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Abd el-Kader et Bugeaud

Écrit par Louis MADELIN. Associe a la categorie La Conquête

 

Abd el-Kader

Le 22 novembre 1832, il y avait autour de Mascara, dans la plaine d'Eghris, une grande agitation. Les trois tribus des Hachem, des Beni-Amer et des Gharaba s'étaient réunies à Ersebia. Il s'agissait de proclamer la guerre sainte contre le Roumi, en l'espèce le Français qui, depuis plus de deux ans, insultait l'Islam par sa présence sur la terre du Moghreb. Le vénérable Mahi-ed-Din, de la tribu des Hachem, fut acclamé. C'était un vieux chérif d'une race très pure et d'une grande sainteté. Descendant d'une famille arabe de Médine, la ville sainte où est mort le Prophète, il avait gardé les traditions de sa race : établie au Maroc, sa famille avait, à la génération précédente, émigré dans l'Oranais, et Mahi-ed-Din s'y était fait une grande réputation de piété et de courage. En 1827, son jeune fils, Abd el-Kader, atteignant ses dix-neuf ans, il l'avait emmené faire avec lui le pèlerinage de La Mecque. Ce pèlerinage sacre un homme.

Dans l'Oranais, le père et déjà le fils en avaient acquis un grand prestige. Mahi-ed-Din, en sa qualité d'Arabe, méprisait et détestait les Turcs qui, jusqu'en 1830, avaient régné sur Alger et Oran. Et, quand il avait appris la chute du dey turc d'Alger, il n'avait pu se défendre de s'en réjouir. C'étaient les Français qui, en juillet 1830, avaient jeté bas le dey Hussein et son régime. Mais on pensait qu'il n'y avait là qu'une exécution après laquelle ces Roumis regagneraient leur pays de France. Au contraire, on avait vu ces infidèles non seulement s'installer à Alger, mais tenter d'occuper les villes du littoral, Bougie, Mers-el-Kébir, Mostaganem, Oran, et, se substituant aux Turcs, prétendre soumettre, sinon à leur domination, du moins à leur suzeraineté, les chefs de la Grande-Tente, les tribus arabes. Dans le monde de l'Islam, c'est toujours grand scandale quand des infidèles osent occuper une terre jadis conquise par les fidèles du Prophète. Et, depuis 1830, une grande effervescence régnait dans les tribus, particulièrement celles de l'Oranais, qui s'appuyaient sur l'empire chérifien du Maroc. Par surcroît, ces Français, maîtres de quelques villes, semblaient hésiter à se montrer forts. Et, en fait, ils étaient comme désemparés en face du monde mystérieux et redoutable qu'ils avaient abordé. La prise d'Alger avait en effet été considérée par certains, en France, comme une aventure qui devait rester sans lendemain. Parce qu'elle avait été tentée et réussie par le gouvernement de Charles X, l'opposition libérale s'était montrée hostile à l'expédition et en avait rabaissé la gloire.


Le maréchal Bugeaud

Charles X renversé, le gouvernement de Juillet avait, un instant, paru vouloir abandonner la conquête. On allait dire, à la tribune du Palais-Bourbon, que cette occupation du littoral algérien était, pour le nouveau régime, « un legs onéreux de la Restauration », et si, finalement, le gouvernement de Louis-Philippe avait, malgré les sommations de quelques-uns de ses amis, refusé d'évacuer la terre conquise, il avait décidé de s'en tenir à une demi-conquête. On laisserait les pantalons rouges dans quatre ou cinq villes, mais ce serait une « occupation restreinte ». Quant aux tribus arabes, on essaierait de les amener, par des procédés aimables et des appels cordiaux, à accepter simplement le protectorat du roi des Français. Loin de montrer sa force, la France la cacherait dans la peur de soulever le monde de l'Islam.

C'est la plus mauvaise politique à pratiquer avec les populations orientales. Lyautey trouvera, cent ans après, la formule que d'ailleurs Bugeaud aura, avant lui, prônée et pratiquée : montrer sa force afin d'être dispensé d'en user. Ménager l'indigène et le bien traiter, rien de mieux mais après qu'il se sera persuadé qu'il est en face d'une puissance plus forte que toutes les autres. Et il n'y a pas, soit dit en passant, que les musulmans avec qui cette politique soit nécessaire.

