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La renaissance de l'Armée française

Écrit par Jean FLORENTIN. Associe a la categorie La Seconde Guerre Mondiale


Témoignage d'un combattant de l'Armée d'Afrique par Jean FLORENTIN


Les combattants de la Seconde Guerre mondiale disparaissent un à un, jour après jour, c'est la loi naturelle. Le récit du colonel Florentin vient donc à propos rappeler quelques vérités historiques trop souvent méconnues. Parce qu'il a vécu les événements qu'il rapporte, son témoignage sur la contribution de l'Armée d'Afrique à la renaissance de l'Armée française — de 1941 à 1944 — revêt, un intérêt capital.

1941, c'était l'abîme, la prise de conscience brutale au fond de la défaite. 1944, ce fut l'aube de la renaissance, le prélude à la victoire du 8 mai 1945. L'histoire écrite trop vite est déjà bien oubliée. Les communiqués et commentaires de la radio de l'époque se sont transformés en une vérité officielle. Cette vérité commence à être mise en question, tandis que le temps emporte, de plus en plus vite, dans le silence définitif, les derniers témoins de cette époque de misère et de sacrifice, de lâchetés et d'héroïsme.
Le hasard a voulu que je sois parfois placé au moment et où des événements importants se sont produits. J'en fus un modeste acteur, et je voudrais dire ce dont je me souviens. Il est difficile de rapporter des faits vieux de près d'un demi-siècle déjà : la mémoire colore, estompe ou déforme inconsciemment. Je ne veux qu'apporter un témoignage et faire revivre l'ambiance des événements que nous avons traversés.

L'armistice de juin 1940

19 juin 1940. 7 heures du matin.
J'arrive à la caserne de Fontenay-le-Comte où est installée une école d'élèves aspirants dont je commande une compagnie. Sous les grands arbres, face à l'entrée, un de mes camarades instructeurs parait attendre.
— Qu'est-ce que tu fais, tu n'entres pas?
— Non, j'attends un véhicule polonais qui doit m'emmener à La Rochelle... Ici, c'est fichu. Alors, si tu veux, viens avec moi, en Angleterre.
Je savais que «ça allait très mal». Les Allemands étaient entrés dans Paris le 14. On se battait sur la Loire, où nous serions peut-être envoyés en renfort. Il n'était plus nécessaire d'espérer...
Deux jours plus tôt, à la radio, on avait entendu la voix chevrotante du maréchal Pétain : «C'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat...» Nous avons su, bien après, qu'un général nommé De Gaulle avait parlé la veille, à la radio de Londres : «Quoi qu'il arrive la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas!»
Quoi qu il en fût, en ce 19 juin, l'armistice n'était pas encore signé et l'idée d'abandonner délibérément mes hommes, de futurs officiers, était pour moi aberrante. Demain, la signature interviendrait sans doute, mais ce ne serait qu'une pause, un intermède. Pour l'heure, deux certitudes : dans l'immédiat, faire confiance au vainqueur de Verdun; un jour ou l'autre, il nous faudrait reprendre la lutte contre l'ennemi aujourd'hui triomphant.
Effectivement, quelques semaines plus tard, il était clair, pour ceux qui voulaient reprendre le combat, qu'il ne pouvait y avoir que trois solutions :
1° faire ce que mon camarade avait fait dès le 19 juin : passer en Angleterre et continuer la guerre aux côtés des Britanniques;
2° se faire muter en Afrique du Nord ou au Levant dans une unité dite d'armistice et y préparer la reprise du combat;
3° rester en France et participer à la résistance contre l’occupation.
Je choisis la seconde solution et me fis muter en Tunisie. Ce faisant, je réalisais un rêve d’adolescent : devenir, comme l’avait été mon père, officier de l’Armée d’Afrique.

