leur avaient été confiées. Ils avaient abandonné la révolution à la suite des discours qui promettaient la libre autodétermination et la « paix des braves », ils s'étaient décidés après les défaites des katibas de l'A.L.N. dans le sud, et ils fuyaient également les purges internes et les exécutions sommaires que le F.L.N. en difficulté pratiquait alors sans discernement. Cette volonté de faire reculer le F.L.N. qui les animait, et la résolution de rendre ainsi possible cette Algérie dont De Gaulle, alors, montrait le chemin.

2 - Les harkis n'étaient pas non plus des « engagés pour la gamelle ». En rejoignant un poste militaire, ils abandonnaient au F.L.N. leurs biens, maison, jardin, troupeau... et ne dédaignaient évidemment pas l’indemnité mensuelle qu'ils percevaient. Celle-ci était en réalité assez modeste. Ils prenaient alors part à la lutte pour protéger famille et village. Hommes de l'Algérie rurale, ils étaient presque tous des illettrés, mais comme tous les combattants des djebels ils s'informaient en écoutant la radio. Dans les accrochages j'ai souvent remarqué que la récupération des postes de radio suscitait autant d'intérêt au moins que celle des armes.

Ils avaient entendu et retenaient les paroles du « Premier des Français », au fil de ses discours ou de ses conférences de presse. Je ne les rappellerai pas... mais quand même!

  • « Venez à la France, elle ne vous trahira pas ! ».

  • « Qui peut croire que la France en viendrait à traiter avec les seuls insurgés. Aucune tendance ne sera exclue du débat... ».

  • « Le sort des Algériens appartient aux Algériens, non point comme le leur imposeraient le couteau et la mitraillette, mais suivant la volonté qu'ils exprimeraient librement. La France assurera la liberté de leur choix ».

  • « Je m'adresse à l'armée... votre mission ne comporte ni équivoque ni interprétation : vous avez à liquider la Force rebelle qui veut chasser la France de l'Algérie et faire régner sur ce pays sa dictature de misère et de stérilité. Tout en menant l'action des armes, vous avez contribué à la transformation morale et matérielle des populations musulmanes pour les amener à la France par le coeur et par la raison... ». 1960.

En Islam, le poids de la parole donnée est manifeste — peut-être plus qu'en Occident — Les harkis étaient des gens simples et pendant longtemps ils n'ont pas flairé le double langage.

3 - Ils n'ignoraient pas, dès 1961, que les envoyés du gouvernement rencontraient le F.L.N., et que, à terme, des concessions allaient être faites. Mais ils croyaient que les unités resteraient assez longtemps pour assurer le retour à la vie normale, et qu'au pire, tout retour en arrière étant impossible pour eux, ils pourraient choisir de suivre l'armée pour rester sous sa protection.

Dans le Géryvillois, cette inquiétude avait fait l'objet de plusieurs messages du colonel commandant le 23e Spahis, ainsi que le commandant du secteur opérationnel. Il faut d'ailleurs rappeler la note que le commandant en chef avait envoyée jusqu'au niveau des Sous-Quartiers au début de 1961.

Note de service n° 35/EMI/3/P.H. du 5 janvier 1961 (extraits) :

« Les F.S.N.A. engagés dans la lutte armée contre la rébellion... s'interrogent avec anxiété sur leur avenir... Seule une action vigoureuse conduite par les cadres à tous les échelons fera disparaître de leur esprit l'idée que les événements actuels vont aboutir à de sanglantes représailles... Il faut être animé de la certitude que l'Armée restera en mesure de faire face à ses engagements, au-delà du référendum de l'autodétermination, quel qu'en soit le résultat (en cas de sécession, le partage assurerait à l'Armée la possibilité de faire face à ses engagements).

L'armée assurera par sa présence le retour à la vie normale de ceux qui combattent à ses côtés et de leurs familles. Ceux-ci auront la possibilité de rester Français, et la France leur fera la place à laquelle leurs activités au service du pays leur donnent plein droit. Sur ce point d'ailleurs, la politique gouvernementale n'a jamais changé...

Le général commandant en chef... Signé : Crépin ».

