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OUED GUETERINI (1) - La Rencontre avec le pétrole

Écrit par Jean MAZEL. Associe a la categorie Exploitation du Sous-Sol

gueterini101a" Aide-toi, le Ciel t'aidera,
(LA FONTAINE) "
Cherche! tu trouves!!!
(PROVERBE PIED-NOIR)

J'ai consacré une partie de ma jeunesse à la recherche et à l'exploitation du pétrole en Algérie, aussi ai je lu, depuis de nombreuses années, avec beaucoup d'attention et de passion, tous les livres et toutes les revues qui traitent du pétrole en général et plus spécialement des recherches en Afrique du Nord et en France.

C'est ainsi que j'ai eu connaissance d'un livre édité en 1974, à Alger dénommé " le pétrole algérien ", rédigé par M. Rabah Mahiout journaliste, fonctionnaire de l'Etat, ancien militant du F.L.N., qui relate d'une façon très partiale les premières découvertes du pétrole en Algérie auxquelles j'ai participé.

Il écrit notamment dans son exposé :

" Lorsque la France se trouve défaite au lendemain de la deuxième guerre mondiale et que le pétrole apparut comme la condition indispensable du relèvement, la colonisation avait déjà opéré une adaptation pour tirer le maximum de profit de cette activité, nouvelle et inévitable, c'est-à-dire la recherche de pétrole en Algérie. La pression de la guerre avait fait apparaître l'intérêt vital du pétrole. France n'en possédant point sur son propre sol était contrainte d'en rechercher dans ses colonies. "

L'Algérie, grâce aux indices d'hydrocarbures qu'elle avait révélés par le passé offrait tout naturellement un terrain de recherche prometteur.

La prospection reprit alors dans le nord du pays et s'acheva avec la découverte du gisement d'Oued Guétérini. Elle ne tarda pas à s'orienter vers le Sahara.

Le gisement d'Oued Guétrane ou oued Guétérini, au sud de Sor El Ghozlane (ex Aumale) était connu depuis fort longtemps des populations locales pour s'être révélé par des suintements superficiels d'huile; d'où d'ailleurs son nom qui veut dire en arabe " rivière de goudron ". La faible profondeur de la nappe productrice, variable de 230 mètres à 600 mètres, permit sa mise en exploitation dès 1949. Si son huile était d'excellente qualité, la production en était modeste comparativement aux grands gisements sahariens qui allaient être découverts. Elle s'est étalée sur huit années, de 1949 à 1956, produisant plus de 300.000 tonnes.

Oued Guétérini c'est aussi l'aventure de jeunes garçons pleins d'illusions et d'ardeur, n'hésitant pas à prendre les risques les plus fous pour réaliser leur rêve : trouver et exploiter du pétrole dans leur pays.

C'est d'abord l'histoire d'une amitié: Pierre Padovani, André Rosfelder et moi-même avions milité dés 1942 dans un petit groupe de jeunes gaullistes hostiles à l'esprit de délaite qui sévissait alors, puis nous nous étions engagés pour la guerre : j'avais 17 ans !

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1947

Rencontre avec le pétrole

APRÈS la guerre et revenu à Alger, je rencontrais régulièrement André Rosfelder. II était revenu de son équipée parachutiste avec la médaille militaire et une main très abîmée par un éclat de grenade (1). Il terminait ses études de géologie.

Pierre Padovani qui avait fait toute la guerre dans ma division, la 1re D.F.L., d'abord comme lieutenant d'Infanterie, puis comme officier de renseignement à l'état major et dont les mérites et le courage lui avaient valu une belle légion d'honneur, se joignait souvent à nous.

Nous étions restés très attachés au souvenir de notre épopée guerrière et peut-être aussi par solidarité pour ceux qui avaient eu moins de chance que nous, nous avions constitué un club d'anciens F.F.L. (Forces Françaises libres), d'entraide et d'amitié.

Un soir de septembre 1947, autour d'une table où nous dégustions, suivant la tradition, un verre d'anisette Cristal, accompagné d'un tas de bonnes choses, spécialités de la gérante du club, Pierre Padovani nous fit part du très grand intérêt qu'il accordait depuis quelques semaines à différents entretiens qu'il avait eus avec un brave puisatier-prospecteur, M. Louis Pons, en vue de rechercher et exploiter un gisement de pétrole brut dans la région de Sidi Aïssa.

