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L'intégration... à l'époque romaine

Écrit par Georges-Pierre HOURANT. Associe a la categorie Antiquité

Depuis 1962, l'Algérie s'est largement tournée vers l'Orient. Il en fut ainsi sous les Carthaginois, sous les Arabes, et sous les Turcs. Au contraire, l'orientation nord-sud fut prépondérante pendant deux périodes : la période romaine et la période française.

ALGÉRIE FRANÇAISE ET ALGÉRIE ROMAINE

La comparaison entre ces deux périodes a souvent été faite. Les Français d'Algérie se sentaient deux fois les héritiers de Rome, en tant que Français, et en tant qu'Algériens. Tous, colons, soldats, prêtres, archéologues, écrivains, universitaires, se sentaient très proches de Rome. Les colons, en redonnant vie à l'agriculture, reprenaient l'œuvre des paysans romains qui firent de l'Afrique le grenier de Rome.

integration03Les soldats furent parmi les premiers à relever les ruines romaines, et à multiplier les gestes symboliques. Tel le capitaine Delamare, dont le recueil de 200 gouaches et sépias nous donne une idée des monuments romains avant leur restauration, en 1850 ; tel, en 1849, le colonel Carbuccia, faisant défiler son régiment à Lambèse devant le tombeau reconstruit de Flavius Maximus, préfet de la 3e légion Augusta; tel encore, en 1943, le général de Monsabert, donnant pour emblème à la 3e Division d'Infanterie Algérienne la victoire romaine du musée de Constantine. Le clergé renouait avec la tradition de l'Algérie chrétienne, illustrée par Saint Augustin, dont Mgr. Dupuch ramena en grande pompe les cendres à Hippone ; ainsi vit-on Mgr. Lavigerie célébrer la messe dans la basilique de Timgad. Les archéologues dégagèrent Timgad, puis Lambèse, Cherchell, Tébessa, Djemila, aménageant les sites (Tipasa), créant des musées, exploitant les photos aériennes (Jean Baradez), ou les plongées sous-marines (Pierre Averseng à Cherchell). Des écrivains exaltèrent l'Algérie latine. Tel Louis Bertrand, qui découvre avec enthousiasme les " Villes d'or " (1920), et pour qui l'Algérie était moins une conquête qu'un héritage : " nous n'avons fait que récupérer une province perdue de la latinité ". Tel encore Robert Randau, qui reconnaît dans " le jeune peuple franco-berbère " en train de naître les mêmes qualités d'énergie et de courage que chez ses ancêtres les Romains. Enfin les universitaires ont laissé des travaux considérables, depuis G. Boissier (L'Afrique romaine, 1895), jusqu'à G. Charles-Picard (La civilisation de l'Afrique romaine, 1959), en passant par S. Gsell (Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, 1913,1929), E. F. Gautier (Le passé de l'Afrique du Nord, 1937), ou E. Albertini (L'Afrique romaine, 1952).

Ces historiens ont montré la grandeur de l'œuvre romaine en Afrique, sans en dissimuler les limites. Puis est venue l'époque des anticolonialistes professionnels qui la dénigrèrent systématiquement, pour atteindre par ricochet l'œuvre de la France. Selon eux, l'œuvre romaine serait superficielle et n'aurait pas mordu sur le fond berbère. Il existerait une grande unité berbère, amoindrie par les débarquements étrangers, mais retrouvant sa force dès que les envahisseurs s'affaiblissent, et réimposant après leur départ son mode de vie immuable. À plus forte raison, ce point de vue est-il celui des historiens officiels de l'Algérie indépendante (1). Où, d'ailleurs, les ruines romaines sont peu entretenues (2). Cependant, de nos jours, en France, un regain d'intérêt pour l'Algérie romaine se fait sentir, notamment à l'Université d'Aix-Marseille, et, souvent, l'érudition remplace la polémique (3). Alors, véritable romanisation ou pas, que faut-il en penser ?

LES FRONTIÈRES DE L'ALGÉRIE ROMAINE

Si la présence française en Algérie n'a duré que 132 ans, celle de Rome s'est étendue sur six siècles. D'abord sous forme de protectorat, pendant un siècle et demi, depuis la chute de Jugurtha, en 105 avant-J-C., jusqu'à l'annexion du pays par Caligula, en 40 après J-C.. Puis sous forme d'administration directe, pendant quatre siècles, de 40 à 430, date de l'invasion des Vandales.