Première affectation : le Sud tunisien

C'est ainsi qu'en décembre 1940 j'arrivai à Tataouïne, oasis berbère du grand sud tunisien. Les effectifs de l'armée dite «d'armistice», étant strictement limités et contrôlés, on avait envoyé, comme « détachement de gardiennage», une trentaine de tirailleurs tunisiens, en dehors des effectifs de l'armée autorisés par la convention d'armistice. Sa mission était la garde de vieux casernements. En face de ceux-ci, un cimetière où reposaient quelques centaines de soldats tués en 1917 lors des combats contre les Senoussis, fanatiques à la solde de l'Allemagne, venus de la Libye voisine.
J'avais pour camarade le médecin sous-lieutenant Morel, jeune blédard barbu. Il découpait, en petites rondelles, des morceaux de craie, il fabriquait ainsi ses médicaments « psycho-somatiques » avant sa tournée médicale dans le bled : «On a plus rien ! Juste le strict minimum pour les malades sérieux... Et comme l'état sanitaire est moins que brillant, tu vois à quoi j'en suis réduit ! Seule la foi sauve!».
C'était vrai sur tous les plans. Nous étions coupés de la métropole, dotés d'un armement vétuste, d'équipements fatigués. Nous vivions isolés au milieu d'une population elle aussi surprise par notre défaite. Nous n'étions plus que ce que notre prestige de naguère nous faisait encore paraître, et que symbolisait — pour la masse tunisienne aussi — le chef glorieux de 1914-1918, le maréchal Pétain.
Pendant ce temps, l'île de Malte, verrou central britannique de la Méditerranée, était pilonnée par l'aviation allemande, et les Germano-Italiens tenaient en échec dans le désert de Cyrénaïque les forces britanniques. Pourtant au sud de la Libye, le général Leclerc, parti du Tchad, enlevait aux Italiens l'oasis de Koufra en janvier 1941.
Au cours du printemps de 1941, je pris le commandement du détachement de gardiennage de Mareth. Avant juin 1940, c'était une oasis, à 30 kilomètres au sud-est de Gabès, en avant de laquelle était installée la « ligne Mareth ».
C'était la position défensive française face à la Tripolitaine. Rien à voir avec la ligne Maginot qui couvrait la France du Nord-Est face à l'Allemagne. Elle était à la  «pointure» des forces italiennes qui .auraient tenté une attaque de la Tunisie en partant de leur colonie africaine. Position sans profondeur, le long d'un oued, entre la mer et les monts des Matmata. Plus: au sud-ouest, vers la frontière algérienne, il n'y avait plus rien que quelques môles de résistance perdus dans la steppe désertique, réputée alors infranchissable.
A mon arrivée, la ligne défensive avait été démantelée sur l'ordre des Germano-Italiens. Ce n'était plus qu'une zone de pacage pour chèvres et moutons, qu'un terrain de parcours pour les chameaux vers quelque puits d'eau saumâtre... plus de barbelés, ni d'obstacles antichars....C'est là que j'appris la nouvelle de l'attaque allemande contre les Soviets. J'en conçus l'espoir de la défaite de la Wehrmacht. Mais bientôt il fallut déchanter : l'armée allemande s'enfonçait puissamment, profondément en direction du Don et de la Volga. Plus près de nous, en Libye, le général Rommel, arrivé en février 1941, avait repris l'offensive et franchi la frontière égyptienne. Montgomery avait réussi, heureusement, à contenir la poussée allemande à El Alamein, tandis que les forces françaises libres de Koenig parvenaient à tenir la position de Bir Hakeim, en plein désert.
C'est ici que se situe le dramatique épisode de l'intervention britannique au Levant, entraînant l'affrontement fratricide des F.F.L. avec les troupes françaises stationnées en Syrie et au Liban, sous les ordres du général Dentz. Nos camarades, vaincus et meurtris, furent ramenés en Afrique du Nord et affectés à nos régiments. Jusqu'alors nous avions cru qu'il existait une tacite complicité entre Pétain et De Gaulle : nous admirions l'un, nous vénérions l'autre. C'était fini. Le désarroi était tel que certains — heureusement fort rares — partirent s'engager sous l'uniforme allemand.
Ce triste tableau était encore assombri par les rares nouvelles qui nous parvenaient de la métropole : rationnement, contrôles policiers, chasse aux résistants, arrestations, tortures, déportations, exécutions...

Où l'on prépare la reconstitution de l'Armée d'Afrique

Dans notre misère matérielle et notre détresse morale, il nous restait un chef représentant l'espoir : le général Weygand. Bien entendu, nous ignorions tout de ses négociations avec les Américains préparant le débarquement allié du 8 novembre 1942 en Afrique du Nord.
Par contre, nous avions bien perçu ses directives : « Rien n'est perdu ! Hitler a commis une erreur magistrale en s'attaquant à la Russie. Ce sera sa perte. L'Amérique se prépare ; elle arrivera un jour ici. Alors l'Afrique française — c'est-à-dire vous tous — jouera le premier rôle.»
En Tunisie, il nous envoya, dès 1941, un de ses anciens collaborateurs, un chef valeureux qui avait su soutenir des affrontements victorieux dans la débâcle de mai-juin 1940, un chef dont la devise était : « Ne pas subir» : le général de Lattre de Tassigny. Il nous arrivait alors que nous étions contrôlés par les militaires italiens et les seigneurs de la guerre allemands; alors que les nationalistes du Maghreb commençaient à nous contester parce qu'en terre d'Islam on n'obéit pas à des vaincus... ce qui à Gabès se traduisait par des massacres de juifs ! De Lattre voulait nous faire partager sa «ferveur», c'était son maître mot, nous communiquer son rayonnement, son enthousiasme. Cela n'allait pas sans un goût prononcé du panache, la recherche de la classe, de l'aristocratie morale en ce temps de médiocrité. J'eus le bonheur d'être un des acteurs des deux aspects de son œuvre en Tunisie : la renaissance morale de notre armée et la reprise de l'activité tactique de la force militaire française. Ainsi il me fut permis d'être au courant de l'action de préparation matérielle des unités de combat.
Le moyen essentiel de la renaissance morale fut l'école de cadres de Salammbô. Le général avait rassemblé de futurs cadres-soldats et sous-officiers — sous le commandement de jeunes officiers dont j'eus l'honneur de faire partie. Il désigna pour commander des chefs qui «pétaient le feu» : d'abord le capitaine Guinche, puis le futur héros du Belvédère et de Cassino, le commandant Paul Gandoét.

