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Autonomisme et séparatisme chez les Français d'Algérie

Écrit par Georges-Pierre Hourant. Associe a la categorie Histoire Politique

 
 

Autonomisme1-Jean-Pontier

Jean Pontier. (coll. particulière)

« ... une République algérienne "filiale" de la France, dont tous tes habitants seraient des Français, "chacun dans le statut de son choix" ».

 

Autonomisme

 

et

 

séparatisme chez les

 

Français

 

d'Algérie

 
 

(1830-1962)

 

Algérie française : ce fut un slogan bien connu, mais aussi une réalité historique pendant 132 ans. Qu'il s'agisse de leur pays d'adoption ou de celui leurs ancêtres, la France était pour les Européens d'Algérie la garante de leur présence sur cette terre qu'elle avait conquise. Aussi avaient-ils pour elle un attachement que l'on comparaît souvent à celui des enfants pour leurs parents : « L'Algérie, fille de la France, ne sépare jamais son sort de celui de la Mère Patrie », nous enseignaient nos manuels d'histoire (1). Cet attachement n'était pas incompatible avec des penchants à l'émancipation qui se manifestèrent aussi parfois chez eux, soit par souci d'affirmer leur identité culturelle, notamment avec le mouvement algérianiste, soit pour satisfaire des revendications autonomistes. Mais certains, surtout dans des périodes de tension avec la métropole, allèrent jusqu'à penser à une séparation et à rêver à l'indépendance, c'est-à-dire à la constitution d'un dominion dirigé par le peuple français d'Algérie, une « Euralgérie » en quelque sorte(2).

Deux crises graves se produisirent, qui faillirent aboutir à la création d'un dominion, en 1871 et 1898. Mais il y eut aussi des menaces de dissidence, à la fin comme au début de la présence française. Tout commence donc en 1830...

Le 11 août 1830, à Alger, le général de Bourmont apprend que Louis-Philippe a remplacé Charles X. Les « ultras » de son état-major s'agitent, parlent de faire mouvement en France avec l'armée. A Paris, Gérard, le nouveau ministre de la Guerre, semble inquiet et lui écrit : « Une responsabilité toute spéciale pèserait sur vous si vous permettiez que la moindre dissidence se manifestât sous vos ordres... ». Mais ses craintes sont peu fondées : les troupes sont favorables à la Monarchie de juillet, ainsi que la marine et son chef Duperré. Bourmont sait qu'il n'y a rien à faire, et cette première dissidence militaire, contrairement à celle de 1961, restera seulement virtuelle.

Dix-huit ans plus tard, Louis-Philippe à son tour est renversé. Le gouvernement provisoire qui lui succède s'inquiète d'un possible coup de force à Alger où le duc d'Aumale est gouverneur général et où l'armée est fidèle à la monarchie. Mais le duc d'Aumale rentre en France sans songer à faire sécession. Cependant, c'est du côté des civils que se produit une certaine effervescence ceux-ci sont frappés par la crise économique qui sévit alors à Alger, ils sont hostiles au régime militaire (dans les territoires mixtes et indigènes confiés à l'armée, les colons ne peuvent acheter, vendre ni voyager librement) et soutiennent vigoureusement les républicains de Paris et affirment sinon leur tendance au séparatisme, du moins « leur volonté de discuter entre gens du pays, seuls compétents, les intérêts de la colonie que méconnaissaient les Français de France »(3).

Ainsi, en mai 1848, est élu « pour délibérer sur toutes les questions d'ordre politique et financier intéressant l'Algérie », un Congrès qui préfigure les futures « Délégations financières » de 1901.

L'Algérie deviendra-t-elle un Dominion? (1870/1901)

Ces escarmouches de 1848 annoncent ce que l'on appelle « la Commune d'Alger », c'est-à-dire un conflit beaucoup plus important, celui de 1870 / 71, entre civils séparatistes et militaires. Pendant neuf mois vont se produire à Alger et dans les grandes villes d'Algérie de violentes manifestations d'Européens; la foule est maîtresse de la rue, tandis que fleurissent discours, clubs et comités. Des journalistes réclament l'indépendance de l'Algérie, voire son rattachement à l'Espagne ou à l'Angleterre!

