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Tourisme en Algérie le temps des hiverneurs

Écrit par Pierre GOINARD. Associe a la categorie Histoire Industrielle



Le mot «tourisme», anglicisme remontant à la fin du siècle dernier, se définit « voyager pour son agrément » ; dans une acception large il a existé depuis toujours sous des modalités diverses, mais il avait considérablement évolué, en particulier chez nous, depuis les découvertes exploratrices initiales, sans avoir le temps d’aboutir aux loisirs de masse. Ceux qui entreprendront de l’approfondir devront y distinguer plusieurs phases, dont deux au moins furent d’avant-garde.

Les phases successives

hiverneurs1-Algeria-via-port-vendresCe n’est pas sans anachronisme ni un sens élargi que l'on peut qualifier de touristes les voyageurs d'une première période, mus par une vive curiosité à l'égard de ces régions jusque là peu prospectées, bravant fatigues et inconfort: des écrivains tels que Flaubert, Alphonse Daudet, des peintres orientalistes comme Delacroix (bref passage algérois à son retour du Maroc), Fromentin qui était l'un et l'autre, sans parler de géographes, archéologues.
Dans une seconde phase, durant la fin du siècle dernier et le début du nôtre, s'établit un tourisme de séjour avec les « hiverneurs ».
Après la cassure de la première guerre mondiale, ces hiverneurs furent relayés par les croisières maritimes et les «tours» organisés chaque hiver les plus grands paquebots depuis toujours sous des modalités diverses, mais il avait considérablement évolué, en particulier chez nous, depuis les découvertes exploratrices initiales, sans avoir le temps d'aboutir aux loisirs de masse. Ceux qui entreprendront de l'approfondir devront y distinguer plusieurs phases, dont deux au moins furent d'avant-garde du monde, en provenance d'Angleterre et surtout des États-Unis, n'omettaient jamais l'escale d'Alger dans leurs circuits méditerranés. Presque quotidiennement s'amarraient dans le port, pour une journée, un et parfois plusieurs géants de la Cunard Line, de la White Star et autres lignes fameuses de l'Atlantique.
Dans le même temps, à l'initiative du président Dal Piaz, la Compagnie Générale Transatlantique lançait les auto-circuits des «Voyages et Hôtels nord-africains»: des autocars spéciaux, aussi confortables que le comportait cette époque, reliaient une vingtaine d'hôtels, dont quelques fondouks-hôtels, dans l'Algérie du nord, y compris la Kabylie et l'Aurès et, un peu plus tard, une dizaine au Sahara (circuit du Grand Erg, de l'Oued Rhir). Quatrième phase : les hôtels du Centenaire, parmi lesquels l'Aletti d'Alger.
Enfin, en pleine guerre d'Algérie, une cinquième phase était engagée à la faveur du prodigieux essor économique suscité par les richesses du sous-sol saharien. Un plan d'équipement mûrement élaboré, proclamé à Constantine en 1958, programmait des hôtels, des villages de vacances, des auberges de jeunesse, des stations d'altitude, à la mesure de la vogue nouvelle des plages et de la neige. Les initiatives privées n'étaient pas en reste. Si l'abandon de l'Algérie n'a pas permis d'entreprendre ces grands projets, ils ont été repris en partie après l'indépendance, la plupart sur les plans de l'architecte Pouillon, à Bône, près d'Oran aux Andalouses, à Sidi Ferruch, Zeralda, Tipasa...
Chacune de ces périodes mérite une étude détaillée. Je me bornerai à celle des hiverneurs, étant au nombre des témoins survivants de cette époque.
En 1937 encore le Larousse définissait l'hiverneur: «Qui va passer l'hiver dans le midi, en Algérie...»
C'est un fait assez généralement oublié, qui peut étonner aujourd'hui: durant plusieurs décennies, avant et après 1900, qui furent l'âge d'or du tourisme en Algérie, Alger rivalisait avec Nice et Cannes pour des séjours, l'hiver, d'Anglais et autres nordiques et aussi d'Américains (il n'était pas alors question pour eux de vacances estivales au bord de notre mer).
Ainsi l'une des caractéristiques d'Alger à cette époque était-elle cette juxtaposition, à une petite capitale française et à un grand port, à distance de la Casbah historique, d'une somptueuse enclave saisonnière d'étrangers.
Les hiverneurs ne séjournaient que dans des secteurs très limités, essentiellement Mustapha Supérieur (ce qualificatif orographique s'accordant avec le niveau de vie de la gentry qui y avait jeté son dévolu), une antenne à Biskra et très accessoirement Hammam-Righa (comme on l'écrivait alors).
Ce nom d'hiverneur a retenti à mes oreilles d'enfant avec des résonances de distinction, d'élégance racée, de prestige ; il évoque des souvenirs d'un temps révolu, brillants équipages, fêtes et relations mondaines d'un milieu très fermé.
Lointaine et disposant de quelques numéros de la revue « L'Algérie hivernale », hebdomadaire édité par le «Comité d'Hivernage Algérien. L'aperçu qui va suivre, nullement exhaustif, sollicite au contraire, de la part de nos lecteurs, des précisions complémentaires.