Et, lieutenant chef de groupe en tête, nous avons pioché, nivelé, transpiré sur cette terre, pour construire nos installations. Nous nous sommes écorché les genoux en grimpant dans les ruines puniques; nous avons nagé, tout équipés et armés, pour simuler des coups de main, dans le port de la Goulette. Discipline des esprits, discipline des corps par un dur entraînement physique, discipline des réflexes même : je me souviens, à ce sujet, de présentations de maniement d'arme... sans armes : toute une compagnie, dans un ordre parfait, accomplissant les mouvements de l'école du soldat : «présentez armes, reposez armes, etc. » sans avoir d'arme à la main. Spectacle surréaliste, symbolisant ce que nous ferions le jour où des armes efficaces nous seraient remises. L'activité tactique était, par essence, le rôle primordial du général commandant supérieur en Tunisie. A cette époque, Britanniques de Montgomery et Germano-Italiens de Rommel s'affrontaient, dans une lutte aux péripéties incertaines, conduisant les belligérants de Tobrouk en Cyrénaïque à El Alamein en Egypte. On pouvait déjà prévoir que les forces de l'Axe seraient un jour contraintes, malgré toute l'habileté de Rommel, à battre en retraite vers la Tunisie. Ce jour-là peut-être nous serions appelés à reprendre les armes pour interdire la frontière du sud tunisien aux Germano-Italiens. La ligne Mareth retrouverait alors toute son importance.
Mais la guerre en pays désertique s'était avérée une guerre de blindés. Il fallait donc revoir le rôle de notre position défensive. Ce ne pouvait plus être une «ligne», mais un «espace» englobant tout le sud tunisien. Il fallait donc délimiter cet espace. Géographiquement l'avant de la position devait se situer entre l'embouchure de l'oued Zigzaou et le sommet des Matmata. Il fallait reconnaître la valeur, en tant qu'obstacle antichar, de ce qui restait des aménagements de 1939 et des possibilités naturelles offertes par le terrain. Cette tâche technique et cartographique me fut confiée.
Pendant plus de deux mois, dans le secret le plus total, jouant à cache-cache avec les officiers italiens de la commission d'armistice, je me trimbalais avec mes instruments de mesure entre la mer et les Matmata, puis dans le couloir désertique à l'ouest du massif, puis au nord de Gabès où un oued encaissé marquait la limite arrière de l'espace défensif.
Les hasards de la guerre — débarquement américain en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, suivi du déparquement allemand en Tunisie — voulurent que ce soient les forces de l'Axe qui s'installassent devant Mareth, face à Montgomery, arrivant de Tripoli, et à Leclerc, arrivant du Tchad par Rhadamès. Du moins, m'a-t-on dit, les documents topographiques que le général de Lattre m'avait fait établir servirent aux attaquants alliés devant Mareth et El Hamma en avril 1943. Quant à la préparation matérielle, en Tunisie comme partout en Afrique du Nord, elle consista en recensement, entretien et camouflage de tous les moyens matériels qui avaient pu être soustraits aux investigations des commissions d'armistice. Pour toute l'Afrique du Nord, on réussit à constituer un parc clandestin de 55000 fusils, 4000 armes automatiques, près de 400 canons et mortiers, avec les munitions, une cinquantaine de blindés et 6.000 camions.