Dans les deux ans qui avaient suivi la prise d'Alger, la France paraissait empêtrée dans sa conquête. Les chefs militaires connaissaient mal la guerre qu'ils avaient à faire et, tantôt allant de l'avant, tantôt arrêtant la conquête, donnaient une impression d'embarras, d'autant qu'à Paris on entendait n'envoyer que le minimum de forces à ces généraux comme aventurés. Les tribus percevaient très nettement ces hésitations; elles encourageaient les résistances. En vain un ancien mameluk de Tunis, enrôlé dans notre état-major, le brave Yousouf, avait-il, le lendemain de la prise d'Alger, tracé au maréchal Bourmont tout un programme en un mot. On pourrait un jour, se rallier par de bons procédés les Arabes, mais, pour l'heure, il fallait se faire craindre. « Bessif! lui avait-il dit, agissez par le sabre ! ».

Puisque ces Roumis étaient encore hésitants et semblaient faibles, il fallait que les fils du Prophète en débarrassassent la terre sacrée du Moghreb. Les tribus cherchaient un chef. Et c'est ainsi que pour commencer, celles de l'Oranais s'étaient réunies dans la plaine d'Eghris et puisqu'il s'agissait d'une guerre sainte, se tournaient ce 22 novembre 1832, vers le marabout respecté qu'était Mahi-ed-Din. Mais le marabout était vieux; l'année précédente, ayant tenté avec ses seuls Hacheur d'assiéger Oran, il avait été repoussé; quand il s'agissait de soulever tout le Moghreb, il se sentait trop avancé en âge.

Acclamé par les trois tribus, il se retira un instant sous sa tente, où il avait laissé son jeune fils Abd el-Kader, et l'interrogea: que ferait le jeune homme si Allah lui confiait le gouvernement de ses fils? Le grave jeune homme eut un éclair dans les yeux.

- « Si j'étais sultan, mon père, répondit-il, je gouvernerais les Arabes avec une main de fer et, si la loi m'ordonnait de faire une saignée derrière le cou de mon propre frère, je l'exécuterais des deux mains ! ».

Alors le vieillard prit son fils par la main, l'emmena hors de sa tente et, aux hommes des tribus qui l'assiégeaient, il dit:

- « Voici le sultan qui vous est promis par les prophètes ».

Ces milliers d'hommes, d'un seul cri, accueillirent comme chef le jeune Abd el-Kader. Il avait alors vingt-quatre ans.

Il vénérera toujours, son père étant mort peu après l'événement de 1832, sa vieille mère, et il n'avait qu'une seule femme Zeïneb, qui était sa cousine.

Mais c'était surtout un homme religieux. Il tiendra à garder avant tout le caractère d'un iman, ce qui signifie le directeur de la prière.

L'homme sans religion, ne cessera-t-il de répéter, est au-dessous du pourceau. Lettré d'ailleurs, très instruit et aimant les livres, il laissera des poèmes étranges, des ouvrages de philosophie. Il dira que la plume, le kalam, a pour esclave le sabre le bessif. Il n'était pas un fanatique, estimant que, des trois religions de Moïse, de Jésus et de Mahomet, la dernière doit prévaloir, mais qu'elles sont sœurs.

Il réunit les tribus et, reconnu par elles émir, il proclama le djihad, la guerre sainte, mais sans tirer aussitôt le sabre, car il savait attendre son heure.

Les gouvernants français, à Alger comme à Paris, ne comprirent pas tout de suite. Tout au contraire, on crut qu'il serait plus commode d'avoir en face de soi, au lieu de vingt tribus, un seul chef avec qui l'on traiterait; car, tout d'abord, on commit l'imprudence de le considérer comme un souverain et de le traiter comme tel. Bien plus, on l'aida. Car son prestige fut en grande partie le fruit de nos égards. On espéra partager l'Algérie avec lui; on pensa l'élever dans l'espoir de se l'inféoder ensuite et avec lui, les vingt tribus qu'il avait groupées. Il agréa nos ambassades, accueillit des consuls, écouta les compliments et même les hommages avec une froide courtoisie. Quand il sera tout-puissant, il jettera le masque et nous aurons en lui un adversaire terrible.

*

Il faudra douze ans pour venir à bout de lui; seulement, il jouera, dans les vues du destin, un rôle bien singulier car c'est lui qui, entraînant les Français sans cesse par la nécessité de le poursuivre et de lui enlever la terre, nous forcera en quelque sorte à conquérir toute l'Algérie.

