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La préhistoire de l'Afrique du Nord, cette inconnue

Écrit par Jean ZAMMIT. Associe a la categorie Préhistoire

Le docteur Jean Zammit radiologue à Carcassonne, est né à Philippeville (Algérie) peu après la guerre de 1939-1945. Il a fait ses études de médecine à Toulouse. Mais très tôt - il était à peine âgé d'une douzaine d'années - il a découvert la préhistoire en récoltant des silex taillés aux environs de Biskra, où il habitait alors... Ainsi naissent les vocations.

Aujourd'hui le docteur Zammit occupe un poste de chercheur au Centre d'anthropologie des sociétés rurales, appartenant au CNRS. Il participe également aux travaux du centre d'hémotypologie de Toulouse tendant à la détermination des groupes sanguins des populations anciennes par l'analyse des os fossiles.

Dans les articles qui vont suivre, Jean Zammit nous fera découvrir les richesses de la préhistoire de l'Afrique du Nord et évoquera pour nous l'œuvre des chercheurs qui ont illustré cette science en Algérie.


De quelques définitions
: Classiquement, la préhistoire est l'étude des populations anciennes, depuis l'origine, ne connaissant aucune tradition écrite, et dont la compréhension ne peut se faire que sur l'analyse -des restes matériels (habitats, sépultures), par l'intermédiaire de la fouille archéologique. La protohistoire s'applique à da période de l'évolution de l'humanité qui concerne des peuples sans tradition écrite dont les voisins peuvent faire la description ou plus simplement l'histoire (c'est l'exemple des historiens romains décrivant les habitants de la Numidie). L'histoire, quant à elle, s'applique à la période récente où l'homme peut léguer ses mémoires par tradition écrite. En fait cette distinction entre période pré, proto ou historique reste teintée d'un certain académisme et devrait être remplacée par une définition plus moderne dans laquelle la préhistoire pourrait être résumée comme : " l'analyse des communautés humaines depuis l'origine, d'un point de vue biologique et culturel dans le cadre de leur environnement naturel ". En effet l'accent est mis depuis une vingtaine d'années, dans la communauté préhistorique mondiale, sur la nécessité d'englober l'étude de l'homme ancien dans un cadre général écologique, c'est-à-dire le paléo-environnement.

La préhistoire de l'Afrique du Nord si riche et si passionnante aux yeux de la communauté scientifique internationale, demeure méconnue tant des Français originaires d'outre-Méditerranée que du grand public métropolitain. Quant aux populations autochtones du Maghreb - exception faite -de quelques très rares individualités - elles l'ignorent totalement.


Il est évidemment impossible de tracer, en un article de revue, ne serait-ce qu'un schéma de la préhistoire nord-africaine. Le sujet est trop vaste et déborde largement les limites imposées par les impératifs de la publication. Nous nous contenterons donc de proposer une simple initiation qui comportera deux volets

1° un exposé -des grandes lignes de la préhistoire du Maghreb ;

2° un tableau de l'école algérienne : valeur de ses travaux, personnalité exceptionnelle de ses fondateurs.

Suivront un court lexique -des principales industries préhistoriques de l'Afrique du Nord et une bibliographie succincte

 

1. - CAUSES DE LA MÉCONNAISSANCE DE LA PRÉHISTOIRE NORD-AFRICAINE

Prépondérance des civilisations de l'Antiquité classique : L'Afrique du Nord, sous la domination de Rome, connut une période de grandeur exceptionnelle, explicable par le fait qu'elle possédait une importance stratégique capitale pour l'équilibre de la paix romaine, et surtout par ce qu'elle produisait. Les vestiges de l'occupation ou mieux -de l'intégration romaine surabondent en Algérie, au Maroc, en Tunisie ; leur nombre a fortement impressionné les historiens locaux ou nationaux et ceux-ci ont magnifié l'histoire de l'Afrique du Nord romaine au -détriment des périodes plus anciennes. Ce legs culturel a impressionné à son tour, bon nombre de générations d'écoliers ou d'étudiants en les détournant peut-être .d'une recherche éventuelle de leurs plus anciennes origines. Seule la civilisation punique a résisté à cette orientation ce qui a permis une bonne connaissance du monde carthaginois. En fait d'autres secteurs historiques, en dehors de l'archéologie préhistorique, restent mal connus pour l'Afrique du Nord, par exemple le rôle exact de l'église chrétienne d'Afrique, l'Algérie sous l'occupation barbare " (essentiellement Vandale), les débuts de l'occupation islamique, etc.

