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Mers El-Kebir

Écrit par Fernand DESTAING. Associe a la categorie La Seconde Guerre Mondiale


 
 

Au Iycée d'Alger, à l'étude, le mercredi soir ou le samedi soir, j'aimais bien jouer à " la bataille navale ", comme la plupart d'entre vous sans doute. Me voici amené à reprendre mon jeu favori, un demi-siècle et des poussières plus tard... Mais pour évoquer une tragédie qui nous a particulièrement meurtris. C'était au début de la Seconde Guerre mondiale, en juillet 1940, face à nos alliés anglais, tout près d'Oran, à Mers El-Kébir.
 
 

LE TERRIBLE MOIS DE JUIN 1940

    Pour comprendre le drame de Mers el-Kébir, il faut d'abord se remettre en mémoire ce douloureux mois de juin 1940, I'un des plus tristes de l'histoire de France, marqué dans nos souvenirs par trois événements majeurs, Dunkerque, la retraite de l'Armée française et l'armistice.

    A la fin mai, au plus fort du "blitzkrieg", incompréhensible ment, Hitler donne ordre à ses blindés de stopper devant Dunkerque. La flotte anglaise va rapatrier en dix jours à travers le " Channel " 300 000 hommes soit les neuf dixièmes de son armée. Cette prouesse est souvent qualifiée avec raison par les historiens de " miracle de Dunkerque ". Mais c'est pourtant là que commence l'amertume française. Comme l'a rappelé H. Amouroux, on a trop souvent entendu les soldats britanniques s'exclamer, avec leur accent inimitable " Les Anglais d'abord " pour ne pas avoir entendu aussi les Français grommeler, la rage au cœur, en restant sur la grève, " ces cochons d'Anglais ".
    La retraite de l'Armée française, " sur la Loire et derrière la Loire " comme le disaient les communiqués, va voir cependant les Français tenter de donner aux Anglais toutes les assurances au sujet de leur marine. Le 11 juin à Briare, trouvant Churchill effondré, Darlan lui promet solennellement qu'" il ne permettra jamais aux Allemands de s'emparer de notre flotte ". Cinq jours plus tard pourtant, deux télégrammes du cabinet britannique adressés à Paul Reynaud, notre président du conseil, demandent à la France d'envoyer ses navires de guerre dans les ports britanniques, en attendant les négociations concernant l'armistice. Voilà qui semble ignorer les assurances fournies par Darlan. Et qui met en cause l'honneur français, un point sur lequel nous sommes toujours très chatouilleux. Paul Reynaud est offusqué, ce que Churchill comprend fort bien, puisqu'il donne l'ordre de retirer les télégrammes dont le texte lui semble " trop raide ".

    Pour rassurer les Anglais, Darlan adresse aussitôt à tous les commandants des navires de guerre français un ordre où il précise:
a) Aucun bâtiment français ne doit tomber aux mains des Allemands ou des Italiens si ceux-ci venaient à entrer en guerre;

b) Il devra rallier les ports d'Angleterre ou des Antilles;

c) Ou sinon se saborder.

    Le 18 juin enfin, à Bordeaux, Pétain et Darlan conviennent ensemble de refuser l'armistice si les Allemands venaient à réclamer la flotte française. Qui plus est, la France joint le geste à la parole. Quatre-vingts navires de guerre dont le " Richelieu ", le " Jean Bart " qui n'est même pas terminé, le " Strasbourg ", le " Dunkerque " cinglent vers les ports d'Outre-mer, Mers el-Kébir, Casablanca et Dakar, tandis qu'à Cherbourg, Brest, Lorient, Saint-Nazaire, La Palice, tous les ports de guerre de la façade atlantique, (le fait a été trop souvent passé sous silence) une centaine de bâtiments trop vieux ou incapables de prendre la mer se sabordent, tout simplement.

