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Les janissaires d'Alger

Écrit par François VERNET. Associe a la categorie Période Islamique

Installés au cœur de  l'Europe, à mi-chemin entre Constantinople et Paris, les Ottomans tinrent la Hongrie sous le joug durant un siècle et demi, et le flot de leurs armées vint par deux fois battre les murs de Vienne. L'Europe dut attendre jusqu'en 1699, au traité de Carlowitz, pour que le sultan reconnût au souverain autrichien ce titre d'Empereur que Soliman le Magnifique avait refusé à Charles Quint.

Comment les Turcs, ces nomades venus des steppes de l'Asie Centrale où naqui­rent Attila, Gengis Khan et Tamerlan, sont-ils parvenus à fon­der un vaste empire, héritier des Empires byzantin et arabe?

À la suite de quelles circonstances les Ottomans sont-ils devenus, pour quelques siècles, les champions de l'islam orthodoxe?

La période turque de l'histoire du Maghreb commença à la suite de l'action espagnole contre les princi­paux ports nord-africains.

Les frères Barberousse, authen­tiques héros du monde musulman du XVIe siècle, furent alors appelés comme des sauveurs par les Maures d'Alger. Peut-être ne met-on pas assez en relief que le grand mérite de Kheïr ed-Din fut bien cette transformation d'un repaire de corsaires en État organisé, celui de la Régence d'Alger.

Les principaux rouages de cet État ne furent qu'une transplantation africaine d'institutions ottomanes séculaires: Divan, Beylerbey, janis­saires, etc. Ses principes politiques eux-mêmes s'identifient à ceux que les Turcs appliquaient dans le reste de leur Empire: indifférents à l'égard des populations, pourvu qu'elles paient l'impôt, laissent pas­ser les troupes et ne se mêlent pas des affaires de l'État.

Une justice expéditive aux sen­tences redoutables, visait certes à punir les coupables, mais surtout à inspirer la terreur et le respect de l'État: l'État ottoman ne disposait évidemment pas des moyens de persuasion d'un État moderne. Pour la première fois depuis long­temps, le Maghreb joua un rôle dans « le concert européen » comme vassal de l'Empire ottoman et allié de François 1er; et les corsaires algé­riens tinrent comme un « second front » contre l'Empire hispano-alle­mand harcelé en Europe centrale et en Méditerranée.

À plus d'un titre le XVIe siècle appa­raît comme décisif.

À Alger le gouverneur ottoman nommé par Constantinople était le Beylerbey. Les ministres étaient choisis par le Beylerbey; citons les principaux: le Khasnadji ou prépo­sé au Trésor, l'Agha ou général en chef de l'Armée de terre, l'Oukil el-Khardj ou ministre de la Marine, le Beït el-Maldji intendant de sa Maison, le Khodjat el-Khayl rece­veur des tributs, dit « Secrétaire des Chevaux ».


William Wyld, « Le port d’Alger », Mathaf Gallery, Londres.

Les Turcs d'Alger ne se sont pas associés aux populations indigènes qu'ils dominaient. Il leur suffisait de bien les tenir en mains, grâce aux garnisons de janissaires installées aux points stratégiques. Elles assu­raient aussi le contrôle des grandes routes : Alger-Oran, Alger-Constantine, Alger-Médéa, ainsi que l'artère Alger-Aumale : Bou-Saâda-Biskra qui commande le Sud.

Une politique subtile de pression sur les nomades permettait d'inter­dire à ces derniers l'accès aux pâtu­rages du Tell.

D'une façon générale l'autorité des beylerbeys et de leurs successeurs ne s'est jamais exercée sur plus du sixième du territoire de la Régence d'Alger. Montagnards kabyles, nomades des Hauts Plateaux vécu­rent dans une quasi-indépendance. Les Turcs portaient d'ailleurs peu d'intérêt aux populations aux­quelles ils demandaient seulement de payer l'impôt, de ne pas entraver le passage, et surtout de ne pas se mêler des affaires de l'État, comme nous l'avons déjà dit. Sur le plan ethnique, les Kouloughlis, nés de pères turcs et de mères indigènes, n'étaient pas considérés comme Turcs et ne béné­ficiaient pas des privilèges attachés à cette qualité. Il en résulta de nom­breuses révoltes.