Le monde berbère : Ce peuple exemplaire représente le reliquat anthropologique, culturel, social, -des populations anciennes qui peuplaient l'Afrique du Nord avant la conquête romaine. Il a, de tout temps, impressionné le destin économique, politique et guerrier du Maghreb. De ce fait les historiens et surtout les ethnologues ont toujours été attirés par ce monde berbère, ce qui a accru la méconnaissance des civilisations préhistoriques antérieures, encore que l'ethnie berbère se situe aux marges de l'histoire ", pour reprendre l'expression de Gabriel Camps.

L'influence de l'Islam : Sans vouloir approfondir un des aspects de la dogmatique islamique, il faut souligner que le monde musulman reste généralement peu attiré par la recherche de ses origines. Il est intéressant de noter que les pays de tradition musulmane ne parviennent que très lentement à l'élaboration d'équipes de recherches historiques et à plus forte raison préhistoriques ; c'est le cas des pays du Golfe Persique, du Pakistan, de l'Indonésie. Pareillement, l'Algérien, même cultivé, demeure étranger à sa préhistoire, ce qui, à nos yeux constitue l'aspect -le plus regrettable du problème.

La guerre d'Algérie : L'attrait qu'exerce la .préhistoire sur le grand public français date, tout juste des années 1950. La découverte et l'exploitation, après la guerre, des admirables fresques de Lascaux, explique en partie cet engouement.

Malheureusement 1954 sonne en Algérie le glas des espérances et durant huit années de guerre, la .population demeure confinée dans ses villes et villages. Le temps des excursions, des randonnées, des promenades archéologiques est tragiquement suspendu : la préhistoire en subira le cruel contrecoup.

2. - LES GRANDES HEURES DE LA PRÉHISTOIRE NORD-AFRICAINE.


Il est possible d'établir, pour les principaux groupes culturels de la préhistoire nord-africaine, une corrélation entre culture matérielle et type anthropomorphique. C'est ce que nous allons essayer de faire dans le présent chapitre.

Les plus anciennes industries préhistoriques du Maghreb se situent près de Sétif. On en a trouvé les vestiges dans l'ancien lac

 

d'Aïn El Ahnech. Il s'agit principalement de galets transformés en outils par une taille grossière : ces sphéroïdes à facettes représentent un des éléments typologiques (description d'une industrie préhistorique) de ce que l'on nomme la " Pebble culture ", c'est à dire l'outillage le plus archaïque de l'humanité. D'autres sites présentent le même type d'objets : les stations du Maroc atlantique (Arboua, Douar, Doum), les terrasses de la vallée du Draâ dans le sud marocain, Mansourah, Négrine en Algérie orientale, Reggan au Sahara, etc.

Chronologiquement, il s'agit de la période la plus ancienne du paléolithique (ou âge de la pierre taillée) qui s'articule pour l'Afrique du Nord, aux alentours de 1,5 millions d'années avant le Christ. Le type anthropologique de cette culture peut être apparenté à l'homo habilis des gisements est-africains.

Le triomphe de l'Acheuléen (véritable paléolithique inférieur) est né de la découverte, au siècle dernier, dans les faubourgs d'Amiens, précisément à Saint-Acheul, d'une industrie préhistorique, dont l'élément central est représenté par le " biface > (le " coup de poing " de nos études primaires). Outil standard, aux variantes multiples, on le retrouve partout de l'Afrique à l'Asie et traduit, vraisemblablement, l'existence d'une culture pancontinentale, l'Acheuléen. Les gisements acheuléens sont légions en Algérie : citons parmi eux, le célèbre site de Ternifine, près de Palikao, aux environs de Mascara (Oranie). Fouillé essentiellement par l'éminent paléontologue Camille Arambourg de 1954 à 1956, Ternifine a livré en outre 3 mandibules, un pariétal, quelques dents d'un hominidé appartenant à la lignée des pithécanthropes, l'Atlanthropus Mauritanicus (1). Grossièrement le paléolithique ancien du Maghreb se situe à cheval sur le début du premier million d'années avant J.-C. et s'étend jusqu'à 200 000 à 150 000 ans avant J.-C.


Le moustérien et l'atérien (paléolithique moyen et supérieur) correspondent à une période s'étendant de 100 000 à 25 000 avant J: C. La concordance avec la chronologie européenne classique est difficile, voire impossible. Le moustérien est rare en Afrique du Nord. Par contre, le coiffant et s'étendant de 40 000 à 25 000 avant J.-C., l'atérien (du site éponyme de Bir-el-Ater, situé dans .le sud Constantinois) est typiquement .maghrébin et se caractérise par la présence innombrable de nouveaux outils, pointes et racloirs à talon facettés. Le type humain est proche, de l'homme de Neandertal : il s'agit d'un néandertaloïde dont les restes ont été repérés à Rabat et à Mougharet el Aliya (2).

