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L’archéologie aérienne

Écrit par Pierre JARRIGE. Associe a la categorie Antiquité


Après plus d'un siècle d'exploitation scientifique de ce qui fut l'Afrique romaine, après les investigations de détail et les travaux de synthèse des premiers explorateurs: officiers, fonctionnaires, voyageurs, archéologues et historiens, Stéphane Gsell, auteur du monumental Atlas archéologique de l'Algérie déclare: « Pour la période qui s'étend depuis la conquête romaine jusqu'à la fin de la domination byzantine, il faut, là où il n'est pas trop tard, procéder à l'inventaire complet et raisonné des ruines éparses de telle ou telle région

L'inventaire, mené par Louis Leschi, à la Direction des Antiquités, et par l'École de Rome, est lent, difficile et coûteux.

En décembre 1933, le professeur Maurice Reygasse, piloté par Charles Poulin et Pierre Averseng en Caudron Phalène, effectue, ainsi qu'il l'appelle, une « Mission dans la Préhistoire » au Sahara, à la suite de laquelle il déclare: « Je suis émerveillé des facilités de travail que donne l'avion. J'ai parcouru le Sahara en tous sens, en auto et à dos de chameau, et il m'aurait fallu six mois pour faire le même voyage avec des méhara. Et les régions que j'ai survolées après les avoir parcourues au pas lent des caravanes, il me semblait que je les voyais pour la première fois. De terre, on ne voit rien, on ne découvre rien. C'est d'avion seulement que l'on a l'impression vraie de la géographie physique ».


Gemellae – début des fouilles du Praetorium – vue aérienne oblique

Pierre Averseng et les précurseurs


À l'exemple des travaux d'archéologie aérienne du père jésuite Poidebard (observateur aérien de la Première Guerre) en Syrie, Pierre Averseng, agriculteur à El-Affroun, humaniste érudit et fin pilote, né à El-Affroun en 1906, entreprend en 1934, avec son Caudron Phalène F-AMKV, souvent accompagné du spécialiste du Sahara Alexandre Bernard, des reconnaissances dans le Sud algérien, en accord avec la Direction des Antiquités. Vivement intéressé par les résultats obtenus, Louis Leschi sollicite le concours de l'armée de l'air et des missions de photographies aériennes sont confiées, à partir de 1935, par le colonel Weiss, puis par le général Lacolley, aux lieutenants Fernand Piéchon et Schneider du 1er Groupe d'Aviation d'Afrique. Les documents photographiques obtenus sur la zone du limes de Numidie et sur les principaux sites archéologiques sont utilisés, dès 1938, pour des missions de recherche sur le terrain par Julien Guey et Gilbert Picard.


Jean Baradez


L'archéologie aérienne de l'Algérie, sous sa forme moderne, doit tout au colonel Jean Baradez. Né en 1895 à Nancy, ancien élève de l'Institut national agronomique, il est gravement blessé en 1916 et termine la guerre comme observateur en ballon captif et spécialiste de la recherche du renseignement aérien et de la photographie aérienne. Entre les deux guerres, il est chargé de nombreuses missions à l'étranger. Après un voyage à Addis-Abéba, il publie le livre En survolant cinquante siècles d'histoire, premier ouvrage consacré à l'archéologie aérienne. Colonel en 1939, devenu préfet en Algérie de 1940 à 1942, il prend la retraite en 1945 et se met à la disposition du Gouvernement général en se consacrant entièrement aux recherches archéologiques. En partant des travaux fragmentaires anciens et des photographies aériennes, Jean Baradez recherche et identifie les limites de l'Empire romain d'Afrique. Il accomplit, en trois ans, un travail énorme soutenu par Louis Leschi, toujours directeur des Antiquités d'Algérie, Louis Berton, directeur de l'Intérieur et des Beaux-Arts, Léon Lehuraux, directeur des Territoires du Sud, Georges Drouin, directeur du Service de l'hydraulique, Georges Gautier, chef des Services hydrologiques et aussi, bien entendu, par l'état-major de la Région aérienne et par le gouverneur général Edmond Naegelen. Seul, sans aucune équipe, aidé seulement de son épouse qui effectue une part importante de son secrétariat, Jean Baradez réunit les matériaux de l'ouvrage qu'il prépare. Il est à la fois, ou successivement, l'observateur en vol, le prospecteur en avion ou au sol, l'archéologue décidant le lieu des fouilles de contrôle, le dessinateur, le photographe, le mécanicien et le chauffeur de sa vieille Ford 1930. II met au point une nouvelle méthode de détection, il ne s'agit plus, comme auparavant, de rechercher du haut des airs des vestiges encore inconnus, de les photographier à moyenne ou basse altitude et de les situer approximativement sur une carte souvent incomplète ou schématique, mais bien de prendre à haute altitude des photographies de vastes étendues de terrains, puis d'en examiner attentivement les moindres détails, d'en faire jaillir les plus petits indices, de restituer l'aspect archéologique d'une contrée, d'y découvrir toutes les traces laissées par le passage, la présence et le travail de l'homme. Les heures de déchiffrement patient et obstiné alternent avec les missions aériennes et les journées de fouilles et de sondages sur des points essentiels.