Les Alliés débarquent en Afrique du Nord

Nous allions enfin participer à ces hasards de la guerre. Quant à moi, après avoir servi à l'école des cadres de Salammbô, j'avais rejoint le 1er bataillon du 48éme régiment de tirailleurs tunisiens à Gabès. J'allais désormais en vivre l'aventure.
Dimanche 8 novembre 1942. Les officiers de mon bataillon sont convoqués d'urgence au bureau du commandant pour apprendre que «les Américains ont débarqué au Maroc, à Alger et peut être ailleurs. Mission pour nous : occuper les plages devant Gabès; attendre les ordres». C'était vague à souhait. Au cours de la journée, circulent des nouvelles plus ou moins vraies. La plus invraisemblable est pourtant la plus véridique : «l'amiral Darlan a pris le commandement à Alger».
Notre commandant nous fait connaître que le maréchal, s'estimant prisonnier des Allemands à Vichy (la zone libre a été envahie) a délié de leur serment de fidélité à sa personne ceux qui avaient dû le faire. Effectivement, ainsi que je l'ai appris depuis, Pétain avait transmis à Darlan le message suivant : «Vous avez toute ma confiance : faites au mieux. Je vous confie les intérêts de l'Empire.» En tout état de cause, pour nous, c'est certain : le combat contre les Allemands allait reprendre.
En Tunisie, la réaction ennemie ne s'est pas fait attendre. Dès le 9, des avions ont déposé les premiers éléments allemands sur l'aérodrome de Tunis - El Aouïna. Conformément au plan prévu par le général Juin, qui a succédé au général Weygand au commandement en chef français en Afrique du Nord, la capitale et les ports ne seront pas défendus. Seule devait l'être la base navale de Bizerte, mais son chef, l'amiral Derrien, la rendit sans combat aux forces de l'Axe.
Les unités de l'armée de terre avaient été regroupées en bordure du massif montagneux central de Tunisie. Elles reçurent l'appui des troupes françaises venues d'Algérie et du Maroc. Le 19 novembre, le premier accrochage eut lieu à Medjez el Bab. La campagne de Tunisie était commencée.
Les combats furent durs à Medjez el Bab et à Pont du Fans, afin de barrer la pénétration ennemie vers l'Algérie par la vallée de la Medjerda, ainsi qu'à Pichon et au col du Faïd pour interdire les routes vers Tébessa à travers la montagne. C'est là que le général Welvert, commandant la division de Constantine, a été tué.
En cette fin d'année 1942, tandis que nos alliés s'installent solidement, I’Armée d'Afrique, seule malgré la pénurie de matériel, a réussi à contenir la poussée allemande vers l'Algérie.
Alors, une grande attaque ennemie est déclenchée. Des chars «Tigre», venant du Nord, pénètrent dans la plaine d'Ousselsia, sur nos arrières. Nous restons accrochés à la montagne, mais les blindés, fonçant vers le sud, nous négligent. Pendant plusieurs jours nous serons ainsi isolés, impuissants, tandis que les chars américains, arrivant de l'Ouest, prennent de flanc et stoppent les colonnes allemandes.
Le fracas du gigantesque affrontement s'apaisa enfin.
Nous venions d'assister en spectateurs passifs à une grande bataille de blindés. Retirés de notre position, nous avons reçu l'ordre de nous replier, sans gloire, vers l'ouest. Lente marche au long des pistes transformées en bourbiers fouettés par la pluie, vêtements trempés, chaussures éculées. Nous étions doublés par des camions américains. Leurs occupants, emmitouflés dans de belles couvertures, jetaient négligemment des bonbons à nos tirailleurs : le capitaine interdit aux hommes l'humiliant ramassage de ces bonbons.

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La campagne de Tunisie se terminait. La ligne Mareth avait été forcée par Montgomery, tournée par Leclerc. A Tébessa, nous avons fait notre jonction avec les hommes des Forces françaises libres. Ils refusèrent tout contact avec nous : pour eux nous étions des «Vichystes». Les jours suivants des Français de mon bataillon désertèrent pour rejoindre les «Gaullistes», qui promettaient — à ce qu'on disait — solde mirobolante et avancement fulgurant.
Nous avons alors reçu l'ordre de barrer les issues du cantonnement aux recruteurs des F.F.L. et de tirer sur eux s'ils tentaient d'y pénétrer. A cette époque, notre destin nous paraissait bien sombre. On disait pourtant qu'après les accords d'Anfa, notre Armée d'Afrique allait être rééquipée avec du matériel américain en prévision de combats futurs en Europe. Mais, nous, les «Tunisiens», après cette pénible campagne, qu'allions-nous devenir?

Le 4e R.T.T. est incorporé dans la 3e D.I.A.

Un beau matin du mois de mai, les officiers du bataillon reçoivent l'ordre de se rassembler pour être présentés à notre nouveau patron, le général de Goislard de Monsabert, Nous apprenons alors que nous allons avoir l'honneur d'appartenir à la 3e division d'infanterie algérienne (la 3e D.I.A.) qui devait comprendre, outre notre 4e régiment de tirailleurs tunisiens des troupes du Constantinois : 3e et 7e tirailleurs algériens, 67e régiment d'artillerie d'Afrique et 3e spahis algériens. Nous allons recevoir le matériel moderne américain. La préparation et l'entraînement seront durs. La route serait longue et les sacrifices à la mesure de notre mission. Sans doute nos déboires, nos fatigues, nous avaient aguerris plus que ne l'auraient fait de trop faciles succès, car la valeur naît dans l'adversité. Et nous avons reçu le matériel américain. Les véhicules, les appareils de transmission, l'armement, les vêtements et équipements, les vivres, tout, jusqu'aux montres et aux jumelles. Nous ouvrions les caisses avec l'émerveillement d'enfants le matin de Noël !
Nous ne conservions que quelques vestiges symboliques de notre passé : le casque français frappé du croissant, celui de nos aïeux de la Grande Guerre de 1914-1918; le «chèche», longue pièce d'étoffé fine, nous protégeant naguère du vent de sable brûlant et bientôt de la bise de l'Apennin puis du froid glacial des Vosges. Enfin, surtout, nous conservions nos bons vieux mulets, nos « brel », qui devaient être si précieux dans la dure montagne italienne.
Mais ce qui devait subsister fondamentalement, c'est notre «esprit Armée d'Afrique» fait d'un siècle de traditions. Mentalité de pionniers, désir d'aventure et de panache. Patriotisme très particulier d'un peuple, menacé en Afrique du Nord par un mélange de guerre religieuse et de banditisme, appelé à participer, à l'extérieur, aux guerres nationales.
C'était une compréhension mutuelle et une estime réciproque des hommes d'origine européenne, de musulmans de race berbère (ou arabo-berbère) et parfois aussi de religion juive. Une véritable fraternité de soldats nous faisait dormir sur la dure, côte à côte, partager le paquet de biscuits ou de cigarettes, le même fond de bidon. Je me souviens du capitaine Tixier qui avait eu le visage arraché sur le Belvédère : il avait enlevé ses galons pour que les infirmiers ne l'évacuent pas plus tôt que ses hommes blessés avant lui.
Mais en même temps, un officier, un sous-officier, devait être le chef : celui qui marche en tête. De l'héroïsme : non, mais une confiance en nos chefs : Juin, de Monsabert; et confiance en nous-mêmes, audace allant jusqu'à l'inconscience.
Tout cela faisait partie d'un ensemble où le sublime se mêlait aux enfantillages exprimés par des rengaines de bivouac, des plaisanteries dans le style bônois ou pataouète, les sempiternelles histoires en sabir. Mais aussi par l'affirmation — sincère — de notre chant scandé tout au long de notre route, jusqu'à Stuttgart : «C'est nous les Africains...

