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Un Provençal consul de France à Alger

Écrit par Lucien CHAILLOUX. Associe a la categorie Période Islamique

La Société des Amis du Vieux Toulon possède, parmi ses richesses, les archives de Césaire Philippe Vallière qui a vécu de très nombreuses années en Algérie. Observateur mais surtout bon écrivain, il l'a fortement décrite dans son Mémoire qu'il adressa en 1781 à M. de Vergennes, son ministre. Ce Provençal originaire de Trans, petite bourgade au sud de Salon était un fin lettré, nourri de culture classique, sachant décrire en peu de mots ce qu'il voyait et entendait dans ses dépêches envoyées au Comité de Salut Public et les lettres écrites à ses parents et amis... Ecoutez cette phrase: « Il y a à Alger une triste école de navigation. Un Turc ignorant apprend à d'autres ignorants ce qu'il ne sait pas lui-même ».

Plusieurs Toulonnais habitèrent Alger au XVIIe siècle, notamment le chirurgien Charles Hyacinthe Crest qui, en 1753, quitta l'hôpital Sainte-Anne pour aller exercer son art à l'hôpital que l'Espagne entretenait à Alger. Il abandonna ensuite la chirurgie pour le commerce. Un an plus tôt, un autre Toulonnais, Pierre Joseph Meyfrun s'était installé à Alger pour y faire du commerce. Il y resta trente ans. Revenu à Toulon en 1782, il se fera élire député en 1789. Mêlé aux pénibles événements de 1793, il retournera à Alger, mais cette fois en émigré. Césaire Philippe Vallière, son beau-frère, y était alors en qualité de consul général et chargé des affaires de France.

Tous les historiens qui se sont penchés sur l'histoire de l'Algérie turque, se sont heurtés au même écueil: l'absence de sources indigènes. Les documents que nous possédons proviennent presque tous de chrétiens européens, qui ont connu l'Algérie alors qu'ils y étaient esclaves, voyageurs, commerçants ou consuls. Ce sont ces derniers qui nous ont laissé les témoignages les plus intéressants. Mais le dépouillement de leurs archives demande beaucoup de temps. Peu de chercheurs l'ont entrepris.

Si de nombreux historiens renommés tels que Plantet, Roux, de Grammont, Masson, Esquer ont cité Vallière dont ils ont lu quelques dépêches au cours de leurs recherches aux archives du ministère des Affaires étrangères, M. Pierre Guiral, professeur d'histoire à la faculté d'Aix-en-Provence, dont la probité est grande, a utilisé les archives de la Société des Amis du Vieux Toulon pour sa thèse complémentaire de doctorat ès lettres.

La ville d'Alger et le palais du Dey


De la mer, la ville d'Alger s'aperçoit de fort loin; elle est bâtie en forme d'amphithéâtre sur le penchant d'une colline à laquelle elle est adossée. À mesure qu'on en approche et que l'on en distingue les maisons, elles paraissent toutes entassées les unes sur les autres, et l'on dirait que c'est une carrière ou un marché de maisons où chacun peut acheter celle qui lui convient et la transporter où bon lui semble.


Charles Gravier
Comte de Vergennes,
ministre des affaires étrangères


On ne remarque à Alger aucun édifice digne d'être cité, pas même parmi les mosquées, monuments que les Turcs se plaisent à faire élever avec faste et magnificence Le palais du Dey n'a rien de somptueux. La porte et le vestibule garnis de la garde du Prince sont ornés de haches, de massues, de piques, de fusils et autres instruments meurtriers qui annoncent que c'est le séjour de la barbarie. Au fond d'une cour assez vaste, c'est un emplacement soutenu et décoré de colonnes, de piliers, de glaces, de sofas, d'horloges et de pendules. C'est là que le Dey a son trône, donne ses audiences publiques et préside aux jours de grandes fêtes, aux cérémonies de l'Etat.

Un grand nombre de fontaines, dont l'une est très belle et très saine, est répandu dans la ville et contribue autant à l'utilité, qu'à la propreté des habitants.