*

On n'en était pas là en 1832. A Paris, on continuait l'occupation restreinte: la chambre des députés demandait parfois l'évacuation; le gouvernement n'osait s'y résoudre, mais il laissait les commissions parlementaires réduire de 400 000 F à 150 000 F les crédits pour l'Algérie. Il fallait donc que les gouverneurs, enfermés dans l'étroit littoral, se tirassent d'affaire sans grandes forces. Le général Desmichels, commandant l'Oranais en 1834, crut faire merveille en nouant nettement alliance avec Abd el-Kader. Il lui reconnut le titre de bey et, à la condition d'un hommage au roi de France que l'émir éluda, on lui céda tout le pays de l'Ouest, sauf Oran et Mostaganem; il avait établi sa capitale à Mascara, où l'on envoya des officiers pour l'aider à organiser son armée. Au Palais-Bourbon, des gens accueillirent le funeste traité Desmichels comme la solution qui nous dispenserait de la conquête.

Mais la seule raison d'être de l'homme était la guerre sainte. Entendant exploiter l'incroyable candeur de la France, il la flattait; laissant croire qu'il avait, pour notre profit, pacifié l'ouest, il fit gravement savoir au gouverneur général Voirol qu'il entendait maintenant pacifier l'Est, autrement dit, qu'il entendait qu'on le laissât en paix joindre aux tribus de l'Oranais celles de toute l'Algérie. Ainsi pensait-il nous envelopper peu à peu puis, nous ayant enveloppés, tirer le sabre et nous jeter à la mer.

Voirol le pria de s'arrêter; alors il soutint que nous manquions au traité. Il passa le Cheliff et menaça la plaine d'Alger, la Mitidja. Il marchait en même temps sur Oran. Trézel, qui avait succédé à Desmichels, accepta, lui, la lutte. Il sortit de la place avec

2 200 hommes; mais la colonne était trop lourdement organisée; étant jusque-là peu sortis des villes, nous n'avions pas encore l'expérience des expéditions contre l'Arabe. C'était en juin; la chaleur était accablante. Le 26 juin, on se heurta à 10 000 Arabes; Trézel se mit en retraite, mais il s'engagea dans les marécages de la Macta où, attaqués, les soldats se débandèrent; le général ne s'en tira qu'en laissant derrière lui 263 morts et 308 blessés, qui furent tous massacrés et dont les têtes coupées allaient servir de hideux trophées.


Le maréchal Bertrand Clauzel

En France, ce qu'on appela le désastre de la Macta amena d'abord une réaction. Le maréchal Clauzel fut envoyé en Afrique avec l'ordre de venger cette défaite, et le fils aîné du roi, le duc d'Orléans, l'accompagna. Et, après quatre mois encore trop longs, on se porta contre l'émir; on le mit en déroute, on lui prit sa capitale, Mascara, mais on ne poussa pas plus loin et même croyant la leçon suffisante et toujours dans la peur de trop s'engager, on abandonna, Mascara. Abd el-Kader y rentra disant qu'il avait forcé les Roumis à la retraite. Et comme, sur ces entrefaites, on échouait, à l'autre extrémité de l'Algérie, dans la première attaque contre Constantine, les partisans de l'occupation restreinte et de la politique d'atermoiement reprirent le dessus à Paris. Il fallait faire la paix avec Abd el-Kader: un général fut spécialement envoyé à Oran à cet effet; ce général, député depuis sept ans, était, au Palais-Bourbon, un des grands adversaires de l'aventure algérienne et n'avait cessé d'en demander la fin; il allait, à la vérité, trouver à Oran son chemin de Damas et, complètement converti par le contact des réalités, à la conquête intégrale, s'en faire le champion, puis le plus illustre artisan: c'était le général Bugeaud.

Bugeaud est, avant Lyautey, le plus grand nom de la grande épopée africaine. C'est lui qui va nous donner l'Algérie, faire éclater le prestige de nos armes jusqu'au fond du Maroc, donner à la colonisation africaine son impulsion définitive et, en ruinant la puissance d'Abd el-Kader, asseoir définitivement notre domination dans l'Afrique du Nord.

Ce soldat de France est un terrien, car Thomas Bugeaud, jeune soldat de la Grande Armée, ayant connu sous le grand empereur de vingt à trente ans, la grande guerre, caporal à vingt ans, colonel à vingt-sept, destiné à finir maréchal de France, a moins encore aimé l'armée que la terre.

Le sort lui destine un champ immense à mettre en valeur et, si l'Algérie, presque inculte en 1840, sera déjà en 1848 un domaine rural en exploitation, c'est qu'elle aura connu le règne d'un soldat-laboureur.

La chute de la Restauration, ramenant à l'activité tant de soldats de l'Empire, a eu pour conséquence sa nomination au grade de général de brigade, mais sans brigade, car, presque en même temps, son département de Dordogne l'a envoyé siéger au Palais-Bourbon. Il y a été tout de suite très à l'aise et y a fait rapidement sa place parce que, fait rare, ce soldat doublé d'un cultivateur, non seulement sait parler, mais aime parler. Il aime aussi écrire et écrira toujours abondamment.


