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Le limes romain d'Afrique

Écrit par Maurice CRETOT. Associe a la categorie Antiquité

 

 

Nos souvenirs d'écoliers gardent de façon relativement nette, l'image colorée péri-méditerranéenne de l'Empire romain sur nos manuels d'histoire antique. Nous en avons les grands contours en mémoire grâce à la précision des historiens et géographes qui en reconstituèrent les frontières. Ces derniers bénéficièrent des repères géographiques des cours du Rhin et du Danube pour les frontières européennes du Nord et utiliseront pour les limites méridionales africaines, les vestiges de la ligne fortifiée qu'y édifièrent les Légions, du Sud tunisien à celui du Maroc.

On peut s'interroger sur l'utilité d'une ligne fortifiée protégeant le désert, le sud plutôt pauvre des provinces romaines du Maghreb. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, le génie romain, avait déjà tiré le meilleur parti des eaux ruisselantes des pieds de l'Atlas et de l'Aurès par la multiplication d'ouvrages hydrauliques de captage et de distribution et permis l'extension méridionale de zones cultivées et productives. Cette richesse agricole descendait alors vers le sud bien plus loin qu'aujourd'hui. Ce rempart devait donc protéger ces territoires de la convoitise et du pillage épisodique des peuplades sahariennes démunies car les razzias des nomades chameliers des tribus lybiennes et garamantes à l'est, gétules et musulames dans le sud numide, et maures à l'ouest, furent en effet, toujours à craindre.

Il était en outre, plus commode pour l'autorité romaine de matérialiser sur le sol, des limites territoriales justifiant les taxes et droits de passage applicables aux caravanes.

C'est ainsi qu'au cours des deux premiers siècles de sa présence en Afrique, Rome conçut, réalisa et ne cessa de renforcer un long ruban défensif s'étendant du golfe de Gabès aux confins marocains.

 


Coupe du fossé

 

Après l'image générale de l'implantation romaine au Maghreb, cette ligne fortifiée fut toujours plus dense dans le Sud tunisien et numide (l'actuel Constantinois) qu'au Sud mauritanien correspondant aux limites méridionales des territoires algériens de l'ouest. Les confins marocains se satisferont, pour leur part, d'éléments défensifs plutôt éloignés les uns des autres et ne formant plus un rempart continu. Pour être plus précis, limes verrouille le Sud tunisien de.Tacapae (Gabès) au Chott Djérid puis se poursuit vers l'ouest de Nepete (Nefta) et du Chott Melrhir pour rejoindre le sud de Vescere (Biskra).

Au nord de Gemellae, au niveau du Chott El Hodna, les vestiges du limes sont plus espacés et ce n'est qu'en repérant une succession de points fortifiés qu'il reste possible sur la carte, d'en reconstituer le tracé pour laquelle cet immense ruban reste formé, d'est en ouest, de tronçons successifs architecturalement différents suivant le site et ne présente nulle part un modèle rigide et inchangé. Certes, en règle générale, un fossé profond et large de quelques mètres, constitue l'élément fondamental du système défensif mais les compléments stratégiques qui s'y rattachent sont toujours des plus variés. Existent même des endroits où le sol est trop dur pour être facilement creusé; on remplace alors le fossé par un rempart de pierres prélevées dans les environs.

C'est le cas entre El Kantara et Biskra, sur quelques secteurs du limes. La trace linéaire, que ce fossé a laissée en maints endroits, a été souvent prise pour un gigantesque canal d'irrigation antique. Dans certaines légendes arabes des siècles suivants, ce soi-disant canal que les indigènes nommaient " séguia ", alimentait La Mecque en eau...

L. Leschi, ancien directeur des Antiquités en Algérie, obtint dès 1935 le concours de l'Armée de l'Air pour objectiver en lumière rasante, quelques éléments épars de cette empreinte au sol. C'est l'exploration aérienne systématique du colonel Jean Baradez qui réalise après la dernière guerre, et sur près de sept cents kilomètres, la complète analyse topographique de cet ensemble titanesque de fortifications. C'est ainsi qu'avec le relevé au sol de quelques amas de pierres travaillées, d'ombres circulaires, de tours affaissées et de pans de murailles ruinées, associés au montage en série d'une multitude de photographies aériennes, fut possible la reconstitution du limes romain d'Afrique.

Ce fossé, installé chaque fois que faire se peut sur une contre-pente, se limite par endroits au creusement du sol. Le volume de terre déplacée permet l'élévation d'un remblai sur la rive romaine, offrant à la surveillance comme à la défense, l'avantage d'une position élevée, à l'abri, le plus souvent d'une modeste palissade de piquets de bois affûtés et reliés les uns aux autres.

