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OUED GUETERINI (4) - Addendum

Écrit par André ROSFELDER. Associe a la categorie Exploitation du Sous-Sol

L'article de mon ami et ancien collaborateur Jean Mazel sur l'Oued-Guétérini (1) sait bien évoquer les débuts romanesques de la recherche du pétrole en Algérie dans cet après-guerre démuni où un esprit d'entreprise enthousiaste cherchait à remplir le vide industriel du pays. Je lui reprocherai pourtant, en dehors de quelques erreurs (2), de ne pas rendre équitablement crédit à chacun.

A côté de lui, qui s'occupait de nos affaires administratives, et de Mircea Yordaschesco, notre ingénieur roumain, il eut fallu citer Armand Froment, un ancien parachutiste de la France Libre en charge des équipements et de l'économie du projet, et surtout mieux souligner le rôle de Marcel Labesse (beaucoup de parachutistes dans cette affaire!), notre homme-clé qui dirigeait les opérations sur le terrain, - fonçage des puits, maçonnage des premières maisons, recherche d'eau, organisation des expéditions et pétrole et construction de la raffinerie-pilote d'Oued Djenane dans un paysage rocailleux et vide où il réussit même à planter une forêt de pins, son épouse et un bébé à ses cotés dans la tradition des ancien pionniers -.

Mais le romanesque ne dura pas. Je me revois dans le vallon aride de Guétérini sous le dur soleil de midi avec un fusil de chasse pressé dans le dos, Louis Pons écumant derrière moi et me ramenant vers la piste sur les hauteurs. Après avoir reçu l'indemnité qu'il souhaitait pour sa retraite, il n'avait pu oublier son vieux terrain de chasse et y était revenu en secret. II y a aussi cette panne à minuit au passage du col de Sakamody, Yordachesco et moi démontant le carburateur de notre vieil Matford sous les phares en veilleuse, et soudain, sortant un par un de la nuit dans ces lieux déserts, cinq Arabes de vingt à trente ans enveloppés d'amples djellabas. Ils s'assirent auprès de nous, cordiaux mais avec quelque chose d'ironique et d'inquiétant. C'était à la veille du " massacre de Sakamody " quand tous les passagers d'un autobus furent tués le matin à cet endroit même. Guétérini se drapait d'ombre.

Puis il y eut la raffinerie d'Hitler. Nous avions passé un contrat avec Léon Wenger, une vieille personnalité pétrolière franco-belge, pour nous livrer clés en main une petite raffinerie autrichienne, réputée neuve, que sa compagnie avait reçue en dommage de guerre. J'allais la visiter à Ebensee, près de Linz.

Un spectacle écrasant et sinistre. Au milieu d'une vallée étroite, une voie ferrée se divisait et s'enfonçait dans une série de tunnels au pied d'une tombée rocheuse, et la raffinerie se trouvait là, en plein granite, dans un dédale obscur de chambres, de couloirs et de puits, révélant à la lumière de nos lampes-torches une multitude de cuves de stockage, des colonnes de distillation en tronçons, des chaudières, des stations de vannes et de compteurs et des tuyauteries de toutes parts. Une raffinerie inutile qu'Hitler s'était fait préparer sous terre pour une dernière résistance autour du réduit de Berchtesgaden.

En face des entrées, des prés verts recouvraient, telle était la rumeur, les fosses communes des milliers de travailleurs forcés qui étaient morts à construire cette usine de cauchemar. Quelques mois plus tard, elle était étalée au soleil en pièces détachées dans un champ près d'Alger, à Aïn Taya, pour traiter le pétrole de Guétérini, mais les découvertes sahariennes venaient de la dépasser. Elle termina ses jours à Hassi-Messaoud, distillant du brut pour servir aux travaux de recherches qui s'étendaient rapidement sur l'ensemble du Sahara.