Le duc d'Orléans.

« Son bon sens concret et têtu, ainsi que s'exprime son dernier biographe, André Lichtenberger, n'admet pas d'avoir tort. Sa droiture ne saurait imaginer que ses adversaires peuvent rester rebelles au langage de la bonne foi et de la raison. Très susceptible, la moindre contradiction l'émeut, le surexcite, déchaîne son verbe et son geste. Il fonce, insiste, récidive ».

Il s'est tout de suite posé en représentant de la terre; mais il n'en aborde pas moins très fréquemment les questions d'ordre militaire. Fort de son expérience, il parle avec une autorité souvent cassante des choses militaires, critique tous les ministres de la Guerre sans aucune gêne, attaque sans ménagement tout ce qui lui paraît une faute à la doctrine. Et c'est ce qui l'a amené à se prononcer tout de suite très fortement contre la guerre d'Afrique que, de Paris, il ne comprend pas. Il a, en 1830, lui aussi, traité d'aventure la prise d'Alger, a demandé qu'on ne s'entêtât pas à la poursuivre, a constaté qu'on pataugeait dans les échecs - fruits naturels, pensait-il alors, d'une entreprise funeste. Il a, pour cette guerre d'embuscades et d'échauffourées, le mépris de l'homme qui a pris part aux grandes batailles serrées dirigées par le plus grand des stratèges. Et puisqu'on s'entête malgré ses vœux à se maintenir en Algérie, il est de ceux qui voudraient qu'on réduisît au moins l'entreprise au minimum en s'entendant franchement avec cet émir Abd el-Kader qui, chose curieuse, est presque populaire sur certains bancs du Palais-Bourbon.

Alors le ministère a une inspiration de génie: si l'on envoyait ce général, député insupportable, en Afrique, appliquer ses idées; qui sait si, intelligent et loyal, il n'en viendra pas à les modifier. On pense un instant en 1835 à le nommer tout de suite gouverneur général. Rendons grâces, au ciel qu'il ne l'ait pas été dès cette époque car, arrivant à Alger avec des idées préconçues.

D'ailleurs, les représentants de Bugeaud concèdent en son nom à l'émir les conditions les plus avantageuses pour obtenir sa promesse d'amitié: il est nommé souverain indépendant de toute l'Oranie, obtient même le port de Cherchell qui lui donne accès à la mer, et est dispensé de tout tribut. Si, après cela, pense Bugeaud, ce fameux émir ne respecte pas la paix, eh bien, on en découdra et à fond. Et, comme il aime à voir les gens en face, il veut, la paix conclue, visiter l'émir. Il lui donne rendez-vous et vient l'attendre au lieu convenu. Il l'attendit deux heures et eut ainsi le temps de faire ses réflexions.

Abd el-Kader parut et, effectivement, s'il ne comptait pas humilier le chef français, il avait compté lui en imposer par un déploiement de pompe qui n'était pas dans ses habitudes. L'entrevue devait compter dans l'histoire de l'Algérie. Bugeaud allait mesurer, à la hauteur insolente de l'homme qu'il avait vaincu, le danger qu'il y a, même après la victoire, à trop bien traiter ce genre de vaincu. Nous possédons le récit fait par Bugeaud lui-même de cette entrevue : « Abd el-Kader était à quelque pas en avant, monté sur un beau cheval noir qu'il maniait avec une grande dextérité... Plusieurs Arabes de sa maison tenaient les étriers, les pans de son burnous et, je crois, la queue de son cheval. Pour éviter les lenteurs du cérémonial et lui montrer que je n'avais aucune appréhension, j'arrivai sur lui au galop et, après lui avoir demandé s'il était bien Abd el-Kader, je lui offris cavalièrement la main qu'il prit et serra deux fois... Il mit pied à terre et s'assit, sans m'engager à m'asseoir. Je m'assis près de lui... ».

Ils discutèrent les conditions du traité que Bugeaud allait soumettre à la ratification de la France, l'émir restant toujours assez haut. Et, quand Bugeaud entendant clore l'entretien, se leva, l'émir resta assis.

« J'ai cru reconnaître, écrit le général, l'intention de me laisser debout devant lui. je lui ai dit qu'il était convenable qu'il se levât quand je me levais moi-même, et là-dessus je lui ai pris la main en souriant et je l'ai enlevé de terre. Il a souri et n'a pas paru formalisé de cette liberté grande aux yeux des Arabes. Sa main, qui est jolie, m'a paru faible. je sentais que je l'aurais brisée dans la mienne ».