Tipasa - colline de la Sainte-Salsa - vue aérienne


Fossatum africae


Après trois années de travail opiniâtre, Jean Baradez termine, en 1949, Fossatum africae, splendide ouvrage dédié à la mémoire du commandant Piéchon et du capitaine Schneider et édité par le Gouvernement général, ouvrage fondamental de l'archéologie aérienne en Algérie. Sous son titre, l'ouvrage de Jean Baradez évoque la plus surprenante des découvertes obtenues: l'ouvrage militaire qui, sur des centaines de kilomètres, borde le sud des provinces romaines d'Afrique. C'est le nom qu'il porte dans une Constitution du Code Théodosien (avril 409), le seul document de l'Antiquité qui aborde ce sujet.
La création du système défensif romain: forts, fortins, routes et fossés (fossatum), n'a pas eu pour unique conséquence de dresser une barrière contre les nomades réfractaires et pillards, mais de fixer, dans la zone ainsi organisée, une population d'agriculteurs sédentaires chargés à la fois d'entretenir les défenses et de mettre le sol en valeur, en exploitant au mieux les richesses naturelles.

Le travail essentiel de Jean Baradez porte sur le Fossatum, mais la photographie aérienne révèle toute l'organisation économique et sociale romaine de régions aujourd'hui quasi désertiques. L'étude de l'hydrologie agricole, révélée par les vues aériennes, apporte une notion nouvelle sur la mise en valeur des terres anciennes et sur la prospérité qui a suivi pendant plusieurs années de Pax romana.

Alors que Jean Baradez s'est limité au Sud algérien, de Tobna à la frontière tunisienne, sur plus de 750 kilomètres de fossé-frontière, l'armée de l'Air continuera la prospection avec des moyens importants (B26 et Flamant) et archivera les relevés photographiques.
Les études seront poursuivies a posteriori, par l'ambassadeur Pierre Morizot qui, après avoir travaillé sur les photographies conservées par le Service historique de l'armée de l'Air et prises entre 1956 et 1962, publiera, en 1997, le remarquable ouvrage: Archéologie aérienne de l’Aurès (CTHS).

Pierre Jarrige

Sur ce sujet, on peut également consulter l'article sur le limes romain de Maurice Crétot, l'algérianiste n°86 de juin 1999, p. 11 sqq, ainsi que le site Internet: www.aviation-algerie.com

In l’Algérianiste n° 103 de 2003

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Le limes romain d'Afrique

Écrit par Maurice CRETOT. Associe a la categorie Antiquité

 

 

Nos souvenirs d'écoliers gardent de façon relativement nette, l'image colorée péri-méditerranéenne de l'Empire romain sur nos manuels d'histoire antique. Nous en avons les grands contours en mémoire grâce à la précision des historiens et géographes qui en reconstituèrent les frontières. Ces derniers bénéficièrent des repères géographiques des cours du Rhin et du Danube pour les frontières européennes du Nord et utiliseront pour les limites méridionales africaines, les vestiges de la ligne fortifiée qu'y édifièrent les Légions, du Sud tunisien à celui du Maroc.

On peut s'interroger sur l'utilité d'une ligne fortifiée protégeant le désert, le sud plutôt pauvre des provinces romaines du Maghreb. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, le génie romain, avait déjà tiré le meilleur parti des eaux ruisselantes des pieds de l'Atlas et de l'Aurès par la multiplication d'ouvrages hydrauliques de captage et de distribution et permis l'extension méridionale de zones cultivées et productives. Cette richesse agricole descendait alors vers le sud bien plus loin qu'aujourd'hui. Ce rempart devait donc protéger ces territoires de la convoitise et du pillage épisodique des peuplades sahariennes démunies car les razzias des nomades chameliers des tribus lybiennes et garamantes à l'est, gétules et musulames dans le sud numide, et maures à l'ouest, furent en effet, toujours à craindre.

Il était en outre, plus commode pour l'autorité romaine de matérialiser sur le sol, des limites territoriales justifiant les taxes et droits de passage applicables aux caravanes.

C'est ainsi qu'au cours des deux premiers siècles de sa présence en Afrique, Rome conçut, réalisa et ne cessa de renforcer un long ruban défensif s'étendant du golfe de Gabès aux confins marocains.