La milice turque des janissaires, introduite dans la régence d'Alger à la suite de son rattachement à l'em­pire ottoman par Kheïr ed-Dine, possédait les mêmes privilèges que ceux concédés aux janissaires du sultan de Constantinople et comp­tait environ 15000 hommes. C'était à la fois une armée, une garde pré­torienne et un instrument de répression. Les janissaires étaient recrutés en Asie mineure; mais débarqués à Alger, ils se considé­raient comme de « grands et illustres seigneurs ».

La durée du service était d'un an, suivi d'un congé d'égale durée, l'engagement se poursuivait ainsi tant que l'homme était valide. L'avancement se faisait à l'ancien­neté. Tout janissaire pouvait pré­tendre parvenir aux grades les plus élevés.

La solde était payée au palais devant le dey, assisté du général en chef de l'armée (Agha) et du Divan. Un changement de dey, une fête importante, valaient aux janissaires une augmentation de solde. A Alger, les compagnies de janis­saires étaient réparties entre sept casernes. Les janissaires mariés pouvaient demeurer en ville. L'ancien Cercle militaire, près de l'Opéra d'Alger, occupait deux anciennes casernes, situées le long du rempart Bab-Azoun. Dans les centres importants de l'intérieur de la Régence, comme Tlemcen, Médéa, Biskra, etc., des garnisons étaient installées. Les janissaires des colonnes mobiles et des camps étaient chargés de la répression des troubles et de la perception des impôts.

Chez les soldats turbulents et péné­trés de leurs prérogatives les révoltes étaient nombreuses. Comme à Constantinople, les janissaires révoltés « renversaient la marmite » (voir encadré) et se répan­daient en ville. Cependant, soumis à une juridiction spéciale, ils ne relevaient que de leurs chefs, et les exécutions étaient secrètes.

« Renverser la marmite »

Les janissaires ne prenaient qu'un repas par jour. Ils s'asseyaient en silence autour de gros chaudrons de bronze où mijotaient la viande et le riz. Pas de foyer pour eux, pas de famille, pas de patrie. La vie pour eux c'était la nourri­ture, le combat, le dévouement au sul­tan. Leur foyer c'était le chaudron, leur famille c'était Yorta, unité de base équi­valent à la section, c'est-à-dire le groupe de camarades qui mangeaient au même chaudron. Leur « père nourricier » c'était le sultan qui dispensait la nourriture; à eux ses fidèles, dont la solde était cepen­dant minime, à peine un aspre par jour. Aussi les marmites étaient-elles deve­nues leurs emblèmes sacrés. Lorsqu'ils mangeaient sur la grande place de Maydan à Istanbul, la foule les entou­rait, à distance: lorsqu'ils renversaient ou brisaient leur marmite, c'était un signe de grande colère. Ils frappaient alors à grands coups sur leur chaudron de bronze et ce grondement faisait pen­ser que l'empire vacillait sur ses bases. En entendant ce vacarme, chaque janis­saire devait se rendre d'urgence avec ses armes en un lieu de rassemblement. Les marmites étaient l'objet de la plus gran­de attention et on pourrait même parler de superstition. Ainsi, si une marmite était perdue dans la bataille, tous les officiers de l'unité étaient disgraciés l'unité elle-même ne paraissait plus dans les parades publiques car les hommes étaient obligés d'aller mendier- comble d'humiliation - leur nourriture aux autres ortas jusqu'à ce que le sultan leur fasse don de nouvelles marmites. L'uniforme des janissaires consistait d’un manteau de drap rouge, des chaussures rouges, de larges pantalons bouffants de drap bleu. Les bottes des officiers étaient rouges, sauf celles de l'état- major qui étaient jaunes. Ils portaient de hauts bonnets blancs avec un large morceau de feutre retombant sur le dos. Le devant du bonnet portait une boucle en métal sur laquelle était fixée une cuiller en bois, rappel symbolique des marmites. Les solaks (sergents) et les officies arboraient de grandes plumes de héro sur leur bonnet. Cette plume n'était portée par les simples janissaires que lors des prises d'armes et défilés. Les officiers portaient des caftans richement bordés de fourrure, et ceux qui s'étaient distingués au service avaient reçu du sultan le manteau d'honneur ou khilât.



