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Les Tirailleurs

Écrit par Jean BRUA. Associe a la categorie L'Armée d'Afrique

Le djebel des baïonnettes

 

35 ans après, le fait d'armes obscur d'une compagnie de tirailleurs en Algérie rappelle que la vaillance et la loyauté des légendaires corps de troupe "indigènes" ne se sont pas démenties dans les derniers combats de l'Empire

Le 23 décembre 1959, la 4e compagnie du 6e Bataillon de tirailleurs, en opération dans le djebel Mzi, (Atlas saharien) se trouva aux prises avec un faïlek (bataillon) de l'ALN, aux confins du no man's land qui formait tampon entre la frontière marocaine et le barrage électrifié.

DjebelmziA un contre quatre

Dominée par les positions ennemies, sous une pluie de grenades et le feu de deux à trois centaines d'armes (dont plusieurs mitrailleuses), choquée par la mort, dès les premières rafales, de son jeune commandant intérimaire, le sous-lieutenant Berthautl (1), harcelée par les cris des assaillants appelant à la désertion les soldats musulmans (80% de l'effectif), I'unité française, hérissée autour de ses blessés, sut résister au flottement, grâce à sa cohésion et à la valeur de ses cadres.

En témoigne la détermination du sergent-chef Abad -vieux soldat couvert de palmes- rameutant sa section d'un anachronique "baïonnette au canon ! ", dans l'attente de l'assaut ennemi.

Bluff désespéré ? "Bras d'honneur" de professionnel ? La réplique, à cet instant critique du combat (les tirailleurs sont encerclés à un contre quatre, en territoire hostile, sans espoir d'appui ou de renfort à court terme) est dans le droit fil de ces défis que les âmes fortes savent tirer de l'adversité même et dont l'histoire militaire rapporte maints exemples, depuis bien avant le mot du général Cambronne. Pour son humble part, I'énergique sous-officier est surtout heureux d'entendre le cliquetis discipliné des lames lui répondre que ce n'est pas aujourd'hui que les turcos, si isolés et meurtris qu'ils soient, se résigneront à vendre leur peau moins chèrement que leurs anciens du Belvédère et autres lieux d'héroïsme. Roussie par leur "boule de feu", la voltige ennemie reflue dans ses lignes de buissons et de rochers. Elle n'en sortira plus, malgré l'insistance de ses feux d'appui et les exhortations de ses chefs, dont les échos rageurs parviennent aux unités amies les moins éloignées, comme les abois d'une meute qui sent la proie à sa merci. Quand, la nuit venue, les assaillants décrochent vers le Maroc, ils n'ont rien entamé de la précaire position. Les tirailleurs restent maîtres du terrain, sur un tapis de douilles, avec trois tués et cinq blessés. Ils n'ont pas perdu une seule arme

Djebel MziValeur et fidélité

Cet épisode, entre mille de ceux qui ont formé le tissu quotidien d'une "guerre d'hommes" boudée ou déformée par la chronique, n'a pas pesé sur le cours de l'Histoire, ni même mérité plus que quelques lignes au communiqué. Il est cependant révélateur de la fidélité ­ au-delà des limites de la simple discipline militaire­ d'une troupe dont la composition a parfois suscité d'injustes défiances, et qui fait encore l'objet de silences délibérés. Ainsi, I'imagerie conventionnelle de la guerre d'Algérie, en confondant sous l'appellation de harkis (supplétifs volontaires) tous les Algériens de souche qui ont combattu le FLN, oublie que les réguliers franco-musulmans (tirailleurs, spahis, commandos de chasse) furent, sur le terrain, considérablement plus nombreux que leurs adversaires. Pour la seule zone de l'action citée, deux bataillons de tirailleurs (2e et 6e), un régiment de spahis (23e) et le célèbre commando Georges, fournissaient plus de 2500 hommes à la traque de trois katibas et d'un commando zonal dont les effectifs, fortement amoindris par les accrochages, ne totalisaient pas 300 combattants.

 

stickEsprit de corps

Pour ceux qui l'ont observée "de l'intérieur", cette disproportion ­ qu'on retrouve sur presque tous les grands théâtres d'opération algériens ­ n'est pas le paradoxe dont s'étonne l'historien militaire britannique Anthony Clayton, dans son excellente Histoire de l'Armée française en Afrique. A cette époque, les corps de troupe dits "indigènes", nés de la conquête et endurcis par plus d'un siècle de combats de toute taille, sont en effet habités au plus haut degré par l'esprit de corps de I'Armée d'Afrique. Et leur force la plus nombreuse, les tirailleurs, dont le commandement sollicite largement les qualités d'endurance et de vaillance disciplinée, est familière aussi bien de la tenue de terrain en zone "pourrie" que des actions offensives conduites contre les mobiles et coriaces katibas dans les grandes opérations de type "Challe". Il s'ensuit que sauf en de rares occasions, ou pendant les périodes incertaines du début et de la fin du conflit, la fierté d'appartenir à une élite et la volonté de le démontrer aux "bandes" qui la bravent, parleront toujours plus haut que la solidarité de race et de religion invoquée par les "détourneurs" du FLN.

Curieusement, d'ailleurs, le nouvel ordre algérien leur en tiendra moins cruellement rigueur qu'aux supplétifs harkis ou moghaznis, dont le martyre (plus de 100.000 victimes) reste le remords des consciences françaises.


 

 

Frères ennemis

On est tenté de voir, dans la mansuétude relative des maîtres de l'Algérie indépendante à l'égard des réguliers franco-algériens restés au pays, I'effet d'une certaine nostalgie de leur propre jeunesse militaire. Ni Ben Bella, ni Krim, ni aucun de leurs compagnons transfuges de l'Armée d'Afrique n'ont renié le souvenir de celle-ci, marqué à jamais par l'exaltation des combats d'ltalie, de France et d'Allemagne. C'est en cela, sans doute, que ces sous-officiers promus par l'Histoire restent malgré eux "frères" de leur obscur homologue Abad, qui choisit d'opposer ses baïonnettes à leurs mitrailleuses plutôt que de rallier leur cause en trahissant sa "famille"
 

JEAN BRUA (2)

(Photos et illustrations de l'auteur)

1- Le sous-lieutenant Alain Berthaut (cyrard de la promotion Terre d'Afrique), frappé à mort en même temps que son ordonnance Ben Daoud, trouva le courage de transmettre sa position à la radio et de donner ses derniers ordres. Il avait rejoint son bataillon sur la frontière ouest, moins de quatre mois plus tôt après le stage initiatoire des officiers d'active au Centre Jeanne-d'Arc de Philippeville.

2- Chef des Informations générales et spécialiste de défense au quotidien régional Nice-Matin, I'auteur de l'article a servi comme sous-lieutenant au 6 Tirailleurs en 1959-60.

 in L'Algérianiste n°69 Mars 1995 p68

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