4 - Enfin dans le Géryvillois, en 1962, c'était toujours la guerre, de même que dans les djebels des Ksours, les massifs montagneux et les zones frontières. En septembre 1961, une directive du général Ailleret, commandant en chef, prescrivait même d'y intensifier l'activité opérationnelle pour compenser l'allégement du dispositif et le départ pour la France de certaines divisions. Les katibas, considérablement réduites, avaient reçu l'ordre de montrer aux populations que la France n'avait pas encore gagné la partie. Elles se regroupaient parfois et menaient d'ailleurs courageusement une guerre d'embuscades. Avec mon commando et la harka, notre dernière opération a eu lieu le 13 mars, sur ordre du secteur opérationnel de Géryville. Nous avons accroché notre adversaire et détruit le poste de commandement de la mintaqua 53, celle du Sud-Oranais.

Les harkis ne jouaient pas double jeu, comme l'ont parfois écrit ceux qui les dédaignaient. Souvent en tête, puisqu'ils connaissaient bien le terrain et les habitudes des djounouds, ils étaient particulièrement efficaces et fidèles, et avaient peu à peu pris conscience de leur rôle. A partir de 1957, le taux général des désertions de musulmans ne sera d'ailleurs que de un ou deux pour mille, ce qui est insignifiant dans une guerre civile. A Bou Alam, au sein de la dernière harka que j'ai commandée, et qui avait été constituée dès 1956, on ne déplorera pas une seule désertion de harki avant le 6 mars 1962. On connaît les propos du colonel Buis : « Les harkis, de près ou de loin, étaient mêlés à la rébellion... on pouvait penser qu'ils ne courraient pas un grand danger au moment de l'indépendance... ».

J'avoue trouver plus proche de la réalité le jugement du général Ailleret, commandant en chef, qui, arrivant du Commandement des Armes Spéciales, n'avait pas d'opinion préconçue, mais qui était certain que « Ces forces supplétives, extrêmement utiles dans les opérations... auraient à subir le contrecoup d'une haine féroce ».

Démobilisation et désarmement des harkis en 1962.

Le transfert en France?

J'évoquerai d'abord le 19 mars et le choc psychologique que les accords d'Evian ont provoqué chez les supplétifs, puis ensuite, les mesures qui leur ont été proposées.

En début d'année 1962, devant l'inquiétude des combattants musulmans, le commandement supérieur en Algérie avait demandé au ministre des Armées de les rassurer quant à la volonté de la France de ne pas les abandonner.

Message du 14 février 1962 n° 0452/CSFA/EMI/MOR

« A votre dernier passage, vous avez bien voulu annoncer votre intention de diffuser une note rassurant les F.S.N.A... sur la volonté de la France de ne les abandonner en aucune circonstance... je vous demande s'il vous serait possible de faire sortir cette note maintenant.

Signé : Ailleret ».

Le 8 mars 1962, le ministre répond par un communiqué adressé aux chefs de Corps, suivi en particulier par une annexe qui annonce les mesures qui vont être proposées aux différentes catégories de combattants musulmans.

Communiqué du ministre des Armées à Messieurs les Chefs de Corps, le 8 mars 1962 (extraits).

« Les négociations conduites avec le F.L.N... aboutiront sans doute, au fait que de l'autodétermination naîtra une Algérie nouvelle... qui demeurera liée à la France par des accords d'association étroite et garantira aux nationaux comme aux intérêts français... les droits et libertés indispensables... Après le référendum d'autodétermination, que l'on peut espérer intervenir après une période de quelques mois, commencera une période probatoire d'une durée de trois ans, qui offrira aux Français d'Algérie, comme aux musulmans attachés à la France, un délai suffisant pour choisir le pays de leur installation définitive ainsi que leur nationalité... Il est hautement souhaitable que la majorité des Algériens décident de continuer à vivre dans leur pays natal...

Signé : Pierre Messmer ».

