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La Régence turque d'Alger vue par les consuls européens

Écrit par Jean MARCHIONI. Associe a la categorie Période Islamique

"Ainsi, une  poignée de brigands, recrutés au Levant, indignes de posséder les belles contrées, qu'ils ont trouvé l'art affreux d'appauvrir, n'ayant aucun moyen réel de défense et d'attaque, tiennent dans l'oppression la plus odieuse trois millions d'hommes dont la tête est sans cesse à prix, auxquels ils enlèvent par la force, propriétés, femmes et enfants". 

Dubois-Thainville


Pour l'Algérie au drapeau vert et blanc, point n'est besoin de machine à explorer le temps pour connaître son état avant 1830. Il lui suffit de se pencher sur le miroir qui lui renverra son image actuelle. Aussi immobile que l'insecte figé dans l'ambre, elle défie le temps car aucune ride ne l'a troublée. « Ainsi, une poignée de brigands, recrutés au Levant, indignes de posséder les belles contrées, qu'ils ont trouvé l'art affreux d'appauvrir, n'ayant aucun moyen réel de défense et d'attaque, tiennent dans l'oppression la plus odieuse trois millions d'hommes dont la tête est sans cesse à prix, auxquels ils enlèvent par la force, propriétés, femmes et enfants. Pirates envers toutes les nations européennes, pour (...) » (reste du folio en blanc). Qui conclut ainsi un volumineux rapport de cinquante pages intitulé Sur Alger? (1).

Algérois par ses fonctions depuis 1800, Charles-François Dubois-Thainville est consul général de France à Alger. Chargé d'affaires, notamment de la créance Bacri-Busnach (ou Boujenah?) toujours en suspens, depuis que le Directoire a acheté à crédit du blé à Alger. En 1809, il s'adresse à Champagny, son ministre des Relations extérieures, nommé en remplacement de Talleyrand par Napoléon Ier. L'Empereur médite un débarquement à Alger pour venger les affronts répétés au pavillon tricolore perpétrés par les pirates algériens, non seulement en Méditerranée mais jusqu'au large de Brest, et recherche des renseignements. Tous les aspects politiques, économiques, sociaux, ethniques, religieux, militaires de la Régence, sont décrits avec l'acuité d'un observateur au jugement sûr et la précision d'un anatomiste.
Dix-sept ans après, en 1826, William Shaler, consul des États-Unis à Alger, adresse à son gouvernement les « Esquisses d'Alger », rapport (2) d'égale importance, aux descriptions identiques, aux conclusions ana­logues, d'autant plus précieuses qu'elles émanent d'un diplomate dont le pays est en état de neutralité envers la Régence. À cette même époque, légèrement antérieure au débarquement français, d'autres rap­ports consulaires français (3) confir­ment les propos de Dubois-Thainville ou de Shaler.
Fixé selon le bon plaisir du Dey du moment, le tarif du rachat d'un esclave chrétien est de 2000 piastres le matelot, 6000 le capitaine, 50000 un fils d'amiral. L'augmentation brutale de la rapacité du Dey, lui-même ancien étrangleur de son prédécesseur, signe le moment où il sent ses électeurs janissaires méditer le même coup...
Face à ce cloaque, à cette turpitude, l'humanisme occidental réagit:
« Il serait difficile d'exprimer le parti que pourrait tirer un peuple industrieux de ce pays, qui réunit au plus beau climat du monde, un sol d'une fertilité surprenante. La nature a été prodigue envers les Algériens; mais qui ne gémirait pas en voyant en friche une terre qui devrait être couverte d'instruments aratoires et qui ne demande qu'à produire tout ce que peut désirer l'agriculteur intelligent.
D'un autre côté, quel motif d’intérêt aurait cet esclave (le fellah) qui ne travaillerait que pour son oppresseur (Dey), et chez qui un peu d'aisance serait le signal du pillage? L'on doit cependant excepter de ce nombre les habitants des environs de la ville d'Alger qui, n'étant nullement soumis au despotisme des Beys, mais seulement gouvernés par des Caïds ou Intendants, jouissent des fruits de leurs travaux: aussi voit-on leurs terres assez bien cultivées et rapporter du froment d'une excellente qualité, de l'orge, du riz, du mais, etc. Les fruits y seraient excellents si l'on y connaissait la manière de greffer; le raisin y est fort bon et les cannes à sucre, le cotonnier, y viennent facilement. Les Arabes, presque tous pasteurs, composent leurs richesses de gros bétail et de troupeaux de brebis; les Cabeils ou Brébères au contraire, sont tout entiers à l'agriculture et diffèrent absolument ».


Ernest-Francis Vacherot,
«
Marchands d'esclaves au Faubourg Bab-Azoun »
(coll. part, crédit Sotheby's
).

Au cœur d'une ville aux mœurs « mérovingiennes », arriérée de mille ans, ignorant l'imprimerie ou l'horlogerie, les consuls européens se savent considérés comme « des chiens de chrétiens », dont la sécurité dépend de la générosité de leurs gouvernements envers le Dey. Même si leurs patries sont en belligérance, ils se reçoivent fréquemment pour agrémenter leur vie et rêvent de jours meilleurs pour un pays qu'ils ont appris à aimer. «(...) Comme ces agents (les consuls) sont en général des hommes de talent, d'un caractère respectable et jouissant de la confiance de leurs gouvernements, leur réunion forme une des sociétés les plus agréables que j'aie jamais vu et ne laisse rien à désirer à aucun égard. La manière de vivre à Alger est très élégante et très splendide, mais trop surchargée d'usages ennuyeux et fatigants. Lorsque mon rappel m'obligera de quitter cette ville, je regretterai toujours d'être privé de l'hospitalité cordiale et de l'amabilité séduisante de cette intéressante société.
La plaine de la Mitidjiah dont la partie orientale touche à la ville d'Alger, est par son climat, sa position et la fertilité de son sol, une des étendues de terrain la plus riche du globe. Son étendue est de 1000 milles carrés environ; elle est arrosée par une quantité de fontaines et de rivières qui descendent des montagnes voisines et elle peut nourrir une population plus grande, comparativement, que toute autre plaine du monde. Si par le cours des événements, cette contrée malheureuse, pouvait jouir un jour du bonheur et des bienfaits de la civilisation, la ville d'Alger deviendrait, par les ressources naturelles de la plaine de Mitidjiah, une des villes les plus opulentes des bords de la Méditerranée.
Mais le despotisme barbare du gouvernement algérien a fait de cette fertile contrée un désert inhabité et sans culture ».

Ces rapports, pas ou peu publiés, semble-t-il, se recoupent suffisamment pour constituer une somme historique d'une indiscutable sincérité. Ceux qui prétendent que l'Histoire ne se répète pas, ont oublié les paroles de Voltaire :
« Les mêmes causes produisent les mêmes effets ».

Jean Marchioni

1 - Rapport Dubois-Thainville, Archives du ministère des Affaires étrangères, série Mémoires et Documents, sous-série Algérie, vol. 10 et 11 (microfilms), folios 261-286.
2 - Rapport Shaler, Service historique de l'Armée de terre, liteau de Vincennes, classement 1791/1847, sous série 2y a, carton 1 M 1314, Rapports et Reconnaissances.
3 - Rapports conservés au SHAT, mêmes cotes. Ont été respectées, la mise en page, la ponctuation et l'orthographe de l'époque, comme les mots soulignés dans le manuscrit. Les passages véritablement prophétiques ont été portés en gras.


In : « l’Algérianiste » n°113

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