Tous ceux qui connaissent bien Alger et son histoire peuvent attester que la description qu'en donne Vallière est rigoureusement exacte. De la ville, que Vallière a connue, la plus grande partie existe encore. C'est ce que nous appelons, improprement d'ailleurs, la Casbah. Si ses rues sont moins puantes qu'autrefois, elles sont toujours aussi étroites. Quant à la misère, elle fut fréquente pendant toute la domination turque. La peste y sévissait à l'état endémique. Le Mémoire de Vallière que je viens de citer, a été envoyé à M. de Vergennes, ministre de Louis XVI en 1781. Il a donc été écrit un peu avant. Interrogeons de Grammont l'historien d'Alger turc :

« Tout cela se passait au milieu d'une terrible famine causée par une invasion de sauterelles, qui dévasta entièrement le territoire en 1778 et 1779; depuis le mois de juillet de la première de ces deux années, il ne resta plus rien à manger que les sauterelles elles-mêmes ».

C'est justement en 1779 que Vallière arriva à Alger où il venait d'être nommé vice-consul.

Les devoirs de sa charge le mettant en rapport avec les autorités du pays, Vallière était admirablement placé pour bien connaître le gouvernement d'Alger. Voici ce qu'il en dit:« Cinq ou six mille Turcs, venus du Levant, répandus dans un royaume d'environ cinq cents lieues de circonférence, et un chef choisi parmi eux gouvernent despotiquement le royaume d'Alger. Des millions d'hommes gémissent sous leur joug et sont si vils et si lâches qu'ils sont dans l'impuissance morale de le secouer. La main cruelle d'un tyran est toujours levée pour les écraser, et ses ordres barbares, exécutés par des ministres plus inhumains que lui ne sont que des ordres de terreur et de mort. Cette sévérité peut seule conserver le commandement à un petit nombre de soldats courageux et téméraires, qui le perdraient bientôt s'il ne maintenait ce respect et cette crainte qui font trembler et fuir cent Maures devant un Turc. Le Dey ou Souverain d'Alger n'en était autrefois que le chef, dont l'autorité et les ordres ne tenaient leur valeur et leur force que de l'aveu et de l'appui du Divan, c'est-à-dire du Conseil d'Etat. Aujourd'hui le Dey est despote. Il dispose à son gré de biens, de la fortune, de la vie de ses sujets. Les premiers de l'Etat sont souvent ses premières victimes. Sa volonté est une loi suprême que chacun révère. Le seul frein qu'un Dey rencontre, et qui blesse sa puissance, c'est la milice algérienne, cette milice fière et insolente, qui n'a pas encore été domptée. Un Dey se garde bien de toucher à leurs droits, immunité et privilèges. Sa mort suivrait bientôt cette innovation. Le Turc seul, venu des états du Grand Seigneur, peut être Dey. Son fils, le Maure, ou qui que ce soit, s'il n'est Turc du Levant ne peut jamais le devenir ».


Numa Marzocchi de Bellucci « Une rue de la Casbah »
(coll part.)
(extrait de: Alger et ses peintres, Marion Vidal-Bué,Paris –Méditérranée, 2000).

 

N'oublions pas que l'Algérie est devenue turque, non par la volonté d'un chef d'Etat, mais par celle d'aventuriers téméraires, qui étaient pour la plupart des renégats qu'un Espagnol du XVIe siècle, le père Haëdo, a bien définis; il les a appelés les « Turcs de profession ». C'étaient des chrétiens qui prenaient le turban pour mieux exercer l'honorable (!) profession de pirate. Nous avons sur eux d'autres témoignages, celui de Cervantès, par exemple, qui pouvait en parler en connaissance de cause, puisqu'il fut esclave à Alger deux cents ans avant que Vallière y soit vice-consul, puis consul.

Voici ce qu'écrit l'illustre auteur de Don Quichotte: « Tout ce que la Grèce mourante avait rejeté, tout ce qui s'échappait de l'Italie déchirée, tout ce qui fuyait les pays de langue provençale, l'écume, en un mot, de tous les rivages, était portée comme par le flot sur la rive algérienne. Au milieu du vieux monde, cette ville d'Alger, faite de débris, disputée entre l'Orient et l'Occident, entre le croissant et la croix, formait un repaire établi en face de la civilisation, comme une république barbare à laquelle, on payait tribut. L'Europe entendait parler avec étonnement de corsaires aux noms étranges, de l'Uchaly, de Barberousse, de Cenaga, de Dragut. Elle estropiait leurs noms, mais elle était curieuse des aventures de ces forbans qui enlevaient les jeunes filles sur les côtes d'Espagne et d'Italie ».