Il arrivera un jour où c'est tout le corps de ce souple Arabe qu'il entendra briser entre ses fortes mains et qui, glissant sans cesse entre ses doigts finira cependant par demander grâce.

Bugeaud partit, mal impressionné et en fait, déjà édifié. C'était un réaliste. Toutes ses idées de député croulaient devant le spectacle qu'il venait d'avoir. Il s'était trompé, c'était clair, et il venait de faire un pas de clerc. Et quand, appelé à venir lui-même défendre à la tribune du Palais-Bourbon le traité conclu, il exposait les raisons qui l'y avaient déterminé, il ne dissimulait pas que l'émir lui-même ne tarderait sans doute pas à provoquer par ses audacieuses prétentions une reprise de la guerre. Et c'est là qu'on vit à quel point sa loyauté aidant, son intelligence savait accepter la leçon qui se dégageait déjà pour lui des choses vues ou devinées au cours de son apparition en Afrique. On se battait depuis cinq ans sans plan arrêté, sans système. Eh bien, qu'on bâtît enfin un système, mais qu'on regardât en ce cas bien en face la situation telle qu'elle lui était apparue.

« Il faut toute une invasion militaire pour assurer la conquête du pays. Il faut derrière elle 20 0000 à 30 0000 colons pour garnir le sol une fois conquis... Si l'on entreprend à ces conditions la colonisation de l'Afrique, je vous assure que je serai heureux de consacrer les quelques années qui me restent encore au succès de la colonisation, et je crois que je me montrerai tout aussi belliqueux que les plus belliqueux ».

C'était poser nettement sa candidature au gouvernement général mais, chose piquante, pour faire triompher avec les moyens nécessaires le système que jusque-là il avait combattu. Oui, il avait bien trouvé au bord de la Tafna le chemin de Damas.

*

Il devait encore attendre trois ans. Les conséquences du traité même qu'il avait signé se développaient: l'émir profitait de cette paix, qui n'était à ses yeux qu'une trêve, pour raffermir, étendre, accroître son pouvoir; c'était un esprit supérieur que cet Abd el-Kader et, devant l'incroyable fortune qui s'offrait à lui maintenant, il entendait se mettre à la hauteur de l'événement. Jadis, revenant avec son père de La Mecque, il s'était arrêté à Alexandrie et avait vu de quelle façon Méhémet-Ali, pacha d'Égypte, avait su se forger une invincible armée en appliquant à des musulmans les méthodes européennes : discipliné, le fanatisme musulman pouvait produire de grandes choses. Il organisait donc, lui aussi, son armée. On le sentait se préparer à la guerre décisive.

Le maréchal Valée, nommé gouverneur général, en acceptait la perspective; avant que de faire front, il se débarrassait de ce qui pourrait l'inquiéter sur ses derrières, en s'emparant de Constantine. Cet événement rendait disponibles les quarante-neuf mille hommes donnés au gouverneur général; il les destinait maintenant à faire front à l'émir. Celui-ci déjà cherchait des appuis contre la France. Il s'était tourné vers le sultan du Maroc, Abd-er-Rhaman, qui, inquiet de la présence des Français à Oran, voyait avec plaisir l'émir s'apprêter à les en expulser. Celui-ci, appelé à Taza y reçut en grande pompe le burnous d'honneur que l'empereur marocain lui envoyait devant tous les grands chefs accourus de tous les points de l'Algérie et du Maroc. De ce jour, la guerre sainte était résolue. Le duc d'Orléans ayant franchi les Portes de Fer, Abd el-Kader affectait d'y voir une provocation. Il lançait une proclamation à toutes les tribus :

« Louange à Dieu! L'infidèle s'est chargé de rompre la paix; à nous de lui montrer que nous ne craignons pas la guerre ». Le 18 mars 1839, il envoyait un cartel au maréchal Valée. L'exaltation des Arabes était telle que, dans un chant de guerre qui retentissait des frontières du Maroc à celles de la Tunisie, il était dit: « Bientôt nous chasserons les Français d'Alger. Oui, nous passerons la mer sur des barques; nous prendrons Paris, nous nous y assemblerons. Puis nous conquerrons les autres nations et nous leur apprendrons l'unité du vrai Dieu ».

Soudain, le 18 novembre 1839, les harkas d'Abd el-Kader se déchaînèrent en trombe, forcèrent les avant-postes, envahirent la Mitidja, y massacrèrent les colons, y incendièrent les fermes. Deux jours après, un détachement français était surpris et taillé en pièces: 108 têtes coupées étaient portées en triomphe à Miliana.