Padovani, entre autres licences et certificats universitaires, avait obtenu un certificat de géologie et s'était, depuis quelques années, passionné pour les travaux et prospections entrepris au Sahara par Conrad Kilian. Ce personnage hors série et géologue génial passa une grande partie de sa courte vie à traverser le désert à méhari, accompagné d'un fidèle touareg, et y relevant, d'une manière précise, tous les points où, vingt ans plus tard, les grands gisements du Sahara furent découverts. II mourut en 1950 dans la misère, sans doute assassiné, dans une sordide chambre d'hôtel à Grenoble où on le trouva " pendu ", à l'espagnolette d'une fenêtre située à un mètre du sol...

Pour la première fois, Rosfelder et moi, entendions parler de l'Oued Guétérini qui allait occuper notre vie pendant plusieurs années.

A quelques kilomètres de Sidi Aissa, petit village situé à 160 km au sud d'Alger, entre les villes d'Aumale et de Bou-Saada s'étendaient, au pied des dernières montagnes de l'Atlas, de vastes terrains de gypse aux formes lourdes et arrondies qui constituaient les prémices du désert. II y avait longtemps que les habitants avaient remarqué sur le sol des suintements de naphte répétés à certaines fréquences et des larges auréoles rousses qui recouvraient l'eau boueuse des oueds. Une légende locale racontait que quelques siècles auparavant un célèbre marabout Boubakeur qui se promenait sur les lieux, avait planté son bâton dans le sol friable. Comme il le retirait, il s'aperçut qu'il était enduit d'un liquide huileux et odorant. II le lécha, trouva sans doute la boisson peu à son goût, et conclut qu'un mauvais serpent gardait l'endroit.

Pourtant les bergers, sur les conseils des marabouts de Sidi Aïssa, qui avaient grande réputation dans la région, badigeonnaient de terre imprégnée de ce liquide la peau des troupeaux de chameaux et de moutons et les guérissaient ainsi des épizooties de gale qui sévissaient souvent. Les chameaux retrouvaient leurs poils et les brebis leur laine.

Les voyageurs étrangers connaissaient aussi les indices de l'Oued Guétérini puisque, dès 1745, un ingénieur anglais du nom de Schawb notait sur ses carnets les suintements de naphte. En 1905, des savants allemands et roumains visitant les lieux désignèrent également dans leurs travaux cette région comme une riche réserve possible de pétrole.

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En 1935, M. Louis Pons, puisatier-prospecteur, qui connaissait bien la région, s'intéressa tout particulièrement au site désertique de l'Oued Guétérini.

Après de multiples démarches, ne disposant d'aucun appui ni moyen financier, il engagea sur place une petite équipe d'ouvriers pour creuser un puits à quelques mètres de la rive de l'oued où apparaissaient les suintements.

Arrivé à environ sept mètres de profondeur des émanations de gaz interdirent aux puisatiers de descendre plus bas. Le problème d'aération résolu par une ventilation artisanale, le creusement se poursuivit jusqu'à la profondeur de treize mètres où apparut la première couche de terre imprégnée de naphte.

II faut préciser ici pour les profanes, ce qui fera sans doute sourire les initiés, que le pétrole ne se rencontre jamais sous forme de liquide mais sous forme de terres ou de roches imprégnées très dures dans lesquelles des millions de petits canaux permettent par capillarité au pétrole de circuler, " de migrer ", poussé par la pression du gaz.

La couche rencontrée dans le puits avait plus d'un mètre d'épaisseur. Le premier puits consolidé et agrandi lui permit de recueillir quelques centaines de litres par jour d'un pétrole brut léger d'une qualité exceptionnelle, naturellement raffiné par la traversée des couches profondes. II s'agissait d'un phénomène géologique particulier aux terrains à gypses sulfureux: le raffinage se produit naturellement sous la pression du gaz et le naphte arrive vers la surface débarrassé de ses éléments lourds.

N'ayant qu'une ambition limitée par ses moyens techniques et financiers, M. Pons se contenta de vendre son produit en l'état, recueilli dans trois puits espacés d'une dizaine de mètres, aux chauffeurs des cars de la ligne Alger - Bou Saada.

II avait aménagé un petit camion citerne affecté au trajet des puits vers la route nationale. Les chauffeurs des cars faisaient directement le plein de leur véhicule après filtrage au moyen d'un vieux chapeau de feutre au bord d'un grand entonnoir !