Pourquoi une telle agitation? À la chute de l'Empire, et à nouveau dans un contexte de crise économique, les Français d'Algérie sont exaspérés par le « régime du sabre », qui entravait toujours la colonisation.

Certes, à Paris assiégé par les Allemands, la République, qu'ils préfèrent à Napoléon III, a été proclamée; certes, Crémieux, ministre délégué à Tours, a pris, à la demande des colons, des décrets instituant le régime civil. Il en ajoute un, qui finira par porter seul son nom, sur la naturalisation automatique des Juifs d'Algérie, qui ne suscitera de polémiques que plus tard.

Autonomisme2-Vuillermoz
Vuillermoz aspitant au fauteuil de la dictature
(extrait de : "Histoire de l'Algérie contemporaine", de Ch. A. Julien tome 1)

Mais l'Algérie reste insatisfaite parce que l'administration impériale est toujours en place et que l'armée, avec les « Bureaux arabes », contrôle les campagnes. Un démocrate exalté, l'avocat Vuillermoz, ancien déporté de l'Empire, est élu maire d'Alger; des « Comités de défense » s'organisent spontanément dans tout le pays, comme le feront les « Comités de Salut Public » en 1958.

Avec l'appui des socialistes de « l'Association républicaine », ils désignent Vuillermoz comme « Commissaire civil extraordinaire ». Celui-ci entreprend l'épuration de l'administration et finit par devenir la seule autorité réelle de l'Algérie séparatiste. Ainsi un gouverneur général envoyé par Paris doit rembarquer pour la métropole dans une atmosphère d'émeute, comme le fera en 1956 son lointain successeur le général Catroux. Et Vuillermoz envoie un télégramme comminatoire à Gambetta qui a rejoint Crémieux à Tours : si ses pouvoirs ne lui sont pas confirmés, l'Algérie se fera elle-même « Algeria fara da se » (4). Il est prévu de réunir un conclave composé d'élus provinciaux algériens et chargé de rédiger une « constitution coloniale fédérale ». L'Algérie française va-t-elle faire sécession?

Mais Bône et Constantine ne suivent pas : elles jalousent Alger et craignent une « dictature » de Vuillermoz. La délégation de Tours, jusque-là hésitante, en profite pour le désavouer fermement, et il renonce à son titre usurpé. Les troubles continueront encore quelque temps, facilités par les nouvelles venues de métropole : reddition de Paris aux Allemands, puis insurrection de la Commune. Mais, en même temps, une seconde agitation, celle des "indigènes", va apparaître et mettre un terme définitif à la première: des spahis se mutinent, puis c'est la grande insurrection kabyle qui commence. Thiers a nommé l'amiral de Gueydon gouverneur général et, quand il débarque à Alger en avril 1871, la population civile a besoin de l'armée et ne peut plus se permettre le luxe de rêver à la sécession.

Y avait-elle vraiment pensé? Non, selon Ch.- A. Julien, pour qui Vuillermoz avait, « comme la plupart des colons, un tempérament revendicateur mais pas révolutionnaire », et qui voit dans ces événements de 18701871, « une lutte pour le pouvoir civil, plus passionnelle que politique »(5).

Selon Claude Martin, plus nuancé, cet épisode était riche en virtualités

« L'Algérie, à ce moment-là, écrit-il, eut la possibilité de déterminer son statut. Si les radicaux qui menaient le mouvement avaient mis leurs amis de la métropole en face du fait accompli, et si ceux-ci s'étaient inclinés, elle eût peut-être pu vivre à la façon d'un dominion britannique; encore eût-il fallu faire accepter cette forme de gouvernement aux chefs indigènes et assurer la coexistence des deux communautés... »(6).

