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Le maréchal Alphonse JUIN

Écrit par Albert PIAU. Associe a la categorie La Seconde Guerre Mondiale

Son esprit de conciliation et son don de persuasion


Tout a été dit sur le maréchal Juin. De nombreux auteurs ont longuement décrit ses racines, son enfance, son adolescence, ses études studieuses, sa brillante carrière militaire. Tous, idolâtres et iconolastes, ont apprécié en lui son bon sens, son jugement sûr, sa clarté pour l'exposé, sa calme réso­lution, sa témérité calculée, sa rapidité dans la décision, son énergie dans l'exécution, et bien sûr son courage devenu proverbial.

Sur le plan humain, ils ont admiré sa bonté, sa gentillesse, son esprit de camaraderie, sa gaîté , son éternelle bonne humeur ainsi que sa chaleur communicative et son rayonnement. Ils n'ont pas manqué de remarquer qu'en lui s'unissaient au plus haut degré ces deux qualités qu'il n'est pas fréquent de rencontrer à la fois : être officier de troupe et d'état major. C'est vrai, le général Juin était « une bête de guerre », un homme d'intuition, d'au­dace, d'imagination. On l'a considéré comme le plus grand stratège de la Seconde Guerre Mondiale.



Dans tous ses commandements, il fut un chef ferme mais juste.

Comme on le sait, le général Juin, libéré de la forteresse de Koenigstein, avait remplacé, par décision de Vichy, le général Weygand, devenu sus­pect aux yeux des Allemands, à la tête des troupes stationnées en Afrique.

Or, le général Juin était au nombre des Français ayant le plus souffert de l'humiliation de la défaite de 1940. Il ne pensait, il ne souhaitait passionné­ment qu'à être de ceux dont leur bonne étoile leur permettrait de repa­raître au combat. Prisonnier dans la terrible forteresse de Kœnigstein, il s'était juré qu'il s'efforcerait, si un jour il recouvrait la liberté, de redonner à l'Armée et à la Nation cet esprit offen­sif qu'on avait tué en elles et sans lequel il était impossible de triompher de l'adversaire.

Tel était l'état d'âme du général Juin et voilà que par un paradoxe cruel il allait être cependant écarté de l'évé­nement qu'il avait si ardemment sou­haité. Il en sera écarté alors que par un . hasard providentiel il avait tout dans les mains pour en favoriser le succès.

On le tiendra soigneusement dans l'ignorance des projets anglo-saxons de débarquement en Afrique du Nord.

Le 8 novembre 42 les Américains débarquent au Maroc et en Algérie, amenant le général Giraud dans leurs bagages. Les troupes d'Afrique, comme elles en avaient la mission, vont tenter de s'y opposer, mais bien vite, devant l'inanité des combats, le général Juin, avec l'accord d'ailleurs de l'amiral Darlan, représentant le gouvernement de Vichy, donnera l'or­dre de cesser le feu.

— « Quel dommage et quelle tris­tesse, dira-t-il, que je n'ai pas été informé à temps du projet de ce débar­quement, il n'y aurait pas eu un seul coup de feu tiré ».

Mais l'heure n'était pas à épiloguer : un événement capital venait de se pro­duire. Les Américains ayant négligé (ou n'ayant pas été en mesure de le faire faute de moyens suffisants) de débarquer aussi en Tunisie, les Alle­mands en profitèrent pour occuper Bizerte et investir le territoire de la Régence. Il fallait agir. Juin se voyait alors confier le commandement des forces de l'armée de terre, lesquelles sous sa conduite participèrent à la reconquête du terrain perdu et pren­dront une part prépondérante à la vic­toire éclatante contre les forces germano-italiennes qui seront détruites dans la presqu'île du Cap Bon. Le bilan est considérable. L'Afrika-Corps, orgueil de l'Allemagne hitlérienne est détruite : 220000 hommes, 33 généraux 1000 pièces d'artillerie, 250 chars intacts seront capturés. Seul le général Rommel, leur commandant en chef, réussira à s'échapper par avion sur l'ordre impé­ratif d'Hitler.