Le Conseil des officiers ou Divan, chargé d'abord de défendre les «
intérêts corporatifs » des janissaires, ne tarda pas à faire de la politique et à jouer auprès du dey un rôle consultatif. En même temps, l'Agha de la milice accrut son influence dans l'État.

Voici la manière de délibérer du Divan, relatée par le père Dan (1), supérieur de l'ordre de la Sainte Trinité et Rédemption des Captifs, qui fut chargé d'une mission de rachat en juillet 1634 :

« Après que les quatre officiers que l'on appelle Bachouldala ont entendu la pro­position de l'Agha, ils la font entendre à tout le Divan à haute voix et sans sor­tir de leur rang. La parole ainsi passée jusqu'au dernier des officiers remonte des uns aux autres avec un bruit et un hurlement étrange, quand il avise que la chose n'est pas du goût de l'Assemblée, et l'Agha donne ses conclusions, selon que le retour de la parole a été pour ou contre la proposi­tion qui s'est faite. Cependant, en ce confus mélange d'opinions ils n'obser­vent la plupart du temps ni ordonnances, ni lois, et sont contraints de conclure indifféremment l'affaire, ou juste ou injuste selon qu'il plaît à ces beaux conseillers... qui pour être la plupart gens de métier, ne savent ni lire ni écrire. Il est à remarquer encore que les femmes qui ont des plaintes à faire, assemblent quelquefois jusqu'à cent de leurs parents et amies, qui, toutes voi­lées, s'en vont à la porte du Divan, crier « charaba » c'est-à-dire justice de Dieu, et sont très volontiers écoutées ».

La milice est le « second pilier » de l'État par son recrutement et son organisation. Elle se présente véri­tablement comme « un morceau de la Turquie lointaine qui s'est trouvé transporté en terre africaine » (Braudel).

En cas de révolte avortée, la puni­tion est sévère. Voici le supplice réservé à Hassan Corso, renégat corse, officier de janissaires, que ses soldats voulaient proclamer Beylerbey (1556):

« Tekelerli, nommé par la Porte de Constantinople, fit cruellement tuer Hassan Corso en le faisant jeter sur une ganche (supplice excessivement barba­re) en dehors de la porte Bab-Azoun. Hassan vécut trois jours entiers sus­pendu aux ganches par le côté droit, en proie à des souffrances cruelles; et, comme on était alors au commence­ment d'octobre, qu'il faisait froid, il dit a un chrétien qui passait (ainsi que me l'a raconté un témoin oculaire) : « Chrétien, donne-moi, pour l'amour de Dieu, un manteau pour me cou­vrir », mais comme il y avait des Turcs qui le gardaient par ordre du roi, le cap­tif n'osa rien lui donner et, au contrai­re, comme il se savait guetté par ces Turcs, il tourna le visage d'un autre côté, comme s'il n'eut pas voulu le regarder et qu'il en eût horreur. Au bout de trois jours, Hassan mourut »(2)


Ali Khodja.