Quoi qu'il en soit, ce rêve d'un dominion algérien entrevu en 1870 va réapparaître dans les années 1900. Certes, sous les débuts de la Troisième République, avait prévalu la doctrine de l'assimilation. On voit alors dans l'Algérie le « prolongement de la France », on revient à la concession gratuite des terres, et la loi de 1881 déclare français tous les enfants nés en Algérie de parents étrangers; on cherche aussi à franciser les "indigènes" par la constitution de la propriété individuelle et la création d'écoles dans les tribus.

Mais un peuple français d'Algérie s'est constitué progressivement, il se veut et se nomme lui-même «franco-algérien », voire « algérien ». Il est fier de ses particularismes. Vers 1900, la fusion entre les divers peuples européens est à peu près réalisée, donnant naissance à une « race nouvelle », comme le remarquèrent des écrivains aussi différents que Louis Bertrand ou André Gide. Il s'agit d'un peuple autochtone, puisque désormais les immigrants sont moins nombreux que les Européens nés en Algérie. Peu à peu, est apparu un parler populaire : le pataouète(7); si la base en est le français, les apports étrangers (italien, arabe et surtout espagnol) y sont considérables. Ce langage est illustré en littérature par un héros, dont Musette publie les aventures en plusieurs fascicules entre 1895 et 1920 : le jeune et exubérant Cagayous. On connaît sa célèbre réplique : à ceux qui lui demandent sa nationalité, « Algériens nous sommes », répond fièrement ce fils d'un père français et d'une mère espagnole.

Certes, il serait exagéré d'affirmer que les Français d'Algérie de l'époque s'incarnent tous dans ce personnage caricatural, destiné avant tout à faire rire les lecteurs; il témoigne cependant d'une situation réelle et durable. Ainsi, encore en 1925, un écrivain aussi sérieux que Claude Farrère, membre d'une commission d'enquête parlementaire envoyée en Algérie, notait dans « Mes voyages » : « Quant à la population française d'Alger, il n'est que juste de constater qu'elle n'est aujourd'hui plus tout à fait française; elle est algérienne d'abord, à peu près comme les populations anglaises d'Australie, de Nouvelle-Zélande ou d'Afrique australe sont africaines, sont zélandaises et sont australiennes avant d'être britanniques... »(8).

Ce peuple français d'Algérie en train de naître va connaître une grave crise de croissance, avec la « révolution manquée » des années 1898 à 1900. Déjà en 1895, le professeur de droit Dessoliers, dans son livre « l'Algérie libre », rêvait d'une "Algérie latine" indépendante de la France. II influence des étudiants en droit, de jeunes avocats autonomistes comme Daniel Saurin, premier leader du socialisme en Algérie, qui évoque une « âme algérienne » et une « Algérie algérienne » ; ou surtout comme Max Régis, qui allait prendre la tête des séparatistes... et des "antijuifs", puisque ce qu'il est convenu d'appeler la « crise antijuive » (9) allait, dans le sillage de l'affaire Dreyfus, interférer avec le mouvement autonomiste.

En 1897, un « Congrès des Colons » est salué par la presse comme le « fara da se de notre colonisation ». Fin janvier 1898, la foule algéroise, maîtresse de la rue comme en 1870, réclame l'abolition du décret Crémieux et la démission du gouverneur Lépine; en novembre, Max Régis est élu maire d'Alger; les menées séparatistes s'amplifient, tandis que la presse prend pour modèle Cuba qui venait de se soulever contre l'Espagne et de conquérir son indépendance. Mais le nouveau gouverneur Laferrière annonce des concessions de la métropole : en 1901, l'institution des « Délégations financières » satisfait en partie les autonomistes et coupe court aux velléités de sécession. D'autant que certains, dans l'entourage de Max Régis (lui-même d'origine italienne) sont soupçonnés de vouloir, en cas de sécession, favoriser les « néos » (les Européens naturalisés d'après la loi de 1881 ou « néo-français ») au détriment des Français de souche. Et si les troubles persistent encore un temps, une seconde agitation, comme en 1871, coïncide avec la fin de la première : en avril 1901 en effet, le village de Margueritte (près de Miliana) est assailli par une centaine d'« indigènes » révoltés, ce qui rappelle à tous un autre problème, que les séparatistes n'avaient guère pris en compte, celui de l'évolution du peuple arabo-berbère.