Les hiverneurs

En 1937 encore le Larousse définissait l’hiverneur : « Qui va passer l’hiver dans le midi, en Algérie… »
C’est un fait assez généralement oublié, qui peut étonner aujourd’hui : durant plusieurs décennies, avant et après 1900, qui furent l’age d’or du tourisme en Algérie, Alger rivalisait avec Nice et Cannes pour des séjours, l’hiver, d’Anglais et autres nordiques et aussi d’Américains (il n’était pas question pour eux de vacance estivales au bord de notre mer).
Ainsi l’une des caractéristique d’Alger à cette époque était-elle cette juxtaposition, à une petite capitale française et à un grand port, à distance de la Kasbah historique, d’une somptueuse enclave saisonnière d’étrangers.
Les hiverneurs ne séjournaient que dans des secteurs très limités, essentiellement Mustapha Supérieur ( ce qualitatif orographique s’accordant avec le niveau de vie de la gentry qui y avait jeté son dévolu), une antenne à Biskra et très accessoirement Hamman-Righa ( comme on l’écrivait alors).
Ce nom d’hiverneur a retenti à mes oreilles d’enfants avec des résonances de distinction, d’élégance racée, de prestige ; il évoque des souvenirs d’un temps révolu, brillants équipages, fêtes et relation mondaines d’un milieu très fermé.

Hiverneurs et Anglais presque synonymes

Les hiverneurs, surtout au début, étaient en grande majorité des Britanniques parmi lesquels on ne distinguait guère les Écossais ou les Irlandais; les Américains y devinrent plus nombreux par la suite. II y avait aussi parmi eux, outre quelques Français, des Russes et des Polonais, des Allemands, des Belges et des Hollandais, des Suisses. Très peu d'Italiens et d'Espagnols. Il faut se représenter l'énorme suprématie, à cette époque, du British Commonwealth of Nations, l'empire le plus étendu de tous les temps. De leurs petites îles, moitié à peine de la surface de la France, les «Anglais» contrôlaient le quart de la superficie des cinq continents, 36 millions de kilomètres carrés, dépassant de plus d'un tiers la surface ancienne de l' URSS, près de deux fois celle des USA et du Canada réunis (1).
Or depuis 1869, de par l'ouverture du Canal de Suez, la Méditerranée n'était plus une mer fermée au Proche Orient, mais ouverte aussi à l'est, vers les Indes, l'Extrême-Orient, l'Australie. La marine britannique, première du monde, longeait la côte nord-africaine en un long défilé ininterrompu ; Alger à mi-distance entre les ports européens du nord et Suez offrait l'escale de choix pour le ravitaillement des navires en charbon, eau douce et vivres frais, premier port de relâche de la Méditerranée entière. Pour les hiverneurs qu'y déposaient les longs-courriers de la Peninsular and Oriental (P. and O.), commencer par une croisière de quelques jours sur l'Atlantique n'était-ce pas un agréable prélude ? Des Américains venaient directement de New York par les paquebots de l'Austro-American Linie (« Kaiser Frantz Joseph », « Martha Washington » et autres).
D'autre part les liaisons maritimes avec la France, notamment celle de la Compagnie Transatlantique, s'étaient accélérées : à la fin de cette période, le “Timgad” ou le “Charles-Roux”, effectuaient la traversée en moins de vingt quatre heures. Certes les chemins de fer n'étaient ni très rapides ni très confortables; cependant le trajet, quelque fatiguant qu'il fût, n'apparaissait pas comme une aventure et ne rebutait pas les voyageurs endurants de cette époque (2).