La campagne de Tunisie s'achevant, allait donner l'occasion, après trois longues années de séparation, aux forces de l'Armée d'Afrique venant par l'Ouest de rencontrer les Forces Françaises Libres arrivant par le Sud avec la 8e armée anglaise de Montgoméry.

Comment imaginer que les frères retrouvés se revoyant pour la pre­mière fois n'allaient pas se jeter dans les bras les uns des autres et se don­ner l'accolade sur les dunes inondées de soleil de la Tunisie ?

Comment imaginer que les Français Libres n'allaient pas être saisis d'un frisson sacré à la vue, marchant à la rencontre, de ces drapeaux tricolores claquant au vent de la liberté ? N'était-ce pas la Patrie qui, ses chaînes arra­chées, venait à eux pour les fêter et les embrasser ?

Comment imaginer que les vieux soldats de l'Armée d'Afrique encadrés de leurs officiers et sous-officiers ren­gagés, s'y connaissant tous en bra­voure, n'allaient pas se hâter pour acclamer leurs jeunes frères qui, depuis le premier jour, avaient refusé d'accepter la défaite et de déposer les armes. Ces hommes avaient juré de faire flotter le drapeau de la France sur tous les champs de bataille où il serait possible de rencontrer l'ennemi et de le battre. Le serment avait été tenu. Déjà des noms de victoires s'inscri­vaient sur leurs soies déchirées : Bir Hakeim, El Alamein, Koufra.

Oui comment imaginer que ces retrouvailles se passeraient autre­ment que dans la joie et dans la com­préhension mutuelles ?

Hélas !

« Le premier contact établi, les deux camps se sont regardés en chiens de faïence. On s'était bien serré la main mais du bout des doigts; on s'était bien dit des paroles d'accueil mais du bout des lèvres ».

Mal dirigés, mal conseillés, par des éléments aux tempéraments exces­sifs, les soldats des Forces Françaises Libres et les soldats d'Afrique s'étaient abordés non en frères d'armes mais en étrangers, faute d'avoir reçu un mot d'ordre général, des consignes dignes et d'esprit élevé, émanant de l'autorité supérieure de chacune des parties, ils s'étaient non pas embrassés mais toisés. Le coeur n'y était pas.

Bien vite étaient apparues les divergences. D'ordre doctrinal d'abord : des propos regrettables s'étaient échan­gés à la cantonade, dans les deux sens : d'un côté, il était question de déserteurs, de mentalité d'émigrés, de mercenaires, de soldats de pacotille conduits par des généraux de carton. De l'autre, on y parlait de partisans de la défaite, de mentalité de vaincus, de pétainistes embusqués, tout juste bons à tirer sur les alliés. Des noms dangereux avaient été murmurés entre les dents serrées : Dakar, Syrie, Gabon.

D'ordre matériel ensuite. Les effec­tifs des troupes gaullistes apparais­saient infimes comparés à ceux de l'Armée d'Afrique qui comptaient 400 000 hommes sous les armes en A.F.N. et 80000 en A.O.F. Comment les F.F.L. pouvaient-elles s'imposer face à de pareils chiffres? La dispro­portion était écrasante. La crainte d'une péréquation des grades hantait aussi tous les esprits. L'avancement dans les troupes gaullistes avait connu une faveur très particulière (1), des décorations avaient été attribuées avec prodigalité. Cette distribution si large des grades et des récompenses n'allait-elle pas paraître excessive. Serait-elle acceptée ?

Et les soldes ? Les troupes gaullistes percevaient la solde anglaise beau­coup plus élevée. Serait-elle mainte­nue ? Pour toutes ces raisons graves ou anodines les Forces Françaises Libres ne désiraient pas la fusion, elles l'appréhendaient.