 

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Pendant ces quatre siècles, l'Afrique du Nord romaine comprend quatre provinces : l'Afrique proconsulaire (Tunisie, y compris l'est du Constantinois, et la Tripolitaine), la Numidie (la plus grande partie du Constantinois), la Maurétanie césarienne (Algérois et Oranais), et, du nom de Tingis (Tanger), la Maurétanie tingitane (une partie du Maroc). Contrairement à notre cas, l'implantation romaine, considérable en Tunisie, diminuait progressivement d'est en ouest.

L'Algérie, création politique de la France, n'existait donc pas en tant que telle, mais se composait de deux provinces, et leur statut était différent. La Numidie (capitale Cirta, Constantine), très étendue vers le sud (la frontière englobait les Aurès), très romanisée, avait une forte civilisation urbaine, et un régime civil. Au contraire, en Maurétanie césarienne (capitale Césarée, Cherchell), un représentant de l'Empereur réunissait tous les pouvoirs, y compris militaires ; les ports y étaient nombreux, mais, à l'intérieur, la romanisation n'y dépassait guère le Tell : la frontière se rétrécissait, puis devenait parallèle à la côte, à une distance qui ne dépassait pas 150 km. L'occupation romaine en Algérie exclut donc les hautes plaines de l'Algérois et de l'Oranais, ainsi que l'Atlas saharien, abandonnés aux tribus. Et encore, à l'intérieur même de la zone romaine, quelques massifs abrupts, habités par des montagnards farouches, seront enkystés plutôt qu'absorbés véritablement dans l'Empire, telle la Kabylie : dans ces régions, Rome acceptait les chefs élus par les tribus, et se contentait de leur donner l'investiture.

On constate donc que Rome, contrairement à la France, s'est fixée dès le début, des limites qui ne varieront pas (ou assez peu, l'extension maximum étant atteinte dès le IIe siècle). Rome n'a voulu s'associer que des populations déjà gagnées à la civilisation méditerranéenne, elle a toujours refoulé les nomades de la steppe et du désert. La France, au contraire, se les était ralliés pacifiquement dans un climat exemplaire de confiance et d'harmonie, marqué en particulier par la bonne entente des caïds et des administrateurs civils (4).

LA PAX ROMANA

Le problème de la sécurité se posait donc, pour Rome, face au Sud. Là, les Romains avaient établi un ensemble de fortifications, le limes. Aux alentours du limes, il y aura souvent des raids des tribus, qui veulent rompre leur refoulement vers le désert. Nombreuses furent les révoltes des nomades contre Rome, la plus célèbre étant celle de Tacfarinas (racontée par Tacite). Pendant sept ans (17 à 24 après J.C.), cet ancien déserteur tint tête à Rome et poussa à la révolte générale les tribus du sud. Mais ce n'est nullement l'indépendance qu'il réclame : tout au contraire, lui qui vivait dans la partie indépendante de l'Algérie, demande la permission de s'établir dans l'Algérie romaine, sur des terres qui lui seraient accordées. Des revendications de ce type, il y en aura jusqu'à la fin de la présence romaine en Algérie, et, jusqu'à la fin, Rome empêchera les nomades de venir stériliser des terres capables de porter des moissons, en y poussant l'été leurs troupeaux assoiffés. Il y aura donc toujours, près du limes, une certaine crainte devant l'incursion possible des tribus.

En revanche, à l'intérieur de la zone romaine, c'est la paix et la sécurité. C'est ce que montre l'étonnante faiblesse de l'implantation militaire : 12 000 hommes (dont 6 000 berbères auxiliaires) pour la Numidie et la Tunisie réunies, 12 000 aussi (tous auxiliaires) pour la Maurétanie. Si l'on ajoute qu'il n'y avait ni police ni gendarmerie permanentes, on comprend la réalité de la " pax romana ". On peut même en déduire qu'il y avait moins de brigands dans l'Algérie romaine qu'il n'y en avait à la même époque dans les Alpes ou dans les Apennins.

INTÉGRATION ET UNITÉ MORALE

Cette paix et cette sécurité reposaient sur une organisation propre au monde antique, celle de la cité. Si étendus que soient les pouvoirs du gouverneur et des fonctionnaires impériaux, une part considérable de la puissance publique demeurait aux mains des magistrats élus des cités. Ainsi, la cité offre un cadre favorable à un idéal moral fondé sur l'amour de la liberté, le sentiment de la justice, et la valeur de la personnalité. Or, l'Afrique est, de toutes les provinces romaines, celle où cette transformation du milieu humain a connu le plus grand succès : on y assiste à un véritable pullulement des cités.