Pourquoi Alger ?

On peut s'étonner aujourd'hui de cet engouement. Certes la baie d'Alger était réputée l'une des plus belles du monde et nous savons quelle était la splendeur de nos jardins, fleuris et odorants dès l'hiver, la merveilleuse lumière de nos automnes; mais nous nous rappelons aussi les longues pluies hivernales, décevantes pour les voyageurs.
Il faut se replacer dans la mentalité d'alors, avant la passion des sports d'hiver et des loisirs d'été au soleil de la mer. Alger gardait l'attrait d'un certain exotisme dépaysant ; le Sahara en était proche, où il ne pleut presque jamais: Biskra nom prestigieux. Descendre à la gare d'Alger, passer une nuit douillette dans un compartiment de luxe, s'éveiller dans la lumière des Hauts-plateaux enneigés, franchir la porte d'or d'El-Kantara et parvenir à midi sous le ciel bleu et les palmiers d'une oasis, quelle extraordinaire évasion, en attendant que le soleil soit revenu sur les jardins paradisiaques de Mustapha.
Une tout autre raison, qui s'avéra par la suite injustifiée, attirait aussi des résidents hivernaux: la tuberculose pulmonaire, terrible maladie de ce temps-là. A l'opposé des conceptions ultérieures qui multiplièrent les sanas de montagne, on s'était imaginé que le doux climat d'Alger, voire celui de Biskra, était plus favorable encore aux phtisiques que celui de Menton ou de Grasse. Quand nous nous rendions au cimetière du boulevard Bru, nous étions impressionnés par l'ampleur du carré des tombes britanniques, non loin d'un monument funéraire à coupole russe; sous beaucoup des croix celtiques, le jeune âge des défunts révélait des victimes de cette endémie très souvent incurable.


Biskra. Royal Hôtel

Les grands hôtels

Peu d'hivernants, sinon des Français séjournaient au centre d'Alger. Pourtant l'hôtel historique de la Régence, ancienne résidence du duc d'Orléans, gardait bien du charme, dominant la foule pittoresque de la place du Gouvernement, derrière son rideau de hauts palmiers et regardant, vers le sud-est, la baie, les monts neigeux de Kabylie. Tout près de là l'hôtel de l'Oasis, dont le directeur (Jamar puis Talandier) était par exception français et non suisse ou allemand, dominant le port et son incessante animation, réservait à ses hôtes l'aménagement coquettement suranné d'un confort paisible, en même temps qu'il invitait à des flâneries sereines sous les arcades du boulevard, vers le square Bresson et sur le trottoir d'en face, surplombant les quais. Camille Saint-Saëns y résida souvent.
Traversons la ville neuve, dépassés le Théâtre, la brasserie Tantonville et l'hôtel des Étrangers, puis, rue d'Isly, le Grand Hôtel, franchie la porte d'Isly, voici l'hôtel Excelsior construit au début du siècle dans le modern-style tarabiscoté, avec profusion d'iris sur les vitraux de ses salons.
II fallait pousser au-delà, monter la longue rue Michelet pour accéder au premier des hôtels favoris des hiverneurs, à la «Station Sanitaire», l'Oriental, son parc, ses tennis, ou par le boulevard Bon Accueil (futur boulevard Saint-Saëns), à la barre imposante du Continental, d'une architecture assez banale sous son toit de tuiles rouges, embrassant par sa façade au soleil du sud-est, sous un angle très favorable, la courbe harmonieuse de la baie, le Bou Zegza et, en arrière-plan, le Djurjura blanc de neige.
Continuant de s'élever le long des sinuosités de la rue Michelet, voici, surplombé par le jardin du Musée des Antiquités, l'hôtel Beau-Séjour. Dépassant le vaste parc du palais d'été du Gouverneur et la petite église Sainte Marie, ancienne maison mauresque, nous voici arrivés au cœur de Mustapha Supérieur. Montant encore quelque peu, entre de somptueux jardins, nous parvenons au célèbre hôtel Saint-George (sans s, à l'anglaise), abritant ses deux cents chambres derrière un parc admirable où s'entremêlent fleurs et lianes d'Europe et des Tropiques autour de palmiers, de cocotiers, d'oliviers vénérables. Œuvre de la lignée des architectes Guiauchain dont l'ancêtre Pierre débarquait à Alger dès 1831, c'était une construction artistement hétéroclite, juxtaposant à un fond mauresque, agrémenté d'authentiques statues et mosaïques romaines, quelques éléments hindous, voir égyptiens. Autour de cet astre de première grandeur gravitaient plusieurs satellites, hôtel Alexandra, pensions Beau-lieu, Belvédère.