On comprit à Paris qu'il fallait envisager largement cette fois la situation. Thiers, président du Conseil, dans un discours remarquable, proclama que la France allait en Algérie donner la mesure de sa puissance puisque sa modération avait pu passer pour faiblesse. Mais il se rappelait l'accent que Bugeaud avait mis à définir le système qui allait s'appliquer et c'est à lui qu'est confiée, avec le gouvernement général, la mission d'en finir avec la puissance d'Abd el-Kader et la résistance des tribus.

Il était bien inspiré. Depuis trois ans, le bon soldat n'avait cessé de méditer sur ce qu'il avait vu et constaté en Afrique, et ses réflexions, longuement mûries, l'avaient amené à des conclusions très nettes. Il fallait conquérir toute l'Algérie; mais il fallait, pour cela, de grosses forces, de l'esprit de suite, une politique, un but poursuivi sans hésitations ni arrêts. Il fallait aussi une méthode. Laquelle? Celle que l'adversaire même nous enseignait. Dans une certaine mesure, Abd el-Kader avait imposé aux Arabes la discipline française; mais sa force n'en continuait pas moins à résider dans sa mobilité. Nos troupes, équipées comme pour l'Europe, succombaient sous le poids d'un uniforme trop chaud et d'un sac trop chargé : Bugeaud les dépouilla de l'un et de l'autre pour en faire non plus une masse combattante, mais une force légère.

Abd el-Kader, hier, les harcelait; maintenant, avec une infanterie et une cavalerie mobiles, on le harcèlerait à son tour.

Le nouveau gouverneur général avait en cela écouté Lamoricière, qui écrivait un de ses officiers, a « seul résolu le grand problème de faire vivre le soldat en Afrique ». A côté de l'armée de ligne allégée, voici de nouveaux corps : les chasseurs de Vincennes, les futurs chasseurs à pied, les zouaves et les tirailleurs, en partie composés d'indigènes. Et voici aussi la cavalerie d'Afrique, spahis, chasseurs d'Afrique, sans parler des goums fournis par les tribus ralliées. « Avec ces lapins-là, s'écrie un chef, on est assuré d'aller loin »; et il ajoute en manière de boutade: « On peut traverser l'Afrique dans tous les sens ». Il ne croyait pas si bien dire.

Voilà, aguerrie par dix ans de guerre, faite au climat et, par ailleurs, allégée et adaptée, la vraie armée d'Afrique. Les soldats apportent les vertus de notre soldat gallo-latin: endurance fortifiée de gaieté, discipline adoucie par le sentiment, goût de l'aventure et ardeur au combat, bonhomie narquoise et bien gauloise, le courage aidé de l'ingéniosité, l'amour du métier rendu facile par la disposition à rire des pires misères. Un des jolis spécimens du soldat français allait se créer sous Bugeaud : le soldat d'Afrique. Et, au-dessus de lui, des chefs qui ont fait leur écoles et sont devenus des Africains, de Lamoricière à Changarnier, de Cavaignac à Canrobert.

Les civils d'ailleurs jusque-là peu d'accord avec les militaires, subissaient son action. Le grand soldat n'oubliait pas que, durant quinze ans, il avait été laboureur et, quinze autres années, représentant à la Chambre de son département. Il avait, dès les premières heures, par sa proclamation, d'avance justifiée par son passé, conquis la confiance de la population. « Il faut que les Arabes soient soumis, que le drapeau de la France soit seul debout sur cette terre d'Afrique. Mais la guerre, indispensable aujourd'hui, n'est pas un but. La conquête serait stérile sans la colonisation. Je serai donc colonisateur ardent, car j'attache moins de gloire à vaincre dans les combats qu'à fonder quelque chose d'utilement durable pour la France ».

Est-ce signé Bugeaud? Oui. Mais, nous qui avons vu agir au Maroc un autre chef, nous croyons y voir la signature de Lyautey. Le moule des grands Français jamais ne se brisera.

Deux mois après l'arrivée de Bugeaud, Abd el-Kader se sentait en mortel péril. Plus de ces colonnes massives qui frappaient jadis, mais qui, se sentant menacées, battaient en retraite. Non: un réseau de colonnes mobiles qui se nouent, se glissent, se retrouvent, s'enroulent, cernent, enveloppent. Il faut que l'émir évacue sa nouvelle capitale, Tagdempt, tandis que déjà Lamoricière a établi son quartier général dans l'ancienne Mascara.

Abandonné par les tribus, déjà l'émir est réduit à courir à droite, à gauche, chercher de nouveaux appuis.