D'autres utilisateurs firent de même, notamment les chauffeurs de camions de la Société Auto-Traction et même un propriétaire de chalutiers qui parcourait plus de 300 kilomètres pour acheter son carburant.

Ce produit brut avait de nombreux avantages car il contenait des éléments légers, de l'essence (environ 20 %) et redonnait vie et puissance aux vieux moteurs diesels fatigués qui retrouvaient ainsi compression et vigueur. Le parc automobile n'avait pu être renouvelé pendant les hostilités et la plupart des moteurs rustiques se trouvaient dans un état d'usure assez avancé. Phénomène remarquable, ce carburant naturel qui ne contenait pas d'impureté, n'abîmait pas les moteurs, II se produisait au bout d'un certain temps d'usage, un léger dépôt de paraffine qu'un nettoyage à l'essence suffisait à éliminer.

Cette commercialisation à la petite semaine se prolongea pendant plusieurs années, jusqu'en 1941, date à laquelle, en pleine période de pénurie, le bureau des Recherches Minières, organisme officiel dépendant du Service des Mines du Gouvernement Général, réquisitionna le gisement par un arrêté en date du 21 février 1941.
Et le brave M. Pons, sans aucune indemnité, fut fermement prié d'aller exercer ailleurs ses talents.

II avait pourtant obtenu une autorisation officielle de vendre son produit en payant toutes les taxes et il possédait même une patente de producteur professionnel de naphte.
Malgré ses protestations, il fut donc chassé de ses maigres installations. Ses trois puits furent remblayés et pratiquement rayés de la carte.

Cette mesure brutale avait été motivée par le très vif intérêt porté par les commissions d'armistice allemandes et italiennes présentes à Alger pour tout ce qui concernait une production possible de pétrole brut en Algérie.

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La guerre finie, M. Pons tenta vainement de relancer son affaire, mais les lois sur l'organisation de la Nation en temps de guerre n'étaient pas encore abrogées et la réquisition était toujours appliquée.

C'est alors qu'il se rapprocha de notre ami Pierre Padovani pour reprendre l'activité de son chantier. Ils fondèrent une société dénommée " Les pétroles de l'Oued Guétérini " dont les apports en nature constituaient l'essentiel du capital.

Rosfelder et moi étions passionnés par l'exposé de Padovani qui conclut en nous demandant si nous étions libres et disposés à tenter l'aventure avec lui pour mettre en valeur le gisement d'Oued Guétérini.

Pour moi c'était une occasion inespérée de me " lancer " dans la vie active, me réservant de terminer mes études de droit plus tard. J'avais la possibilité à 22 ans d'avoir une situation dans un domaine nouveau où tout était à faire.

André Rosfelder, était très intéressé lui aussi. Son père, propriétaire d'un grand domaine à Oued el Alleug dans la Mitidja, occupait un poste politique important. Il était délégué du département d'Alger à l'Assemblée de l'Union Française, assemblée qui siégeait à Paris, formée d'élus de toutes les colonies et territoires d'Outre Mer.

C'était un homme ouvert, énergique. D'origine Alsacienne, il était très fier de l'oeuvre accomplie par ses parents et grands-parents qui avaient fui l'Alsace en 1870.

De par sa situation, il pourrait nous aider beaucoup pour réunir des capitaux privés et faciliter nos démarches auprès de l'Administration.

II nous parut indispensable et urgent après ce long échange de vue qui se prolongea très tard dans la soirée, de nous rendre ensemble à Oued Guétérini.

Première visite sur place

Nous avions décidé de partir un matin très tôt à deux voitures. Je prendrais Pierre Padovani et André Rosfelder conduirait M. Pons et son fils.

Je possédais depuis quelques mois une vieille Ford " haute sur pattes ", modèle 1932, que j'avais achetée d'occasion à un prix dérisoire et je n'avais pas compris pourquoi le vendeur, un vieil Italien, avait pleuré lorsque j'avais pris le volant.

Je ne savais pas encore combien cette auto était attachante. Une fois le moteur en route, rien ne pouvait l'arrêter. Elle avalait côtes et descentes au même rythme lent des cylindres qui faisaient le bruit d'un bateau de pêche de haute mer. Elle était spacieuse et confortable. On accédait aux sièges grâce à un marchepied, et elle aurait été parfaite sans sa consommation d'essence démente: plus de vingt litres aux cent kilomètres !