    Le troisième événement de juin, c'est bien sûr l'armistice signé à Rethondes les 21 et 22 juin. Contre toute attente, Hitler voulant sans doute amadouer la France, ne réclame pas sa flotte et demande qu'elle soit seulement immobilisée et " démilitarisée " dans ses ports. Les Français sont soulagés et, retrouvant le langage de François ler à Pavie, écrivent dans leurs journaux et leurs mémoires " Tout est perdu, fors la flotte ". Les Anglais, par contre, continuent à douter. Ils sont persuadés que ce diable d'Hitler réussira à s'emparer un jour, par surprise, de nos navires de guerre. En vérité, les Anglais sont aux abois. Pour la première fois depuis des siècles, ils craignent un débarquement allemand chez eux ! Ce qui est impensable, pu isqu'il faudrait aux nazis la maîtrise des mers pendant plusieurs semaines. Mais on ne raisonne pas quand on a la peur au ventre. Et Churchill lui-même, le roc, est pris de panique. C'est ainsi qu'avec son ami Pound, chef de l'Amirauté britannique, il organise " I'opération Catapult ". Ordre est donné de se saisir de la flotte française ou de la neutraliser dans tous les ports de guerre et en particulier à Mers el-Kébir.

LES FORCES EN PRÉSENCE

    Quelles sont d'abord les forces françaises qui sont stationnées à Mers el-Kébir ? En arabe, " marsa el kebir " signifie le grand port. Et de fait, la rade est magnifique. La construction du port, à l'ouest d'Oran, est toute récente, 1937. La jetée qui barre la rade n'est terminée que sur 900 mètres pour les 2 500 prévus. On l'a donc prolongée jusqu'à la passe par des filets pour empêcher les incursions de sous-marins ennemis. Le port est encore défendu par trois forts situés sur les hauteurs avoisinantes, Santon et Mers el-Kébir à l'ouest, Santa-Cruz à l'est.
    L'escadre française qui s'y trouve n'est pas considérable, 120 000 tonnes environ sur les 620 000 de la flotte, soit le cinquième de nos forces navales. Mais elle a fière allure avec ses deux cuirassés tout neufs, de 26 500 tonnes, le " Dunkerque " à l'extrémité ouest du port, battant pavillon de l'amiral Gensoul et le " Strasbourg ", son frère jumeau. Il y a aussi deux cuirassés de 22 000 tonnes, plus anciens, le " Provence " ­ la " Provence " disent les puristes ­intercalé entre les deux cuirassés, et le " Bretagne ". Au bout du môle se trouve le " Commandant Teste " qui n'est pas un porte-avions mais un modeste transporteur d'hydravions. En face, six contre-torpilleurs de 2 000 à 3 000 tonnes, le " Kersaint ", le " Terrible ", le " Tigre ", le " Lynx ", le " Volta " et le " Mogador ". Et encore disséminés dans la rade, quelques avisos, remorqueurs et autres chalutiers.

    Détail important, cette flotte est en voie de désarmement. Les quatre gros bâtiments en particulier sont alignés bord à bord, " serrés comme des canards " selon les mots d'un officier, avec leur arrière contre la jetée, leur proue dirigée vers la terre et leurs canons pointés, en somme, ... sur Oran.

    La flotte britannique qui va engager la bataille est constituée par la Force H qui vient de quitter Gibraltar. Elle comprend deux cuirassés de 35 000 tonnes et le " Hood " 42 100 tonnes battant pavillon de l'amiral Somerville, trois croiseurs, le porte-avions " Ark Royal ", le plus moderne de la Home Fleet et dix à douze torpilleurs et contre-torpilleurs. Mais c'est le chef de l'Amirauté britannique, le Lord de la Mer comme on l'appelle, I'amiral Pound, qui dirige personnellement de Londres " I'Opération Catapult ".(1)
   