Ce remblai est surfacé par les moellons du sol lorsqu'il en contient et le rempart empierré qui surplombe alors le fossé s'enrichit éventuellement d'un dispositif crénelé améliorant la situation des défenseurs. Exception faite, peut-être, de la vallée de l'oued Djedi, il est difficile d'imaginer, à supposer qu'il y en eut ailleurs, de nombreux tronçons de fossé inondés. Par contre, sur le lit et les parois du fossé comme sur le glacis de la rive non romaine en avant du fossé, accessoires défensifs de toutes sortes sont installés en grand nombre, tels que chausse-trappes, hérissons de bois pointus durcis au feu, aiguillons de fer, et assemblages compacts de branchages épineux. Cette structure d'ensemble peut être doublée, voire triplée en terrain plat, particulièrement vulnérable aux pénétrations ennemies en force et en nombre. Ainsi étagées en profondeur, les deux ou trois lignes défensives, plus ou moins parallèles et éloignées les unes des autres, gardent la possibilité de ralentir l'assaillant, l'affaiblir progressivement et finalement le réduire. Pragmatiques, soucieux de leurs moyens et de leur temps, les ingénieurs militaires des Légions interrompent le tracé du limes chaque fois qu'un escarpement ou un marécage s'avère aussi dissuasif que le fossé lui-même. Des tours s'élèvent le long de la ligne fortifiée, généralement espacées les unes des autres par un bon mille romain (mille pas ou mille quatre cent quatre-vingt un mètres cinquante) et souvent moins. Leur nombre varie en fonction de l'endroit et de son degré de perméabilité à une éventuelle infiltration ennemie. Chaque tour est occupée par un ou deux hommes qui s'y relaient en permanence pour signaler toute approche suspecte en envoyant des signaux à l'arrière à l'aide de dispositifs à bras articulés ou simplement par feux et fumées. Ces tours peuvent atteindre une dizaine de mètres de hauteur et deux fois moins en largeur. On y accède par une échelle que l'occupant, à étage supérieur, ramène à lui en cas de danger à moins qu'un accès au sol soit solidement refermé par le déplacement d'une grosse pierre ronde roulant dans une rainure. Les postes d'observation peuvent ainsi, une fois l'arrière alerté, attendre en toute sécurité l'arrivée des éléments d'intervention.

Cette première ligne défensive constituée par le fossé et ses tours de garde ne saurait donc subsister sans la présence de structures de soutien de seconde position. Des forts d'appui, carrés, d'une centaine de mètres de côté, nommés castella et des postes de garde, également fortifiés, mais nettement plus petits que les précédents et en plus grand nombre, nommés burgi, distants les uns des autres d'une vingtaine de kilomètres, ou un peu moins suivant l'endroit, se répartissent derrière le limes. Les premiers regroupent une centaine d'hommes et les autres beaucoup moins. Les murs de ces forts peuvent atteindre cinq mètres d'épaisseur. On ignore si ces forts disposaient de machines de guerre; la découverte sur les lieux de boulets de balistes est tout de même signalée.

La plupart de ces postes dispose d'un puits et d'une citerne. Ces forts et fortins sont le plus souvent, équipés de moulins, de fours, de pressoirs, voire de thermes, de temples, d'infirmeries., entrepôts et différents ateliers, pour les plus grands, et leurs modestes garnisons isolées, mais toujours prêtes à se rendre sur les points menacés, peuvent y effectuer de longs séjours. Néanmoins, compte tenu de l'immensité du territoire, la surface d'ensemble de ces casernements parait bien réduite et ces points fortifiés sont suffisamment distants les uns des autres, pour que se pose la question de savoir comment il fut possible à Rome de tenir avec si peu de soldats les quelques centaines de kilomètres de ce ruban de fortifications. Rappelons en effet que l'ensemble des possessions romaines d'Afrique dépasse dès le second siècle, le million de kilomètres carrés et que si l'Egypte bénéficie habituellement de la présence de deux légions, on en a rarement compté plus d'une à la fois entre Carthage et l'Atlantique. Cette unité, la IIIe légion Auguste, finalement cantonnée à Lambèse, ne représente que cinq mille hommes auxquels il faut ajouter les quelque cinq à six mille supplétifs des milices auxiliaires régionales et municipales. Un rapide et grossier calcul nous révèle que Rome a par conséquent, tenu ce phénoménal territoire avec un seul soldat pour un carré de dix kilomètres de côté. Comment le limes a-t-il pu se contenter de si peu de soldats? Le génie militaire romain trouve là encore, une réponse adaptée au problème. La faiblesse des effectifs de défense et les distances non négligeables séparant les postes entre eux sont compensées par la rapidité avec laquelle il reste possible de se rendre d'un point à l'autre du dispositif. Un merveilleux réseau routier relie tous ces éléments névralgiques parallèlement au fossé pour en suivre le tracé et perpendiculairement à lui pour le maintenir en constante relation avec ses arrières et les secours qu'il peut en attendre. Du fossé lui-même quelques pénétrantes s'aventurent en zone étrangère pour y surveiller tout mouvement, en sonder les forces, prévoir les intentions avant qu'elles se manifestent et atteignent le fossé. Quelques avant-postes se situent même en pays barbare et les patrouilles de cavaliers n'y sont pas rares.