Ce communiqué ne répondait cependant pas à l'attente principale des supplétifs, à savoir le maintien de la présence de l'armée pour permettre le retour au calme. De plus, en ce qui nous concernait à Bou Alam, il arrivait bien tard, puisque dès le 6 mars au soir, plusieurs des principaux ralliés de 1960 venaient de déserter en emportant toutes les armes de leur poste de garde. Le colonel commandant le 23e Spahis était passé faire sa visite d'adieux car il rentrait en France. Le commandant du secteur opérationnel et le sous-préfet de 1960 avaient été remplacés depuis bien longtemps déjà. Enfin, dans l'après-midi du 6 mars, le capitaine chef de la S.A.S. de Bou Alam avait retiré à ses moghaznis leurs munitions. Sur ordre de la sous-préfecture, sa hiérarchie, il ne leur avait laissé que cinq cartouches par arme. Les moghaznis s'étaient aussitôt précipités au village harki en leur montrant leurs cartouchières vides. Trois des harkis ralliés avaient décidé de partir le soir même, « La France nous abandonne, nous serons massacrés, les lieutenants n'y pourront rien! ». Ils me laissèrent un message «... Nous avons vu que vous déménagez en abandonnant vos amis... Votre politique nous a trompés... Salutations respectueuses ». Les trois ralliés, gradés de la harka, désertèrent accompagnés par trois jeunes harkis. A l'exception d'un sous-officier qui, bénéficiant de complicités, parviendra à s'enfuir et à nous rejoindre, tous seront exécutés par l'A.L.N., certains de façon sauvage.

Malgré la courageuse conduite au feu de cette harka lors de l'accrochage du 13 mars, elle sera dissoute le 16 mars par le colonel commandant le secteur opérationnel, au motif de cette désertion.

Le 19 mars, à l'annonce du « cessez-le-feu », puis surtout, en prenant connaissance des accords signés à Evian, c'est la consternation. Dans son allocution, le général De Gaulle n'a pas dit un mot de cette présence de l'armée pour permettre l'instauration d'une « période prolongée d'apaisement ». Par contre, la veille, les harkis ont entendu Ben Khedda annoncer « la grande victoire du peuple algérien. L'énorme potentiel militaire de la France sera évacué... L'A.L.N. restera intacte et gardera ses armes... ». Dans les jours qui suivent, nous apprenons les dispositions prévues : certes le principe de « non représailles » est inscrit dans l'accord, mais les harkis n'y croient guère. D'autant plus que les combattants du F.L.N. faits prisonniers vont être libérés dans les vingt jours. L'armée qui l'emportait partout s'en va donc. Ce n'est pas la générosité mais la faiblesse de la France qui éclate. Abandonné ce discours de l'autodétermination...! qui prévoyait la consultation quatre ans après le retour effectif de la paix et s'il n'y avait pas plus de deux morts par attentat dans l'année!

En terre d'Islam où la parole donnée a tant d'importance, et où la Force est un don de Dieu, cet accord provoque ici la stupeur, l'amertume, sinon le déshonneur pour ceux qui ont fait confiance aux « roumis ».

Ils connaissent maintenant les mesures qui leur sont proposées. Une note du commandement en Algérie confirme le 26 mars (n° 1103/ CSFA /

EMI / 1 / EFF) le communiqué du ministre du 8 mars. En réalité, ces mesures ne sont pas aussi généreuses qu'il peut paraître. En quoi consistent-elles?

« L'engagement dans les armées ». Les harkis pourront s'engager dans les armées s'ils sont reconnus aptes (selon les conditions habituelles d'aptitude physique, d'âge et d'état sanitaire...).

Certes, mais en Islam où l'on se marie tôt, beaucoup de jeunes hommes ont déjà charge de famille. Or, s'engager dans l'armée, c'est suivre son régiment dans ses garnisons, la famille restant au pays. C'est d'ailleurs pour défendre sur place, famille et village que, pour la plupart, ils ont pris les armes. Partir, c'est laisser femme et enfant aux vengeances probables du F.L.N. Seuls quelques jeunes célibataires vont donc pouvoir bénéficier de cette mesure. Pour l'ensemble des harkis, ils seront mille.

Dans mon unité, les jeunes harkis célibataires s'étaient en réalité déjà engagés en janvier et février 1962, au titre du 23e régiment de Spahis. Un dépassement du taux général des F.S.N.A. dans les armées avait d'ailleurs été autorisé dès 1961.