La terrasse de l’hôtel St- George

Au-delà, à gauche du dernier virage avant la Colonne Voirol, en situation dominante, le Splendid, énorme caravansérail, mêlait audacieusement une tour vaguement gothique à une immense cour intérieure néomauresque, au milieu d'une vaste pinède découvrant par une de ses terrasses une vue très belle sur Alger la blanche face à la mer.
Plus haut encore, par delà le Bois de Boulogne, l'Olivage, tourné vers le sud, ménageait un agreste loisir dans une vingtaine de chambres à côté d'un golf et en continuité avec les premiers vallonnements du Sahel. Continuant jusqu'à El Biar par le chemin Beaurepaire qui longeait le parc d'une vaste pension, la villa des Orangers, on accédait à l'hôtel Galian, de style néo-mauresque, jouxtant la falaise de Saint-Raphaèl d'où le panorama s'élargit à toute la courbe de la baie.

Les villas

Avant même que fussent construits ces luxueux hôtel, déjà un certain nombre de nobles étrangers possédaient de vaste villa  entourées de jardins de rêve, datant des Turcs et aménagées avec goût ou entièrement construites  à leur image par un architecte britannique, Bucknall.
A Mustapha Supérieur, parmi beaucoup d’autres, Djenan el Muphti etait la résidence de sir et lady Arthur : le roi Edouard VII et la reine Alexandra y furent reçus lors de leur voyage en 1905. Tout près de la Mustapha Raïs était la propriété d'une Écossaise, lady Hartwell. Au début du chemin des Glycines, Emerald Park, fastueuse construction d'un style, par exception, british et non mauresque. Plus loin, noyée dans la verdure, Dar el Ouar Holden. Au-dessus du chemin des Aqueducs (Telemly), la villa Gatliff. Bien plus loin, sur le Telemly, une grande famille belge, les de Terwagne, revenait l'hiver, attachée à Alger, depuis le décès d'un fils, au point de combler la ville de munificences, en particulier d'édifier l'église Saint-Charles. Sur le chemin de Kadous le «château d'Hydra» avait, un temps, appartenu aux Leyah, famille israélite anglaise. Le long du chemin Beaurepaire, l'une des riches résidences était habitée par les Bloomfield. Au-delà d'El-Biar, sur le «chemin romain», une splendide demeure, dotée d'une vaste pièce d'eau, appartenait à un Américain, Mac Lay, avant d'être acquise par le vicomte de Vercelli di Ranzy. Plus loin, vers la Madeleine, un ménage irlandais, les Lowett Henn, habita jusqu'à leur mort Sidi Merzoug, dans un parc idyllique de hauts cyprès, de palmiers, d'orangers, de grandes lianes fleuries...
Beaucoup d'autres demeures plus modestes revêtaient le même style. Ainsi la maison de mes parents, Djenan Baldji, non loin de l'ancien haouch du général Boissonnet, avait été rénovée à l'origine, autour d'une modeste cour mauresque carrée à colonnes, pour un jeune ménage britannique, avec, dans son jardin fermé, bassin de faïences, bardo, allées bordées de piliers supportant des treilles, grands palmiers et cocotiers.
Ces «Hauts d'Alger» d'une beauté rare avaient été jugés dignes de recevoir l'exil doré d'une reine et d'un prince, la reine Ranavalo dans la montée de la Colonne Voirol, et sur une falaise d'El-Biar le prince d'Annam. (Mélomane assidu des concerts de la salle des Beaux-Arts, rue des Généraux Morris, il épousera une algéroise, Mlle Laloë, dont il aura trois enfants).