Miguel de Cervantès Saavedra
Prisonnier des turcs, avait passé cinq
ans au bagne d'Alger

Certes, à l'époque de Vallière, la piraterie ne fait plus autant de ravages qu'au temps de Cervantès, mais elle existe encore. Elle aura même une nouvelle occasion de se développer quelques années plus tard à la faveur des guerres entre les puissances européennes de 1793 à 1814.


Comment devenir Dey, Vallière va nous le dire..


« Tout soldat turc peut prétendre à le devenir. Le courage soutenu de quelques meurtres heureux peut asseoir sur le trône un polisson. Les exemples en sont fréquents dans la dynastie des Deys. Mais la milice n'a plus parmi elle de ces hommes téméraires, féroces, ambitieux, que rien n'étonne, et qui, peu soigneux de leur vie, la sacrifient à la possibilité chimérique de devenir souverain. Ces temps d'horreur et de carnages sont passés, il est peu probable qu'ils renaissent ou si on les voit encore, ce ne sera qu'un orage passager, un souvenir léger des anciens principes, et un effort sans succès d'un scélérat résolu de mourir. Les prétentions du soldat au trône s'affaiblissent tous les jours et bientôt seront nulles. Les vrais degrés qui y conduisent sont les places de Casnagy, d'Agha et d'écrivain des chevaux. Ce sont ces trois officiers qui se le disputent, et depuis longtemps il échoit toujours à l'un d'eux. Le Casnagy, comme premier officier de la Régence, est celui qui, par sa place peut se concilier le plus de suffrages et se faire le parti le plus puissant, a les plus fortes prétentions, mais comme elles se prouvent ordinairement le sabre et le pistolet à la main, quelques fois les droits de ses rivaux l'emportent sur les siens, le premier qui peut s'asseoir sur le siège du Dey est proclamé Dey. Celui-ci, quelquefois, jouit peu de son Empire, on l'égorge sur le trône, un autre lui succède; on a vu dans un seul jour jusqu'à sept Deys assassinés les uns par les autres; M.de Voltaire dit que le huitième qui le devint fut bien hardi. On voit encore le tombeau de ces sept Deys enterrés tous à la suite les uns des autres. Ils n'ont rien de remarquable. Quand les choses se passent tranquillement, les suffrages du Divan et des officiers du palais se réunissent en faveur d'un des grands ci-dessus nommés. L'élu s'asseoit sur le siège du Dey, tous ses nouveaux sujets lui baisent la main; on hisse le pavillon sur la terrasse du palais, et l'on tire un coup de canon à boulets d'un des forts de la Marine. Dès ce jour, le nouveau Dey fait publier une augmentation de paie pour le soldat, afin de se le concilier, il donne audience, rend la justice, fait toutes ses fonctions, comme s'il était souverain depuis dix ans. Tous les consuls des nations en paix avec la Régence vont le féliciter le jour même et lui baiser la main. A peine assis sur son trône, toujours incertain, chancelant, le Dey pense aux victimes qu'il doit immoler, pour le rendre plus ferme et plus assuré. Toutes les créatures de son prédécesseur se trouvent du nombre et en peu de temps, tous ceux qui étaient en place sous lui sont disgraciés et dépouillés ou exilés ou étranglés. Tous les postes se remplissent des protégés du nouveau Dey. La faveur de l'ancien est la première cause de la méfiance du nouveau, et de ses injustices. Quand tout a été bouleversé et renouvelé chacun jouit assez paisiblement de sa place, à moins qu'il n'y malverse, ou qu'il ne s'y fasse trop riche ».

Cette affaire des sept Deys est certainement une légende qui date de Laugier de Tassy qui écrivait en 1725, et que M. de Voltaire a dû lire. Mais le tombeau des sept Deys existait. Le commandant Boutin, cet agent secret que Napoléon envoya à Alger en 1808, l'a vu et il l'a porté sur les plans qu'il a dressés alors et qui ont servi, je vous le rappelle à la préparation de l'expédition de 1830. D'autres encore l'ont vu.



François Marie Arouet,
dit Voltaire


Si l'affaire des sept Deys est une légende, par contre, le complot des sept Arnaouts, c'est-à-dire Albanais, est historiquement connue. Des soldats turcs, d'origine albanaise, conduits par un des leurs, Ouzoun Ali, décidèrent de s'emparer du trône et des principaux postes de l'État. Ils assassinèrent donc le Dey régnant et son premier ministre, le Khasnadji, puis se partagèrent les charges jusqu'à ce qu'ils fussent assassinés l'un après l'autre par des esclaves chrétiens qu'avait armés le Grand Cuisinier (11 décembre 1754).