Quel sera l'avenir de l'Algérie? (1901-1962)

Depuis 1901, avec l'institution des « Délégations financières », l'Algérie est entrée dans une période nouvelle, celle de l'autonomie partielle. L'Algérie forme un groupe de départements doté de l'autonomie financière et d'une organisation spécifique. C'est dans ce contexte qu'apparaît le mouvement algérianiste, qui eut le mérite de prendre en compte le problème de l'évolution du peuple arabo-berbère. On peut en effet définir l'algérianisme comme « un mouvement littéraire, animé au lendemain de la Première Guerre mondiale, par des écrivains français d'Algérie pour créer entre les communautés une convergence culturelle et spirituelle » (10). A Cagayous succède Cassard, qui se veut lui « franco-berbère », le personnage créé par Robert Randau. C'est dans « Les Colons », un roman de ce dernier, qu'apparaît dès 1907 le mot "algérianiste". Il y désigne une opinion autonomiste s'opposant à l'assimilationnisme, puisque l'un des personnages du roman déclare « Certains exigent que l'Algérie soit assimilée à la métropole, administrée à l'instar de celle-ci... Les plus chauds partisans de l'autre système sont vos algérianistes qui désirent que l'Algérie ait son autonomie administrative et financière complète, préconisent la fusion graduelle des races, et estiment que l'union des intérêts est avant-courrière de celle des cours » (11). Et, en 1911, Robert Randau écrira un second « roman de la patrie algérienne », ayant justement pour titre « Les Algérianistes », lesquels y sont traités abusivement par un adversaire de fanfarons du séparatisme » (12).

De son côté, Jean Pomier dans « Chronique d'Alger », publié en 1972, et évoquant « le temps des algérianistes, de 1910 à 1957 » , souligne la volonté des algérianistes de créer une "âme algérienne". Il y rappelle que la revue « Afrique » ouvrit largement ses colonnes à des écrivains musulmans comme Hadj Hamou, d'ailleurs lié à lui et à Randau par la fraternité maçonnique; et que cette même revue fut la seule à consacrer une page entière de critique au livre de Ferhat Abbas « Le jeune Algérien », paru en 1931, date à laquelle celui-ci souhaitait « s'incorporer dans la grande famille française ». « Il pourrait même exister un jour, pensait alors Jean Pomier, une République algérienne 'filiale" de la France, dont tous les habitants seraient des Français, "chacun dans le statut de son choix" » (13). Elle serait le résultat d'une longue évolution du peuple arabo-berbère vers le progrès apporté par la France. Et il considère l'année 1946, durant laquelle fut élevé à Cacherou un monument à la mémoire d'Abd el-Kader, comme « l'an I de l'âme algérienne » (14). D'ailleurs, le mouvement algérianiste s'inscrivait moins dans un contexte séparatiste que de recherche identitaire. Aux « écrivains visiteurs » venus de métropole, férus d'exotisme, s'opposent ceux du pays, tournés vers la réalité algérienne. On s'intéresse à la culture locale, incluant le passé romain et islamique, comme le montrent la fondation de nombreuses sociétés savantes et, à Alger, la création du « Comité du Vieil Alger » ou l'adoption de l'architecture néo-mauresque pour de nombreux bâtiments officiels (15). Quant aux revendications politiques, après une nouvelle période de tension, elles perdent ensuite, à partir de 1924, comme le montre Ch. R. Ageron (16), de leur acuité. Certes, l'autonomisme semble encore une force d'avenir considérable. Ainsi, à une enquête lancée en 1922 par les « Annales Africaines » sur le sort de l'Algérie en 1950, l'émir Khaled, l'un des porte-drapeaux de l'opinion des "indigènes", répondait qu'elle ne serait à cette date ni française, ni arabe, mais « aux mains des Européens d'Algérie ». Ainsi, divers projets sont présentés pour augmenter les pouvoirs des « Délégations financières », allant jusqu'à leur donner le rôle d'un parlement colonial, digne d'un dominion. Mais, devant l'hostilité des élus musulmans, les Européens les retirent avec sagesse. Un point d'équilibre semble atteint.