La vie quotidienne des hiverneurs
 
Cette colonie étrangère disposait d'une chapelle écossaise, en pierres grises, Église méthodiste épiscopale, non loin du « chemin de l'Écosse » plus tard rebaptisé Édith Cavell, en souvenir de l'infirmière belge fusillée par les Allemands et, à Mustapha Supérieur, de l'église anglicane toute blanche, au minaret plus égyptien que maghrébin, flanquée de l'English Library.
Un peu au-dessous de la Colonne Voirol, le British Cottage hospital avait pour médecin résident le docteur Gubb, personnalité originale, passionnément curieux de l'Algérie qu'il explorait en side-car, botaniste érudit, auteur de « The Flora of Algeria » illustrée de 200 photos, juxtaposant dans son texte anglais, français, et... latin. Son successeur fut le docteur Mac Nab.
Les distractions ne manquaient pas : cheval, tennis, golf, yacht-club organisant des régates et recevant de temps à autre des yachts prestigieux. Cette gentry ne descendait guère au centre d'Alger que pour des spectacles d'un haut niveau à l'Opéra municipal réputé, dédaignant le Casino Music-Hall et le Kursaal, tout comme les confettis et serpentins des corsos carnavalesques et batailles de fleurs, à part quelques somptueuses calèches parmi lesquelles on admirait celle de Lady Arthur, entièrement revêtue de violettes et dont le cocher arborait avec le sérieux le plus flegmatique un haut-de-forme.
Si la galerie d'art musulman de Jockel ainsi que quelques boutiques de luxe s'étaient implantées à Mustapha-Supérieur, un shopping attractif n'était pas sans tenter les voyageurs, rue Bab Azoun et rue d'Isly avec, entre autres, les cuivres et autres objectifs orientaux chez Vitali-Franses, Pohoomull brothers.
La ville s'était un peu mise au goût anglais : on se rendait pour l'afternoon tea à la maison Fille; on appréciait l'épicerie anglaise Lawson et Lefébure; il y avait plus d'une «english pharmacy» et même Obrecht, puis son successeur Grandmont se targuait d'un « english department managed by english chemist». Peu d'étrangers cependant se hasardaient à déguster des poissons et coquillages à la Pêcherie, chez Cassar par exemple, entre les escaliers de la Mosquée et le port.
Des excursions quotidiennes étaient proposées : circuit Jardin d'Essai-El-Biar, forêt de Baïnem, retour par la Corniche; dans la Casbah; à Blida, la Chiffa, Ruisseau des singes; au cap Matifou et Aïn-Taya; aux gorges de Palestro ; à Bou-Saada. Dès les débuts de l'ère automobile, certains audacieux n'hésitaient pas à venir en Algérie avec leur voiture personnelle. Et l'Anglo-American Garage de la famille de Malglaive offrait, sur le bas de sa splendide propriété du Telemly, des voitures de location Napier.
Il n'était pas jusqu'à des ascensions du Djurdjura qui ne fussent organisées, par le versant sud (gare de Maillot, Tala Rana, Lalla Khedidja) et, plus ardues, par le versant nord...