 


Coupe du fossé

 

Après l'image générale de l'implantation romaine au Maghreb, cette ligne fortifiée fut toujours plus dense dans le Sud tunisien et numide (l'actuel Constantinois) qu'au Sud mauritanien correspondant aux limites méridionales des territoires algériens de l'ouest. Les confins marocains se satisferont, pour leur part, d'éléments défensifs plutôt éloignés les uns des autres et ne formant plus un rempart continu. Pour être plus précis, limes verrouille le Sud tunisien de.Tacapae (Gabès) au Chott Djérid puis se poursuit vers l'ouest de Nepete (Nefta) et du Chott Melrhir pour rejoindre le sud de Vescere (Biskra).

Au nord de Gemellae, au niveau du Chott El Hodna, les vestiges du limes sont plus espacés et ce n'est qu'en repérant une succession de points fortifiés qu'il reste possible sur la carte, d'en reconstituer le tracé pour laquelle cet immense ruban reste formé, d'est en ouest, de tronçons successifs architecturalement différents suivant le site et ne présente nulle part un modèle rigide et inchangé. Certes, en règle générale, un fossé profond et large de quelques mètres, constitue l'élément fondamental du système défensif mais les compléments stratégiques qui s'y rattachent sont toujours des plus variés. Existent même des endroits où le sol est trop dur pour être facilement creusé; on remplace alors le fossé par un rempart de pierres prélevées dans les environs.

C'est le cas entre El Kantara et Biskra, sur quelques secteurs du limes. La trace linéaire, que ce fossé a laissée en maints endroits, a été souvent prise pour un gigantesque canal d'irrigation antique. Dans certaines légendes arabes des siècles suivants, ce soi-disant canal que les indigènes nommaient " séguia ", alimentait La Mecque en eau...

L. Leschi, ancien directeur des Antiquités en Algérie, obtint dès 1935 le concours de l'Armée de l'Air pour objectiver en lumière rasante, quelques éléments épars de cette empreinte au sol. C'est l'exploration aérienne systématique du colonel Jean Baradez qui réalise après la dernière guerre, et sur près de sept cents kilomètres, la complète analyse topographique de cet ensemble titanesque de fortifications. C'est ainsi qu'avec le relevé au sol de quelques amas de pierres travaillées, d'ombres circulaires, de tours affaissées et de pans de murailles ruinées, associés au montage en série d'une multitude de photographies aériennes, fut possible la reconstitution du limes romain d'Afrique.

Ce fossé, installé chaque fois que faire se peut sur une contre-pente, se limite par endroits au creusement du sol. Le volume de terre déplacée permet l'élévation d'un remblai sur la rive romaine, offrant à la surveillance comme à la défense, l'avantage d'une position élevée, à l'abri, le plus souvent d'une modeste palissade de piquets de bois affûtés et reliés les uns aux autres.

Ce remblai est surfacé par les moellons du sol lorsqu'il en contient et le rempart empierré qui surplombe alors le fossé s'enrichit éventuellement d'un dispositif crénelé améliorant la situation des défenseurs. Exception faite, peut-être, de la vallée de l'oued Djedi, il est difficile d'imaginer, à supposer qu'il y en eut ailleurs, de nombreux tronçons de fossé inondés. Par contre, sur le lit et les parois du fossé comme sur le glacis de la rive non romaine en avant du fossé, accessoires défensifs de toutes sortes sont installés en grand nombre, tels que chausse-trappes, hérissons de bois pointus durcis au feu, aiguillons de fer, et assemblages compacts de branchages épineux. Cette structure d'ensemble peut être doublée, voire triplée en terrain plat, particulièrement vulnérable aux pénétrations ennemies en force et en nombre. Ainsi étagées en profondeur, les deux ou trois lignes défensives, plus ou moins parallèles et éloignées les unes des autres, gardent la possibilité de ralentir l'assaillant, l'affaiblir progressivement et finalement le réduire. Pragmatiques, soucieux de leurs moyens et de leur temps, les ingénieurs militaires des Légions interrompent le tracé du limes chaque fois qu'un escarpement ou un marécage s'avère aussi dissuasif que le fossé lui-même. Des tours s'élèvent le long de la ligne fortifiée, généralement espacées les unes des autres par un bon mille romain (mille pas ou mille quatre cent quatre-vingt un mètres cinquante) et souvent moins. Leur nombre varie en fonction de l'endroit et de son degré de perméabilité à une éventuelle infiltration ennemie. Chaque tour est occupée par un ou deux hommes qui s'y relaient en permanence pour signaler toute approche suspecte en envoyant des signaux à l'arrière à l'aide de dispositifs à bras articulés ou simplement par feux et fumées. Ces tours peuvent atteindre une dizaine de mètres de hauteur et deux fois moins en largeur. On y accède par une échelle que l'occupant, à étage supérieur, ramène à lui en cas de danger à moins qu'un accès au sol soit solidement refermé par le déplacement d'une grosse pierre ronde roulant dans une rainure. Les postes d'observation peuvent ainsi, une fois l'arrière alerté, attendre en toute sécurité l'arrivée des éléments d'intervention.