Vallière qui vécut à Alger à une époque relativement calme, s'est trompé dans ses prévisions. Les six deys qui régnèrent de 1798 à 1817 furent assassinés, certains n'occupèrent le trône que quelques jours seulement.

Le Dey a plusieurs collaborateurs. On les appelle les Puissances ou les Grands Officiers. Le régime est en effet tout militaire. Très souvent, ces ministres, comme le Dey lui-même, sont illettrés. Ils sont presque toujours courageux, cruels et cupides. Leurs attributions sont différentes de celles des ministres européens. Essayons de les comparer à nos ministres: le Khasnadji est celui qui garde la caisse, Khasna en arabe, c'est le Trésor Public. C'est le premier personnage après le Dey. Il ne faut pas le confondre, comme certains historiens l'ont fait avec le Khasnadar, qui est le trésorier privé et le valet de chambre du Dey. L'Oukil el Hardj s'occupe de la marine et aussi des relations avec les puissances étrangères. Le Beit el Mal veille au domaine et aux successions vacantes. Avec un régime pareil, les successions vacantes étaient fréquentes et nombreuses.

Le Khodjet el Kheil perçoit les tributs en espèces ou en nature.

Enfin, l'Agha des Spahis, avait des attributions civiles et militaires: dans le territoire d'Alger il remplissait les fonctions de Bey. Hors du territoire, il avait « le sabre libre ». Beaucoup d'Aghas furent particulièrement sanguinaires.


Le bombardement d'Alger par la flotte française au ordres de Duquesne en 1685



Qui sont ces hommes et de quoi vivent-ils? Vallière va nous le dire...


« La Régence n'accorde aucun traitement à ses officiers. Les ministres n'ont que la simple paye du soldat le mieux payé. Mais des droits et des usages sont attachés à leurs places et leur procurent des revenus immenses. La protection qu'ils vendent se paye cher, et leur penchant insatiable à manger fait pleuvoir les présents dans leurs maisons. Cette expression de manger exige une explication. On demande une grâce à un grand, pour l'obtenir on le fait manger, c'est-à-dire on lui donne une montre, un cafetan, ou telle autre chose. Un ministre accorde une faveur distincte, on dit aussitôt, il a mangé. Cet usage et ce goût de faire manger et de manger sont généralement suivis, et l'on obtient rarement si l'on ne s'y résigne. Le train, les qualités, les vertus et le caractère des ministres et des premiers de la Régence répondent peu à leur place, à leur pouvoir, à leurs devoirs et à leurs richesses. L'amour de celle-ci est infini, et l'abus de leur autorité est barbare. Parvenus au faîte des honneurs, ils ne cessent point de ressembler à de simples particuliers, l'élévation de l'homme physique n'en apporte aucune dans leur âme ni dans leur façon de penser. La générosité, la reconnaissance, la noblesse des procédés leur sont inconnues; tout ce qui leur fait ombrage devient leur victime. Grossiers, cruels dans les punitions qu'ils ordonnent, ils en sont quelquefois les exécuteurs, et leur main homicide, quand un bourreau est trop lent ou n'est pas assez inhumain, s'arme d'un bâton ou d'un yatagan (arme turque, espèce de sabre) pour frapper le malheureux qu'ils ont condamné. Et ils prennent plaisir au spectacle de leur cruauté. Chaque ministre a des partisans, ou plutôt des esclaves qui rampent à sa cour, payés de leur bassesse d'un regard, heureux de n'en être pas foulés au pied, ce cortège de courtisans est souvent l'appui dont un ministre soutient ses prétentions au trône, et qui renversé ou vainqueur le fait roi ou lui coûte la vie. Les sujets n'approchent qu'en tremblant et courbés du Dey et de ses ministres, ils leur baisent, et leur lèchent pour ainsi dire la main contents quand ils ne la retirent pas qu'ils veuillent bien recevoir leur vilain et sale baiser ».