Mais c'est l'homme le moins facile à décourager que cet Arabe à la fois tenace et ingénieux, plein de foi et de passion, de sang-froid et d'audace. Nous allons le voir encore cinq ans glisser entre les fortes mains de Bugeaud.

Il s'est jeté dans le Sud oranais, y a retrouvé des soldats. Bugeaud reforme ses colonnes mobiles; il les fait avancer vers le sud: mais pour rendre stable la conquête, il bâtit des villes fortes qui tiennent le sol, jadis mouvant sous nos pas. L'émir est privé de capitales, mais il promène une capitale mobile, sa smalah, où se trouvent réunis sa famille, son état-major, ses trésors, ses ministres, ses biens. Il faut prendre la smalah.

Un jeune prince, soldat admirable plein d'audace et d'allant s'en charge: le duc d'Aumale a tenu à commander un régiment sous les ordres supérieurs de Bugeaud qui, l'ayant vu dès le début de la campagne, si gentiment déférent et si juvénilement ardent, le couvre d'un regard paternel. Ce regard s'illumine quand le 18 mai 1843, le vieux soldat reçoit sous sa tente la prodigieuse nouvelle : soudain, avec 1 300 fantassins et 600 chevaux, le prince s'était trouvé en face de la smalah, où 5 000 à

6 000 soldats arabes protègent la capitale errante. Ne faut-il pas devant une telle disproportion de forces, attendre, reculer a-t-on dit autour d'Henri d'Orléans ? et lui, il a dit: « Non, messieurs; nous allons marcher en avant! Mes aïeux n'ont jamais reculé. Je ne donnerai pas l'exemple ».


Horace Vernet "La prise de la smalah d'Abd el-Kaderr par le Duc d'Aumale à Taquin", château
de Versailles et de Trianon, in L'Algérie des Peintres, de Marion Vidal-Bué, éd. Paris-Méditerranée.

On a chargé à la baïonnette et au sabre, jeté la panique dans le camp, capturé en moins d'une heure 4000 prisonniers, enlevé les familles des grands chefs. « Il fallait avoir vingt-trois ans, ne pas savoir ce que c'est que le danger ou bien avoir le diable au ventre! » écrira Charras. Et Bugeaud, lisant le rapport du prince, pleurait. « Ah ! le noble enfant ! Ah ! le brave soldat!».

Mais qui donc avait donné au duc d'Aumale les soldats qu'il avait jetés sur la smalah, déjà entraînés par Bugeaud à tout oser? Et chacun le reconnaissait: le duc d'Aumale était nommé général mais le général Bugeaud recevait le bâton de maréchal de France.

Abd el-Kader avait appris le désastre; lui-même avait failli être pris, mais il n'avait plus rien, ni famille, ni argent, ni soldats. Le Sud oranais tombait dans nos mains.

L'émir se jeta vers le Maroc; il pensait entraîner le sultan contre la France, revenir à la tête des harkas marocaines. Mais Bugeaud entendait intimider le Maroc, occupait Lalla-Marnia, Sebdou, Saïda. Il irait, au besoin, à Taza, à Fez, arracher Abd el-Kader à son refuge. « Car rester sur la défensive en face des Marocains, disait-il, c'était perdre l'Algérie ».

Les Marocains, mis en mouvement par l'émir, attaquent d'ailleurs. Bugeaud entre chez eux, occupe Oujda. Déjà le prince de Joinville, se présentant avec une escadre devant Tanger, somme le sultan de donner satisfaction à la France et, sur un refus, bombarde la ville. Bugeaud, lui est sur l'Isly, résolu à marcher sur Taza.

Il n'a même pas 7 000 hommes sous la main et voici qu'on lui annonce l'arrivée sur les bords de la rivière de toute l'armée marocaine, forte de 70 000 hommes. Il l'attaquera; toute l'armée acclame cette résolution; la veille de la bataille, les officiers se réunissent en un punch joyeux; il n'y manque que le maréchal.
-
« Allons le chercher ».
Le maréchal dormait, probablement avec son bonnet de coton légendaire. Que lui veut-on?

- « C'est vous qu'on veut, monsieur le maréchal ! »

- « Je reçus une rude bourrade » rapportera le messager.