A partir de 1946, les « Délégations financières » seront remplacées par « l'Assemblée algérienne » , aux pouvoirs un peu plus étendus. Mais à cette date, les sentiments autonomistes ont à peu près disparu dans la population européenne; si l'Algérie a été séparée de la métropole de novembre 1942 à juin 1944, Alger fut aussi, pendant cette période, la « capitale de la France en guerre », en attendant de mériter, vers les années 1960, le nom de « deuxième ville de France » (17). Le pataouète est moins parlé et devient du folklore, tandis que l'augmentation du niveau de vie, le développement des voyages en France, rapproche toujours plus métropolitains et « Algériens ». Y compris les musulmans qui, dans les grandes villes du moins, adoptent les modes de vie des Européens et rien aspirent que davantage à l'égalité sociale et politique avec eux.

On comprend donc que l'intégration, c'est-à-dire la prise en charge totale du pays par la France, n'excluant en rien le respect des particularismes algériens, soit apparue aux foules de mai 1958 à la fois comme le terme logique de l'œuvre française en Algérie et comme la réponse politique efficace à la rébellion déclenchée en 1954. Et si l'Algérie se trouve en état de sécession pendant les journées révolutionnaires de mai, ce n'est que pour devenir, pouvait-elle croire en juin, un pays peuplé de « dix millions de Français à part entière » .

Il faudra de cruelles désillusions pour que les Français d'Algérie, comprenant enfin que la politique de celui qu'ils avaient porté au pouvoir contredisait ses premières déclarations, en viennent à s'opposer au gouvernement français, au point d'aboutir à des dissidences, voire d'envisager la création d'un état franco-musulman d'Algérie, ou d'un état européen séparé.

En janvier 1960, le « réduit des barricades » transforme pour une semaine le centre d'Alger en une mini-république où Joseph Ortiz organise une sorte de directoire et Pierre Lagaillarde un camp retranché. Non pas pour séparer l'Algérie de la France, mais au contraire pour sauver l'Algérie française menacée. Mais cette insurrection échoue plus vite que celle de Vuillermoz en 1870 et ne fait que précipiter, le 4 novembre de la même année, l'annonce par le général De Gaulle d'une nouvelle politique, celle de « l'Algérie algérienne ». Le slogan était identique à celui de Daniel Saurin en 1895 mais, dans le contexte de 1960, un tel projet ne pouvait qu'encourager une autre forme de sécession, bien réelle celle-là, celle voulue par le F.L.N. et excluant les Européens.

Certains cherchaient-ils encore à les faire participer à l'avenir de l'Algérie, en infléchissant cette politique? C'est ici que se place l'étrange affaire de la « République d'Algérie », révélée par le général Jouhaud dans son livre « Ce que je n'ai pas dit » (18). « Dès ce même mois de novembre, écrit-il, des émissaires se disant mandatés par le Premier ministre Michel Debré, lui proposent dans le plus grand secret, de prendre la tête d'une « République d'Algérie », franco-musulmane, indépendante, mais conservant des liens étroits avec la France ». Après bien des hésitations, Jouhaud refuse, craignant de tomber dans un piège, et ne voulant pas risquer, en organisant une sécession, de faire le lit du G.P.R.A.

Aussi préfère-t-il tenter, en avril 1961, avec les autres généraux du putsch, une aventure différente. Certes, en cas de succès, l'Algérie aurait été séparée de la France, mais pour quelques mois seulement, délai au bout duquel le général Challe, comme on sait, pensait la replacer sous la souveraineté française, après avoir levé l'hypothèque du F.L.N.