Cette première ligne défensive constituée par le fossé et ses tours de garde ne saurait donc subsister sans la présence de structures de soutien de seconde position. Des forts d'appui, carrés, d'une centaine de mètres de côté, nommés castella et des postes de garde, également fortifiés, mais nettement plus petits que les précédents et en plus grand nombre, nommés burgi, distants les uns des autres d'une vingtaine de kilomètres, ou un peu moins suivant l'endroit, se répartissent derrière le limes. Les premiers regroupent une centaine d'hommes et les autres beaucoup moins. Les murs de ces forts peuvent atteindre cinq mètres d'épaisseur. On ignore si ces forts disposaient de machines de guerre; la découverte sur les lieux de boulets de balistes est tout de même signalée.

La plupart de ces postes dispose d'un puits et d'une citerne. Ces forts et fortins sont le plus souvent, équipés de moulins, de fours, de pressoirs, voire de thermes, de temples, d'infirmeries., entrepôts et différents ateliers, pour les plus grands, et leurs modestes garnisons isolées, mais toujours prêtes à se rendre sur les points menacés, peuvent y effectuer de longs séjours. Néanmoins, compte tenu de l'immensité du territoire, la surface d'ensemble de ces casernements parait bien réduite et ces points fortifiés sont suffisamment distants les uns des autres, pour que se pose la question de savoir comment il fut possible à Rome de tenir avec si peu de soldats les quelques centaines de kilomètres de ce ruban de fortifications. Rappelons en effet que l'ensemble des possessions romaines d'Afrique dépasse dès le second siècle, le million de kilomètres carrés et que si l'Egypte bénéficie habituellement de la présence de deux légions, on en a rarement compté plus d'une à la fois entre Carthage et l'Atlantique. Cette unité, la IIIe légion Auguste, finalement cantonnée à Lambèse, ne représente que cinq mille hommes auxquels il faut ajouter les quelque cinq à six mille supplétifs des milices auxiliaires régionales et municipales. Un rapide et grossier calcul nous révèle que Rome a par conséquent, tenu ce phénoménal territoire avec un seul soldat pour un carré de dix kilomètres de côté. Comment le limes a-t-il pu se contenter de si peu de soldats? Le génie militaire romain trouve là encore, une réponse adaptée au problème. La faiblesse des effectifs de défense et les distances non négligeables séparant les postes entre eux sont compensées par la rapidité avec laquelle il reste possible de se rendre d'un point à l'autre du dispositif. Un merveilleux réseau routier relie tous ces éléments névralgiques parallèlement au fossé pour en suivre le tracé et perpendiculairement à lui pour le maintenir en constante relation avec ses arrières et les secours qu'il peut en attendre. Du fossé lui-même quelques pénétrantes s'aventurent en zone étrangère pour y surveiller tout mouvement, en sonder les forces, prévoir les intentions avant qu'elles se manifestent et atteignent le fossé. Quelques avant-postes se situent même en pays barbare et les patrouilles de cavaliers n'y sont pas rares.

Il faut surtout rappeler qu'avec l'extension méridionale des zones productives, cultures et pâturages étaient alors moins éloignés du limes qu'on peut aujourd'hui le supposer. Les marches impériales de cette époque étaient pour cette raison loin d'être désertifiées et dépeuplées. Elles bénéficiaient non seulement, selon le principe colonisateur du moment, de l'appoint démographique des vieux légionnaires démobilisés sur place et encouragés à y rester par des distributions de parcelles cultivables et divers soutiens financiers mais aussi de la fixation de nombreux nomades bientôt sédentarisés, attachés aux ressources locales et prêts à les défendre. Bon nombre de ces légionnaires démobilisés sur place, finissaient d'ailleurs par épouser des femmes autochtones donnant ainsi naissance à une population de berbères romanisés.

 


Schématisation horizontale du limes

 

Ainsi le limes pouvait compter sur l'appoint militaire d'anciens combattants et de résidents, tous devenu ouvriers agricoles et prêts, le moment venu, à abandonner la charrue pour monter aux créneaux. Ces défenseurs occasionnels, alors nommés " soldats des frontières " (" limitanei "), rejoignent sur le limes, au moindre danger, les soldats de métier.