L'Ibéromaurusien et le Capsien (épipaléolithique du Maghreb) couvrent la période de 12 000 à 4 000 avant J: C., au cours de laquelle on assiste à l'établissement en Afrique du Nord de cultures bien typées avec un outillage en silex de petite taille, dont la richesse et la variété sont remarquables.


L'Ibéromaurusien mis en évidence par P. Pallary en 1909 à Mouïllah (Oranie), se compose du point de vue matériel d'une industrie à lamelles à dos abattu et occupe essentiellement le littoral, du Maroc au sud tunisien. Les ibéro-maurusiens, essentiellement chasseurs-cueilleurs appartiennent à la fameuse race de Mechta-El-Arbi, variété de cromagnoïdes (Homo Sapiens du 'type Cro-Magnon) essentiellement maghrebine. Les sépultures ibéromaurusiennes les plus remarquables sont celles des nécropoles de Taforalt, de Columnata, Afalou-Bou-Rhummel, Mechta-El-Arbi.

Le Capsien (du site éponyme d'El Mekta, situé près de Gafsa - Capsa en latin) représente l'âge d'or de la préhistoire algérienne, le temps béni des escargotières, vastes dépôts de coquilles " d'hélix mélanostoma ", facteur alimentaire de cette culture. (3)


Il s'étend essentiellement sur le territoire actuel de la Tunisie et de l'Algérie, surtout les hauts plateaux ; inconnu sur le littoral, il n'a pas pénétré au Maroc. Chronologiquement, il s'étend de 7 000 à 4 000 avant J: C. Un des éléments culturels originaux consiste en l'utilisation de la gravure souvent exubérante d'oeufs d'autruche.

Le type anthropologique est celui de la race d'Aïn-Meterchem (Sud tunisien) dont des caractéristiques différent de celles des hommes de Mechta-El-Arbi. I:1 s'agit, vraisemblablement, de véritables proto-méditerranéens, dont les homologues ont peuplé l'ensemble du bassin de la Méditerranée. (4)

La révolution néolithique : Un courant formidable, dont l'origine se situe au Proche-Orient vers le neuvième millénaire avant J.-C., envahit l'ancien monde et atteint la Méditerranée occidentale vers le 6° - 5° millénaire avant J.-C. Il apporte un nouveau style de vie, dont les facteurs vont guider notre évolution sociale et culturelle jusqu'à nos jours. Seules, la révolution industrielle du XIXe siècle et la domestication de l'atome peuvent rivaliser en importance avec cette nouvelle mutation néolithique. L'homme, heureusement servi par un environnement plus favorable que celui des temps glaciaires, va maîtriser flore et faune et goûter aux délices de l'agriculture et de l'élevage. Il invente la céramique, forme les premiers troupeaux, lève les premières moissons. C'est le temps des premières communautés paysannes, des villages, des villes : une explosion démographique sans précédent accompagne ce nouvel âge d'or qui traduit le passage d'une civilisation de chasseurs-cueilleurs paléolithiques à celle des premiers bergers et paysans : l'homme, de prédateur, est devenu producteur.

En Afrique du Nord on assiste à l'apparition de trois courants néolithiques différents

Le néolithique ancien, établi dès le 68 millénaire avant J.-C. sur la frange littorale. Il appartient au .stock ouest-méditerranéen caractérisé par l'utilisation d'une céramique à impression. On le retrouve

  • au Maroc, à Achakar, Ghar Kahal, Kaf That, El Ghar, où il s'agit d'un véritable cardial (décoration de la céramique fraîche avec la tranche d'un coquillage, le cardium edule) ;
  • en Oranie, à la grotte II de l'oued-Guettara (Bredeah) ;
  • près de Bône (aujourd'hui Annaba) ;
  • à Bizerte, etc...

Le néolithique de tradition capsienne (5) dont l'aire d'extension recoupe celle du capsien, c'est à dire les hautes terres du Maghreb et la frange la plus septentrionale du Sahara, dans leur versant oriental essentiellement. A ce néolithique est associée une période artistique féconde, essentiellement centrée sur l'Atlas saharien, avec de nombreuses gravures rupestres, caractérisées par la représentation d'animaux (grand buffle, bélier, antilope, etc.) dans un style naturaliste. Le type anthropologique est celui du stock proto-méditérranéen classique avec pour le sud quelques éléments négroïdes qui traduisent l'apparition de métissages.