D'autre part, nombre de gradés, dépassant ses misérables considéra­tions, se plaçaient uniquement sur le plan de l'élévation de pensée. A leurs yeux, seuls étaient purs les combat­tants de la France Libre. Les autres, des impurs, des tarés, des lâches, voire des traîtres, il importait de garder ses distances.

Malheureusement l'Armée d'Afri­que avait aussi ses ultras, ses esprits forts et bornés tel général (2) refu­sant de serrer la main du colonel Baril principal artisan du débarquement allié en A.F.N. Combien d'autres exemples pourraient être cités.

D'un côté comme de l'autre, le che­min sur lequel on s'engageait, allait conduire à la mésentente, à l'impasse. Elle était loin l'union souhaitée par les gens raisonnables. Trouver une solu­tion à l'entente était pourtant possible. Il n'était évidemment pas pensable de faire restituer les grades et les étoiles trop généreusement donnés, mais pour les soldats il était possible de les compenser par une prime.

En somme, il suffisait avant la ren­contre de faire preuve d'un peu d'ima­gination et de bonne volonté pour trouver à ces problèmes une solution acceptable. Mais il importait par­dessus tout d'affirmer aux yeux des alliés, comme aux yeux de l'ennemi, l'union parfaite de tous les combat­tants français. Cette idée capitale aurait dû dominer le débat. Mais qui avait fait preuve d'imagination, de bonne volonté ? Ceux qui avaient tenté de donner un avis de conciliation n'avaient pas été entendus.

Le général Juin, commandant en chef en Tunisie, allait se trouver au premier rang pour en mesurer les effets.

Lors de la cérémonie triomphale de la reconquête de la Tunisie s'était déroulé un merveilleux défilé mili­taire. En tête venaient d'abord les Français (le général Eisenhower y avait tenu) avec les tirailleurs, les Tunisiens les premiers bien sûr, les Algériens, les Marocains, les zouaves, la légion étrangère, les corps francs d'Afrique, les tabors, les chars des spahis et des chasseurs, puis les Amé­ricains de Fredendall, suivis des déta­chements des 1re et 8e Armées britanniques, et enfin, fermant la marche, les contingents des Forces Françaises Libres de Kœnig, de Leclerc, très acclamées.

L'entente n'avait pas pu se faire entre les Français pour qu'ils consen­tissent à marcher tous ensemble, ne formant qu'une seule et même armée française. Les Forces Françaises Libres voulant marquer la distance qui les séparait, avaient défilé avec l'ar­mée anglaise. L'occasion d'illustrer l'union et de lui donner un visage avait été perdue. Tous l'avaient remarqué et bien des réflexions avaient été émises à ce sujet. Le général Juin avait exprimé son indignation et avait ajouté « ce fut un regrettable specta­cle. Il va s'agir maintenant de se battre au coude à coude. Je ne sais pas où je serai demain, mais ce qu'il y a de sûr c'est que moi je vais m'y employer de toutes mes forces ».

Les roses du défilé triomphal de Tunis n'étaient pas encore fanées que déjà apparaissaient, de-ci, de-là, d'au­tres difficultés. C'était un grand mal­heur que les Forces Françaises Libres eussent été à plusieurs reprises enga­gées contre d'autres forces françaises au cours des trois dernières années. Cela n'allait pas simplifier la fusion. Il faudra au général commandant en chef beaucoup de patience, faire bien de concessions, toujours unilatérales, surmonter des rancœurs, connaître des amertumes, subir des avanies, pour parvenir à une union profonde dont il était permis d'espérer beau­coup pour l'avenir, car tous étaient au même titre courageux et passionné­ment patriotes.