Naissance du corps expéditionnaire français d'Italie

II fallait d'abord compléter les effectifs par de larges mesures de recrutement. Les classes algériennes musulmanes répondirent à l'appel avec une fidélité remarquable et les volontaires marocains et tunisiens affluèrent. L'effort de mobilisation pesa lourdement sur les Français d'Afrique du Nord. L'inquiétante pénurie de cadres et de spécialistes força en effet à mobiliser vingt classes françaises de 1924 à 1944. On fit appel aux femmes : nos infirmières et ambulancières , en particulier.

II. — Du Corps Expeditionnaire Français en Italie

Nous nous sommes minutieusement préparés pour adapter la technique américaine à notre tactique française. Les exercices n'étaient pas toujours innocents. Il nous fallait apprendre à ramper sous les trajectoires de mitrailleuses, manipuler mines et explosifs, débarquer de navires avec de l'eau jusqu'à la poitrine, manœuvrer avec les chars et l'artillerie, conduire nos jeeps et dodges de nuit, avec les lumières très réduites des «yeux de chat» sur des pistes inconnues. Tout cela n'allait pas sans quelques pertes prévues par les statistiques américaines. Ainsi, jour après jour, s'est formé techniquement et tactiquement le Corps expéditionnaire français en Italie, le C.E.F.I., commandé par un chef devenu légendaire : le général Juin. Jour après jour, nous avons appris à nous connaître, non seulement entre régiments de la division de Monsabert, mais encore avec ceux qui allaient bientôt partager nos joies et nos peines : la 2e division d'infanterie marocaine du général Dody, les goumiers marocains du général Guillaume. Puis, plus tard, la 4e division marocaine de montagne du Général Sevez qui devait auparavant libérer la Corse en septembre 1943 et enfin la 9e division d'infanterie coloniale qui, en juin 1944, s'empara de l'île d'Elbe.
Nos contacts furent plus restreints avec la division française libre, du général Brosset. Son noyau était constitué par les rescapés des combats de Libye, ceux qui nous avaient manifesté leur mépris à Tébessa, incité nos hommes à la désertion, ceux dont le chef, de Larminat, avait refusé qu'ils défilent, après la libération de Tunis, aux côtés des troupes françaises d'Afrique du Nord.
Or, et le problème se posa de façon identique pour la colonne Leclerc devant se transformer au Maroc en 2e division blindée — il fallait bien regonfler les effectifs de ces 3 000 ou 4 000 héros rescapés des campagnes du désert de 1941-1942. Certes, ils profitèrent, comme les autres divisions du C.E.F.I., des 20000 hommes, dont
1 500 officiers, qui réussirent à passer de France au Maroc, via l'Espagne. Mais l'essentiel de leurs renforts fut fourni par des mutations d'unités et d'hommes que, naguère, ils traitaient de pétainistes. Le creuset de la bataille, entre le Garigliano et Sienne, puis en France, devait donner une seule âme à tous ces soldats, et faire oublier les vaines querelles.
Enfin, tandis que les unités du C.E.F.I. combattaient en Italie, la 1e division blindée du général du Vigier et la 5e du général de Vemejoul se préparaient en Afrique du Nord. Nous devions tous, équipés par les Américains, nous retrouver pour la libération de la France.