Quant à l'épilogue de l'affaire, il fut celui du sort commun des pieds-noirs. Avec la fusion de la RAFAL et de la Société des Pétroles d'Aumale dans la Compagnie Algérienne de Recherches et d'Exploitation des Pétroles (CAREP) sous les pressions de l'Administration, nous nous retrouvions dans une société d'économie mixte où la politique du gouvernement prévalait sur l'initiative privée. Tout alla plus ou moins bien jusqu'au " putsch des généraux " et la hache s'abattit. Le président de la SN REPAL, Roger Goetze, força l'éviction des administrateurs privés et les coffres de la CAREP confortablement remplis par le pétrole de l'Oued Guétérini se vidèrent entièrement en quelques mois à creuser des forages géologiques stériles sur les Hauts Plateaux. Les actions devenues sans valeur n'ouvrirent aucun droit à indemnisation. Le livre était fermé. Pour ma part, j'avais déjà quitté l'Algérie dans une armoire sous un mandat d'arrêt pour ma participation au dit putsch.

II faut quoi qu'il en soit replacer Guétérini dans une juste perspective. Le mérite des découvertes algériennes reste à la SN REPAL. Guétérini n'a été qu'un épisode, presqu'une anecdote dans leur histoire. Sa valeur principale, sa seule valeur peut-être, a été de rendre crédible auprès du public, grâce au jaillissement spectaculaire d'OG-1 saisi sur pellicule et largement diffusé (3), la possibilité de telles découvertes et de transférer l'attention du Chéliff au Sud-Algérien.

A qui faire crédit des découvertes pétrolières algériennes revendiquées par tant de monde ? Tout bien pesé, la liste des noms que je propose personnellement pour cette reconnaissance est bien courte.

Du côté des instances parisiennes, il y a d'abord et surtout le nom de Paul Moch, le modeste délégué-général du Bureau de Recherches de Pétroles, l'un des premiers à croire aux pétroles algériens. On peut citer aussi, dans un rôle plus général, le nom du directeur des Carburants de l'époque, Pierre Guillaumat, pour avoir adapté aux pétroles, la législation du sous-sol jusque là faite pour les mines et carrières et préparé les incitations financières aux recherches. Et aussi celui de René Navarre dont l'impulsion à l'Institut des Pétroles donna à la France ces géologues et ingénieurs qui lui manquaient pour mener des opérations pétrolières d'envergure internationales et de longue haleine.

Mais le nom principal pour l'Algérie est celui du géologue Robert Laffitte qui, dès fin 1940, faute de pouvoir convaincre le directeur du Service territorial des mines de l'avenir pétrolier qu'offraient, en toute certitude statistique, les vastes terrains sédimentaires d'Algérie, sut en persuader Armand Colot, un ingénieur des mines récemment nommé à la tête d'un nouveau service de recherches minières. Puis amener de la Chérifienne des Pétroles le géologue Michel Tenaille en formant ainsi le trio qui en 1946 allait créer et animer la SN REPAL. Et enfin, quand les moyens logistiques d'attaquer le grand désert parurent être à leur portée, savoir faire tourner les yeux et les bourses vers les grandes formations géologiques tranquilles du Sahara.

Je pense qu'en fait son nom devrait venir en tête de tout livre écrit sur les pétroles algériens, mais en ce temps-là l'Algérie étant la France et Laffitte n'étant qu'un universitaire, le mérite officiel des découvertes de 1956 est allé ailleurs, du côté des barons d'empire. II est temps de corriger cette erreur.

André ROSFELDER

San Diego, Californie Sept. 1989

(1) L Algérianiste n° 44, pp 74-81, n° 45 pp 42-51 et n° 46 pp. 50-56.

(2) Armand Colot n'était pas le président mais le directeur général de la SN REPAL. A corriger également: le nom estropié du géologue de sonde d'OG-1 ; il s'agit de mon ami Maurice Kieken, mort tragiquement il y a quelques années dans un tremblement de terre en Iran. Autres corrections : le condensai, bien sûr, est une fraction légère de la série des hydrocarbures naturels et non un " bitume plus lourd que du pétrole brut ". Quant à ma blessure, c'était sous un tir de chars et de mortiers multitubes qui défit en décembre 44 la moitié de notre bataillon du 1 er RCP, et non une grenade accidentelle. Finalement, ma famille tirait une certaine fierté à faire remonter sa présence en Algérie à un soldat alsacien de 1832 et non un déplacé de 1870.

(3) L'ironie est que ce n'était pas là l'éruption classique d'un gisement sous haute pression mais la mise en effervescence du puits à la suite d'une manipulation maladroite de la tige de sonde, - le phénomène de la bouteille de champagne qu'on secoue et dont le bouchon vous échappe-.

In l'Algérianiste n°49 de mars 1990 p. 61

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