En cette même année 1961, on vit aussi se faire jour l'idée d'un partage du pays, à laquelle se rallièrent bien des écrivains et des hommes politiques, qui voulaient préserver une présence française en Algérie. Parmi eux, Alain Peyrefitte imaginait, en reprenant le concept de Dominion, une « Algérie occidentale », peuplée d'Européens « comparables aux Européens d'Australie, à la fois Anglais et Australiens » (19); mais on sait qu'il écrivait à la demande du général De Gaulle, pour qui l'hypothèse de la partition n'était qu'une ruse utilisée contre ses adversaires...

Si le général Salan était hostile à toute séparation, certains dirigeants de l'O.A.S. tentèrent cependant, malgré la nette condamnation de ce dernier, de jouer la carte d'un « Israël pied-noir », mais les contacts pris avec d'anciens réseaux de l'Irgoun furent désavoués par le gouvernement israélien, tout comme ceux pris avec l'entourage de jean Morin (délégué général en Algérie) le furent par Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes (20). En juin 1962, le projet conçu en dernier recours par le général Gardy, chef de l'O.A.S. à Oran, de créer une ou plusieurs « plates-formes territoriales libérées du gouvernement actuel de la France et des forces de l'A.L.N. » (21), échouait à son tour. En mai et juin, lorsque certains chefs de l'O.A.S. d'Alger avaient, de leur côté, ouvert des négociations avec le F.L.N., réapparut encore le vieux rêve d'un état dont le drapeau serait dessiné « à la manière de celui du Commonwealth, du Canada ou de l'Australie » (22) ; les Français y auraient joué un rôle en tant qu' « Algériens d'origine européenne ». Mais, aux yeux du F.L.N., à qui les « accords d'Evian » avaient donné l'Algérie, le peuple algérien était exclusivement « de culture arabo-islamique » (23) . Dès le mois de juillet, les Français avaient massivement quitté ce pays qui n'était plus le leur... Ils ne cesseraient cependant d'y penser et de s'y intéresser. Ainsi, reprenant le flambeau de l'algérianisme, le Cercle algérianiste créé en 1973 à Toulouse par Maurice Calmein à l'incitation de Jean Pomier, se proposait de « sauvegarder le patrimoine culturel né de la présence française en Algérie ». Ainsi, les Français d'Algérie auraient à coeur d'écrire, de témoigner et, paradoxalement, c'est en métropole, et après avoir perdu leur sol natal, que s'affirmerait peut-être avec le plus de force, leur identité culturelle. Au total, le séparatisme ne se manifesta, dans l'histoire de l'Algérie française, que dans des périodes de crise. Il fut le fait de dirigeants entreprenants, mais dépourvus d'objectifs constants.

Autonomisme3-affiche-euralgerie

« l'Euralgérie » resta virtuelle; pour exister, elle aurait eu besoin, sans parler d'appuis internationaux, du triple soutien de la France, des musulmans et des Européens d'Algérie. Or, ces derniers eux-mêmes, s'ils eurent des occasions de manifester leur mécontentement ou leur dépit vis-à-vis de la métropole, témoignèrent toujours de leur fidélité et de leur loyalisme envers elle. À leur image, Cagayous lui aussi verse son sang pour la France dans « Cagayous poilu », la dernière œuvre de Musette.

L'autonomisme, au contraire avait, surtout vers 1900, des causes structurelles : « L'Algérie, fille adoptive de la France, mais grandie sous un autre climat, a des traits de ressemblance avec la mère patrie et d'autres qui lui sont propres »(24) . Mais il ne déboucha que sur une autonomie limitée, essentiellement financière, nullement incompatible avec la souveraineté française : l'Algérie, contrairement aux colonies anglaises, n'eut jamais de véritable parlement indépendant. C'est donc à Paris, non à Alger, que s'étaient toujours prises les décisions les plus importantes concernant l'Algérie. Et, comme l'écrit Marc Baroli, faisant allusion aux événement de mai 1958, « la seule révolution qu'Alger ait jamais réussie, elle l'a réussie contre elle-même, et grâce à l'appui d'une partie importante de l'opinion métropolitaine et de l'armée » (25).Sans pouvoir empêcher, par la suite, l'application de la politique que l'on sait, la plus contraire à ses espérances.