Une des tâches allouées aux janis­saires était la perception des impôts. Voici sa description faite par le père Dan :

Tous les ans donc, ceux d'Alger met­tent aux champs trois compagnies de janissaires, chacune desquelles est composée de deux ou trois cents hommes qu'ils renforcent plus ou moins, selon qu'ils voient que la nécessité le requiert. Ils envoient ces camps volants, l'un à Tlemcen, l'autre du côté de Bône et de Constantine; le troisième vers le midi jusqu'au pays des Nègres, bien avant dans les déserts. Les Arabes savent à peu près en quel temps ces exacteurs sévères et aguerris les doivent venir visiter: tellement que sans attendre leur arrivée ils rompent leur beau ménage, ils transportent leurs tentes, et poussent devant eux ce qu'ils ont de bétail avec lequel ils se retirent dans les montagnes où l'avantage du lieu leur fait espérer qu'ils auront moyen de s'exempter de cette lisme (impôt), en cas qu'on les y veuille contraindre. C'est à cause de cela que ces rondes ne sont jamais qu'au temps des moissons, durant lequel ceux qui vont ainsi en quête cotisent chaque douar, selon qu'ils l'estiment riche et qu'il est peu­plé, que s'ils n'en peuvent tirer de l'ar­gent, ils saisissent en tel cas et leur bétail et leur bled (ou blé) et même ils enlèvent quelquefois leurs enfants »(3).

Les deys, élus de l'Odjaq, reçoivent toujours l'investiture du sultan de Constantinople. Sans elle, ils ne pourraient se faire obéir des Turcs d'Alger, ni recruter leurs janissaires.

Un ordre de succession a fini par se dégager au bénéfice du Khasnadji (ministre des Finances) et de l'Agha des janissaires. Une longue période de calme intérieur succède à la fameuse révolte des Arnaouds (Albanais) (1574) et deux deys seu­lement se sont succédé dans la seconde moitié du WVIIIe siècle. Mohammed Othman Pacha, qui régna de 1766 à 1791, est présenté par les chroniqueurs comme parti­culièrement intelligent et dévoué au service de l'État. Son règne peut être considéré comme une « modeste renaissance » dont les effets furent compromis par les guerres de la Révolution et de l'Empire qui redonnèrent une certaine importan­ce aux corsaires.

Au début du XIXe siècle, trois deys périrent, victimes de l'Odjaq. Voici le récit recueilli par Devoulx (4) sur l'assassinat d'Ahmed Pacha par les janissaires (1808) :

« Je fréquentais alors une école vis-à-vis les Bains de la Djenina, au quartier de la Chemaïn, et dont l'emplacement se trouve dans la rue Djenina. Un jour, nous entendîmes une sourde rumeur, puis de violentes clameurs éclatèrent et enfin, de toutes parts, la fusillade reten­tit. Le palais était assiégé, les janis­saires l'entouraient envoyant des balles à toutes les issues. Mais portes et fenêtres étaient barricadées, et la foule altérée de sang hurlait de rage de ne pouvoir atteindre sa proie. Au premier coup de fusil, notre profes­seur, tremblant d'effroi, nous avait donné congé, et chacun de nous se pré­parait à regagner son logis comme il le pourrait. Mais un incident sanglant nous cloua dans notre école avant que nous eussions eu le temps de déguerpir, et nous força à assister au dénouement dramatique de cette révolte. Près de notre école, dans une ruelle qui longeait les dépendances du palais, habitait un soldat turc, ami de mon père, et ayant nom Ahmed Allayali. Dès le commen­cement de l'attaque, j'avais vu ce Turc charger avec soin son fusil sur le seuil de sa porte, puis se mettre en garde comme un homme qui chasse à l'affût. Il avait les yeux braqués sur le mur des dépendances du palais et espérait sans doute que l'une des fenêtres finirait bien par lui donner une belle occasion de placer son coup de fusil. Tout à coup un homme éperdu et haletant se présen­te en haut du mur, sur la terrasse et se ramasse pour prendre son élan et fran­chir l'étroite ruelle. Sans se laisser déconcerter par cette subite apparition, mon Turc ajuste flegmatiquement le promeneur aérien et lâche son coup, l'homme est atteint car il dégringole d'abord sur l'un des rondins qui tra­versaient la ruelle, où il reste un moment plié en deux, puis sur le pavé où le bruit de sa chute résonne lourde­ment.