II. — DU CORPS EXPEDITIONNAIRE FRANÇAIS EN ITALIE A L'ARMEE DE RHIN ET DANUBE

Le corps expéditionnaire en Italie

En septembre 1944, nous sommes isolés en «area» — selon la terminologie américaine — dans les marais impaludés de la Macta. Puis un jour de décembre, tout gris, à Oran nous nous embarquons pour l'Italie.
Après douze jours de navigation lente sur une mer démontée nous débarquons un soir à Pozzuoli, au nord de la baie de Naples. Paysage sombre, sur les murs du faubourg portuaire on peut lire le slogan dérisoire du fascisme : «*Vinceremo!». Nous croisons des civils aux yeux vides, mains dans les poches, des filles mal fardées, attendant un paquet de biscuits ou de cigarettes... et, au petit matin, nous sommes transportés en camions à Venafro, P.C. du corps expéditionnaire : des fils téléphoniques accrochés en tous sens aux ruines des vieilles maisons. La route montait vers Acquafondata : des cadavres de tirailleurs étiquetés, alignés sur le bas côté. La neige sale et fondante, puis la neige blanche ouatant tous les bruits.
Acquatondata, le village, le col par-dessus lequel passaient en chuintant des salves d'artillerie.
Descendu de camion, je rassemblai mes hommes. Soudain, une grande surprise à quelques mètres de moi : le général Juin, notre grand patron. Béret basque, sempiternel mégot au coin de la bouche, jumelles sur la poitrine, il était souriant, bien planté les pieds dans la neige, identique à lui-même lorsqu'il venait nous voir à l’entraînement dans la lumière éclatante de l’Algérie, de ‘’son* Algérie’’.
Il dirigeait sa bataille. L'enjeu était important. Les Américains nous avaient armés et avaient suivi notre entraînement avec intérêt. Pourtant, malgré notre effort en Tunisie, ils nous considéraient encore comme les vaincus de 1940. Pas question pour les Français d'autonomie tactique ; nous étions étroitement subordonnés au commandement « U.S.*». Le général Juin était arrivé à Naples dans l'indifférence et son état-major était médiocrement logé.

Son corps expéditionnaire — initialement deux divisions — avait été placé à la droite de la Ve armée américaine du général Clark. La 2e division marocaine de montagne avait ainsi été engagée dans les Abruzzes culminant à plus de 2000 mètres. Les combats avaient été très durs au Pentano et à la Mainarde.
Puis ce fut au tour de notre 3e D.I.A., du génral de Montsabert, d'être engagée en direction de la falaise montagneuse qui barrait l'horizon à l'ouest lointain du col d'Acquafondata. Falaise au pied de la quelle coule le Rapido, dominée par le mont Cairo à plus de 1.600 m et se terminant à 519 mètres d'altitude par le monte Cassino. Monte Cassino, mont Cassin... Depuis des siècles, des hommes d'armes se sont heurtés sur la route de Naples à Rome, au rocher de l'abbaye construite au VIe siècle par saint Benoît Les Allemands, contraints au repli depuis le débarquement des Américains près de Naples, avaient décidé de profiter de ce relief pour arrêter les Alliés devant Cassino et avaient créé une position défensive puissante, «la ligne Gustave». Le verrou de Cassino avait été aménagé pour stopper impitoyablement la progression alliée. Toutefois ils n'occupèrent jamais l'abbaye. La montagne inaccessible par les chars, très rude pour les fantassins, avait été truffée de casemates, champs de mines, obstacles en tous genres et tenue par des chasseurs de montagne, unités parachutistes, et autres très bonnes troupes.
Clark, commandant les troupes alliées, disposait, entre le Lin et la mer, d'un corps d'armée britannique; au centre, devant Cassino du 2e corps d'armée U.S.; et, à droite, du corps expéditionnaire français qui venait de vaincre en haute montagne. Le 17 janvier 1944, il lança les Anglais à l'attaque dans le secteur côtier. Le Garigliano fut franchi, mais ce succès initial ne put être exploité. Le 20, son corps d'armée américain échouait devant Cassino. En même temps, le 22, un débarquement était tenté au sud de Rome, sur la plage d'Anzio. Il apparaît ainsi que les combats devant Cassino avaient pour but essentiel d'obliger les Allemands à y engager leurs réserves qui ne pourraient ainsi s'opposer au débarquement. Calcul qui se révéla illusoire, car le débarquement d'Anzio fut stoppé, après la création d'une tête de pont de 15 km dans les marais Pontins. C'est ainsi que l'ordre nous fut donné d'attaquer, le 24 janvier, dans la montagne en direction des monts Belvédère et Abate, c'est-à-dire d'enfoncer la ligne Gustave dans un massif abrupt de 900 mètres d'altitude avec dans notre flanc, puis dans notre dos, le mont Cifalco, observatoire ennemi nous dominant de ses 941 mètres.
L'idée proposée par Juin était bien d'attaquer par la montagne au nord de l'abbaye, mais par un large débordement vers Atina : «C'est par Atina qu'on ira à Rome!* disait-il. Ainsi les positions allemandes de Cassino auraient été débordées et la ligne Gustave devenue irrémédiablement intenable.
Au lieu de cela, Clark, accaparé par de débarquement d'Anzio et dans l'espoir de voir les Allemands engager leurs réserves contre nous, donna l'ordre de percer la ligne Gustave sur l'axe Saint-Elia - Terede : ce fut notre mission à nous, 4e régiment de Tirailleurs tunisiens.
Attaques et contre-attaques se succèdent sans désemparer. Le 27 janvier notre colonel Roux, commandant le régiment, est tué dans la plaine, au pied du Belvédère. La pression ennemie s'accentue encore. De ma position, je vois les Allemands, courant entre les taillis, se rapprocher de nous. Alors quelle n'est pas ma surprise de voir arriver trois ou quatre «fetdgrau» agitant un drapeau tricolore! Depuis plus de deux ans un Alsacien l'avait cousu dans sa capote et attendait ce grand jour. Suivent des Allemands, bras en l'air, complètement sonnés, précédant l'officier qui commandait l'attaque.
Je lui demande en Allemand, si tous ses hommes sont là. Oui, ce sont les survivants des deux compagnies d'attaque, et il ajoute : « Ich merke dass das Franzôsische Heer nicht gestorben ist. » Si bien que je me souvienne, ce furent ses paroles exactes : «Je m'aperçois que l'armée française n'est pas morte.