Georges-Pierre Hourant

 

Notes

 

1- « L'Algérie », de Bernard et Redon, p. 115 (Carbonel, Alger, 1923).

2- Voir « Euralgérie ou de la naissance d'un peuple original » de R. Llamo (1956). Cité par Ch. - R. Ageron, « Histoire de l'Algérie contemporaine » , tome II (PUF, 1979), p. 118. Autre terme, celui de « Francitanie », mentionné par X. Yacono, (« Histoire de l'Algérie », p. 311, L'Atlanthrope, 1993).

3- « Histoire de l'Algérie contemporaine », Ch. - A. Julien (PUF, 1964), p. 350.

4- Vuillermoz imitait ainsi le slogan des patriotes italiens de l'époque : « Italia fara da se », « l'Italie se fera elle-même ». Garibaldi, qui avait pris part a la guerre de 1870 aux côtés de la France, était très populaire à Alger, dont il fut élu député quoiqu'inéligible, aux législatives de 1871.

5- Ch. - A. Julien, op. cit. p. 461.

6- « Histoire de l'Algérie française », Claude Martin (1963), p. 234 de la réédition de 1979 (collection de « L'Algérie heureuse »). Voir aussi du même auteur: « La Commune d'Alger, 1870-1871 », Paris, 1936.

7- Sur le pataouète, voir notamment: « Le français d'Afrique du Nord », André Lanly (PUF, 1962); « Le Pataouète » (dictionnaire) par Duclos, Massa, Monneret et Pleven (Gandini, 1992); « Trésors des racines pataouètes », R. Bacri (Belin, 1983).

8- Je remercie Gérard Garcia de m'avoir communiqué ce texte au cours de sa conférence sur le pataouète, à La Roche-sur-Yon, en mars 1999.

9- Sur ce sujet, voir notamment : « Alger, 1898, la grande vague antijuive », Pierre Hebey (Nil éditions, 1996).

10- Définition du « Dictionnaire encyclopédique illustré Hachette ». Voir « L'Algérianiste » n° 78, p. 3.

11- « Les Colons », Robert Randau (1907), p. 36 de la réédition de 1979 (collection « L'Algérie heureuse »).

12- Robert Randau, « Les Algérianistes », (1911), p. 104 de la réédition de 1979 (col-

lection de « L'AIgérie heureuse »).

13- « Chronique d'Alger », Jean Pomier, p. 27 (La Pensée universelle, 1972).

14- Rappelons qu'après sa défaite, Abd el-Kader devint un ami de la France et accepta d'être initié a la franc-maçonnerie, dans laquelle il espérait trouver un trait d'union entre chrétiens et musulmans.

15- Sur ce sujet, voir article de X. Malverti dans la revue « Autrement » n° 55, p. 108116.

16- Ch. - R. Ageron, op. cit. . 302-308.

17- « Alger, deuxième ville de France », Espel et Dimka, (La Pensée moderne, 1959).

18- « Ce que je n'ai pas dit », Edmond Jouhaud, chap. 6, p. 163-180 (Fayard, 1977).

19- « Faut-il partager l'Algérie? », Alain Peyrefitte (1961). Cité par M. Allais, « L'Algérie d'Evian », p. 101 de la deuxième édition (Jeune Pied-Noir, 1999).