L'Algérie est administrativement partagée en quatre circonscriptions. La région d'Alger qui dépend de l'Agha assisté de six ou sept caïds. La province du Levant qui a, à sa tête, un bey siégeant à Constantine, le Titteri qui lui aussi a un bey, siégeant à Médéa, quant à la province du Ponant, son bey résidait à Mazouna jusqu'au début du XVIIIe siècle, puis à Mascara et enfin à Oran. Théoriquement ces beys doivent venir une ou deux fois par an à Alger pour rendre compte de leur gestion et apporter le tribut des populations qu'ils administrent. En réalité, ils ne viennent eux-mêmes que tous les trois ans, car ils sont souvent punis par le Dey et la sanction c'est la mort. Vallière nous donne une bonne description de l'entrée des beys à Alger et de leur retour en province.

« C'est le spectacle le plus brillant de cette capitale. A la pointe du jour, le bey établit son camp à un quart de lieue de la ville. Entre cinq et six heures du matin, le

Khasnagy, l'Agha et le Vekilargy de la Marine, montés sur des chevaux superbes, richement harnachés, accompagnés d'une troupe d'officiers de la régence, de tout le Divan à pied, et de la foule du peuple, et précédés de toute la musique du Dey, vont lui faire visite et le complimenter. Le Bey les reçoit sous une tente magnifique et pendant leur visite d'un quart d'heure les régale de sa musique et fait évoluer ses troupes à cheval devant eux. Chaque cavalier veut briller et faire briller son cheval, ils vont et viennent toujours au galop, tantôt seuls, tantôt par pelotons, et viennent faire la décharge de leur mousqueterie près de la tente du bey. Ce spectacle est assez curieux, il donne une idée de la cavalerie africaine et de sa manière de combattre. La visite finie, des bannières superbes se déploient, les gardes, les bagages, les équipages, les mules qui portent avec orgueil l'argent destiné à la Régence, plusieurs chevaux conduits à la main et que l'on a ornés de couvertures, de draps d'or, les décharges multipliées de leur mousqueterie, le canon d'un fort qui se trouve sur le passage, celui des galiotes de la garde du port, tout et le désordre même a un air de grandeur. Le Bey arrive au Palais du Dey, il baise la main à ce prince et reçoit le cafetan, signe de sa confirmation dans son gouvernement. Son séjour n'est remarquable que par sa dépense et les sommes considérables qu'il répand de tous côtés et sur tous les ordres de la ville. Il est de huit jours, pendant lesquels il va chaque matin baiser la main au Dey et lui faire une offrande d'une bourse de mille sequins algériens (ce sequin vaut 10 livres). Sa sortie ne ressemble en rien à son entrée, mais c'est le véritable triomphe des beys qui, tant qu'ils sont à Alger, craignent pour leur vie, pour leur fortune et pour leur place. Rois dans leur département, ils sont sujets timides et tremblants tant qu'ils sont sous l'œil du Prince, et ne reprennent leur autorité et leur assurance qu'après avoir rejoint leur camp. La dévastation, la violence, le brigandage et la mort voilà le cortège qui accompagne les beys à leur sortie d'Alger. Les Maures de la campagne ont bientôt payé les dépenses immenses qu'ils viennent de faire et ils retournent à leur cour chargés de leur dépouille. Argent, denrées, bestiaux, etc, etc... tout est leur proie. Si la Régence veut faire périr un bey, elle dissimule son dessein, jusqu'au jour de son entrée. En les témoignant, elle craindrait, tant qu'il est dans son Gouvernement, de la porter à se soulever et s'y faire reconnaître souverain, mais à Alger, sa mort est sûre ».


Emile Deckers, « Le café sur la terrasse, Alger » (Edimédia).

A la lecture de ce texte de Vallière on peut se rendre compte de la domination tyrannique des Turcs envers les Algériens. Examinons maintenant la piraterie. A ce sujet, M. Boyer, bon connaisseur de l'Algérie turque, a pu écrire :

« Sans la piraterie, la Régence d'Alger n'aurait jamais existé. Née de la course, elle prospérera grâce à la course ».

Cette piraterie qui fut très prospère au XVIIe siècle, heureusement pour les Turcs, malheureusement pour les chrétiens, est en complète décadence à l'époque de Vallière.

La prospérité correspond à l'époque où la plupart des reïs étaient des renégats. N'oublions pas le rôle capital joué par les renégats dans les deux premiers siècles de la Régence. Elle correspond aussi à l'époque des guerres que se livrent la France et l'Espagne. Mais depuis les sévères bombardements ordonnés par Louis XIV, depuis qu'un Bourbon règne à Madrid, depuis la diminution du nombre des renégats, la piraterie est en décadence. Dans une dépêche : M. de Vergennes pouvait écrire à l'Ambassadeur de France à Madrid: « Alger est tout au plus une mouche incommode».