Biskra

Pour les passionnés du désert, Biskra offrait une confortable évasion sans rien d’une aventure : au départ d’Alger 630 kilomètres en 17 heures dont douze de nuit, en wagon-salon bien au chaud, grâce à des bouillottes. Au terme du voyage un soleil assuré. Le Royale Hôtel, palace monumental avec Casino en face, premier de plusieurs autres :  Sahara, Oasis, Orient, Ziban, Palace (Dar Diaf), Victoria.
Tennis, golf, société hippique, promenades à dos de chameaux, danses d'Ouled-Naïl procuraient d'agréables distractions auxquelles s'ajoutaient excursions et camping. « Campez dans le désert avec tout le confort désirable » proposait, dans la publicité de sa boutique, Messaoud ben Alkri.
Des excursions en calèche ou en auto conduisaient aux dunes, à Tolga (hôtel des Touristes), à El-Kantara admirer la brèche fameuse « Foum es Sahara», large de 40 mètres seulement, et même y séjourner à l'hôtel Bertrand pour des randonnées en montagne, à dos de mulet, un autre jour, par un tram à chevaux, à l'établissement thermal de Hamman el Salahine, à l'oasis de Sidi Okba où est enseveli le célèbre combattant arabe tué en l'an 62 de l'hégire, sous une koubba saisissante de simplicité et d'archaïsme.
Combien était-il délicieux de s'attarder dans les jardins du Casino, dans les dix hectares de celui créé par le comte Landon de Longeville, une « serre en plein air » disait-on, où l'on admirait hibiscus et bougainvillées, plus encore d'errer sans but sous les 150000 palmiers de l'oasis, surmontée au nord par un bel horizon de collines au-delà desquelles les touristes audacieux pouvaient accéder au massif de l'Aurès, demeuré inchangé depuis les premiers siècles de l'histoire.
Des admirations de cette époque on retrouve l'écho dans les textes d’André Gide


Hammam Righa

Non loin de Miliana, à quelque 100 kilomètres d'Alger et 520 mètres d'altitude, sur un contrefort du massif du Zaccar, la station thermale d'Hammam Righa était devenue un site attrayant pour les hiverneurs. Je me souviens d'y avoir contemplé dans mes années d'enfant de bien belles voitures portant les plaques GB et D.
Créateur de ce Grand Hôtel audacieux, Alphonse Arlès-Dufour, fils d'un riche soyeux lyonnais, s'y était ruiné, comme son frère Armand dans l'agriculture où il avait innové en pionnier émérite. L'important édifice de cent chambres, pourvu d'un salon de 20 mètres sur 20, était protégé au nord par une galerie vitrée de 90 mètres de longueur. Sous le contrôle d'un médecin attaché à l'établissement, les eaux thermales s'étaient confirmées bienfaisantes aux rhumatisants dans de très vastes piscines en sous-sol, à 37 et 43 degrés. D'autres eaux, diurétiques, s'apparentaient à celles de Contrexéville.
Quatre hectares de parc boisé, des tennis, un tir aux pigeons, des randonnées à pied, à cheval ou mulet dans la forêt de Chaïba, propriété de l'établissement ou aux monts Zaccar Chergui et Zaccar Gharbi, un air sec et léger rendaient ce séjour exquis.