Quelques jours plus tôt, il a demandé à l'amiral North à Gibraltar de se rendre à Mers el-Kébir pour expliquer une fois de plus, à l'amiral Gensoul, que la flotte française ferait bien de se mettre à l'abri dans les ports britanniques. Son homologue français lui a répondu que ce serait contraire aux conventions d'armistice et que d'ailleurs la France tenait à conserver, en mains propres, le seul atout qui lui restait. De retour à Gibraltar, North a rencontré Somerville qui doit prendre la tête de " I'Opération Catapult " et ne lui a pas caché le caractère répugnant et même dangereux de cette attaque. Prenant un crayon rouge, il a rayé devant son ami le titre du dossier qui se trouvait devant lui " Opération Catapult " pour le remplacer par " Opération Boomerang ". Courageusement, il a écrit aussitôt à Lord Pound pour lui exprimer ses réserves. Quelques heures plus tard le Lord de la Mer lui a fait savoir que ses observations étaient inacceptables. Le lendemain, il a adressé à Somerville le texte d'un document que celui-ci devrait remettre à l'amiral Gensoul à Mers el-Kébir avant le déclenchement des opérations. (2)

LES POURPARLERS

    Le 3 juillet 1940, à l'aube, la Force H britannique est au large d'Oran, sous les ordres de l'amiral Somerville. Son second, le commandant Holland, se présente en vedette à la passe. Pour le rencontrer, I'amiral Gensoul envoie le lieutenant de vaisseau Dufay qui parle fort bien l'anglais et qui a sympathisé récemment avec Holland, à Paris. C'est pourtant un dialogue de sourds qui se déroule entre les deux officiers.
    Holland entend remettre le message de Pound à Gensoul en mains propres, mais Dufay tente de lui faire comprendre qu'il n'a pas le droit de pénétrer dans un port français, selon les conventions d'armistice.

    Que contient ce fameux document ? Il appelle au moins deux remarques. D'abord, il émane de Pound qui est à Londres et non de Somerville qui est sur place. Pourtant, il n'est pas adressé à l'amiral de la Flotte Darlan, son homologue, mais à Gensoul, sur le théâtre d'opérations. Visiblement, il cherche à faire pression et veut précipiter les choses. Ensuite, il a un ton comminatoire " La Marine royale britannique espère que nos propositions vont permettre à la Marine française vaillante et glorieuse de se ranger à nos côtés... La Flotte britannique est au large d'Oran pour vous accueillir ". En clair, si l'on traite la France de vaillante et glorieuse, on assortit cette " pommade " d'une menace à peine voilée. " C'était un ultimatum sous les canons " dira l'amiral Gensoul au procès Baudoin quelques années plus tard, en 1947.

    Sur place, le lieutenant Dufay et le commandant Holland discutent seul à seul dans une vedette. Depuis trois quarts d'heure, le dialogue de sourds continue. L'Anglais veut absolument voir Gensoul, le Français lui répond qu'il ne peut franchir la passe et que son document est inacceptable. On se sépare à 9 h 25. L'amiral Gensoul a mis à profit ces palabres pour adresser un télégramme à son chef Darlan, afin de le mettre au courant.

    Les Anglais vont continuer leur pression toute la matinée, tout en préparant l'assaut. Talonné par l'Amirauté britannique, Somerville fixe l'expiration de l'ultimatum à 12 h 30. Bientôt des hydravions anglais viennent mouiller cinq mines magnétiques devant la passe de Mers el-Kébir, transformant le port de guerre en une souricière. C'est une provocation, bien sûr, mais les Français doivent laisser faire pour éviter le pire. Gensoul câble cependant à Somerville une supplique assortie d'une mise au point " Ne créez pas le pire... Au premier coup de canon, toute la flotte française sera contre vous ". Écœuré à l'idée de devoir tirer sur des navires de guerre sans défense, Somerville retarde l'expiration de l'ultimatum jusqu'à 14 heures. (3)

    Dès lors, sur place, des deux côtés, les efforts vont être multipliés pour éviter l'irréparable. L'amiral Gensoul pense qu'il s'est peut-être montré trop à cheval sur les principes, et pour affirmer sa bonne volonté, il câble à Somerville " Je suis prêt à vous recevoir pour une discussion honorable ". A 15 h 15, le commandant Holland est sur le pont du " Dunkerque ". ll supplie Gensoul de rejoindre les Antilles à équipage réduit. Darlan, en effet, en avait accepté le principe dix jours plus tôt. Pourtant, Gensoul a omis d'en reparler dans son télégramme à Darlan. On le lui reprochera plus tard. Il n'en reste pas moins qu'à Mers el-Kébir, on est " au bord de la paix ". (4)