Mais si maréchal qu'il fût maintenant, il est le père Bugeaud : puisque cette belle jeunesse s'amuse la veille d'une pareille rencontre, il ira retrouver ses enfants. Il arrive; on crie: « Vive le maréchal ! ». Alors lui, de cette forte voix qui, naguère, chantait les louanges de la charrue et du fumier et faisait retentir la tribune du Palais-Bourbon, il dit joyeusement:
- « Après-demain, mes amis, ce sera une grande journée. Avec notre petite armée,6 500 hommes, je vais attaquer l'armée du prince marocain qui, d'après mes renseignements, s'élève à 60 000 cavaliers. Je voudrais que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur désordre et leur désastre seront grands! Moi, j'ai une armée, lui n'a qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d'abord je veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien ! La défense de droite, c'est Lamoricière; la défense de gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Pélissier. Et moi, je suis entre les deux oreilles. Nous entrerons dans l'armée marocaine comme un couteau dans du beurre ».

Une heure après, dans tout le camp, on se redisait cet original ordre du jour. Ah ! le père Bugeaud, il allait faire connaître aux Marocains comment fonce un bon sanglier.


"Tanger bombardé à la barbe des Anglais", Gabriel Edsquer

Dès une heure du matin, dans le plus grand silence, on est en marche. A six heures, on est devant l'Isly. Au-delà, on aperçoit le camp marocain. Des ordres brefs, un signal; toute la petite cavalerie française, Yousouf en tête, fonce dessus, appuyée par l'artillerie. Un combat terrible s'engage: notre infanterie se jette à son tour dans le camp, se rue à la baïonnette, se forme en carrés devant les retours offensifs de la cavalerie marocaine, « semblables, dira un Arabe, à un lion entouré de cent mille chacals ». Deux heures après, l'armée ennemie, en déroute, fuit de tous les côtés et, tranquillement, dans la tente du fils de l'empereur entraîné dans la déroute, Bugeaud prend le thé et les gâteaux préparés le matin, pour le futur sultan. On avait 1500 prisonniers et un butin énorme. Le sanglier avait foncé, les défenses en avant.

Bugeaud allait être nommé duc d'Isly. C'est que la bataille avait, bien au-delà de l'Afrique du Nord, un énorme retentissement. L'Europe en restait saisie.

Les Français, avec cet enragé Bugeaud, allaient-ils conquérir le Maroc?

« Que la France tire encore un coup de canon au Maroc, s'écriait à Londres lord Palmerston, et la guerre éclatera ». Louis-Philippe ne voulait pas de la guerre avec l'Angleterre et d'ailleurs ne voyait dans le Maroc, pour l'heure, qu'un « guêpier ». Qui trop embrasse, mal étreint. On avait achevé de gagner l'Algérie à l'Isly: cela suffisait. Bugeaud déjà se préparait à aller chercher la paix à Taza. On l'arrêta. Aussi bien, le sultan se soumettait à nos conditions; il chassait Abd el-Kader.

Celui-ci put se glisser par le Sahara vers le Sud algérien. Il y trouva de nouvelles forces, parvint encore à nous infliger des échecs ; il fut de nouveau traqué. Cependant Bugeaud voulait en finir avec toute l'Algérie. « Plus belliqueux que les plus belliqueux », avait-il promis. Il lui fallait la Kabylie; mais, pour la soumettre, il demandait de nouvelles forces. Paris, qui le jugeait un peu trop échauffé, les lui refusa. Il avait des ennuis : ses lieutenants le trouvaient incommode, trop autoritaire; mais comme il le disait, c'était à Paris qu'étaient ses adversaires; il n'avait pas bon caractère; il offrit sa démission: on l'accepta.


Le duc d'Aumale.

Le duc d'Aumale, nommé gouverneur général à sa place, sut adoucir l'amertume de cette demi-disgrâce. Il n'allait recueillir que les fruits des campagnes de Bugeaud; il tint à l'affirmer noblement.

On ne savait plus où était l'émir: attaqué, pourchassé, il conseilla à ses derniers fidèles la soumission. Lui s'achemina vers le Sahara; mais les confins en étaient bien gardés par Lamoricière. Dans la nuit du 23 décembre, où la pluie tombait à torrents, un petit groupe d'Arabes transis de froid et trempés jusqu'aux os se présentèrent à nos avant-postes; le colonel Cousin Montauban était au marabout de Sidi-Brahim lorsque ces gens lui furent amenés. C'était Abd el-Kader et ses derniers compagnons. On leur rendit les honneurs

L'ex-émir savait bien que son sort ne serait pas rigoureux. Il devait un jour, retiré en Syrie, reconnaître généreusement l'attitude qu'on aura eue envers lui et quand, très vieux, il s'éteindra en 1883, ce sera sur des paroles pleines de sympathie pour le Français chrétiens qui, en Algérie, avaient su respecter la foi et les traditions de ceux qu'ils avaient, en sa personne, vaincus après tant de luttes.

Louis Madelin de l'Académie française

In « l’Algérianiste » n°124

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