Le déclin

Dès le début du siècle, les hiverneurs commençaient à être attirés par d'autres horizons, soit plus lointains devenus plus accessibles, comme l'Égypte et ses trésors incomparables, soit plus rapprochés, la Côte d'Azur au climat à peine moins doux où les plantations de palmiers grandissants ébauchaient un décor exotique. Avant 1914 l'un des trois plus illustres hôtels de Mustapha, le Splendid, avait dû fermer. Acquis par l'Éducation Nationale, il deviendra, après avoir été le siège du Gouvernement provisoire de la France Libre, entre 1942 et 1944, le lycée de jeunes filles Fromentin, réputé le plus beau de France.
J'ai sous les yeux une liste, au 29 décembre 1913, dans l'un des derniers numéros de « l'Algérie hivernale », de plus de 500 hôtes tout de même : 140 au Saint George, plus une cinquantaine à l'Alexandra et au Belvédère, 73 au Continental, 25 à l'Olivage ; en ville 50 à la Régence, 49 à l'Oasis, 38 au Grand Hôtel, 71 à l'Exelsior. Ce n'était plus la grande affluence du début du siècle.
Les Anglais restaient largement majoritaires (189) avant les Français (126) et les Américains (85); 24 Allemands et 9 Autrichiens ; 17 Russes et 5 Polonais; 7 Belges, 5 Hollandais, 5 Suisses; 5 Italiens, 2 Espagnols; 5 Canadiens, 1 Suédois, un Roumain, un Péruvien.
Aux approches de la première guerre mondiale se renforçait à Alger une implantation allemande. Une agence de voyage très active, Eckman si j'ai bonne mémoire, rue Bab Azoun, tout près du square Bresson, avait obtenu des escales à Alger de la Deutsche Amerika Linie.
Le coup de grâce fut porté par la guerre. On se souvient que depuis longtemps la direction, parfois la propriété des hôtels étaient germaniques ou suisses. L'Exelsior fut aussitôt réquisitionné ainsi que l'hôtel Continental devenant hôpital auxiliaire, en particulier pour les blessés et malades serbes de l'armée d'Orient.
Après la guerre les hiverneurs ne reprirent pas le chemin d'Alger non plus que les paquebots noirs de la P and O leur escale algéroise. L'on vit toutefois pour un temps s'amarrer à leur place les élégants paquebots de la Nederland voguant vers l'Indonésie, mais ils ne débarquaient guère d'hivernants.
Les croisières méditerranéennes qui se succédaient à une cadence sans précédent n'amenaient que des visiteurs d'un jour.
D'autre part l'initiative hardie des Autocars nord-africains de la Compagnie Transatlantique ne s'intéressa plus à des séjours prolongés mais à. des tours d'une semaine.
L'équipement hôtelier de Biskra s'étiola, se détériora peu à peu, Hamman Righa vivota péniblement.
A Alger le Continental, repris quelques années par les circuits de la «Transat», fut converti finalement et agrandi en les appartements et studios de « l'Algéria ». A Mustapha-Supérieur, seul rescapé en définitive de ces grands hôtels de la belle époque des hiverneurs, le Saint George devait survivre jusqu'à nos jours; son histoire mériterait d'être contée, notamment durant la seconde guerre mondiale : l'état-major d'Eisenhover y résida.
Peu d'étrangers restèrent fidèles à leurs propres résidences.
Une ère était résolue.

Qu'est-il resté des hiverneurs ?

Cette brillante époque éphémère a été presque oubliée des générations suivantes. II en restait pourtant d'évidents vestiges, plus étendus qu'on imagine, et peut-être des réminiscences dans le subconscient collectif de quelques Algérois.
Outre le prestigieux hôtel Saint George, témoin des fastes passés, « le style Bucknall » des belles villas blanches serties dans la couronne verte d'Alger, perpétué par les frères Vidal, Claro, n'a-t-il pas inspiré le « style Jonnart des édifices néomauresques officiels notamment ceux de Voinot, la Grande Poste et la Préfecture d'Alger achevées en 1913, les médersas d'Alger, de Tlemcen, de Constantine, la gare d'Oran, la mairie de Philippeville, la mairie et la poste d'El-Biar, et tant d'écoles. Il sera intéressant d'en faire l'étude.
Par ailleurs, dans le cocktail des ethnies constitutives, à doses diverses, des villes d'Algérie, une parcelle de cette époque restait présente à Alger en une petite colonie britannique de plus en plus intégrée et, chez certains Algérois, en une discrète élégance, une certaine distinction.
A tout le moins ceux de ma génération considéraient-ils comme tout naturel que notre cité natale ait été choisie par d'exigeants privilégiés et y voyaient une confirmation de ce dont nous étions fièrement convaincus : notre ville était l'une des plus belles et agréables du monde et nous n'imaginions pas pouvoir vivre ailleurs...

Pierre GOINARD †



1) N'oublions pas que l'Empire français d'alors couvrait 11 millions de km2, plus que les États-Unis.
2) Mon propre arrière-grand-père n'hésita pas à se rendre, nonagénaire, quelque dix ans avant 1900, de Rennes à Alger, en plein hiver. Toutefois il en revint assez vite, chassé de la maison mauresque de mes grands-parents par le froid de son patio : elle n'était pas chauffée comme les hôtels de Mustapha-Supérieur ou sa chambre de Rennes I


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