Chargé par le général Giraud de pré­parer et d'instruire le Corps Expédion­naire Français appelé à se battre en Europe aux côtés des Alliés, l'inten­tion du général Juin était de le consti­tuer à l'aide d'éléments de l'Armée d'Afrique et des Forces Françaises Libres soudés entre eux. Il ne conce­vait pas qu'il pût en être autrement. Il réussirait cet amalgame et le combat lui en donnerait l'occasion.

Pour l'instant, Juin estimait absurde et condamnable les considé­rations de boutons et d'étiquettes. Il trouvait tous ces gens impossibles, aveugles, fanatiques, « bons à être jetés ensemble dans le même panier de crabes ». Malheureusement l'union était encore loin et tout restait à faire.

Le général Juin cherchera à nouer des contacts cordiaux avec les chefs des F.F.L. : de Larminat, Leclerc, Bros­set, mais ceux-ci, obéissant à des mots d'ordre, l'accueillirent certes avec correction, mais sans chaleur. Que Juin se soit battu contre l'ennemi commun était un fait indéniable mais insuffisant pour trouver grâce à leurs yeux. Cela ne levait pas l'hypothèque de sa nomination par Pétain, ni celle de sa libération de la forteresse de Kœnigstein. Il n'était pas un pur. Que les Forces Françaises Libres, pures entre les pures, soient appelées un jour à être placées sous ses ordres leur était insupportable.

En vérité, un tel état d'esprit était peu de chose au regard de ce qui allait suivre.

L'examen de la balance des forces entre l'Armée d'Afrique et les F.F.L. laissait apparaître, comme on l'a vu, une disproportion écrasante au profit de la première. Or, cela frappait, bien à tort, les Français Libres d'un complexe d'infériorité. Vouloir réduire cette marge était une chimère, une vaine et puérile entreprise. C'est cependant à cette tâche que se sont attaqués cer­tains dirigeants des Forces Françaises Libres de la manière la moins habile et la moins acceptable qui fût : le débau­chage des soldats de Giraud. On serait tenté de tirer un voile sur cette période particulièrement pénible, mais cela n'est pas possible car le général Juin s'y est trouvé intimement mêlé et que, là encore, son rôle y a été louable, tout d'apaisement et de conciliation.

Des agents recruteurs gaullistes furent employés pour cette opération. Les arguments invoqués pour décider les transfuges étaient la promesse de recevoir immédiatement le grade supérieur (ou même plusieurs), de bénéficier de la solde anglaise, une fois et demie plus élevée que la solde française, d'avoir l'assurance de l'im­punité contre les recherches et les sanctions de la part de leurs chefs de l'Armée d'Afrique et, bien entendu, de percevoir une prime de débauchage dont le taux donnait le vertige. Les recruteurs étaient aidés dans cette tâche par des femmes dont il n'est besoin de préciser de quels moyens elles faisaient usage. Elles connurent un beau succès dont on parla long­temps au bar de l'Aletti à Alger.

Giraud avait bien obtenu de de Gaulle une note de service flétrissant et interdisant le débauchage dans les rangs de l'Armée d'Afrique et annon­çant de sévères sanctions, mais le recrutement n'en continua pas moins comme auparavant et prit même une forme nouvelle. A Casablanca, arri­vaient périodiquement des bateaux en provenance d'Espagne transportant de nombreux évadés de France. Ceux-ci, poussés par un idéal sacré avaient tout quitté, tout abandonné sans tour­ner la tête : foyers, familles, affec­tions, amours, fortunes, intérêts ; tout sacrifié, tout jeté par-dessus bord, passé et avenir. Ils avaient hâte de reprendre les armes, de se faire incor­porer dans les Corps de troupes de l'Armée d'Afrique, dans les bataillons de choc, les corps francs, unités d'élite qui exigeaient un moral à toute épreuve.

