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L'État de P. Sittius et la Numidie Cirtéenne

Écrit par Francois BERTRANDY. Associe a la categorie Antiquité

* Résumé de thèse (doctorat d'État)- Université de Paris IV- Sorbonne 1989.

 

(1er siècle avant J.-C. - 1er siècle après J.-C.)

 

 

Sittius1-carte-numidie

 

Proposé par le professeur G.-Ch. Picard le sujet concerne une région de l'Afrique du Nord, la Numidie cirtéenne, dont l'étendue est relativement limitée. Elle tire son nom de l'ancienne capitale du royaume de Numidie, Cirta (l'actuelle Constantine en Algérie). Elle doit son originalité au fait qu'au milieu du 1er siècle avant J.-C., avant d'être intégrée à la province d'Afrique proconsulaire, elle a formé une principauté dont l'autonomie fut brève.

Issu de l'aventure de P Sittius, allié de César en Afrique, contre les partisans de Pompée, ce territoire connut un destin particulier pendant près de quatre siècles. Cependant seule nous intéresse directement la période comprise entre le 1er siècle avant J.-C. et le 1er siècle après J.-C. Elle correspond, en effet, à une mutation historique fondamentale pour l'Afrique du Nord : le passage du royaume indépendant de Numidie à la domination romaine sur la région dont la mise en place s'achève à la fin du 1er siècle de notre ère.

Ainsi délimité dans l'espace et dans le temps, le sujet appelle trois séries de recherches

- En premier lieu, il faut faire le point de nos connaissances sur P Sittius et ses compagnons, les Sittiani. Si la dernière étude remonte à Münzer dans la RE (1927), on peut prétendre, à la lumière de travaux récents, préciser certains aspects de la carrière du personnage. L'épigraphie, l'onomastique voire la prosopographie doivent permettre de mieux connaître qui sont les Sittiani et de mieux saisir le rôle joué par les Julio-Claudiens et les Flaviens dans le contrôle de la région et dans sa romanisation.

- En second lieu, l'implantation sittienne, minoritaire dans une région chargée d'histoire et de traditions, contraint à rechercher ce qu'est la Numidie cirtéenne en tant que terre d'accueil de ces Sittiani. Ici sont mises en œuvre d'autres sources que l'épigraphie, à savoir les témoignages littéraires, archéologiques et numismatiques ainsi que la céramique. On observera alors l'existence d'une pénétration étrangère en Cirtéenne depuis près de deux siècles à laquelle se rattachent en définitive les Sittiani.

- Enfin, l'installation des compagnons de Sittius oblige à considérer les différentes formes d'organisation qu'a connu la région pour mieux souligner son originalité par rapport au système administratif traditionnel à l'intérieur des provinces de l'Empire. Il sera possible alors de dégager son rayonnement politique et culturel, auquel participèrent certains personnages de notre région dont la carrière fut considérable.

P Sittius et l'État sittien

Dans l'essai de reconstitution de la carrière de P Sittius il est apparu que, durant son long séjour africain (55-46 avant J.-C.), il avait été en contact avec les milieux d'affaires romains tant à Rome qu'en Numidie (Cirta, Rusicade, par exemple). Ces rapports ont facilité peut-être la prise de Cirta qui aurait été livrée à Sittius et à Bocchus par la communauté latine de l'endroit.

On aura observé qu'à cette époque la création de la principauté de P. Sittius n'était pas un fait isolé dans la conquête romaine. Elle fait partie d'une politique qui vise à créer des établissements fortement romanisés ou des " états-tampons ", en avant des possessions romaines ainsi que l'a fait Marius au-delà de la fossa regia avec Thuburnica ou Pompée en Orient. L'Etat de Sittius doit donc être considéré, à l'origine, comme une protection de l'Africa nova, nouvellement créée, face au royaume de Maurétanie, mais aussi comme un pôle de romanisation diffusant la civilisation latine dans la région et au-delà.

A propos des Sittiani, il a pu être établi deux origines assez distinctes. A une minorité italienne et espagnole formant le noyau de ce groupe se sont ajoutés, au cours du séjour africain de P. Sittius, des Maures et des Numides. Ces derniers adoptèrent le gentilice(1) de leur chef auquel ils joignirent leurs noms africains.

Quant aux autres, porteurs de gentilices d'origine italienne ou espagnole, parce qu'on ne retrouve leurs traces en Afrique du Nord qu'en Cirtéenne, ils faisaient probablement partie au départ des Sittiani.

Ce qui permet d'envisager que P. Sittius avait délégué quelques-uns d'entre eux dans certains centres de la région en tant qu'hommes de confiance. Ils ont fait souche sur place. D'où la présence quasi exclusive de certains gentilices dans quelques bourgades (Bombii à Celtianis, Egrilii à Thibilis). Mais certains noms se retrouvant très largement en Italie (Campanie, Latium), il n'est pas exclu non plus que Sittius ait utilisé des Romano-Italiens résidant en Afrique depuis longtemps pour remplir les mêmes fonctions que certains autres Sittiani (Pactumeii à Rusicade, Auianii à Thibilis). Il résulte de cette politique un amalgame assez heureux des trois composantes de la nouvelle société cirtéenne : Sittiani, Numides et Romano-Italiens.