L'histoire nous laisse quelques traces de contrats passés entre le Pouvoir et ces soldats des frontières. En échange de parcelles cultivables, ces derniers, par ailleurs exemptés d'impôt assuraient l'entretien des fortifications et la défense du territoire. Il parut évident que les contractants, devenus garants de leurs biens, se montreraient à la hauteur de leur mission mais quelques mises en garde furent parois nécessaires poux rappeler leur engagement aux coupables de certaines négligences. Ceci dit et pour l'ensemble, ce long ruban défensif assura pendant trois bons siècles et de cette manière, outre sa mission impériale de sauvegarde du territoire romain, son autosubsistance et son auto-défense. Cette constatation est un témoignage supplémentaire du génie avec lequel Rome sut aborder, traiter et résoudre, le problème permanent de subsistance que lui posait l'immensité des territoires contrôlés. Non loin de ce limes qui, du fossé aux points d'appui les plus reculés, dessine une bande dont la largeur varie entre dix et trente kilomètres, ou plus, apparaissent des bourgs fortifies comme Gemellae, centres nerveux opérationnels, possédant l'essentiel de toute infrastructure urbaine, voire même amphithéâtres, thermes, temples à l'ère païenne, chapelles et baptistères à l'ère chrétienne. Ces villes sont souvent d'anciens forts dont elles ont gardé murailles et tours d'angles, qui ont grossi au fil du temps, de l'apport périphérique souvent incontrôlé de nomades et de paysans, en quête de romanisation, venus sous ses murs chercher protection avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux et ont été finalement inclus dans un périmètre devenu urbain. Plus au nord, d'autres villes doivent peut-être leur existence à la volonté politique du moment. Timgad en est l'exemple. Elle est construite d'une pièce, cent ans après Jésus-Christ, par les urbanistes de la IIIe légion Auguste sur l'ordre de Trajan; on peut donc imaginer que cette ville a vu le jour sur le bureau de l'empereur pour constituer, aux limites de l'Empire, un carrefour de communications, un centre de colonisation, peut-être militaire mais plus encore administratif et commercial.

 


Reconstitution panoramique du limes

 

Nous dirons pour conclure, que cette immense réalisation reste conforme au concept défensif impérial romain. Le limes boucle au sud de l'Afrique du Nord, la grande ceinture européenne, sécurisante dans l'esprit de ses créateurs, rejetant comme l'Ecosse et le Danube, les dunes sahariennes dans le monde barbare. Cette époque confiant à une défense périphérique de positions statiques, intégrité territoriale de l'intérieur, bénéficiera longtemps d'un large crédit. Nous-mêmes, il y a peu, n'avons-nous pas cher payé, l'illusoire protection de la ligne Maginot? On ne peut certes nier le rôle joué par cette frontière fortifiée dans la paix romaine dont ces provinces bénéficièrent plus ou moins pendant trois siècles. A l'image de la Grande Muraille chinoise, le limes n'a ce pendant fait qu'assurer un objectif qui restait limité, car, indépendamment de quelques rébellions épisodique dans le pays, et des ferments délétères internes qui ont affaibli l'empire et ses provinces, dans leur fondement et leur intégrité, lorsque l'heure sonnera, le Maghreb romain s'écroulera, sous les coups de boutoir de conquérants arrivés, eux aussi, par où on ne les attendait pas.

Maurice Crétot
(croquis et schémas de l'auteur)

Lectures et bibliographie

E. Albertini : " L'Afrique Romaine ". Publi. Gouv. Gal de l'Alg. 1955.
A. Ballu: " Les ruines de Timgad " - 1911.
J. Baradez : " Fossatum Africae " - Publ. Gouv. Gal. 1949.
G. Bensadou : " Aumale, une cité à énigmes " - " L'AIgérianiste " n° 79, sept. 1997.
A. Berthier: " La Numidie " 1981.
F. Bertrandy : " L'Etat de Sittius et la Numidie Cirtéenne " - " L'Algérianiste " n° 79, sept. 199
G. Boissier : " L'Afrique romaine " - Editions Hachette Paris 1912.
C. Bourgeois: " Note sur le culte de l'eau en Afrique " - Bull. Sté. Franç. d'Arch. 151-1-1993.
R. Cagnat : " L'Armée romaine d'Afrique et l'occupation militaire sous les empereurs " - Paris 1912.
G. Camps: " Les civilisations préhistoriques de l'Afrique du Nord et du Sahara " - 1974.
C. Caussignac : " L'Afrique romaine, terre chérie des empereurs " - " L'AIgérianiste " n° 7 juin 1996.
A. Courtois: " Timgad " - Pub. Gouv. Gal de l'AIg. 1952
M. Crétot : " Timgad l'africaine Pompéi " - " L'Algérianiste " n° 54, juin 1991.
L. R. Decramer : " Ces mystérieuses bornes du Sud-tunisien " - " L'AIgérianiste " n° 77 mars 1997.
P A. Février: " Approche du Maghreb romain " - Edit. Episud 1989.
J. Garé-Depaule : " Economie et société en AFN aux IIe et IIIe siècles " - " L'AIgérianiste " n° 81/83, sept. 1998.
S. Gsell: " Histoire ancienne de l'Afrique du Nord " - 1930.
G. P Hourant : " L'intégration... à l'époque romaine " - " L'Algérianiste " n° 66, juin 1994.
R. Laffitte: " C'était l'Algérie " - Edit. Confrérie Castille, 1994.
Lebert : " Le colonel-aviateur jean Baradez " - " L'Algérianiste " n° 83, sept. 1998.
Y Le Bohec : " La Ille légion romaine " - Antiquités Afrique CNRS 1989.
L. Leschi : " Etudes d'épigraphie, d'archéologie et d'histoire africaine " - Pub. Gouv. Gal de fAll 1957.
M. Monnet : " Traces ineffaçables de nos devanciers romains " - " L'AIgérianiste " n° 49 mars 1990.
F. Vernes : " L'épopée Vandale de la Baltique à Carthage " - " L'AIgérianiste " n° 78, juin 1997.