Il faut surtout rappeler qu'avec l'extension méridionale des zones productives, cultures et pâturages étaient alors moins éloignés du limes qu'on peut aujourd'hui le supposer. Les marches impériales de cette époque étaient pour cette raison loin d'être désertifiées et dépeuplées. Elles bénéficiaient non seulement, selon le principe colonisateur du moment, de l'appoint démographique des vieux légionnaires démobilisés sur place et encouragés à y rester par des distributions de parcelles cultivables et divers soutiens financiers mais aussi de la fixation de nombreux nomades bientôt sédentarisés, attachés aux ressources locales et prêts à les défendre. Bon nombre de ces légionnaires démobilisés sur place, finissaient d'ailleurs par épouser des femmes autochtones donnant ainsi naissance à une population de berbères romanisés.

 


Schématisation horizontale du limes

 

Ainsi le limes pouvait compter sur l'appoint militaire d'anciens combattants et de résidents, tous devenu ouvriers agricoles et prêts, le moment venu, à abandonner la charrue pour monter aux créneaux. Ces défenseurs occasionnels, alors nommés " soldats des frontières " (" limitanei "), rejoignent sur le limes, au moindre danger, les soldats de métier.

L'histoire nous laisse quelques traces de contrats passés entre le Pouvoir et ces soldats des frontières. En échange de parcelles cultivables, ces derniers, par ailleurs exemptés d'impôt assuraient l'entretien des fortifications et la défense du territoire. Il parut évident que les contractants, devenus garants de leurs biens, se montreraient à la hauteur de leur mission mais quelques mises en garde furent parois nécessaires poux rappeler leur engagement aux coupables de certaines négligences. Ceci dit et pour l'ensemble, ce long ruban défensif assura pendant trois bons siècles et de cette manière, outre sa mission impériale de sauvegarde du territoire romain, son autosubsistance et son auto-défense. Cette constatation est un témoignage supplémentaire du génie avec lequel Rome sut aborder, traiter et résoudre, le problème permanent de subsistance que lui posait l'immensité des territoires contrôlés. Non loin de ce limes qui, du fossé aux points d'appui les plus reculés, dessine une bande dont la largeur varie entre dix et trente kilomètres, ou plus, apparaissent des bourgs fortifies comme Gemellae, centres nerveux opérationnels, possédant l'essentiel de toute infrastructure urbaine, voire même amphithéâtres, thermes, temples à l'ère païenne, chapelles et baptistères à l'ère chrétienne. Ces villes sont souvent d'anciens forts dont elles ont gardé murailles et tours d'angles, qui ont grossi au fil du temps, de l'apport périphérique souvent incontrôlé de nomades et de paysans, en quête de romanisation, venus sous ses murs chercher protection avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux et ont été finalement inclus dans un périmètre devenu urbain. Plus au nord, d'autres villes doivent peut-être leur existence à la volonté politique du moment. Timgad en est l'exemple. Elle est construite d'une pièce, cent ans après Jésus-Christ, par les urbanistes de la IIIe légion Auguste sur l'ordre de Trajan; on peut donc imaginer que cette ville a vu le jour sur le bureau de l'empereur pour constituer, aux limites de l'Empire, un carrefour de communications, un centre de colonisation, peut-être militaire mais plus encore administratif et commercial.

 


Reconstitution panoramique du limes

 

Nous dirons pour conclure, que cette immense réalisation reste conforme au concept défensif impérial romain. Le limes boucle au sud de l'Afrique du Nord, la grande ceinture européenne, sécurisante dans l'esprit de ses créateurs, rejetant comme l'Ecosse et le Danube, les dunes sahariennes dans le monde barbare. Cette époque confiant à une défense périphérique de positions statiques, intégrité territoriale de l'intérieur, bénéficiera longtemps d'un large crédit. Nous-mêmes, il y a peu, n'avons-nous pas cher payé, l'illusoire protection de la ligne Maginot? On ne peut certes nier le rôle joué par cette frontière fortifiée dans la paix romaine dont ces provinces bénéficièrent plus ou moins pendant trois siècles. A l'image de la Grande Muraille chinoise, le limes n'a ce pendant fait qu'assurer un objectif qui restait limité, car, indépendamment de quelques rébellions épisodique dans le pays, et des ferments délétères internes qui ont affaibli l'empire et ses provinces, dans leur fondement et leur intégrité, lorsque l'heure sonnera, le Maghreb romain s'écroulera, sous les coups de boutoir de conquérants arrivés, eux aussi, par où on ne les attendait pas.

Maurice Crétot
(croquis et schémas de l'auteur)

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N.D.L.R. : Ce sujet a déjà fait l'objet de nombreuses conférences-diaporamas dans différents cercles et sociétés.

In l'Algérianiste n° 86 de juin 1999

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