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15 août 1944 - Un week-end sur les côtes de France

Écrit par Guy CHAPELET. Associe a la categorie La Seconde Guerre Mondiale

Mobilisé en 1943, j'ai rejoint les troupes marocaines, le 31e génie à Port Lyautey. Après avoir reçu notre équipement américain, nous sommes devenus le 88e bataillon du génie (génie lourd et de débarquement), puis avons rejoint l'Algérie. Plus exactement l'Oranie et nos manœuvres nous menèrent du sud de Sidi-Bel-Abbès (Zégla, El Aricha) aux plages de Pont-du-Chélif à Oran en passant par Mascara, Relizane et autres coins de cette magnifique région.

Nous connûmes ainsi les belles Oranaises de « La Marquisat » ou de « La Neva Odense » (1), de la rue d'Arzew.

L'hiver 1943-1944 se passa à Aïn-Farès et, à Noël, dans la neige nous regardions passer les convois en direction de l'est pour l'Italie. A ce moment-là nous étions un élément de la 1re division blindée (1re D.B.)

Au printemps 1944, la 2e compagnie du 88e bataillon du génie a été dissociée pour former, avec d'autres unités (2e cuirassiers, 9e chasseurs, un bataillon de zouaves, un groupe d'artillerie, une compagnie du 15e bataillon médical), le 1er combat command (général Sure). Désormais nous étions rattachés à la 7e armée américaine (général Patch). Jusque-là j'étais instructeur de « mines » à la 1re D.B., mais au 1er Combat Command, je me retrouvai chef de groupe d'assaut au lance-flammes. Dans les derniers jours de juillet nous sortions des aréas d'embarquement d'Assi-ben-Obka pour le port d'Oran où, nuit et jour, on chargeait les L.M.T. (liberty material transport) et les L.S.T. (landing ship tank) du matériel de guerre avec lequel nous avions parcouru l'Oranie et que nous avions bien en main.

Je me souviens du « tube » de l'époque « Besame mucho » sur lequel certains dansaient sur les plaques de blindage dans des robes à volants faites avec les rouleaux de papier hygiénique de l'U.S. Army.

Chaque bateau chargé sortait du port et allait faire le bouchon hors les digues. Alors les hommes disaient adieu à cette ville qui nous avait si bien accueillis, avec des préservatifs U.S. gonflés à bloc et porteurs de messages sur papier à cigarettes que le vent du large poussait vers la population massée sur la route descendant au port

et qui nous saluait une dernière fois. Notre L.M.T. battait pavillon grec. Outre le matériel et les hommes nous avions chargé quarante-cinq jours de vivres par tête, nous pensions à ce moment-là partir pour l'Italie.

Quand le dernier bateau fut chargé, le convoi prit son ordre de marche. C'étaient des lignes de sept bateaux puis, derrière, sept bateaux encore et ainsi de suite. Aussi loin que le regard pouvait porter, il y avait toujours à l'avant comme à l'arrière sept bateaux. Le convoi marchait vers l'est à environ cinq kilomètres des côtes et à vitesse réduite. Nous étions escortés par des bâtiments de guerre.

Dès la formation du convoi, les plis cachetés qui contenaient les ordres furent ouverts: notre destination c'était la France. Les plis renfermaient les cartes Michelin de la région où nous devions débarquer: la plage de Fréjus-Saint-Raphaël, les emplacements des champs de mines, les batteries camouflées, les villas blockhaus et toutes indications utiles sur l'ennemi. C'était pour le 15 août. A partir de ce moment, notre moral est tombé bien bas. Nous nous rendions compte subitement qu'un groupe d'assaut c'était fait pour être devant et qu'en fait, nous étions destinés à prendre le choc.

Notre convoi marchait tranquillement, une saucisse à 2000 mètres pour éviter les attaques aériennes ennemies.