Ce système politique était d'autant plus efficace qu'il était souple. Rome sait distinguer entre les habitants ceux dont l'évolution a commencé et ceux qui sont encore au stade barbare. Il y a trois types de cité. Au bas de l'échelle, la " commune pérégrine " est peuplée de pérégrins, c'est-à-dire d'étrangers, encore barbares, administrés par un chef qui porte un manteau rouge et un bâton d'ivoire. Puis les " municipes latins " disposent de droits plus étendus. Enfin, au terme de l'évolution les " municipes romains " possèdent les mêmes droits que Rome. De même, l'Algérie française comprenait des communes indigènes, des communes mixtes, et des communes de plein exercice.

Mais le simple citoyen connaît aussi la même évolution. De pérégrin, il peut devenir latin, puis accéder à la citoyenneté romaine, ambition suprême de tout individu. Avec le temps, tous les sujets libres de l'Empire devinrent citoyens romains, et l'on connaît la date célèbre de 212, où l'empereur africain Caracalla accorda le droit de cité à tous les sujets libres qui ne le possédaient pas encore. L'édit de Caracalla sanctionnait l'achèvement d'une évolution déjà très entamée : c'était le triomphe de l'intégration. En mai 1958, on pouvait croire aussi que s'achevait le long processus de rapprochement entre les deux peuples, devant le spectacle des foules musulmane et européenne, fraternellement unies, qui réclamaient l'égalité des droits et des devoirs, dans le cadre de la souveraineté française, et dans l'amour de la France. Mais, comme l'on sait, la politique décidée en 1958 à Paris ne fut pas celle que Caracalla avait décidé de suivre à Rome en 212, loin de là!

Cette réussite politique de Rome reposait sur une unité morale des populations. L'édit de Caracalla comportait un préambule, qui expliquait la concession du droit de cité aux pérégrins par le désir de les faire participer au culte des dieux de Rome. Il ne s'agit pas ici d'une simple clause de style. En effet, les cités forment autant d'églises. Chaque forum, dominé par le capitole, où siège la triade romaine (Junon, Jupiter, Minerve), symbole de l'harmonie universelle, est un sanctuaire. En Afrique, pas plus qu'ailleurs, Romains et indigènes ne furent séparés par des dogmes, qu'ignoraient les religions anciennes. Rome ne s'est pas heurtée, comme plus tard la France, à l'hostilité de l'Islam. Au contraire, le syncrétisme permettait de reconnaître facilement Saturne sous l'aspect de Baal, ou Junon sous celui de Tanit. Certes, au début, les différences de rituel, le mystère dont s'entouraient les cultes phéniciens, ont pu constituer un obstacle à la romanisation. Mais, à la fin du IIe siècle, on observe une transformation complète du sacerdoce carthaginois et l'adoption du latin comme langue liturgique(5).

À cette même époque, on assiste à la soudaine explosion du christianisme en Afrique. Est-ce un moyen pour les Africains de s'opposer moralement à Rome ? Il n'en est rien : tant que l'Empire romain fut païen, l'Afrique romaine fut païenne. Quand il devint officiellement chrétien , l'Afrique devint chrétienne. Certes, elle connut des schismes, comme le donatisme, mais toutes les provinces romaines eurent les leurs. La force de la religion et des schismes en Afrique s'explique plutôt par la violence du tempérament africain, qui se retrouve dans d'autres domaines.

LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE

Réussite politique, unité morale, mais aussi intérêts communs : c'est aussi par l'amélioration du niveau de vie qu'elle procurait que Rome a su se faire aimer en Algérie.

On est frappé par le contraste entre la misère de l'Algérie en 1830 et la prospérité de l'Algérie romaine. La population y atteignait par endroits des densités énormes, supérieures à 100 habitants au km2.

L'accroissement de la population fut aussi important à l'époque romaine qu'à l'époque française. Notons que, même si le nombre des villes était considérable, la majorité de la population vivait dispersée à la campagne.

En effet, la principale richesse de l'Algérie était l'agriculture. L'Algérie qui, à d'autres époques, ne suffit même pas à nourrir sa population, se nourrissait elle-même, et, de plus, ravitaillait Rome.