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Nous étions environ 2000 hommes engagé au régiment : 1334 hommes et 38 officiers — dont notre colonel — avaient été tués ou mis hors combat : soit les deux tiers de l'effectif. Ma compagnie comptait 120 hommes au départ, je revenais avec à peine 50 valides y compris les survivants de la 3e compagnie. Nous avions percé la ligne Gustave, obligé les Allemands à nous opposer 17 bataillons, que nous avions usés, décimés. Et pour quoi ce sacrifice?
Les Américains ne croyaient vraisemblablement pas que nous serions capables de cet exploit : il n'y avait aucune unité fraîche pour exploiter notre succès. Ils croyaient que, seul, le débarquement d'Anzio allait résoudre leur problème. Et pourtant Terelle était à leur porte et, au-delà, personne pour s'opposer à la descente sur la vallée du Liri : la route de Rome. Pour nous relever, il n'y eut que nos camarades tirailleurs algériens, passablement épuisés eux-mêmes. Sur le plan tactique, notre sacrifice ne servait à rien.
Pourquoi ce sacrifice! Tout simplement pour que le général Roosevelt nous dise l'admiration, le respect des Alliés : «Vous avez vindiqué (sic) le boche!» Désormais le général Juin pouvait se faire entendre. En mai, son plan sera adopté : son corps expéditionnaire, renforcé de deux divisions et des goums marocains, ouvrira la route de Rome à travers les monts Aurunci. Nos tirailleurs, avec leurs «brel », réussiront dans la montagne ce que chars et bombardiers n'avaient pu réaliser en plaine. En juin, ce fut l'entrée dans Rome, en juillet, l'apothéose à Sienne. Sur le plan international, notre action eut des conséquences considérables.
Si, désormais, la valeur de l'armée française avait été consacrée par la campagne d'Italie, si l'unité entre Forces françaises libres et Armée d'Afrique avait été réalisée dans l'estime réciproque au cours des combats, il demeurait néanmoins un problème important. Comment cette armée d'outre-mer, qui allait bientôt débarquer en France, allait-elle être reçue par la population? Comment cette armée allait-elle fusionner avec les combattants de métropole, qui depuis plus de trois ans luttaient dans l'ombre de la Résistance? Il fallait que quelqu'un eût l'autorité, la notoriété nécessaire, pour s'imposer à tous. Il fallait que quelqu'un commandât en France. Il fallait que De Gaulle puisse disposer d'un chef qu'il ait lui-même désigné, qui soit connu de l'Armée d'Afrique, reconnu par la Résistance et apprécié du commandement allié : ce ne pouvait être que le général de Lattre de Tassigny. Juin, quant à lui, fut «bombardé» chef d'état-major de la Défense nationale, poste purement honorifique puisque les forces françaises étaient placées sous le commandement allié.