Roger Chapelet, " La rade de Mers-el-Kébir avant le débarquement de Provence - août 1944 "
Gouache 80x60cm

Notre destination nous faisait réfléchir à vendre chèrement notre peau, nous décidâmes de modifier nos bandes de mitrailleuses lourdes en retirant quelques balles normales situées entre les traçantes et en les remplaçant par des balles incendiaires et explosives. Ainsi la confiance revenait, mais de toute façon si certains étaient enthousiastes, ce n'était pas le cas de notre unité; nous allions au combat parce que c'étaient les ordres.

Au soir du 14 août le convoi, qui marchait à l'est, vira de bord et prit la direction plein nord. Nous eûmes le temps de voir le coucher de soleil sur la Sardaigne puis ce fut la nuit et, à partir de ce moment, nous étions survolés par des escadrilles de bombardiers et c'était le grondement incessant des destructions qu'ils devaient provoquer sur les côtes de France. Les ordres du général Patch furent diffusés par haut-parleur en français « Détruisez tout ce qui vous résiste » disait-il en terminant.

À l'aube du 15 août, une brume marine très dense nous empêchait de voir les côtes de France, d'ailleurs nous ne savions pas à quelle distance nous en étions. Et dans ce brouillard nous nous retrouvions une armada de bateaux de tous genres (on a su par la suite qu'il y en avait 1200). Les heures passaient en même temps que la brume se dispersait, sans toutefois nous laisser voir la France et nous nous demandions quand nous allions débarquer.

Le bruit des bombardements et de l'artillerie de marine nous laissait présager un débarquement difficile. Le croiseur « Emile Bertin » qui était sur notre arrière envoyait sans arrêt trois coups par l'avant et trois coups par l'arrière. En fait il y avait un problème dans notre secteur. En raison de batteries allemandes souterraines dans les rochers de Saint-Raphaël et que ni l'aviation U.S. ni la marine n'arrivaient à faire taire, nous constations que nous dérivions vers l'ouest avec d'autres bateaux.

Toute la journée du 15 août s'est passée dans l'incertitude et l'attente. Nous savions que la France était là, à quelques kilomètres, mais avec le déluge de feu qu'elle devait recevoir, nous commencions à penser qu'ainsi notre débarquement serait rendu plus facile.

Enfin, le 16 août à l'aube, le 1er Combat Command débarquait sur la plage de La Nartelle - Sainte-Maxime par les pontons métalliques que tous les L.M.T. portaient latéralement à leurs coques. Rapidement et sans problème, nous nous retrouvions sur la place de Sainte-Maxime pour « déwaterproofer » nos engins.

La population très accueillante embrasse tout le monde, croyant avoir affaire à des Américains avec nos couronnes et nos étoiles blanches des unités de débarquement U.S. (et aussi avec nos Marocains qu'elle prend pour des Noirs-Américains).

Nous distribuons cigarettes et vivres que nous avions piqués sur le bateau avant de débarquer, parce que nous avions appris que le commandant les réservait pour les prisonniers allemands.

L'ordre de dégagement est rapidement donné et nous allons nous mettre à l'abri dans les taillis de Plan de la Tour. Nous sommes étonnés de la facilité du déroulement des opérations: pas d'aviation ennemie, pas d'accrochage.

En début d'après-midi nous repartons. 15000 parachutistes texans ont été largués devant nous à une quinzaine de kilomètres pour empêcher toute arrivée allemande.

La jonction est faite du côté de La Garde-Freinet. Le soir nous sommes devant Gonfaron. Nous y passons notre première nuit couchés à même le sol.

Le 88/2 suit l'ordre de marche du C.C.1 et l'on attend que l'escadron de reconnaissance fasse appel à nos compétences si besoin est. Nous progressons sur Flassans, Carcès, Le Val et Bras. C'est dans l'après-midi du troisième jour que nous recevons des brassards tricolores. Il n'y aura dès lors plus de confusion.

Nous souffrons des yeux à cause de la poussière de bauxite que soulèvent les chenilles. Et puis arriva Saint-Maximin avec un accrochage.