N.D.L.R. : Ce sujet a déjà fait l'objet de nombreuses conférences-diaporamas dans différents cercles et sociétés.

In l'Algérianiste n° 86 de juin 1999

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La vie économique en Afrique du nord aux IIe et IIIe siècles après J.-C.

Écrit par Jeanine GARE-DEPAULE. Associe a la categorie Antiquité

L'INDUSTRIE ET L'ARTISANAT

Nous avons déjà évoqué la fabrication de l'huile. Sa production a pu être géographiquement établie grâce aux multiples ruines de pressoirs.

Parfois de véritables usines permettaient d'exploiter la production des grandes plantations. C'était le cas de Brisgane, dont nous avons déjà parlé, et aussi de l'huilerie de Kherbet Agoub, près de Sétif, où vingt et un pressoirs fonctionnaient en même temps.

L'huile jouait un grand rôle dans la vie du Méditerranéen. Elle était utilisée pour la cuisine, servait aussi de combustible pour l'éclairage. Elle entrait également dans la fabrication des produits de toilette.

 


Tébessa - Huilerie de Brisgame

 

Deux facteurs ont encouragé cette production.

Tout d'abord les besoins de l'Empire étaient immenses et certaines provinces ne produisaient pas d'huile du tout.

D'autre part les agriculteurs italiens défendaient leurs privilèges et, sous leur pression, les empereurs ont longtemps essayé de limiter la culture des oliviers et celle de la vigne dans les provinces ; mais la crise économique dont souffrait l'Italie à cette époque a, peu à peu, renversé la situation. Les productions agricoles étaient devenues insuffisantes, et les empereurs n'arrivaient pas, malgré certaines mesures, à enrayer le mouvement. A partir de l'empereur Nerva, pour la première fois, sont arrivés au pouvoir des empereurs d'origine provinciale. Les provinces d'Espagne et d'Afrique ont alors bénéficié de leur attitude bienveillante.

Cette tendance s'est accentuée, tout d'abord sous Commode, qui aimait s'entourer d'Africains, puis sous les Sévères, avec l'accession au trône d'un Africain de Lepcis Magna, Septime Sévère.

Il fit bénéficier ses compatriotes producteurs d'huile d'exemptions fiscales,ce qui entraîna une production accrue.

Cette industrie procura de grandes richesses aux régions qui possédaient des oliveraies. C'est grâce à elle que put être bâti le splendide amphithéâtre d'El Jem.

Elle leur procura aussi une grande puissance. Ainsi Maximin le Thrace perdit le pouvoir à Rome pour avoir voulu rétablir en Afrique le paiement des taxes sur l'huile.

Cette huile africaine était pourtant critiquée. Au début du IIème siècle, Juvenal n'en appréciait ni l'odeur ni le goût : "... le chou blafard qu'on t'apporte, pauvre homme, pue l'huile de lampe : c'est que l'huile qu'on met dans vos saucières est de celles qu'amènent les descendants de Micipsa dans leurs barques en roseau à proue aiguë. Comme Boocar s'en sert, personne à Rome ne veut se baigner en même temps que lui et elle immunise même contre les morsures de serpents noirs ".

Peut-être fut-elle raffinée par la suite ou on la réserva à l'éclairage et à la fabrication des produits de toilette, à moins que, tout simplement, les Romains se soient habitués à son odeur. Toujours est-il que les quantités produites augmentèrent considérablement au fil des années.

L'oléiculture tenait une telle place en Afrique qu'elle domina le commerce et l'artisanat, entraînant une série d'activités annexes, en particulier une véritable industrie de la céramique.

Pendant longtemps, bien avant l'arrivée des Romains, on avait fabriqué sur place des céramiques grossières pour l'usage domestique.