Le Turc se précipite sur lui et jette un cri de joie. Le coup de fusil était beau en effet: le Pacha gisait dans la ruelle, près de nous qui étions pleins d'épouvanté. La foule des janissaires accourut bien­tôt aux cris d'Ahmed Allayali puis se ruant avec frénésie sur le corps, ils le mirent en pièces et en emportèrent triomphalement les débris. Cette scène, où un homme avait été dépecé comme un animal, nous glaça d'horreur. Ahmed Pacha avait beau­coup d'embonpoint, et sa chair blanche présenta quand elle fut coupée, des couches de graisse, dont l'aspect a fait une impression ineffaçable sur ma jeune imagination. Aussitôt que la foule se fut écoulée emportant, avec des hurlements effroyables, des lambeaux humains, nous détalâmes au plus vite; les portes du quartier avaient été fer­mées, mais je n'étais pas tellement gros que je ne pusse me glisser entre l'une d'elles et le sol; et j'arrivai enfin, sain et sauf, au logis paternel. Par suite du rôle important qu'il avait joué dans cette révolution, Ahmed Allayali devint un personnage considé­rable, mais il offusquait par cela même le Pacha Aly, et celui-ci eut hâte de s'en débarrasser. Sous prétexte de le récom­penser, mais en réalité pour l'éloigner de ses amis ce Pacha lui confia le com­mandement d'une colonne expédition­naire. Lorsque cette division arriva sous les murs de Miliana des ordres, donnés secrètement par le Pacha reçu­rent leur exécution, et Ahmed Allayali fut étranglé, en punition de ce qu'il portait ombrage au nouveau dépositai­re de l'autorité ».


La Casbah d’Alger où Ali Khodja se réfugia
afin de se soustraire aux janissaires

En 1816, Ali Khodja quitta la Djenina pour s'installer à la Casbah et se soustraire ainsi aux janis­saires. Au début du XIXe siècle les janissaires ne sont plus que 5000 environ. Comme leurs congénères de Constantinople vers la même époque, ils semblent quelque peu décadents; ils tiennent boutiques ou vendent sur les marchés les pro­duits de leur terre. « Mais il n'est plus bon depuis le début du règne de Baba Mohammed (1754) parmi les ioldachs, d'être tapageur, défaire des com­plots et des insurrections; ils s'adon­nent à un petit commerce. Les Turcs ne dédaignent aucun métier, et ceux même qui sont en passe d'être avancés aux premières places, il n'y a rien de honteux ni d'ignoble pour eux s'ils sont tisserands, maréchaux, arque­busiers, etc. Ils font les bouchers, les revendeurs, ils vendent des poules, des œufs, des herbages, des fruits, du tabac, des pipes, etc. Lorsqu'ils ont un petit bien de terre, ils viennent vendre eux-mêmes leur récolte au marché » (Venture de Paradis).

Le corps expéditionnaire français, commandé par le général de Bourmont, débarque sur la plage de Sidi-Ferruch le 14 juin 1830. Après les violents combats pour la prise de Staouéli, les troupes françaises entrent dans Alger le 5 juillet 1830. Le dey Hussein est destitué. On lui accorde de partir en exil et il demanda d'être envoyé à Naples. Hussein s'embarqua le 10 juillet sur la frégate Jeanne-d'Arc avec son frère, son neveu, ses deux gendres dont l'Agha Ibrahim, le vaincu de Staouéli, son trésorier, des officiers et des janissaires, et cinquante-sept femmes de son harem. En tout 110 personnes, plus un bagage assez considérable.