Le blé envoyé à Rome n'était pas vendu, mais perçu à titre de tribut. Alors peut-on parler d'une exploitation de l'Algérie par Rome ? Peut-être, mais au début seulement. En réalité, très vite, la petite propriété a fini par prévaloir, aussi bien sur les domaines privés que sur ceux de l'État. Elle était protégée par des lois précises. Des fermiers prenaient à bail les domaines de l'État, en exploitaient directement une partie et donnaient le reste à des métayers qui conservaient les 2/3 du fruit de leur travail. Pour les domaines privés, les colons recevaient le droit de s'installer sur les terres vacantes, et ils étaient dispensés de toute prestation pendant les années nécessaires au développement de leurs plantations. Stimulés par ces avantages, les agriculteurs algériens accomplirent un prodigieux travail. Au blé s'ajouta, comme de notre temps, la vigne. Mais surtout, à partir du IIe siècle, la propagation de l'olivier entraîna une véritable révolution économique. En effet l'huile était, à cette époque, non seulement le principal aliment gras, mais le seul combustible d'éclairage, et le seul produit de toilette, tenant lieu de savon et d'alcool comme support des parfums. Dans des campagnes devenues plus tard désertiques, s'élevaient de véritables usines à huile. La mieux connue se trouve à Kherbet Ayoub, près de Sétif : 21 pressoirs y fonctionnaient en même temps. Le commerce algérien allait prospérer.

En effet, l'Algérie exporta son huile en Gaule, en Italie, en Egypte. Pour cela, un gros effort d'équipement portuaire fut accompli, et la Méditerranée devint vraiment pour les Romains, " notre mer ", mare nostrum. Aussi, au IIIe siècle, la balance commerciale de l'Algérie romaine était en équilibre. L'huile joua pour elle le rôle que joua, mais un peu tard, le pétrole pour l'Algérie française.

Au commerce maritime s'ajouta le commerce transsaharien. L'Afrique noire fournissait l'or, l'ivoire, les plumes d'autruche, les fauves pour le cirque, et des esclaves (peu nombreux en Afrique, cependant). En échange, les Romains fournissaient aux Noirs du vin, de la verroterie, et surtout des perles d'émail.

De nombreuses routes favorisaient le commerce intérieur. Un réseau de voies, atteignant 20 000 km, couvrit toute l'Afrique romaine. Une grande voie littorale s'étendait sans interruption du Maroc à la Tripolitaine. Une autre, stratégique autant que commerciale, longeait le limes.

LE PROBLÈME SOCIAL

La prospérité économique fut donc indiscutable, sous Rome comme sous la France. Mais à qui profita-t-elle ?

La colonisation romaine s'est effectuée par un triple procédé : introduction de colons, union entre Romains et indigènes, transformation des indigènes en Romains. Ce fut ce dernier procédé qui l'emporta.

Au départ, il y avait trois populations distinctes par le droit, la langue, et les mœurs : Romains immigrés, Carthaginois, Berbères. Mais, très vite, ces derniers se romanisent, comme le montre l'onomastique(6). II y eut même tellement d'usurpations de noms latins que le pouvoir impérial s'en alarma et finit par les interdire ! D'autre part, l'immigration italienne s'est tarie très vite, par suite du dépeuplement de l'Italie. Quant aux anciens immigrés, ils s'étaient rapprochés très vite des indigènes par des mariages, et le mariage d'un romain avec un indigène donnait naissance à une famille romanisée. Au contraire, durant la période française, les enfants nés du mariage d'un musulman et d'une européenne, suivaient presque toujours le statut paternel musulman.

En fait, à la hiérarchie ethnique, se substituait une hiérarchie fondée sur la fortune, mais qui ne coïncidait pas avec elle. Sur six millions d'habitants en Afrique, on peut estimer qu'un million (7) vivaient dans une certaine aisance, et l'on assiste à la formation d'une bourgeoisie citadine importante. Dans certaines familles africaines, on verra apparaître des hommes aux destinées exceptionnelles. Tels les empereurs africains Septime-Sévère et Caracalla, ou l'empereur algérien Macrin, né à Cherchell, sous le règne desquels (début du IIIe siècle), l'Afrique connut son âge d'or. Tel Lusius Quietus, chef de tribu devenu général de cavalerie sous Trajan, une sorte d'officier parachutiste de l'époque.