« Un contrat de réflexion de six mois, non renouvelable, comme personnel civil, sans arme ». C'est en fait pour ceux qui choisiraient cette mesure, repousser de six mois la plongée dans l'Algérie du F.L.N., tout en allant vivre désarmé au milieu d'une population maintenant fortement structurée par le parti, unique et victorieux. Il faut savoir que la wilaya V, comme les autres, avait averti : « Tous ceux qui, après le 1er avril, porteront encore l'uniforme des colonialistes, ou logeront près des postes militaires signeront d'eux-mêmes leur arrêt de mort ».

Personnellement, je n'ai pas connu de supplétifs qui aient fait ce choix au moment de leur désarmement. Sur l'ensemble des harkis, on évalue cependant leur nombre à deux mille. Si Pierre Messmer avance le chiffre de trente mille dans son livre « Les Blancs s'en vont », il s'agit peut-être des anciens engagés ou supplétifs qui par la suite, auront pu rejoindre les camps de rassemblement et d'attente avant leur transfert éventuel en France, et qui devront signer des contrats transitoires de six mois pour que soit assurée ainsi leur situation matérielle et administrative, ceci en exécution d'une directive qui sera prise plus tard par le commandement (note du 11 avril). Le nombre des anciens supplétifs en attente dans ces camps évoluera d'ailleurs plusieurs fois en fonction des pressions dont ils seront l'objet pendant les trois mois qu'il leur faudra patienter.

« Le transfert en France ». « Il ne saurait être question de refuser une telle demande si elle est manifestement justifiée par les menaces... ». Communiqué du ministre des Armées, 8 mars 1962. La note du commandement du 26 mars qui vient confirmer ce communiqué dit à ce sujet : « Ceux qui choisiraient cette voie devront faire l'objet de la constitution d'un dossier prévu dans une note à paraître incessamment... » (elle paraîtra le 11 avril).

Au moment de sa démobilisation, aucun supplétif ne pourra donc faire ce choix autrement qu'en se faisant seulement inscrire sur une liste, si l'on veut bien, puis en retournant attendre, sans arme, dans un village mainte­nant sous le contrôle des policiers du F.L.N. A cette disposition ne correspondait en fait aucune mesure pratique organisée, regroupement, prise en charge matérielle, protection des familles ou transport... Ce n'était qu'une promesse, après beaucoup d'autres... Les unités qui se regroupaient et se repliaient ne pouvaient pas, non plus, prendre l'initiative d'emmener avec elles des familles de supplétifs. Pour toute l'Algérie, mille cinq cents demandes de rapatriement de harkis, seulement, auraient été transmises.

Avant le 1er avril, de nombreux moghaznis de la tribu des Rézeigats ont demandé en ma présence de partir pour la France. Le commandement local leur a signifié d'attendre dans leurs douars. Plusieurs ont été enlevés et assassinés le 17 avril, en compagnie du maire de Bou Alam.

« Le licenciement avec prime » aura donc été pour la grande majorité la seule solution. Mais celle-ci les livrait du jour au lendemain à l'appareil du F.L.N. qui, dès le cessez-le-feu, avait pris en main la population. Celle-ci d'ailleurs adhérait maintenant avec enthousiasme aux consignes et aux mots d'ordre, la France ayant manifestement perdu tout prestige. Il devenait alors difficile aux anciens harkis d'échapper à la surveillance de leurs voisins, ainsi d'ailleurs que de se tenir informés de l'évolution des mesures éventuelles concernant le rapatriement.

Un tract de l'état-major accompagnait la note de commandement du 26 mars. Il informait directement les supplétifs des propositions qui leur étaient faites, « Ainsi, disait-il, vous n'aborderez pas la vie civile comme l'enfant nouveau-né aborde la vie! » ( les rédacteurs de l'état-major aimaient sans doute aussi l'humour).

Vingt et un mille harkis ont été licenciés avec prime. Selon Maurice Faivre, ils n'auraient touché, pour la moitié d'entre eux, que 370 F, et quinze mille sont rentrés chez eux sans demander de prime.

Pour ce qui est des supplétifs de Bou Alam où je me trouvais alors, ils sont effectivement partis, pour la moitié, sans prendre ce qu'ils appelaient avec dédain « l'argent de la France ». Il est vrai que cette prime devait être aussitôt reversée au F.L.N.