Qu'en dit Vallière


Marine: « Plusieurs vaisseaux de ligne, beaucoup de frégates et de gros chebec; des barques et autres bâtiments composaient autrefois la marine redoutée d'Alger. Son pavillon infestait l'océan et la Méditerranée. Ce pavillon de terreur et de mort flottait de toutes parts et donnait des chaînes à toutes les nations. Aujourd'hui à peine reste-t-il l'ombre de cette puissance navale, la seule épouvante s'en est conservée. Un vaisseau de cinquante canons, incapable d'aller à la mer, et qui sert de vaisseau-amiral dans le port, dix ou douze chétifs corsaires, voilà toute la marine algérienne. C'est avec d'aussi faibles moyens qu'une poignée de corsaires charge de fers les sujets de plusieurs nations et ravit leurs biens ».

Courses, armements : cette source de richesse a bien tari. Les paix avec plusieurs puissances chrétiennes, la garde sévère que l'Espagne fait de ses côtes et la diminution des corsaires en fournissent les causes. On ne voit plus arriver dans le port d'Alger, que des prises de peu de valeur, et en petites quantités. L'humanité seule gémit des pirateries des Algériens et verse des larmes sur les malheureux esclaves qui en sont la victime. Cependant la course va reprendre à la faveur des guerres de la Révolution et de l'Empire. Mais il n'y aura plus de grands pirates comme au XVIe siècle et au XVIIe siècle.

Et tous ces hommes, qu'il s'agisse des pirates, des janissaires ou des indigènes, ont-ils des préoccupations artistiques et scientifiques ? Vallière va nous le dire : « L'ignorance des Algériens dans les arts et les sciences est profonde. Leurs médecins tuent à coup sûr leurs malades. Tous les remèdes qu'ils donnent sont violents, ils n'y emploient que des échauffants. Le mot de mathématiques est un mot sauvage qui blesse leurs oreilles. Cette science leur est inconnue. Ils sont pourtant fort habiles dans l'art de compter, ils le font sans méthode. L'intérêt est leur maître et les préserve d'erreurs. On ne cultive point les belles lettres. Les savants sont ceux qui savent lire et écrire. Personne ne s'amuse à faire des livres. Ils ne déploient pas plus de talent et d'intelligence dans tous les autres arts mécaniques auxquels quelques individus peuvent se livrer. Le gouvernement est barbare, tout lui ressemble. La musique est barbare. Les instruments ne rendent que des sons aigres et discordants. Cependant le Dey et les Beys, Gouverneurs de provinces ont une musique variée nombreuse, bruyante et fort estimée des gens du pays. Elle se fait entendre les jours de fête et accompagne ceux qui la paient. L'architecture est le genre où les Algériens réussissent le mieux. Leurs maisons sont assez commodes et assez bien disposées. Leur construction et leur distribution annoncent le goût du jaloux qui les fait bâtir. Elles ont rarement des petites fenêtres sur la rue. Le marbre, les briques peintes et vernissées, quelques mauvaises peintures les décorent. Elles sont couvertes en terrasses et les femmes s'y font voir souvent et y prennent le frais. On découvre de là, la mer et la campagne ».

La plupart de ces agréables maisons existent encore aujourd'hui. Nous les avons bien connues. Vallière n'a rien laissé dans l'ombre. Il traite dans son remarquable mémoire du grave problème des mœurs. Il le fait avec un rare bonheur d'expression.

Je vous rappelle que seuls les Turcs de sexe mâle venaient à Alger. La pédérastie et la prostitution y étaient fort répandues.

Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres d'ailleurs, Vallière est d'accord avec tous ceux qui, ayant connu l'Alger turc, nous ont laissé une relation de leur séjour en Barbarie.

Lisons Vallière: « Les Algériens sont souvent plus sensibles aux charmes d'un joli garçon qu'aux attraits séduisants d'une belle femme. Sexe charmant, source réelle et naturelle du vrai plaisir, se peut-il qu'on te fasse de tels outrages !
Le nombre des filles de joie à Alger est
prodigieux. Les pères injustes ou dénaturés, les parents violents et barbares, les mauvais traitements font prendre ce parti à une infinité de femmes. Il se trouve de jolies femmes, ainsi que des laides parmi ces déplorables créatures. La liste de celles-ci est plus ample que celle des premières. Elles sont vives, ivrognes, méchantes, voluptueuses et aiment les hommes à l'excès. Dans les fureurs de Bacchus qui les conduisent à celles de Vénus, ce sont des bacchantes échevelées, aux yeux hagards, dont les propos, les gestes et les désirs ne respirent que les horreurs des divinités qui les agitent. Ce sont des furies déchaînées, qui se prostituent à des monstres aussi épouvantables qu'elles. Les faveurs des courtisanes algériennes coûtent presque toujours des peines cuisantes et des repentirs amers. L'épine touche à la rose. Les bords de la coupe sont entourés de poison. 0 impure Vénus ».