Mais que diable, l'essence n'était pas chère ! et je devais avoir eu l'intuition en l'achetant que j'allais participer à la mise en valeur d'un gisement de pétrole.

Nous nous étions donné rendez-vous à dix heures du matin devant l'église de la petite ville d'Aumale, à trois heures de route d'Alger.

Nous partîmes aux premières lueurs du jour. Après avoir traversé Hussein-Dey et Maison-Carrée, deux faubourgs déjà en pleine activité, en empruntant la belle route moutonnière éclairée par les feux orange et or du lever du soleil, nous primes la direction de l'Arba, gros village situé au centre de la Mitidja. Nous admirions au passage le parfait ordonnancement des vignes et des plantations d'orangers, les fermes toutes fleuries de roses et de géraniums, conscients du travail accompli par les " colons " qui avaient souvent, au prix de leur vie, transformé ces zones marécageuses en une des terres les plus fertiles du monde.

Après l'Arba, nous avions choisi la route la plus courte mais la plus pittoresque et sinueuse qui passait par Tablat, le col de Sakamody et Bir Rabalou.

La traversée des premières montagnes importantes de l'Atlas où la verdure des pins et des chênes lièges, qui descendent jusqu'au fond des vallées, contraste avec les roches arides des falaises et les parois des gorges offre une palette variée de teintes allant du rouge vif des terres à bauxite à toutes les nuances du vert et du bleu des zones argileuses.

La route qui serpente au flanc de la montagne pour accéder au col de Sakamody, à plus de 1000 mètres d'altitude est bordée de précipices profonds dont toutes les faces exposées au nord sont verdoyantes et boisées, celles exposées au sud arides, sèches sans trace de végétation. Le paysage est renouvelé à chaque instant, laissant apercevoir de-ci de-là sur des crêtes, des villages ou des douars fondus dans la nature.

Les hauts plateaux vallonnés succédaient à la montagne. Au centre le petit village tranquille de Bir Rabalou, situé au milieu de terres à céréales ingrates, ressemblait à un village de la Lozère: petite église, petite mairie, petites maisons. L'hiver un climat très rude et froid, l'été une chaleur torride.

Sur la place d'Aumale, ville plus importante puisque sous-préfecture, André Rosfelder et M. Pons, arrivés depuis peu, nous attendaient. Ce dernier, que je voyais pour la première fois, ne correspondait pas du tout au personnage que j'avais imaginé. C'était un robuste vieillard à l'accent rocailleux qui ressemblait étrangement à l'acteur Raimu. II avait beaucoup plus l'apparence d'un vieux berger du sud-ouest que d'un aventurier du désert.

Il nous expliqua que la petite ville d'Aumale avait été construite par les Français à la conquête, sur I'empIacement d'une ville romaine de garnison. La troisième Légion dite " Légion d'Auguste " occupait la région qui était le grenier de Rome et il subsistait dans toute la campagne autour de la ville des vestiges et de nombreuses ruines.

II suffisait de se promener aux alentours pour apercevoir çà et là un chapiteau, une colonne brisée, un arc de monument. Le chef de gare en retraite était resté sur place à Aumale après la suppression de la ligne de chemin de fer. II possédait la plus belle collection de lampes à huile du monde et des sacs remplis de pièces romaines. Les ouvriers d'entretien des voies et les petits bergers les lui rapportaient contre une modeste récompense.

Remontés dans nos véhicules respectifs, nous partîmes escalader les derniers contreforts du Djebel Dira, un des plus hauts sommets d'Algérie, pour rejoindre dans la descente vers le sud de la route de Bou Saada.

Du sommet, au passage du dernier col, on apercevait au fond de la vallée dans le lointain un ruban de route toute droite coupant en deux une zone désertique jusqu'à l'infini.

Ayant parcouru une dizaine de kilométrer avant d'arriver à Sidi Aïssa, Rosfelder, qui se trouvait devant nous, nous fit signe de le suivre en empruntant sur ta droite une piste à peine carrossable. Autour de nous, de grands espaces vallonnés sans végétation sinon quelques arbustes rabougris et desséchés, des zones de terres sèches où quelques taches d'herbes lépreuses se disputaient les rares espaces laissés par les cailloux.

Nous étions enfin arrivés à Oued Guétérini.

Jean MAZEL

In l'Algérianiste n°44 de décembre 1988

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