Au sujet de l'évolution de la Cirtéenne après la mort de P Sittius jusqu'à la fin du 1er siècle après J.-C., il a été proposé que l'annexion définitive de l'ancien territoire du condottiere de César avait été réalisée par Octave, en 36, quand ce dernier devint le maître des deux provinces de l'Africa vetus et de l'Africa nova.

S'il devient difficile, à partir de ce moment, de distinguer l'originalité du groupe des Sittiani, la Cirtéenne fut, cependant, outre un pôle de romanisation actif, une zone à défendre face aux soulèvements des tribus nomadisant sur les confins méridionaux de la région et perturbées par les progrès de la colonisation romaine.

Néanmoins, sauf au moment de la révolte musulmane de Tacfarinas, la Cirtéenne ne fut jamais sérieusement inquiétée. On doit considérer sa romanisation, largement complétée par l'action de Claude et, à un degré moindre, par les Flaviens, comme achevée à la fin du 1er siècle. De même les mouvements des tribus sont bien contrôlés sur les marges méridionales de la région.

La Numidie cirtéenne, terre d'accueil des Sittiani

L'aisance avec laquelle s'installent les Sittiani oblige à en rechercher les raisons. II s'avère que les compagnons de P. Sittius sont les derniers éléments de la pénétration étrangère dans le royaume de Numidie, pénétration commencée dès la fin du Ille siècle avant J.-C.

Différents domaines illustrent cette constatation.

- On observe une multiplicité des langues parlées en Numidie depuis deux siècles (libyque, punique, grec très superficiellement, latin). Si le latin gagne du terrain, le punique paraît avoir survécu longtemps au-delà de la mise en place de l'état sittien. Il ne semble pas y avoir eu de rejet de l'une ou l'autre de ces langues.

- Dans le domaine artistique le fonds numide témoigne de liens solides avec l'héritage néolithique sinon proto-historique africain. Mais il est aussi soumis aux influences proche-orientales, puniques et hellénistiques. Cette observation peut être faite pour la sculpture et l'architecture des monuments funéraires.

Dans ce dernier cas, le mausolée-tumulus issu de la bazina libyque et habillé d'un parement architectonique punico-hellénistique en est la manifestation la plus remarquable. Mais l'influence italienne sinon campanienne n'est pas à négliger non plus puisqu'elle apparaît dans le monnayage et la décoration (mosaïque) à l'époque de Juba 1er

- Cette perméabilité à ce qui vient de l'extérieur s'observe également dans le domaine religieux où, au vieux fonds religieux libyque, issu de la préhistoire, se sont mêlés des apports orientaux, punico-grecs et romains.

Le sanctuaire d'El Hofra à Cirta témoigne de cette constatation et du triomphe du culte de Ba'al Hammôn auquel les fidèles ont adressé, durant deux siècles, des ex-voto rédigés en punique et néopunique, mais aussi en grec et en latin.

 

Sittius2-Djemila
Djemila (Cuicul)

 

Les Sittiani n'ont pas modifié la religion libyco-punique dans ses fondements mais se sont plutôt adaptés à elle. Au travers du catalogue des divinités évoquées par les textes et les inscriptions, il semble que les habitants de la Cirtéenne aient privilégié les cultes se rapportant à l'au-delà et au salut et surtout les cultes agraires rattachés aux problèmes de l'eau, de la fécondité et de la prospérité. Cet aspect révèle une survivance active des traditions punico-numides face à la pénétration religieuse gréco-romaine à partir du 1er siècle après J.-C.

- Dans le domaine économique, enfin, il faut distinguer l'organisation économique de la Numidie et la pénétration étrangère.

Au premier siècle avant J.-C., le royaume de Numidie est avant tout producteur de matières premières (céréales, marbre, animaux sauvages) destinées à l'exportation et ses structures économiques paraissent encore primitives. Ce qui explique la pénétration aisée des negotiatores dès la fin du IIe siècle avant J.-C. Ces derniers servent d'intermédiaires entre le royaume de Numidie et le reste du bassin méditerranéen. On assiste de ce fait à la mainmise commerciale des negotiatores romano-italiens sur l'Afrique du Nord et sur la Numidie. Sittius peut être considéré comme un des éléments participant à cet état de fait.

La pénétration romaine est aussi une colonisation terrienne à partir de la création de l'Etat de Sittius et sous Auguste dans la région autour de Cirta. Mais il semble qu'en raison de leur petit nombre les Sittiani n'ont pas occupé uniformément toute la région qui leur avait été dévolue.

Le bornage entrepris sous les Flaviens et sous Hadrien a servi en particulier à délimiter l'ager(2) de Cirta et les zones de parcours des tribus semi-nomades à la périphérie de la région. Enfin les grands domaines qu'on a pu recenser sont localisés pour l'essentiel à la périphérie de l'ancien territoire de P. Sittius.