20- Sur ce sujet, lire dans « Histoire pour tous » hors-série n° 3 (1977), l'article de A. Taillefer : « La tragique aventure de jean Sarradet » (chef des commandos Z à Alger, l'un des partisans de la partition). Sur les contacts avec l'Irgoun, voir F. Duprat « Les mouvements d'extrême droite en France de 1944 à nos jours », p. 108 (Albatros, 1972). Sur la condamnation par le général Salan dans « O.A.S. parle », p. 166-168 (Archives Julliard, 1964).

21- Lire la déclaration du général Gardy du 6 juin 1962 dans « O.A.S. parle », op. cit. p. 296-300.

22- Voir « L'accord F.L.N.-O.A.S. » F. Carréras, p. 102 (Laffont, 1967). Des projets d'accord envisageaient un statut et un drapeau particuliers pour les villes d'Alger et d'Oran, ainsi qu'une université « eurafricaine » à Alger (p. 114-115, et 141).

23- Déclaration de Ben Khedda (président du G.P.R.A.) du 18 mars 1962, se félicitant de la conclusion des « accords d'Evian » : «... la France renonce à sa conception de l'Algérie, amalgame de communautés diverses. Le caractère national du peuple algérien de culture arabo-islamique... est enfin reconnu ».

24- « L'Algérie », Bernard et Redon, op. cit. p. 101.

25- « La vie quotidienne des Français en Algérie », (1830-1914) Marc Baroli, p. 251 (Hachette, 1967).

 

Glossaire

 

Régime du sabre (p. 2, 1. 26). Surnom péjoratif donné au régime militaire par les civils. Ce régime suscita de l'hostilité en Algérie jusqu'en 1870.

Bureaux arabes (p. 3,1. 7). Créés par Bugeaud en 1844, ils administraient les « indigènes » dans les territoires militaires. Les Européens leur reprochaient d'entraver la colonisation sur ces territoires.

Vuillermoz (p. 3,1. 8). Romuald Vuillermoz (1816-1877), avocat républicain du jura, prit les armes contre le coup d'État de Napoléon III. Déporté en Algérie, élu maire d'Alger, il dirige la « Commune d'Alger » avant de rentrer dans la légalité. Il mourut à Alger, où il était resté très populaire.

Assimilation (p. 4,1.17). Doctrine qui tend à franciser l'Algérie pour la rendre semblable à la métropole. Elle a prévalu de 1870 à 1900.

Max Régis (p. 5,1.24). Milano Massimiliano, dit Max Régis (1873-1950) fut élu à 25 ans maire d'Alger; révoqué, il s'enfuit en Espagne. Réélu, il abandonne la mairie en 1901 en raison de scissions à l'intérieur de son mouvement et de la désaffection des Algérois. La suite de sa vie est mal connue; il meurt en France dans l'oubli.

Revue Afrique (p. 7, 1. 6). Créée en 1924 par Jean Pomier, elle compta deux cent soixante-treize numéros, jusqu'à la fin de sa parution en 1960.

Comité du Vieil Alger (p. 7, 1. 28). Créé en 1904 par Henri Klein, il avait pour mission la connaissance et la défense du patrimoine de la ville.

Assemblée Algérienne (p. 8, 1. 5). Elle comprenait cent vingts membres (soixante par collège électoral, un pour les Européens, un pour les Musulmans). Elle votait le budget de l'Algérie et pouvait modifier la législation métropolitaine sous réserve d'homologation par le gouvernement.

G.P.R.A. (p. 9,1.22). Gouvernement provisoire de la République algérienne, organe exécutif du F.L.N., créé le 19 septembre 1958, présidé d'abord par Ferhat Abbas, puis, à partir de 1961, par Ben Khedda.

A.L.N. (p. 10, 1. 13). Armée de libération nationale, dont le F.L.N. est l'expression politique.

Accords d'Evian (p. 10,1. 20). Accords conclus à Evian le 19 mars 1962 entre le gouvernement français et le G.P.R.A. sur le cessez-le-feu et sur le contenu à donner à l'indépendance de l'Algérie.

 

 

 

In l'Algérianiste n°90 de juin 2000

 

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