Le 19 à la tombée de la nuit nous apprenons que des chars de la 9e Panzer qui essayaient de rejoindre Toulon avaient été détruits par l'aviation U.S.

Nous sommes passés à leur place entre Tourves et La Roquebrussanne. Dans ce dernier village - dont j'ignorais encore le nom et où les rues avaient la largeur d'un char - je me souviens avoir interpellé un habitant qui entrebâillait ses volets pour voir ce qui se passait et qui était paralysé de peur en voyant dans la nuit les têtes hirsutes et poussiéreuses que nous avions. Quand, après avoir repris ses esprits, il me donna le nom de son village, je pus me repérer sur ma carte.

Nous pensions qu'après avoir foncé vers le nord nous allions sur l'arrière de Toulon. Mais le 20 août au matin, du côté de Méounes, la nouvelle courait que Toulon allait capituler. Alors les ordres nous envoyèrent sur l'ouest, le village de Signes, puis Le Camp, Cuges-les-Pins. Les obus incendiaires avaient mis le feu aux forêts de pins, et parfois, il fallait mettre les masques.

L' ouest c'était pour nous le Rhône. Et parfois aux Français qui s'étonnaient de notre matériel, nous disions: « Attendez, vous allez voir ce qui arrive derrière! ». Pour nous c'étaient nos énormes camions de pontage, avec le rêve de lancer un pont sur le Rhône. Nos ponts de manœuvres en Algérie, c' était de la bricole, même à l'embouchure du Chélif, tandis qu'un pont sur le Rhône pour des gars du génie ce serait l'apothéose...Oui, mais quand j'ai été rapatrié, j'ai su que le pont n'avait pas quitté Oran!

Vers 16 ou 17 heures de ce 20 août, j'ai reçu l'ordre de me porter en avant auprès de l'escadron de reconnaissance pour dégager un obstacle explosif sur la route d'entrée d'Aubagne. Le convoi était rangé sous les platanes de bordure. Au milieu de la route, je regardais à la jumelle de quoi il pouvait s'agir quand un capitaine de zouaves me dit de reculer mon engin car il y avait des tirs de mortiers. Je fais passer l'ordre au chauffeur. Et subitement nous sommes pris justement par un tir de plusieurs obus. L'un d'eux tombe à deux mètres de moi: une vraie locomotive qui nous tombe dessus ! Mon caporal marocain qui se trouve entre le point d'impact et moi, est éventré et je revois toujours son regard, le mitrailleur de la tourelle a la poitrine ouverte, alors que dans le même temps le souffle des éclats m'envoie en contrebas de la route.

Je suis couvert de sang mais je ne sais pas encore si c'est le mien ou celui des autres.

Immédiatement les secours arrivent et mon chef de section est auprès des blessés. Voyant que je ne peux pas me relever, avec l'aide des infirmiers accourus, ils arrachent mon pantalon et, constatant que le sang jaillit du genou, me font un garrot et immobilisent la jambe. Un half-track sanitaire m'évacuera avec trois autres blessés sur une infirmerie de campagne à quelques kilomètres en arrière.

Je crois me souvenir que sur les onze membres de l'équipage, il ne restait que quatre hommes valides, les autres étant morts ou blessés. Notre engin était une véritable bombe roulante avec une tonne de mines antichars, des charges allongées, bungalores et munitions, 800 litres de mélange incendiaire pour les deux lance-flammes. Un vrai miracle, c'est ce que je disais aux brancardiers, si on n'avait pas reculé de quelques mètres, mais eux ne pouvaient savoir ce que je voulais dire.

Nous étions prévenus que les collines environnantes étaient tenues par des F.F.I. pour assurer la protection des convois.

À cette heure-là en fait, c'étaient les Allemands qui tenaient les hauteurs. Je me souviens de la séance dans le camion de l'infirmerie de campagne où, allongé sur la table d'opération, le médecin-capitaine Bénichou voulait que je lui rende mon « colt », alors que je refusais. On parlementa. Je croyais que j'allais reprendre ma place, je me faisais des illusions, le médecin et ses hommes savaient qu'avec un genou brisé, la guerre était finie pour moi.