Deux mots enfin pour ce qui a concerné les engagés, tirailleurs, spahis, etc..., qui une fois démobilisés, viendront parfois rejoindre le courant des anciens soldats musulmans menacés et candidats au rapatriement. Le communiqué du 8 mars du ministre des Armées indiquait à leur sujet :

« Nous leur offrirons la possibilité de dénoncer leur contrat à des conditions encourageant leur départ anticipé... Toutefois, cette dénonciation ne pourra intervenir que d'un commun accord... Il faudra les inviter à rechercher le recasement en Algérie plutôt qu'à demander l'installation en métropole ». On estime que dans les unités de tirailleurs en particulier, 70 % des engagés ont choisi la dénonciation de leur contrat.

Voilà donc comment les harkis ont « préféré rentrer chez eux », en croyant aux accords d'Evian, comme on le dit parfois maintenant.

En fait, ils n'avaient guère d'autre choix, et ils ont même dû se décider rapidement, pratiquement dans les dix jours, souvent avant le 1er avril, et chaque jour d'indécision était lourd de conséquences pour eux, sans savoir dans quelle mesure l'armée resterait ou non, pour garantir une certaine sécurité, sans savoir non plus s'ils pourraient réellement partir en France : quelles seraient en effet les conditions exigées par ces "dossiers à établir", et dont on ne connaissait pas la nature? Enfin, souvent ils ont dû faire leurs choix seuls, sans conseils, leurs cadres n'étant souvent plus ceux qui les avaient menés hier dans les combats... Pour eux, la véritable alternative consistait, soit à retourner dans leur douar ou leur bourgade et se noyer dans la masse en tentant de se faire oublier, ce qui était peu pro­bable, soit de se hâter de déserter en emportant des armes, s'il en était enco­re temps... On a vu que c'était aussi un risque "majeur".

Une fiche du cabinet du ministre des Armées fait le point sur ce sujet le 29 juin 1962 (IR 336/8) : il restait environ 40500 harkis le 19 mars; 21000 ont été licenciés avec prime; 15000 sont rentrés chez eux sans prime; 1000 ont souscrit un engagement dans l'armée; 2000 ont pris un contrat civil de six mois; 1500 ont fait une demande de rapatriement. Ces chiffres sont des ordres de grandeur qui paraissent fiables.

Les premières mesures de protection

Ce n'est que le 11 avril que deux directives vont venir organiser la protection des anciens supplétifs qui, pour leur part, ont donc rejoint maintenant douars et bourgades, et... ne peuvent plus être informés librement : - Une lettre du ministre d'Etat Louis Joxe, au haut commissaire en Algérie (n° 443/ API / POL), relative au rapatriement éventuel des Français musulmans engagés aux côtés des forces de l'ordre, qui prescrit « le recensement des personnes à rapatrier, et leur regroupement en Algérie, dans des lieux où leur protection puisse être efficacement assurée ». Pour ce qui est du transfert en France la lettre précise : « Les problèmes d'hébergement et de recasement font l'objet d'études poursuivies par une commission interministérielle... », et elle ajoute : « il importe maintenant que soient prises sans retard en Algérie même les dispositions permettant de connaître le plus exactement possible les données du problème... ». - Une note du commandement supérieur en Algérie à tous les corps d'armée (n° 1013 / CSFA / EMI / MOR), relative au « recasement » en France, qui indique les mesures à prendre : « Après recensement, vérifier que les personnes considérées sont bien aptes physiquement et moralement à s'installer en métropole; les regrouper dans un camp par secteur qui sera gardé; assurer leur subsistance et les mettre en mesure de s'adapter à la vie en métropole ». « Tous les chefs de famille seront considérés comme harkis sous contrat transitoire et payés comme tels... ». La note précise aussi : « Les modalités de transfert en France de ces personnes font actuellement l'objet d'études... ».