    Or, dans le même temps, les états-majors sont " au bord de la guerre ". Le phénomène est connu. Il y a souvent un déphasage entre les hommes sur le terrain, au contact des réalités, et leurs chefs, dans leurs bureaux, loin des choses concrètes. Deux messages vont précipiter les événements. Côté français, un télégramme de l'état-major en réponse au message de 9 h 25. Signé de l'amiral Le Luc, il est sans bavures: " Vous répondrez à la force par la force... Nous vous adressons des renforts d'Alger et de Toulon ". Darlan est en déplacement à Clermont-Ferrand et confirmera un peu plus tard. Côté anglais, Somerville, toujours pressé par Pound d'en finir avant la nuit, s'impatiente " Si vous n'acceptez pas nos propositions &agrave ;; 16 h 30, je coule vos bâtiments ".

    Alors, est-ce la guerre ? Désabusé, Holland quitte le pont du " Dunkerque " renonçant à arrêter l'engrenage infernal. Aussitôt les navires français sont mis en alerte, prêts à appareiller. A 16 heures 30, I'ultimatum expire. Il ne se passe rien. Alors, est-ce la paix ? Tirera ? Tirera pas ? A 16 heures 50 il ne s'est toujours rien passé. On respire. " Ils ne tireront pas " commencent à dire les marins français, en retrouvant leur sourire.

Le bâtiment de ligne Dunkerque.

Le cuirassé Bretagne après refonte

 

LE JEU DE MASSACRE

    A 16 heures 56, pourtant, c'est I'attaque. Elle est fulgurante. D'énormes geysers entourent bientôt les bâtiments français qui tentent d'appareiller. Les Anglais corrigent aussitôt leurs tirs. A raison de trois salves par minute environ, ils vont faire pleuvoir sur la rade 63 tonnes d'explosifs, dont leurs terribles obus de 380 qui arrivent avec une précision diabolique.

    A la première minute, le " Bretagne " est touché. Un premier obus de 380 I'atteint à l'arrière d'où s'élève une flamme gigantesque. Un deuxième projectile fait exploser les machines arrière. Un troisième obus atteint directement la tourelle. Du coup, le navire embarque et prend une gîte inquiétante. Ordre est lancé de l'évacuer. Soudain, un quatrième obus le frappe de plein fouet. En quelques secondes, le bateau chavire, entraînant dans la mort tout l'équipage, un millier d'hommes prisonniers " dans leur cercueil d'acier ". Seuls quelques rescapés nageant dans le mazout répandu autour du navire, luttent pour sauver leur vie.(5)

    Dès la deuxième minute, le " Dunkerque " est atteint. Un premier obus tombe à l'arrière, sans causer d'avarie majeure. Un deuxième met le feu aux machines et détruit le groupe électrogène. Un troisième vient exploser dans les chaufferies tandis que le quatrième s'abat sur la tourelle. Le navire amiral n'a plus qu'à s'échouer au fond de la rade.

    Le " Provence " a eu le temps de décoller du quai et commence à tirer sur la flotte anglaise. Mais il est atteint à son tour par quatre projectiles. Le feu fait bientôt rage à son bord. L'arrière s'enfonce lentement. Il ne lui reste plus qu'à s'échouer à son tour, non loin du " Dunkerque ".

    Tous les yeux sont maintenant tournés vers le " Strasbourg ". Magistralement manœuvré par le capitaine de vaisseau Collinet, il a pu arracher ses amarres et se dégager pour filer aussitôt vers la passe, dans le sillage des six contre-torpilleurs plus maniables et qui sont déjà là, tentant d'éviter les mines magnétiques déposées par les Anglais. Un obus de 380 qui lui est destiné atteint le contre-torpilleur " Mogador ". Mais les cinq autres passent, et le "Strasbourg " derrière eux. Les navires britanniques le prennent en chasse. Mais le " Strasbourg " file plus vite, 28 nœuds, et va pouvoir sans encombre rejoindre Alger, puis Toulon. Quant au " Commandant Teste ", son voisin, il a été épargné par miracle et se faufilera dans le port d'Oran à la faveur de la nuit.