Après une nuit sous tente sanitaire, je suis évacué par ambulance. Les deux chaufferettes me reconnaissent. Je refais en sens inverse la route des jours précédents. Nous roulons à moitié sur la chaussée et sur l'accotement et je dois plaquer mes mains au plafond pour que les secousses ne me fassent pas trop souffrir. Par les vitres arrière je vois que l'on croise les G.M.C. chargés de « brèles » (2) et des Marocains de l'artillerie de montagne qui arrivent d'Italie. Vers midi nous arrivons à Cuers-Pierrefeu où venait de s'installer, près de la gare, un hôpital de campagne des troupes d'Italie.

Je suis classé en première urgence. Il y a des blessés français et allemands. Il se dit que l'infirmière-chef est l'épouse du général Juin, je n'en aurai pas confirmation, mais je me souviens toujours de ses piqûres anti-gangrène, avec une seringue énorme et un liquide coagulant, de sorte qu'elle devait s'y prendre à plusieurs reprises. Je suis opéré vers les 1 ou 2 heures du matin.

Le 22 août, je me suis retrouvé sous une tente dortoir et dans une coque en plâtre allant des épaules aux pieds, seule la jambe intacte était libre. Mon réveil fut assez désagréable, je croyais que l'on m'avait coupé une jambe. J'ai retrouvé par la suite dans mes papiers militaires le nom du jeune chirurgien des troupes d'Italie qui m'avait opéré: le Dr Molandre. Je lui dois un sacré remerciement car il a sauvé mon genou et son intervention a souvent fait l'admiration d'autres toubibs.

La population de Cuers venait rendre visite aux blessés, mais les souvenirs sont vagues car nous fonctionnions à la morphine opium. Cependant il y avait toujours des tirs de canons que je pensais proches. Quelques heures plus tard, ce même 22 août, j'étais évacué sur le bord de mer, en un lieu qui devait s'appeler Beauvallon, ou quelque chose d'approchant, un hôtel où à tous les étages il y avait des blessés de toutes nationalités. Ce fut l'espace d'une nuit.

Le lendemain matin nous étions chargés sur des barges et transbordés en haute mer sur le navire-hôpital « John L. Clean ». La destination était Naples ou Oran. Ce fut Oran.

Le 26 août, les sirènes du bateau se déclenchèrent, ce n'était heureusement pas une alerte, mais on nous informait de la libération de Paris.

Ce bateau transportait 2000 blessés, dont certains très grièvement, des éléments de la 9e D.I.C. qui s'étaient fait massacrer à l'île d'Elbe.

Le 27 août au soir, arrivée à Oran, 2000 blessés, il en était arrivé autant le matin. Les écoles et les hôpitaux étaient pleins.

J'ai atterri au lycée Lamoricière transformé en hôpital où les dames de la Croix-Rouge s'activaient de leur mieux pour tant de blessés à la fois. Là il n'y avait plus de morphine, on nous proposait du gardénal, il aurait fallu prendre le tube entier pour avoir le même résultat.

L'organisation était remarquable car ces dames s'enquéraient tout de suite des desiderata des blessés pour leur évacuation rapide vers un hôpital de leur lieu d'origine. Il fallait dégager Oran pour d'autres arrivages. Suivant mon désir, le 28 j'étais embarqué dans un train sanitaire pour le Maroc. Je n'y avais aucune famille, mais c'était le siège de ma société d'où j'étais parti.

Premier blessé arrivé à Oujda, à l’hôpital militaire, j’eus les honneurs des autorités civiles et militaires.

 


Guy Chappelet*

*Guy Chappelet est médaillé et titulaire de la Croix de guerre, étoile de bronze.

1 – Célèbres pâtissiers-glaciers oranais

2 – Brèles : mulets.

In « L’Algérianiste » n°107

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