Organisation et fonctionnement de l'Etat de P. Sittius et de la Numidie cirtéenne après sa mort

Dans un premier temps, on a précisé l'étendue géographique du territoire échu à P. Sittius et émis l'hypothèse d'un échange possible de territoire entre l'Africa nova et I'Etat de Sittius.

La région d'Hippone préalablement conquise par Sittius semble avoir été troquée, dans un souci probablement défensif vis-à-vis du royaume de Maurétanie, contre la région où sera fondée plus tard Cuicul.

A partir de là a pu être tentée l'étude de l'organisation politique de la Numidie royale et des premiers temps de la Cirtéenne romaine. Si les tribus cantonnées dans la Cirtéenne et à sa périphérie disposaient peut-être d'une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir royal, il semble qu'elles n'aient guère été en relation, durant la seconde moitié du 1er siècle avant J.-C., avec les Sittiani. Notre connaissance de leur zone d'influence est postérieure à la période étudiée.

S'il y a trace d'une influence administrative punique dans les cités de la partie orientale de la Numidie, hormis à Cirta, elle apparaît moins évidente dans sa partie occidentale. On ne peut établir avec exactitude si des magistrats analogues aux sufètes, que l'on rencontre dans certaines villes numides proches de l'ancien territoire de Carthage, exerçaient en Cirtéenne des fonctions équivalentes.

Il semble que César et Sittius se soient entendus pour adjoindre aux Sittiani d'autres éléments de peuplement (vétérans, prolétaires) ayant reçu le droit de cité et, de ce fait, un gentilice en Sittius ou lulius. L'absence de réaction violente contre les Sittiani laisserait entendre que Sittius a conservé les structures administratives numides.

Avec la fondation d'une colonie à Cirta, à l'époque d'Auguste, le territoire a été administré successivement par des duumvirs et des quatuorvirs avant de connaître des triumvirs, entre les règnes de Caligula et de Vespasien. Cette dernière fonction serait la synthèse d'une magistrature campanienne (meddix tuticus) et d'une magistrature africaine (sufète ?).

L'étude de l'organisation administrative de la Cirtéenne, à l'époque romaine, a permis de dresser un inventaire des magistrats tant religieux que civils.

S'il n'y a pas d'originalité majeure avec les magistratures religieuses où l'on retrouve les trois collèges de sacerdoces, flamines, pontifes, augures, (un Cirtéen, C. Caecilius Gallus a eu l'honneur du flaminat provincial en Afrique proconsulaire au 1er siècle après J.-C.), les magistratures civiles révèlent en revanche un profond particularisme qui les différencie de la plupart des autres villes africaines. Il explique l'absence de règles strictes dans leur ordre d'exercice à l'intérieur du cursus municipal. Le triumvirat permettait d'accéder aux fonctions les plus élevées et le sommet de la carrière municipale paraît avoir été la préfecture de la jeunesse.

Cette étude aboutit à dissocier l'établissement de ces magistratures de la création de la " Confédération cirtéenne " ou Respublica llll coloniarum.


Les fonctions du cursus honorum à Cirta seraient apparues, pour certaines d'entre elles (triumvirat par exemple), au moment où se forme la contribution entre Cirta et les trois oppida de Rusicade, Chullu et Mileu, soit entre les règnes de Caligula et de Vespasien. Elles étaient valables pour l'ensemble du territoire. Ce n'est qu'avec la création de Cuicul à la fin du 1er siècle que serait née la Respublica llll coloniarum.

On est en mesure alors de dégager l'originalité et le rayonnement de la Cirtéenne en Afrique du Nord et à l'intérieur de l'Empire romain. La précocité de sa romanisation est responsable de l'adhésion rapide de ses notables à la romanité et à ses règles d'ascension politique et sociale. II semble aussi que la présence de M. Cornelius Fronto à la Cour des Antonins ait favorisé les carrières de quelques Cirtéens aux aptitudes militaires, administratives, juridiques tout à fait réelles. A tel point qu'on pourrait évoquer l'existence d'un parti cirtéen sinon africain à la Cour. Mais avec Commode cette influence disparaît et la dynastie des Sévères, pourtant d'origine africaine, ne lui redonnera pas le lustre qui était le sien au IIe siècle.

Il ressort de cette étude que les Sittiani, petit groupe d'immigrés en Numidie, et leurs descendants, tout en se fondant dans la population numide et en adoptant parfois ses coutumes, ont su préserver leur originalité. Mais ils ont aussi marqué de leur empreinte une région accoutumée à assimiler, selon ses besoins, les apports extérieurs.

Cette réalité culturelle, économique et politique qu'ils édifient dans le courant du 1er siècle après J.-C. est à l'origine d'un dynamisme remarquable de la région au cours du IIe siècle, en liaison avec l'essor de la romanisation et de l'urbanisation. C'est là tout l'héritage d'un amalgame réussi en Numidie cirtéenne entre les Numides, les Sittiani et les RomanoItaliens. L'initiative en revient incontestablement à P. Sittius et à sa principauté.

(1) Ager : territoire.
(2) Gentilice : nom commun aux membres d'une gens romaine (issus d'une souche commune).

FRANÇOIS BERTRANDY

In l'Algérianiste n° 79 de septembre 1997

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