En même temps que le dey les janissaires non mariés furent embarqués pour l'Asie Mineure. On leur remit une indemnité corres­pondant à deux mois de solde. Parmi les scènes pittoresques dont Alger fut le théâtre après l'entrée

des Français, il y a à citer celles aux­quelles donna lieu l'embarquement des janissaires. Voici à ce sujet la relation de Barchou, officier du corps expéditionnaire : « Des détachements d'infanterie les allaient prendre à leurs casernes ou bien à domicile, et les amenaient par bandes nombreuses sur les quais. Parmi ces soldats, les uns étaient telle­ment chargés de vêtements et d'effets qu'ils ployaient sous le poids, d'autres portaient a la main quelques corbeilles de dattes ou de figues; d'autres des vases pleins d'eau, qu'ils s'efforçaient de conserver entiers et pleins, au milieu du mouvement de la foule, inestimable trésor par la chaleur qui nous accablait. Le bagage du plus grand nombre ne se composait que de deux choses: une longue pipe qu'ils avaient à la bouche, et un sac de tabac suspendu à leur veste. J'en vis un, toutefois, qui avait sous le bras un magnifique exemplaire du Coran, et à la ceinture une fort belle écritoire. Quand un bateau s'éloignait c'était un échange de signes de mains et de cris d'adieux entre ceux qu'il empor­tait et ceux qui demeuraient au port. Quand, au contraire, une embarcation accostait le rivage, on voyait se former des groupes distincts et compact parmi ceux dont le tour d'embarque­ment arrivait. Ceux des exilés qui se trouvaient liés par quelque rapport d'humeur, de goût ou de caractère, se rapprochaient ainsi les uns des autres pour faire la traversée ensemble et débarquer au même port. Orgueil, cou­rage ou résignation a la fatalité, ils ne laissaient échapper aucune plainte et ne nous adressaient aucune prière, aucune réclamation. Les femmes qui parta­geaient leur émigration, montrèrent la même fermeté que les hommes. Assises sur des pierres ou sur des piles de bou­lets, elles attendaient, à côté de leurs maris, leur tour d'embarquement. Autour d'elles jouaient leurs enfants, tantôt criant, pleurant, s'effrayant de ce que tout cela avait d'étrange et de nouveau... » (5).

Les janissaires d'Alger parurent surpris de ne pas être enrôlés au service de la France, disant que, sans doute, le roi de France avait un trésorier comme le dey d'Alger et que son argent en valait un autre. Par la suite, le commandement militaire regretta de n'avoir pas employé ces hommes, dont la plu­part étaient solides et bons soldats. La milice turque des janissaires d'Alger avait vécu, succédant de peu au massacre du 18 juin 1826 où, dans une tuerie effroyable, le corps des janissaires de Constantinople avait sombré.


François Vernet


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J'ai largement puisé dans la documentation relevée dans l'École Républicaine (Alger 1953-1954). Un travail remarquable exécuté par un groupe d'instituteurs algérois.

Bibliographie :

- benoist-mechin (J.), Destins rompus.

- benoist-mechin (J-). Mustapha Kemal.

- petis de la croix, Le sérail des Empereurs.

- weissmann (N.), Les Janissaires.

~ lavallée (Th.), Histoire de l'Empire Ottoman.

- montecuculi, Mémoire 1735.

- bourdier (J.), Relation d'un -voyage en Orient.

- juchereau de saint dents, Révolution à Constantinople.

- clot (A.), Soliman le Magnifique .

- courtinat (R.), Histoire de la piraterie barbaresque.

- julien (C.-A.), Histoire de l'Afrique du Nord.

- L'École Républicaine, Alger 1953-1954.


1 - Père Dan, Histoire de Barbarie et ses corsaires, Paris, 1649.
2 -
de HATDO (Diego), Histoire des Rois d'Alger, traduit et annoté par H. de Grammont, Alger, 1881.
3 - Père Dan, op. cit.
4 - Conservateur des archives arabes des Services des Domaines (1850). Membre de la Société Historique Algérienne. A laissé de nombreux ouvrages consacrés à la période turque.
5 - Cité par H. Klein,
Feuillets d'El Djézair (5e volume), Alger, 1913.

In « l’Algérianiste » n° 112


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