Bien entendu, Vallière va nous parler de l'agriculture, du commerce et de l'industrie.


La production du Royaume d'Alger


« Cet art que les nations policées encouragent, favorisent et exercent avec tant de soin n'occupe nullement le gouvernement d'Alger. La pauvreté des peuples produisant leur obéissance, suivant ce système, il se démentirait et se nuirait s'il travaillait à la fertilité des terres. Chaque particulier laisse en friche ou cultive son terrain à volonté. La paresse et le genre de vie des Maures leur fait laisser une grande partie des terres incultes. Ils n'ensemencent que l'espace nécessaire pour les nourrir, quelques-uns vendent des grains. Tout le monde connaît la bonté des terres d'Afrique, elles rapportent sans soin et sans culture. La surface de la terre est à peine égratignée, on ne la fume point, on y sème le blé et la moisson est abondante. En des mains européennes que de richesses ne tirerait-on pas de cette fécondité inépuisable. Il n'y aurait point de malheureux. (Depuis 1775 jusqu'à 1780, les récoltes ont manqué presque entièrement, et il y a une espèce de famine dans le royaume. Quand les pluies ne tombent pas en mars et avril, elles sont toujours médiocres. 1781 est une année très abondante, on doit espérer que les suivantes lui ressembleront) ».

Le blé et quelques autres produits constituent l'essentiel du commerce extérieur.

« La première et principale branche du commerce d'exportation est le blé. Dans les récoltes abondantes, il s'en fait beaucoup de chargement pour Marseille, ainsi que d'autres grains tels que l'orge et l'escayole. On tire du royaume d'Alger des cuirs, de la laine, de la cire, et un peu d'huile. Voilà en quoi consiste tout son commerce du produit de son territoire. Une branche de commerce autrefois fort étendue, mais aujourd'hui presque nulle, c'était les bâtiments et les marchandises provenant des prises faites par les corsaires sur leurs ennemis ».

La décadence de la piraterie, dont j'ai déjà parlé, entraîne la diminution du commerce des prises. Vallière nous signale également: « La Régence est le premier négociant du Royaume. Elle achète toutes les marchandises de son sujet, et les vend ensuite aux étrangers. Cette méthode lui fournit le moyen de tyranniser ceux-ci à qui elle ne délivre des marchandises achetées à bas prix, la force à la main qu'à des prix exorbitants ».

L'industrie algérienne est à peu près nulle, Vallière écrit en effet: « Les seules manufactures du royaume d'Alger sont celles des haïks, des bernus, des tapis et des couvertures de tente ».

Il y a donc un commerce d'importation.

« Les draps, les étoffes de soie et en dorure, le café de l'Amérique, le sucre, la cochenille, les épices, l'alun, la couperose, la quincaillerie, la bijouterie, le fer, la grenaille, etc... sont les objets du commerce d'importation. Marseille et Livourne se le partagent, Alexandrie fournit du coton, du riz et des toileries ».

Ainsi donc, la description que Vallière a faite de l'Algérie n'est pas particulièrement brillante. Mais elle est certainement exacte. Il suffit pour en être convaincu de comparer le texte inédit de Vallière aux textes d'autres auteurs, ayant fait l'objet d'une publication. Le texte de Vallière a un avantage précieux sur ceux des autres. Vallière est un écrivain de race et il est écrit dans une langue savoureuse. Ce fut aussi un bon serviteur de son pays. Certes, il fut opportuniste, mais il fut loyal, aussi bien avant 1789 qu'après. Il sera révoqué en 1796, mais il n'était pas coupable. Il fut victime d'un aventurier que le Comité de Salut public, mal inspiré avait envoyé en Barbarie.

Mais, comme dit Kipling, c'est une autre histoire.


Lucien Chaillou

 


In « l’Algérianiste » n° 123

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