Aubaine que les recruteurs de F.F.L. n'avaient pas été longs à déceler, vite informés, ils ne manquèrent pas d'ac­cueillir ces volontaires, de les assaillir dès le débarcadère et de les orienter vers les F.F.L., leur en faisant briller tous les avantages. A les entendre, seuls les unités des F.F.L. seraient admises par les Alliés à participer aux opérations de l'Europe. Celles de l'Ar­mée d'Afrique étaient destinées à être maintenues en Afrique du Nord comme troupes de souveraineté pour le. maintien de l'ordre.

Les effets de cette propagande se révélant pernicieux, force avait été pour l'Armée d'Afrique de se défendre avec les mêmes armes, c'est-à-dire par l'emploi de sergents recruteurs. Si bien qu'on assistait à ce spectacle déprimant et honteux de ces malheu­reux évadés pleins de flamme et d'élan, tirés à droite, tirés à gauche par d'étranges officiers devenus agents d'enrôlement.

Les évadés de France n'en reve­naient pas. Ainsi, il n'y avait pas qu'une armée française, une et indivi­sible, il y en avait deux avec des dra­peaux différents. C'était incroyable. C'était ça l'Algérie ? Cette plage lumi­neuse qui brillait dans les ténèbres de cette époque terrible ? C'était ça le flambeau dans la nuit ? Quelle décep­tion affreuse !

Le général Juin gardera de cette époque un incoercible écœurement. Mais il n'était pas encore au bout de ses peines.

Le 30 mai 1943, l'accord étant signé entre Londres et Alger, le général de Gaulle débarque en Algérie et crée aussitôt avec le général Giraud le Comité Français de Libération Natio­nale, c'est-à-dire le gouvernement provisoire de la France avec siège à Alger.

Le général Juin qui assurait l'inté­rim à la Résidence de Tunis est libéré de cette mission (3) et regagne Alger. Il est résolu et confiant. Il va pouvoir se consacrer entièrement à la prépara­tion de la croisade en Europe.

Mais, Juin, homme aux idées claires, au solide bon sens, va rapide­ment déchanter car à Alger on est en pleine pagaille. On y restera longtemps.

L'union entre les généraux Giraud et de Gaulle a abouti à la formation d'un gouvernement dont la formule est absurde. Giraud et de Gaulle sont à égalité de pouvoir ; ils ont l'un et l'au­tre le titre de co-président du Comité Français de Libération Nationale. Ils se succèdent à la présidence et auront la signature chaque quinzaine à tour de rôle. C'est proprement risible.

— Quelle pagaille apprécie Juin sarcastique.

Au bar de l'Aletti, encore lui, on se gaussait de ce mariage de la carpe et du lapin.

Telle était l'atmosphère qu'avait trouvée à son arrivée le général Juin. Il en demeurait stupéfait et navré. Comme on était loin de l'union, loin de cette fusion des forces qualifiées maintenant de gaullistes et de girau­distes. On s'en éloignait même de plus en plus.

Le don de persuasion

Le 22 juin était signé un décret par lequel Juin se voyait nommé au poste de Chef d'État Major des seuls terri­toires d'Afrique du Nord et d'A.O.F. avec en face de lui et siégeant au même titre que lui, le général de Lar­minat (4), nommé Chef d'État Major des Forces Françaises Libres.

Juin est saisi de stupeur à la lecture de ce décret incroyable qui consacrait officiellement l'existence de deux armées distinctes, l'Armée d'Afrique et les Forces Françaises Libres, l'ar­mée de Giraud et l'armée de de Gaulle. «C'est ça l'union, la fusion tant pronée ! »

Juin ne peut accepter une telle mesure qui maintient dans un climat d'hostilité, une ligne de démarcation entre l'Armée d'Afrique et les F.F.L. Il refuse de se prêter à cette comédie et donne sa démission.

Le décret du 22 juin ne résistera pas à l'orage soulevé par cette démission : il sera rapporté et Juin nommé offi­ciellement, cette fois, par décision du Comité Français de Libération Natio­nale commandant en chef du corps expéditionnaire français appelé à se battre en Europe (5). Il va désormais se consacrer à son organisation et à son instruction, grande et passionnante tâche.