Quant aux pauvres, leur pauvreté était atténuée dans les villes par la vie en communauté. Thermes et théâtres suppléaient au manque de confort des maisons. Les dons distribués par les riches, les banquets des corporations, la viande consommée au cours des sacrifices aux dieux, amélioraient l'ordinaire. Un gigantesque système hydraulique assurait à tous les bienfaits de l'eau. Les différences des genres de vie, moins visibles qu'à l'époque moderne, n'étaient donc pas aussi tranchées que les différences de fortunes.

Du moins dans les villes. Le défaut le plus évident de la société impériale était la disproportion que son organisation faisait naître entre la bourgeoisie citadine et les populations rurales, surtout les nomades pasteurs. Beaucoup durent se résigner à chercher du travail comme journaliers dans les domaines. Au temps des moissons, ils dressaient leurs tentes autour des champs. Ces paysans qui cherchaient du travail autour des granges (circum cellas), furent appelés circoncellions. En temps de sécheresse, ils venaient chercher fortune dans la banlieue des grandes villes, où ils constituaient des quartiers de gourbis, les ancêtres de nos bidonvilles. Le nombre de ces misérables s'accrut dangereusement à la fin de l'époque romaine. Mais Rome ne pouvait pas mieux faire, dans les conditions techniques et économiques de l'Antiquité. Au Maghreb, il y a toujours eu un contraste entre l'étonnant renouvellement des civilisations dans les classes supérieures et la stabilité des conditions d'existence des ruraux. Par rapport à l'Algérie des années 90, la situation sociale était-elle pire à l'époque romaine ?

UNE CULTURE ORIGINALE

Quant à la culture, on assiste à la création d'une culture latino-africaine originale. Sans faire oublier le berbère et le punique, l'usage du latin devint de plus en plus fréquent. Certes, les inscriptions funéraires, gravées dans les campagnes, fourmillent de fautes de syntaxe et d'orthographe. Elles prouvent du moins l'empressement des indigènes à adopter le parler des Romains. Des écoles s'ouvrirent dans les villes ; celles de Cirta et de Madaure parvinrent à la célébrité. On y étudiait les classiques latins, et même les vieux auteurs comme Plaute ou Caton qu'un cirtéen célèbre, Fronton, qui fut précepteur de Marc-Aurèle, avait remis à la mode. De ces écoles sortaient des rhéteurs, des médecins, des légistes. Le poète Juvénal appelait l'Afrique la nourrice des avocats.

L'Algérie eut une littérature propre. Nouveaux venus dans les lettres latines, ses écrivains firent parade de leur érudition, et furent souvent snobs et précieux. Ils eurent tendance aux exagérations. Bref, l'Algérie romaine créa l'esthétique baroque. Elle fut illustrée en particulier par Apulée de Madaure (IIe siècle), philosophe platonicien, avocat, médecin, magicien, conférencier, et créateur du roman moderne avec " Les Métamorphoses ", où il raconte les aventures d'un jeune homme transformé en âne, et qui finit par retrouver sa forme humaine grâce à l'intervention de la déesse Isis.

Cette esthétique baroque se retrouve aussi dans la littérature chrétienne, celle de Tertullien, né à Carthage, et celle des écrivains nés en Algérie au IIIe siècle comme Lactance (né à Cirta) et au IVe siècle comme Saint-Optat (né à Mila), Petilianus (né à Cirta), Gaudentius (né à Timgad), Emeritus (évêque de Cherchell), et surtout Saint Augustin, né à Thagaste (Souk-Ahras), et mort en 430 à Hippone (Bône), assiégée par les Vandales, et dont il était l'évêque.

La culture romaine en Algérie n'était donc pas seulement un implant artificiel, elle constitue l'un des signes de la romanisation véritable du pays.

LA FIN DE L'ALGÉRIE ROMAINE

Pourtant, 25 ans après la mort de Saint-Augustin, la domination romaine avait disparu.

Était-ce donc sous l'effet d'une révolte berbère ? Nullement. Certes, la situation s'est dégradée dès le milieu du IIIe siècle. Les empereurs occupés à repousser les barbares sur le Rhin et le Danube, laissent leur autorité s'affaiblir dans les provinces. Des insurrections éclatent en Algérie : Firmus brûle Cherchell, pille Icosium (Alger), assiège Tipasa, le schisme donatiste se propage, et les plus exaltés parmi les dissidents font cause commune avec les circoncellions révoltés. Mais les insurgés durent attendre les Vandales pour voir Rome s'écrouler. L'Afrique romaine tomba sous la poussée des Germains exactement comme les autres provinces romaines.