<> Ainsi, à partir de la mi-avril, les anciens supplétifs menacés vont pouvoir être protégés - s'ils parviennent à gagner les postes militaires avec femme et enfants. Certes, ils n'ont toujours pas Harkis01-et-lenfantl'assurance de pouvoir partir pour la France, mais ils peuvent être recueillis et pris en charge par les armées. Dès le 15 mars, le ministre avait bien prescrit de « préparer » en Algérie des centres d'accueil, mais aucun hébergement réel ni prise en charge n'avait pu être encore effectué, faute de décision dans ce sens. Par ailleurs, la commission interministérielle dont il est question, présidée par M. Massenet, s'était réunie le 22 mars et 10 avril pour étudier le rapatriement; ses conclusions, favorables à d'importants transferts, seront soumises au gouvernement le 19 avril et, aux dires de M. Massenet, seront rejetées par le ministre d'Etat, Louis Joxe (Aix/MA/155)

        Commence alors pour tous ces anciens militaires ou supplétifs et leurs familles, une longue attente dans l'espoir d'un transfert en France; elle va durer deux mois.

Sur place, mon commando avait été dissous et transformé en unité régulière du 23e régiment de Spahis. Après avoir donné un congé de réflexion facultatif de huit jours à mes anciens supplétifs, j'avais rejoint le poste d'Ain el Orak, à quelque trente kilomètres de Géryville, en attente d'un départ pour la France.

Ayant conservé notre armement, nous assurons alors la sauvegarde des familles qui viennent nous demander protection. Il s'agit en quelque sorte du camp de regroupement gardé prévu par la note du 11 avril. Certaines familles restées en attente près du quartier militaire de Géryville seront soumises à de fortes pressions de la part de parents diligentés souvent par le F.L.N. pour tenter de les faire renoncer à leurs projets de rapatriement. Ces pressions vont parfois jusqu'à l'enlèvement des enfants.

Pendant ce temps, dans le "bled" et dans les villages, le F.L.N. a envahi la vie locale. Partout des groupes armés sont apparus, et des exécutions sommaires, parfois collectives, ont lieu. Ainsi je découvrirai trois charniers d'anciens harkis et moghaznis de Bou Alam, massacrés par l'A.L.N. : à Mn Korima (17 avril), dans le djebel Alouat (23 avril), et Sidi Slimane (26 avril), soit les corps de vingt-deux anciens supplétifs et celui du maire de Bou Alam. Deux rapports de gendarmerie pourront être établis. Des exécutions individuelles auront également lieu, en particulier celles de plusieurs anciens djounouds ralliés en 1960.

On pourra dire que les candidats au départ pour la France n'étaient pas très nombreux..., mais dans les conditions d'accès qui leur étaient faites cela n'était guère étonnant. Désabusés, certains ont peu à peu cédé aux assurances du F.L.N... En fait, les supplétifs ne commenceront à croire à leur transfert en France que lorsqu'ils verront partir les premiers convois, c'est à-dire au milieu du mois de juin.

Au début du mois de mai, les conclusions de la commission Massenet ayant été rejetées, les transferts en France ne sont toujours pas organisés. Il n'est pas alors étonnant que certains cadres, officiers des S.A.S en particulier, aient pris l'initiative de la protection de leurs anciens subordonnés et de leur mise à l'abri en France.

On connaît la réaction du ministre d'Etat, Louis Joxe le 12 mai (extraits) : N° 1676 - à haut commissaire de la République en Algérie - 12 mai 1962. « Les renseignements qui me parviennent sur les rapatriements prématurés de supplétifs indiquent l'existence de véritables réseaux tissés sur l'Algérie et la métropole dont la partie algérienne a souvent pour origine un chef de S.A.S... Vous voudrez bien faire rechercher, tant dans l'armée que dans l'administration, les promoteurs et les complices de ces entreprises et faire prendre les sanctions appropriées. Les supplétifs débarqués en métropole en dehors du Plan Général de Rapatriement seront en principe renvoyés en Algérie... Je n'ignore pas que ce renvoi peut être interprété par les propagandistes de la sédition comme un refus d'assurer l'avenir de ceux qui nous sont demeurés fidèles. Il conviendra donc d'éviter de donner la moindre publicité à cette mesure... »

Signé : Pierre Joxe.

Pierre Messmer, dans « Les Blancs s'en vont », nous dit que ce message a soulevé, à l'époque, « une juste indignation ». En réalité, il n'a été connu par l'opinion qu'à partir de sa publication dans la presse le 23 mai. Les rapatriements de supplétifs par le Plan Général n'avaient toujours pas commencé, seul l'accueil des Européens était organisé.