Il n'y a plus désormais qu'une seule armée française avec un seul major général, un seul commandant en chef : Giraud (6). La lettre de démis­sion de Juin a joué dans l'affaire un rôle capital : elle a contribué à dessil­ler bien des yeux.

Cependant, Juin se tiendra soi­gneusement à l'écart de ce qu'il conti­nue d'appeler « toute cette pagaille, cette sale cuisine » ; il ne veut connaî­tre aucune politique. Rien! Il est sol­dat, de politique il n'en veut connaître qu'une, réussir à tout prix la fusion Forces de l'Armée d'Afrique et des Forces Françaises Libres et d'en faire, une seule et même armée. Plus que jamais il va se vouer à cette tâche.

Tournant le dos à Alger, fuyant son atmosphère délétère, déprimante, Juin s'est installé à Trouville en Ora­nie, au lieu géométrique des camps d'instruction où les régiments de toutes armes de l'Armée d'Afrique et des anciennes Forces Françaises Libres reçoivent le matériel de guerre et l'équipement américain obtenus par Giraud.

Le général Juin va préparer le C.E.F. non seulement sur le plan tactique et technique, il va aussi le mettre en condition morale. Il va le « peaufiner ». Il veut en faire un bloc homogène, solide, résistant à tous les obstacles habituels du combattant et capable de les surmonter : la fatigue, la misère, le manque de vivres, le manque de som­meil, l'effort physique épuisant. Il le veut aussi animé de cette volonté irré­sistible de passer et de vaincre qui doit donner la victoire.

Juin est à son affaire, il veut tout ignorer d'Alger, de ses intrigues et de ses turpitudes. Il n'a qu'un but : la pré­paration de la bataille.

Pour cela, il va prendre des mesures radicales. Les divisions Brosset et Leclerc (ceux-ci bien entendu ont conservé leurs étoiles) sont portées à effectifs complets par l'adjonction d'unités entières appartenant à l'Ar­mée d'Afrique, mesure indispensable si l'on veut arriver à une fusion vala­ble. C'est ainsi que Leclerc va bénéfi­cier entre autres, de l'arrivée de tout un régiment de chasseurs d'Afrique, celui du colonel de Langlade, pour lui permettre de constituer la 2éme D.B. ; Brosset pour sa part recevra un batail­lon : le 22éme bataillon de marche nord-africain.

Au début, les unités désignées d'of­fice pour passer chez les gaullistes ont manifesté quelque réticence et même quelque répugnance à ces mutations, mais bien vite cette transfusion san­guine, cette greffe des cœurs portera ses fruits, l'ère de débauchage, du racolage et des désertions sera close, devenue sans objet.

Cela avait permis d'intégrer la divi­sion Brosset dans le Corps Expédition­naire d'Italie. Cette division avait reçu la dénomination administrative de 1er D.M.I. (Division de marche d'infante­rie) mais elle préférera garder l'at­tache dont elle avait jusque-là fait usage dans l'armée britannique, de 1ére D.F.L. (1ére Division Française Libre). Elle conservera aussi son ancienne organisation ; ses régiments conti­nueront à s'appeler demi-brigades ; elle n'abandonnera pas non plus l'in­signe à croix de lorraine (7). Juin bon prince ne s'en offusquera pas et lais­sera faire.

Maintenant qu'on vit ensemble on échange idées et arguments, les points de vue se rapprochent ; on se comprend mieux. Certes, il subsiste bien encore quelques mécontents, des spécimens d'irréductibles, d'idé­ologues égarés, de sectaires mais ils se taisent se sentant en faible mino­rité. La situation est renversée. D'ir­respirable naguère, l'atmosphère est devenue cordiale, empreinte de cama­raderie, d'amitié.