Cette fabrication a été poursuivie à l'époque romaine, mais on faisait venir d'Italie les céramiques de luxe. Plus tard, le marché fut envahi par les productions gauloises, puis lorraines et rhénanes. Les archéologues en ont retrouvé de nombreux vestiges dans les deux Maurétanies.

Les besoins en objets de terre cuite étaient très importants. On les utilisait dans la construction sous forme de tuiles et de briques. Les vases de toutes sortes servaient aux usages domestiques et ils étaient utilisés dans l'agriculture et l'industrie. Tous les emballages étaient en terre ; que ce soient les "dolia", très grandes amphores destinées à contenir le blé, le vin ou l'huile, ou les amphores plus petites qui permettaient soit leur conservation soit leur transport. Enfin, pour l'éclairage, il fallait des lampes, et, peu à peu, leur production est venue se juxtaposer à celle de l'huile.

Au début du IIème siècle, d'importantes fabriques de lampes ont commencé à apparaître, notamment à Hadrumète. Leurs propriétaires, Domitius et Novius Justus, ont trouvé des débouchés non seulement en Afrique mais aussi en Sicile, en Sardaigne et même en Italie. Ils fabriquaient également de petites statuettes destinées à être placées dans les chapelles et dans les tombes.

Dans le courant du IIème siècle, les ateliers africains ont augmenté en nombre et en importance. De grandes familles ajoutaient aux bénéfices de leurs domaines ceux d'officines dispersées dans les principales villes.

 


Madaure - Huilerie

 

A ce moment s'est développée dans toute la Méditerranée occidentale la production d'une céramique orange clair qui a fait concurrence à la céramique rouge brique de la Gaule Septentrionale.

Certains de ces centres de fabrication se trouvaient sans doute en Espagne. D'autres s'établirent bientôt en Afrique même, à El Aouja et à Hadjel el Ajoun, dans la steppe kairouannaise.

Les propriétaires de cette région avaient peu de ressources agricoles. Mais leurs terres étaient entourées par les grandes oliveraies de Thysdrus et de Sufetula et par la fertile vallée d'Ousseltia. Ils profitèrent donc de la riche production des terres voisines pour compléter la leur par les bénéfices de la vente des céramiques.

On a retrouvé, venant de leurs ateliers, des lampes décorées, des vases à verser dont la panse a la forme d'une tête humaine, des petites amphores décorées en relief.

Ainsi, peu à peu, les importations de céramique disparurent d'Afrique.

Une autre industrie a eu une certaine importance, il s'agit de la production textile.

Les ouvriers qui travaillaient dans ce domaine étaient nombreux. Les tissus précieux, en particulier les étoffes de pourpre, atteignaient des prix très élevés.

Cet artisanat était lié à la production de la pourpre, colorant tiré d'un coquillage, le murex. Il avait fait la richesse de Heninx, dans l'île de Djerba, et de Chullu, en Numidie. Juba II en avait développé l'exploitation dans son royaume.

Une autre activité, dérivée de la pêche, semble s'être développée en Afrique Proconsulaire et sur la côte atlantique de la Maurétanie Tingitane. Les poissons, en particulier le thon, étaient salés dans des installations situées près de la mer.

A Cotta, à proximité de Tanger, on a trouvé une petite usine de salaison de poissons. Les ouvriers y préparaient, en même temps que du thon salé, du "garum". Ce condiment, dérivé du jus de poisson, était très apprécié dans le monde romain. On en fabriquait tout autour de la Méditerranée.

Il est possible que la pêche des thons ait été complétée par la récolte des "murex". En effet, le thon se pêchait au printemps, le murex en automne et en hiver.

La préparation du poisson nécessitait de grosses quantités de sel ; aussi, quand cela était possible, on exploitait des salines à proximité des usines de salaison.

Certains artisans travaillaient le cuir, comme en témoignent les tanneries retrouvées à Tipasa.

L'industrie du bâtiment a été très florissante et a sans doute employé beaucoup de monde. Nous n'avons guère retrouvé les noms des architectes ou artisans qui ont réalisé les bâtiments splendides dont nous voyons aujourd'hui encore les vestiges. Pour les construire, des carrières de pierre et de marbre étaient exploitées. Le marbre de Numidie, très réputé, était exporté en Italie.

Le bois de nombreuses forêts était lui aussi utilisé dans la construction et dans la fabrication du mobilier. Les archéologues ont retrouvé la trace d'une confrérie de "dendrophores", charpentiers voués à Cybèle.

Le bois de thuya, recherché pour l'ébénisterie, était exporté vers l'Italie.

Quelques forgerons et quelques orfèvres travaillaient le métal. Mais il y avait peu de mines. On peut toutefois signaler la mine de cuivre de Cartennae.

Ces marchandises, auxquelles venaient s'ajouter les éléphants, l'or, l'ivoire et les esclaves venus d'Afrique noire, étaient acheminées jusqu'à la côte. Là, on les embarquait en direction de Rome.