Le néolithique saharo-soudanais : Dans un Sahara humide au climat subaride, la néolithisation bat son plein : elle provient d'influences venues des pays du Nil. Au-delà des aspects classiques du phénomène néolithique en pays Saharien (céramique, élevage intense, pêche, communautés souvent importantes) il faut essentiellement souligner pour cette période, l'apparition d'un art rupestre colossal, qui est universellement connu. Citons rapidement

  • les gravures du grand style naturaliste (nord du Tassili n'Ajjer, Fezzan, Tibesti) ;
  • le style des têtes rondes (abris de Jabbaren) ;
  • les " bovidiens x (Hoggar, Tibesti, Ahnet) ;
  • les chars sahariens et le style équidien. Cette phase terminale, qui survient alors que le Sahara se désertifie de plus en plus, correspond à l'intrusion du cheval.

Le type anthropologique est ici essentiellement négroïde et traduit l'irruption des populations noires du sud du Sahara dans la préhistoire de l'Afrique du Nord et de ses confins.

Notons que ces trois (modes du courant néolithique, vont s'étaler sur 2 à 3 millénaires et s'estomper vers le milieu du 3e millénaire avant J.-C. pour mourir à l'orée du 2° millénaire avant J.-C.

Les âges des métaux. Nos cousins, les Berbères : Il s'agit d'une période de transition entre la fin du néolithique et le temps des premiers royaumes berbères de Numidie. Peut-être à cause d'influences ibériques, le cuivre gagne le Maghreb et l'on connaît quelques objets (haches plates, poignards, pointes) en rapport. Il s'y associe fréquemment de la céramique campaniforme (vaste culture paneuropéenne), ce qui traduit d'incontestables influences venues d'Europe.

C'est l'époque où l'Afrique du Nord se couvre de nombreux dolmens et l'hypogées (grottes sépulcrales artificielles) sous l'impulsion d'influences centro - méditerranéenes (Italie méridionale, Sicile). A cheval sur le début du ler millénaire avant J.-C. s'est terminée la mise en place d'une nouvelle variété anthropologique, celle des petits méditerranéens graciles, ibéro-insulaires, qui s'amalgament ou remplacent les proto-méditerranéens (en fait, les 2 groupes sont peu distincts). Ces derniers sont décalés vers le sud et sont les véritables ancêtres des Touareg. Les méditerranéens graciles vont former les peuplades proto-historiques connues par les historiens antiques sous le nom de Gétules et de Garamantes, féroces et habiles cavaliers qui vont établir leur domination sur le Sahara et asservir les descendants des négroïdes du néolithique saharo-soudanais. Plus au nord, ces mêmes méditerranéens vont donner naissance aux royaumes berbères qui vont dominer toute l'actuelle Afrique du Nord. Un zeste d'influence grecque vers les VI° - V° siècles avant J.-C., un gros soupçon de mode phénicienne par l'intermédiaire carthaginois au III° et au II° siècle avant J.-C., et voici l'étonnante Numidie dont Rome ne fera qu'une bouchée.
C'est la fin de la préhistoire nord-africaine. Seule l'ethnie berbère, au gré de ses variations géographiques, nous rappellera le souvenir de ce Maghreb des origines, si peu connu, mais si prestigieux.


Jean ZAMMIT.

(1) Nos lecteurs auront reconnu le " personnage " éponyme des " Éditions de
l'Atlanthrope" (N.D.L R.)

(2) Ce faciès culturel, repéré à Gafsa (Sud tunisien), pourrait s'apparenter à un véritable paléolithique supérieur, s'étendant entre culture atérienne et temps épipaléolithiques.

(3) Escargotières: depuis la Scandinavie jusqu'au Sahara, on retrouve de vastes dépôts de coquilles d'escargot vides, correspondant à l'accumulation par les hommes préhistoriques de déchets culinaires. Ces amas peuvent mesurer plusieurs dizaines de mètres de long et plusieurs mètres d'épaisseur. Ils renferment également, dans la plupart des cas, des objets en silex, des restes de squelettes d'animaux, des éléments de parure etc. Ces dépotoirs représentent une véritable aubaine pour l'archéologue, car ils reflètent bon nombre des aspects de la vie de tous les jours des populations qui les ont constitués. Ils sont désignés par les autochtones nord-africains sous les noms de " rammadyat " ou de " rammalah ".

(4) Cette observation va dans le sens de l'opinion émise par Jacques Ruffié, professeur au Collège de France, selon laquelle il n'existe pas de race vraie, mais de simples concordances de formule génétique. On ne saurait donc opposer racialement Européens et Arabes. Les proches ancêtres des habitants du Maghreb, des Andalous, des Catalans, des Occitans, des Calabrais, des Grecs, Libyens, Maltais etc. sont strictement les mêmes. Cette évidence que nous livrent la préhistoire et l'anthropologie représente, à nos yeux, un facteur d'espoir quant aux relations interméditerranéennes dans l'avenir.

(5) La dénomination de " néolithique de tradition capsienne " est due au préhistorien R. Vaufrey.

In l'Algérianiste n°25 du 15 mars 1984