Le chemin parcouru depuis la pre­mière prise de contact en Tunisie est immense. Les exemples pénibles décrits ci-dessus ne l'ont été que pour permettre de mieux mesurer le terrain gagné. La fusion totale des esprits et des cœurs tant souhaitée par le géné­ral Juin va se faire naturellement le 14 mai 1944, au lendemain de l'enfonce­ment de la ligne Gustave dans les monts Aurunci. Voici comment.

Le mont Majo ayant été pris la veille, la première D.M.I. (ex 1er D.F.L.) exécutant la mission qu'elle avait reçue, traverse le Garigliano et se porte en avant pour nettoyer la plaine à l'Ouest du fleuve dans la vallée du Liri, seule zone où notre artillerie pourra se déployer pour être en mesure d'ap­puyer nos troupes progressant en montagne.

Le capitaine de Galbert comman­dant un escadron du 3e Régiment de spahis algériens, donné en renfort à la 1er D.M.I. pour l'exécution de cette mission, enlève, dans une magnifique charge de cavalerie classique restée célèbre dans l'armée blindée, le vil­lage de San Giorgio, important nœud routier, sous le regard admiratif du général Brosset. Dès qu'il peut le rejoindre, le général le serrant sur son cœur lui dit : « de Galbert vous n'êtes pas un homme, vous êtes un demi-dieu » et lui donne l'accolade.

Ainsi, combattants de la France Libre et combattants d'Armée d'Afri­que, se rendaient mutuellement hom­mage. Au creuset du Garigliano la fusion s'était réalisée ce jour-là, pour donner un seul et beau métal, bien français.

Ah! Comme on était loin des vilé­nies et des turpitudes d'Alger !

Quelques jours plus tard, l'offensive du Garigliano se développant victo­rieusement, les officiers de son État Major demanderont au général Juin ce qui l'avait le plus frappé, le plus contenté, le plus bouleversé au cours de cette bataille.

« Est-ce d'avoir vu monter le dra­peau au Majo? demande l'un d'eux.

  • Est-ce le général Alexander (8) vous disant au téléphone « les Fran­çais vont si vite que nous Anglais, ne pouvons pas vous suivre ? » ajoute un autre.

  • Est-ce les paroles du capitaine allemand Von Vittenberg venant d'être fait prisonnier et déclarant qu'il venait de revoir l'Armée Française qu'il croyait enterrée à jamais ? dit un troisième.

  • Vous n'y êtes pas, répondit lente­ment le général Juin. Ce qui, voyez-vous m'a le plus ému, c'est d'avoir vu le général Brosset embrasser de Gali­bert à la suite de son raid magnifique sur San Giorgio. Je considère ça comme peut-être ma plus grande vic­toire, les Forces Françaises Libres et l'Armée d'Afrique se donnant l'acco­lade ! II y a un an qu'on aurait dû voir ça, en Tunisie.

Toute l'âme du maréchal Juin tient dans quelques mots.


Albert PIAU


1 - Des sous-officiers portaient les galons de capitaine, des lieutenants ceux de colonel. Sur la manche de certains chefs de bataillon brillaient les étoiles de général.

2 - Le général Kœltz.

3 - Le général Mast résident général en titre, à Tunis, grièvement blessé dans un accident d'avion, regagne son poste après avoir été soigné dans un hôpital à Beyrouth.

4 - Le général de Larminat après la libération de la Tunisie avait demandé que Juin soit traduit devant un tribunal pour collaboration.

6 - Le général de Larminat sans emploi est placé dans la position de réserve de commandement. Pas pour longtemps car le général Giraud sera bientôt mis dans l'obligation de se démettre de ses fonctions au profit du général de Gaulle.

7 - Le C.E.F. pour sa part avait adopté l'insigne avec coq gaulois sur fond tricolore.

8 - Commandant le XV Groupe d'Armée et le Théâtre d'Opération d'Italie.


In « l'Algérianiste » n°44


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