    Toute cette bataille inégale s'est passée très vite, en moins d'un quart d'heure. A la treizième minute, I'amiral Gensoul décide d'arrêter le jeu de massacre et fait hisser sur le navire amiral un pavillon carré de couleur beige. On a voulu éviter le pavillon blanc, trop péjoratif. Mais les Anglais tirent toujours. Seraient-ils devenus intraitables ? Mais non. Ils ont dû seulement déployer un important rideau de fumée pour échapper aux tirs du Provence et ne peuvent apercevoir le signal. Gensoul lance alors un appel radio, aussitôt entendu. Le cessez-le-feu est proclamé à 17 heures 09, G.M.T.

Cuirassé britannique dans les années quarante

UNE SUITE ACCABLANTE

    Rien n'est fini, hélas ! L'opération Catapult va se poursuivre plusieurs jours encore, inexorablement. Sur place d'abord. Car les Français ont été trop bavards. A Oran, I'Amirauté britannique a ses espions. Furieux d'avoir laissé filer le " Strasbourg ", I'amiral Pound envoie l'ordre d'achever le " Dunkerque" qui, dit-on, n'est pas si mal en point qu'on l'a cru. Et trois jours plus tard, à l'aube, des avions anglais partis de 1'" Ark Royal " resté dans les parages, viennent bombarder le " Dunkerque ". Les deux premières vagues d'avions en piqué manquent leur but. Mais les bombes de la troisième vague atteignent l'aviso " Estérel " et le patrouilleur " Terre-Neuve " qui entourent le " Dunkerque ". Le " Terre-Neuve " est frappé à l'arrière, ce qui fait exploser toutes les grenades situées sur le pont. D'où une terrible déflagration qui va ouvrir une brèche dans le flanc du " Dunkerque ". Il sera immobilisé pour de longs mois. Le drame, c'est que toutes ces explosions font encore 205 victimes.

    L'opération Catapult se poursuit d'ailleurs, dans des circonstances aussi lamentables, en dehors de Mers el-Kébir. En Angleterre, dès le 2 juillet, la veille du drame qui nous occupe, à Portsmouth et Plymouth, pourtant chers à nos oreilles d'écoliers, les officiers anglais ont tendu un guet-apens aux Français pour mieux s'emparer de leurs navires de guerre qu'ils côtoient. Afin de bien donner le change, ils les ont invités à boire le porto sur un bâtiment britannique. Et le lendemain, à 3 h 45 du matin, quelques minutes avant l'attaque de Mers-el-Kébir, revolver au poing, les Anglais ont envahi les navires français et procédé à leur désarmement. Au total, huit torpilleurs, quatre sous-marins, dix avisos et plus de cent bâtiments légers sont désormais prisonniers des Anglais.

    Les choses se passent d'une manière plus élégante à Alexandrie en Egypte. Le 4 juillet, l'amiral anglais Cunningham vient trouver l'amiral français Godefroy pour lui dire " C'est fou de se battre entre nous". Et de lui proposer un " gentlemen's agreement, ". Les Français débarqueront le mazout, les obturateurs d'artillerie, les pointes percutantes des torpilles et une partie des équipages. Godefroy accepte aussitôt, mettant ainsi à l'abri un cuirassé, quatre croiseurs, trois torpilleurs et un sous-marin.

    Le 8 juillet, à Dakar, les choses se passent moins bien. Il est vrai que se trouve là le " Richelieu ", orgueil de notre marine, le plus moderne des cuirassés de 35 000 tonnes, surnommé le lévrier des mers. Attaqué par des appareils partis du porte-avions " Ark Royal " qui vient d'arriver au large de Dakar, il ne subit que des dégâts limités, mais qui l'immobilisent longtemps. Ajoutons, pour être complets, I'aviso " Rigault de Genouilly ", torpillé au large d'Alger par un sous-marin britannique. C'est une erreur, s'excuseront les Anglais. Elle nous coûte encore douze morts