On connaît la note n° 1601 / CM par laquelle le chef du cabinet militaire du haut commissaire à Rocher-Noir, le colonel Buis, transmit la directive de Louis Joxe à l'inspecteur général des Affaires algériennes. Il indiquait notamment : « Le transfert en métropole de Français musulmans effectivement menacés dans leur vie et dans leurs biens, s'effectuera sous la forme d'une opération planifiée et préparée. J'ai en conséquence l'honneur de bien vouloir prescrire à tous les cadres placés sous vos ordres de s'abstenir de toute initiative isolée... Il vous appartiendra seulement d'instruire les demandes émanant des personnels demandant à se réfugier en métropole, et de me transmettre vos propositions, qui seront présentées au secrétariat d'Etat aux Rapatriés ».

Du côté des armées, on connaît sans doute le message n° 1334/MA / CAB / DIR du 12 mai, adressé par le ministre des Armées au commandant supérieur, à Reghaia, en Algérie (extraits) :

« Il me revient que plusieurs groupes d'anciens harkis seraient récemment arrivés en métropole... Renseignements recoupés tendent à prouver que ces arrivées inopinées sont dues à initiatives individuelles certains officiers S.A.S. De telles initiatives représentent infractions caractérisées aux instructions que je vous ai adressées... Je vous prie d'effectuer sans délai enquête en vue déterminer départ d'Algérie de ces groupes incontrôlés et sanctionner officiers qui pourraient être à l'origine. En veillant application stricte instructions qui ont fait l'objet votre note de service n° 1013/CSFA/EMI/MOR du 11 avril, informer vos subordonnés que, à compter du 20 mai, seront refoulés sur Algérie tous anciens supplétifs qui arriveraient en métropole sans autorisation de ma part, accordée après consultation départements ministériels intéressés...

Signé : Pierre Messmer ».

Le 13 mai, le commandant supérieur informe donc les différents commandants de corps d'armée par le message suivant (extraits) :

« Note de service n° 1013/EMI/MOR a fixé conditions dans lesquelles les FSNA, supplétifs et civils engagés aux côtés forces armées et dont la vie serait en danger pour ce motif doivent être regroupés avant transfert en métropole. Vous demande veiller stricte application de ces instructions. En particulier : personnes à transférer doivent être limitées à celles réellement menacées; transport et installations ne seront exécutés que sur ordre et sui­vant modalités à fixer par départements ministériels compétents. Ministre des Armées a décidé à ce sujet refouler sur Algérie tous supplétifs et civils pris en charge par armées, mis en route sans son autorisation...

Signé : colonel Valentin, chef d'état-major ».

Dans ce message de commandement "en clair", les enquêtes ne sont pas évoquées. Il est vrai qu'elles concernent la sécurité militaire. Il n'est d'ailleurs pas sans danger de prendre des sanctions dans un domaine sensible au moment ou l'O.A.S. cherche à recruter de jeunes cadres scandalisés par la politique.

Ainsi toutes les initiatives individuelles de transferts en France sont bien interdites.

En France, le ministre de l'Intérieur insiste : «... Des groupes de harkis arrivent ou s'apprêtent à rentrer en métropole dans des conditions assez anarchiques... Il me paraît même probable que, dans certains cas, des harkis ont été incités à franchir la Méditerranée sans qu'ils aient été précisément menacés. Il y a là un danger certain... » (lettre du 15 mai à ministre des Armées).

Les autorités semblent surtout penser à se protéger de l'O.A.S. et considèrent les anciens supplétifs comme dangereux et indésirables. La presse fait écho de cette préoccupation. Ainsi le « Figaro » du 22 mai qui relate en huitième page le massacre des harkis du commando « Georges » (« La fin d'un commando du Sud-Oranais », par J.-F. Chauvel), ainsi que les exécutions de mes anciens supplétifs à Bou Alam, s'efforce dans sa mise en page, de détourner l'attention sur « le risque d'implantation de harkis par l'O.A.S. en France » (éditorial de Serge Bromberger). C'est là bien mal connaître la mentalité des combattants musulmans, scandalisés en général par les exécutions aveugles d'Algériens dans les villes.

 

Général François Meyer

ancien lieutenant, chef de harka

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