Naissance de la 1ére armée française

Le général de Lattre arriva en Italie le 19 juillet 1944 et s'adressa à nous en ces termes :
« en attendant que survienne son armée à elle, la France attend quelque chose de nouveau. Elle espère avec crainte, mais avec ardeur, découvrir une armée rénovée qui fasse oublier les spectacles lamentables de juin 1940. Elle veut voir entrer, dans ses villes et ses villages, une armée toute neuve, disciplinée, forte, jeune, d'une tenue irréprochable. Elle veut sentir chez les officiers, les sous-officiers, les soldats de cette armée, une foi, un idéal...«Autre chose encore. Nous trouverons en France, une autre armée, une armée inconnue : celle de la Résistance, qui lutte avec une énergie farouche, dans des conditions difficiles, qui compte déjà des milliers et des milliers de victimes : armée traquée, sans uniforme, issue de tous les milieux de la Nation et de toutes les classes de la société. Ces gens du maquis, quand vous les rencontrerez, il faudra les accueillir comme des frères retrouvés, les aider, les soutenir, les aimer." Ainsi, le général de Lattre se présentait sous un tout autre éclairage que le général Juin. Si l'un avait su créer et utiliser son Armée d'Afrique, il fallait que l'autre, en sachant la reprendre sans heurt, l'amalgame avec cette armée inconnue, toute nouvelle dans notre histoire, celle des Forces françaises de l'intérieur.
Pour réussir cela, il fallait être de Lattre, l'officier de cavalerie de jadis se sentait sans doute mieux, ataviquement, au contact des divisions blindées : la 1e: général du Vigier; la 5e : général de Vernejoul. Il avait été aussi officier de l'Armée d'Afrique, il avait connu la clandestinité après novembre 1942 et connaissait la réalité des maquis. Ainsi devait se constituer la 1 re armée française.
On connaît ses victoires : le débarquement en Provence, Toulon, Marseille, Lyon, Belfort, les Vosges, Colmar, la ligne Siegfried, le passage du Rhin, Stuttgart... Mais son œuvre essentielle a été de savoir accueillir les forces de la Résistance et de les fondre avec nous, Armée d'Afrique... et nous en avions bien besoin!
En effet, la campagne d'Italie nous avait coûté très cher : 11 000 tués ou disparus, 21 000 blessés. Les combats de Toulon, Marseille, du Jura et des Vosges avaient continué à nous décimer. Sur les 1 076 000 Français d'Afrique du Nord, 176.000 avaient été mobilisés, soit 16,4 % de la population européenne. 230.000 musulmans des trois pays du Maghreb avaient répondu à l'appel et s'étaient engagés. Nous n'en pouvions plus!
Nous nous sommes rapidement rendu compte de ce qu'apportait la Résistance. La 1ère armée put très vite remonter le couloir Rhône-Saône parce que les F.F.I. libéraient le massif alpin. En novembre 1944, notre 7e régiment de tirailleurs algériens, complètement exsangue, fut remplacé, au sein de la 3e D.I.A., par le C.F.P., le Corps franc Pomiès, formé de résistants du sud-ouest et devenu le 49e régiment d'infanterie.
Personnellement, je me souviens de l'épisode suivant : Alsace, janvier 1945 : les combats avaient été durs à Lapoutroie et Orbey. Je reçus à ma compagnie de jeunes résistants de la région de Belfort, venus s'engager à nos côtés. Sur le plan militaire, ils ne savaient rien. Je les confiai à un de mes bons sous-officiers : «II faut que ces gars-là soient capables d'être chefs de pièce de mitrailleuse dans un mois...» Et ces gars-là ont été de très dignes chefs de pièce lorsqu'en mars nous avons attaqué la ligne Siegfried.
Cet amalgame rappelle la fusion qui se produisit sous la Révolution française. Les troupes de métier de la Monarchie et les volontaires de l'An II se fondirent en une armée qui s'illustra à Jemmapes, Wattigines, Fleurus : armées du Rhin, de Sambre et Meuse, de la Moselle... Sans doute, le général de Lattre, réalisateur de l'amalgame de 1944, y a-t-il pensé, en appelant sa 1e  armée « Rhin-et-Danube».

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De quelques vérités qu'il faut connaître

Des Français qui se sont battus entre 1940 et 1945 disparaissent chaque jour. Il est donc urgent de dire quelques vérités historiques occultées ou déformées par esprit de clan ou de parti.
Chronologiquement, en juin 1940, les premiers à reprendre le combat furent les F.F.L. après l'appel du général de Gaulle. Ils comptèrent près de 70 000 hommes. Ensuite, il y eut les Résistants, devenus les F.F.I. en 1944. L'évaluation de leurs effectifs est difficile. D'après l'attribution de la qualité de F.F.I. on compte 250.000 personnes, y compris les engagés à partir du débarquement. Selon d'honnêtes estimations, on arrive au total de 100.000 personnes environ qui ont réellement participé à la Résistance avant le débarquement, soit 2,5 % de la population.
Quant à l'Armée d'Afrique qui intervint dès les 10 novembre 1942, mais donna le maximum durant la campagne d'Italie, son effectif, on l'a vu, fut de l'ordre de 400.000 hommes et compta dans ses rangs plus de 16 % de la population française d'Algérie.
Bien des Français de l’« Hexagone » n'ont pu participer à la Résistance et à la Libération : il n'est pas question de le leur reprocher, il ne s'agit pas non plus, pour l'Armée d'Afrique, de comptabiliser la sueur et le sang.
Lorsque nous évoquons pieusement la mémoire de nos grands chefs, de nos copains, de nos hommes, notre geste n'est pas seulement une manifestation de piété intérieure. Nous voudrions aussi qu'il ait une portée extérieure, vis-à-vis de la jeunesse surtout, et lui dire simplement ceci :
‘’Lorsque le général de Lattre, à la stupeur furieuse de l'Allemand, participa à la signature du traité de capitulation nazie à Berlin, sa place n'était pas un « strapontin» concédé par les Alliés, mais un fauteuil que nous avions mérité. Nous reprenions ainsi notre place dans le monde et pouvions participer à la direction de l'Europe.
On a dit qu'il y avait toujours un sursaut des Français au fond de l'adversité : Bouvines, Rocroi, Valmy, la Marne... Pour la renaissance de l'armée avec ses trois composantes après 1940, qu'on se souvienne de trois noms : Bir Hakeim, le Belvédère, le Vercors. Qu'on apprenne aux jeunes ce qu'ils signifient tous les trois.’’
L'avenir sera probablement dur pour ces jeunes. Qu'au moins ils sachent qu'il y eut, chez nous, qu'il y aura chez eux, assez de courage pour perpétuer notre histoire.

Jean FLORENTIN*

In : « l’Algérianiste » n° 38

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