    Et le bilan de l'opération " Catapult " est accablant. Côté navires, il est déjà impressionnant: trois gros navires coulés à Mers el-Kébir, le " Richelieu " retenu à Dakar, les bâtiments de Portsmouth, Plyrnouth et Alexandrie inutilisables. Côté humain, il est affligeant. On a compté un millier de morts pour le "Bretagne " dans des circonstances horribles, plus de 300 du " Dunkerque " et les douze au large d'Alger. C'est affreux. Car les marins anglais ont tué en une semaine plus de marins français que la Flotte allemande pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Plus de 1 300 morts ! Nous ne sommes pas loin des 2 403 morts du drame de Pearl Harbor, I'un des grands événements de cette guerre puisqu'il décida de I'entrée en guerre des États-Unis d'Amériqu e. Mais les Japonais étaient leurs ennemis, les Anglais étaient nos alliés. Avec le recul, le drame parâît encore plus inconvenant et pour tout dire, criminel. C'est pourquoi il est intéressant, en conclusion, de chercher ce qu'en ont pensé les principaux acteurs de la Seconde Guerre mondiale.

LE CRIME DE MERS EL-KEBIR

    Côté allemand, Hitler fit semblant de jouer au grand seigneur. Ce n'était pas lui qui trahissait ces pauvres Français... ce jour-là. Commentant l'événement, de nombreux journaux se hâtèrent de noter qu'il avait dû, bien sûr, rire sous cape en apprenant que ses ennemis se déchiraient.
    Côté français, Mauriac sut trouver les mots qu'il fallait pour panser le cœur meurtri de ses concitoyens. Il parla d'un guet-apens britannique, estimant que l'Angleterre était sans doute aux abois puisqu'elle redevenait une fois encore " la perfide Albion ". Darlan hurla à qui voulait l'entendre qu'il avait été trahi par ses frères d'armes et refusa longtemps de serrer la main d'un officier de la marine britannique. Baudoin, notre ministre des Affaires étrangères eut une réaction moins personnelle mais rompit les relations diplomatiques avec l'Angleterre tout en envoyant quelques bombes sur le rocher de Gibraltar pour calmer l'opinion.

   
Et De Gaulle ? Il fut ambigu, comme à son habitude. Il parla " d'un épisode particulièrement cruel... d'une affreuse canonnade...d'un terrible coup de hache ". Mais il ajouta le lendemain à la radio de Londres, en parlant des navires français " Il n'y a pas le moindre doute que l'ennemi les aurait un jour employés... Eh bien, je dis sans ambages qu'il vaut mieux qu'ils aient été détruits dans une canonnade fratricide ".
   
Côté anglais, c'est le jugement de Churchill qui semble le plus important à connaître.(6) Sur le moment, le Premier ministre de Sa Majesté sut trouver les mots qu'il fallait devant les Communes puisqu'il fut applaudi pendant deux minutes par l'ensemble des parlementaires, debout. Il devait expliquer son attitude trois mois plus tard au professeur Rougier, envoyé secret du maréchal Pétain à Londres, " Comprenez moi. Je voulais montrer aux Allemands et aux Anglais que je ne reculerais jamais ". Dans ses Mémoires enfin, Churchill n'a pas caché son embarras. Il a comparé Mers el-Kébir à une tragédie grecque " Ce fut une décision odieuse, la plus inhumaine de toutes ce11es que j'ai eues à partager ". Ainsi, celui qui apparaît à beaucoup d'historiens comme le grand vai nqueur de la seconde guerre mondiale, voire même comme le plus grand homme d'État du XXe siècle, au-dessus de Roosevelt ­ qui s'est laissé duper à Yalta ­ et de Staline­responsable de vingt millions de morts dans son pays­reconnaissait avoir pris à Mers el-Kébir une décision odieuse et inhumaine. Comment en est-il arrivé là ? Peut-on l'accuser avec le temps d'avoir commis ce crime ? La réponse a été donnée en 1982 par le médecin suédois Ljungren qui a apporté d'étonnantes révélations.(7)
    C'est l'amiral Pound, le lord de la mer qui dirigeait " I'opération Catapult ", qui est responsable de la tournure des événements. On peut seulement blâmer Churchill de l'avoir laissé faire. Après une carrière sans éclat, Sir Dudley Pound avait été nommé Premier lord de l'Amirauté en 1939 grâce à l'amitié du Premier ministre Churchill. Gros travailleur, presque toujours levé à trois heures du matin, il était vite devenu l'un des hommes de confiance de Churchill et même l'un de ses trois amis intimes avec le général Smuts et Lord Beaverbrook. Les facétieux faisaient cependant remarquer qu'il était sourd et que Churchill l'aimait parce qu'il parlait peu mais acquiesçait toujours à ses plaidoyers passionnés.