Et après le départ des Romains ? Certes, la langue latine ne fut pas conservée par les Berbères comme elle le fut par les Gaulois. Cependant, elle ne disparut pas brusquement. Lors de la première invasion arabe, lorsque les cavaliers de Sidi Okba atteignirent l'océan en 664, ils trouvèrent, même à Volubilis, au Maroc, des Romains obstinément fidèles à la langue latine, à l'état-civil romain, et au christianisme, " comme si Rome, en renonçant à les dominer, avait achevé de les conquérir " (E-F. Gautier). D'ailleurs, l'Afrique arabe des IX et Xe siècles, avec ses grandes villes, ses campagnes prospères, sa population chrétienne encore nombreuse et influente, différait-elle beaucoup de l'Afrique de Saint-Augustin ? La grande coupure se situe plus tard, au XIe siècle, avec l'invasion Malienne. Et encore, même après cette seconde invasion, toute une partie de la civilisation romaine a subsisté, surtout dans la vie privée (conception des maisons individuelles, costume, bijoux) ; sans parler des îlots de christianisme, qui subsistèrent encore longtemps. À travers l'Algérien de son temps, Louis Bertrand croyait reconnaître encore " le latin de tous les temps ", pourvu qu'on veuille bien faire l'effort de balayer " le décor arabo-islamique superficiel ".

On peut donc en déduire que l'influence de Rome en Algérie, sur la superficie à laquelle Rome s'était volontairement limitée, fut profonde et durable. Avec le temps, la France elle-même aurait pu s'appuyer de plus en plus sur ce vieux socle latin. II est faux de parler de décadence progressive de l'Empire romain. À l'Algérie comme aux autres provinces s'applique la célèbre formule de l'historien Piganiol (8) : " La civilisation romaine n'est pas morte de sa belle mort. Elle a été assassinée ". Ne peut-on en dire autant de l'Algérie française ?

Georges-Pierre HOURANT

In l'Algérianiste n° 66 de juin 1994

Notes
1. Voir Mahfoud Kaddache : " L'Algérie dans l'Antiquité " (Sned,1972).
2. C'était du moins le cas du site de Tipasa, quand l'auteur de ces lignes l'a revu en 1985.
3. Voir par exemple Jean Peyras " Le Tell nord-est tunisien dans l'Antiquité " (CNRS, 1991).
4. Lire à ce sujet Georges Hirtz : " L'Algérie nomade et ksourienne " (Tacussel, 1989).
5. Voir G. Charles-Picard, p. 37-44 et Peyras, qui souligne, pour le Nord-Est tunisien " l'emploi du latin, les supports matériels romanisés, le désir de tous d'acquérir la culture romaine, la citoyenneté, le loyalisme envers les princes régnants " (p. 353).
6. Sur la latinisation des noms africains, voir G. Charles-Picard, op. Cit., p. 104. Plus particulièrement, pour le Nord-Est tunisien, voir Peyras, op. Cit., qui parle " d'engouement " pour le modèle romain (p. 259).
7. Estimation de G. Charles-Picard (op. cit. p. 116-122).
8. " Histoire romaine ", tome 4, 2e partie, A. Piganiol (PUF, 1947).

SOURCES PRINCIPALES DE CETTE ÉTUDE
- pour l'œuvre archéologique des Français en Algérie : Pierre Goinard, " Algérie, l'œuvre française " (Laffont, 1984, p. 265-267).
- Louis Bertrand, " Les Villes d'or " (Fayard, 1921).
- Gilbert Charles-Picard " La Civilisation de l'Afrique romaine " (Pion, 1959).

ARTICLES PARUS DANS " L'ALGÉRIANISTE " SUR L'ALGÉRIE ROMAINE
- n° 13 " O Tipasa " (Félix Lagrot) ; " Archéologie de Philippeville " (Gilbert
Attard) ; " En l'an 40 " (Fulgence).
- n° 15 " Les berbéro-latins " (Mohammed Messaoudi).
- n° 20 " Tipasa " (Robert Deschanel)
- n° 49 " Traces ineffaçables de nos devanciers romains en Algérie " (Marc Monnet).
- n° 54 " Timgad: l'africaine Pompéi " (Maurice Cretot).

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