    A partir de 1940, Pound se mit à accuser de terribles maux de tête. Signe plus risible, il s'endormait à tout propos. " Comme un vieux perroquet sur son perchoir " murmuraient ses proches. Se sentant diminué, le lord de la mer voulut sans doute traiter " I'opération Catapult " avec un regain d'énergie. Il s'avéra surtout cassant, exigeant et devint intransigeant, inflexible. Il ne sut jamais, comme son collègue Cunningham d'Alexandrie, rechercher avec les amiraux français, un " gentleman's agreement ".
    Deux ans plus tard, il se montrait encore maladroit dans sa longue lutte contre le navire allemand " Bismarck " qui le nargua jusqu'au bout. On le tient surtout responsable du désastre allié survenu durant l'été 1942 dans l'océan glacial Arctique. Un convoi de navires alliés, le " P A 17 " que Roosevelt destinait à " son ami Staline ", était attaqué par la marine allemande qui coulait 23 navires. Pourquoi ce désastre ? ~ Parce que "Père" s'était endormi " avaient répondu les survivants. Pendant le briefing avant le départ du convoi, I'amiral Pound s'était endormi en effet. Surpris à son réveil, il avait ordonné aux navires, à l'étonnement général, de naviguer en ordre dispersé au lieu de rester groupés. En 1943, les événements se précip itent. L'amiral fait brutalement une paralysie du côté droit avec troubles de la parole. Les trois neurologues anglais qui l'examinent diagnostiquent une tumeur du cerveau qui a envahi la plus grande partie de l'hémisphère cérébral gauche. Il s'agissait d'un gliome inopérable, qui devait l'emporter le 21 octobre.

    C'est cette tumeur du cerveau qui était responsable des maux de tête et de l'hypersomnie qui accablaient Pound depuis quelques années et qui expliquait l'altération de son jugement et les troubles de son comportement. On peut penser que, sans elle, I'affaire de Mers el-Kébir aurait tourné tout autrement. Nous pouvons l'ajouter à la longue liste de " ces maladies qui ont changé le monde ".(8)

    Tous les événements qui vont survenir en mer à la suite de ce fatal mois de juillet 1940, au cours de la Seconde Guerre mondiale, sortent en droite ligne de Mers el-Kébir, de Dakar jusqu'à Toulon. Sans " I'opération Catapult ", la Flotte française se serait dispersée et n'aurait pas été attaquée à nouveau. C'est pourquoi on peut suivre Henri Amouroux et, paraphrasant Talleyrand, affirmer que " Mers el-Kébir a été pire qu'un crime, une faute ".(9)
 

FERNAND DESTAING


1. J.J. Antier. Le drame de Mers el-Kébir. Presses de la Cité, 1990.

2. A. Vulliez. Mers el-Kébir. France-Empire.

3. Tous les récits utilisent l'heure G.M.T. et non l'heure française d'été.

4. J. Raphaël-Leygues, F. Flohic. Darlan. Plon, 1986.

5. P. Varillon. Mers el-Kébir. Amiot Dumont, 1949.

6. C. Paillat. Dossiers secrets de la France contemporaine. R. Laffont 1987.

7. B. Ljungren. Le Lord de la Mer endormi qui était l'ami de Churchill. Surgical Neurology, Elsevier,1982.

8. E. Destaing. Ces maladies qui ont changé le monde. Presses de la Cité,1979.

9. H. Amouroux. Mers el-Kébir. Historama, Juillet 1990.


 
    in L'Algérianiste 1995 (69) p 57 

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