Le commerce

LE COMMERCE INTÉRIEUR.

Il se faisait grâce au réseau routier dont nous avons parlé plus haut. Ces routes avaient pour but d'acheminer les troupes et le tribut ; elles servaient aussi à la poste militaire. Mais les marchands et les voyageurs pouvaient également en profiter.

Les véhicules manquaient certainement de confort. Apulée se plaint des inconvénients des voitures : "... gêne des bagages, lourdeur des voitures, lenteur des routes...", il fallait aussi sans doute y ajouter le chaos, la poussière, les ornières ou la boue.

En échange des facilités de circulation que leur offraient les routes, les marchands n'étaient astreints qu'au paiement de taxes relativement modestes, qui s'ajoutaient à celles payées sur les ventes.

A partir de Marc-Aurèle un système de perception directe des impôts fut institué. Chaque province formait une circonscription ; pour passer de l'une à l'autre il fallait payer une taxe sur les marchandises.

Le tarif douanier pratiqué en l'an 202 au poste de Zarai, à la frontière de la Maurétanie Césarienne et de la Maurétanie Tingitane, a été retrouvé. II s'agit d'un document capital. II indique les prix pratiqués alors et la nature des échanges commerciaux entre les provinces occidentales et orientales de la Berbérie.

Les articles énumérés sont les esclaves, le bétail, les peaux, les textiles, le vin, le garum, les figues sèches, les dattes, la glu et les éponges. Le blé et l'huile ne figurent pas sur le document.

Les droits payés n'étaient guère élevés. Ils se montaient à 3 pour 1000 sur les esclaves, à 3 pour 800 pour le bétail, à 2 pour 100 sur les textiles et à 2 et demi pour 100 sur les denrées alimentaires.

Par contre, les réquisitions et les charges imposées aux cités pour le service de la poste impériale étaient beaucoup plus lourdes.

Ce service transmettait les instructions gouvernementales aux autorités locales et provinciales, ramenait leurs rapports à Rome, assurait le voyage des fonctionnaires et acheminait les denrées levées au titre de tribut.

Il possédait partout des relais et des greniers ; il employait, outre les courriers, de véritables unités militaires.

L'Afrique du Nord était aussi en rapport avec le Grand Sud. A l'époque des Sévères, un détachement légionnaire occupait en permanence Ghadamès.

Une partie des figures de chars et de chevaux, gravées ou peintes sur les parois rocheuses des montagnes du Tassili des Adjers et du Hoggar, datent de cette époque.

Un trafic actif se faisait par des itinéraires conduisant de la Tripolitaine au Niger. L'Afrique noire fournissait des esclaves, de l'or, de l'ivoire, des plumes d'autruches et des bêtes fauves. Au Sahara, on récoltait des pierres précieuses, émeraudes ou escarboucles. En échange, les Romains laissaient aux habitants de ces pays du vin, des objets de métal, des verreries et des perles d'émail.

Une fois toutes ces marchandises rassemblées dans les ports de la côte, il fallait les transporter par voie d'eau.

LE COMMERCE MARITIME.

Il a connu, à cette époque, une intense activité. La plupart des sites portuaires avaient déjà été utilisés par les navigateurs carthaginois ; mais ces derniers se contentaient de trouver un endroit abrité et tiraient leurs bateaux sur la grève.

Les Romains, reprenant les techniques grecques, ont aménagé des rades en eau profonde et les ont protégées par des môles.

Les inventions du phare et du sémaphore ont donné une plus grande sécurité aux navires qui ont pu, ainsi, accroître leur tonnage. La navigation africaine a bénéficié d'une gros effort portuaire qui, commencé au milieu du 1er siècle, s'est poursuivi jusqu'au milieu du IIIême.

A Carthage et à Hadrumète, on a conservé les vieux "cothons" puniques. Il s'agissait de bassins creusés à l'intérieur de la côte et reliés à la mer par des canaux. Les Romains se sont contentés de construire à côté des magasins et des entrepôts.Le mouillage de Lepcis Magna fut transformé en un port de haute mer grâce à des travaux grandioses commencés sous Néron et poursuivis par Septime Sévère. Pour éviter l'ensablement, les architectes ont dû détourner un oued. Les îlots rocheux, qui avaient fourni les premiers abris contre le vent, ont été reliés à la côte par de grand môles ; on y a construit des magasins, des portiques et des temples.

Chaque port recevait des aménagements plus ou moins importants, selon ses besoins. Le port d'Utique conserva une activité importante au-delà même du IIIème siècle. Thabraca servait de débouché aux carrières de marbre de Simitthu.

Le port le plus important de Numidie était Hippo Regius. II était relayé par Tuniza, Chullu et Rusicade.

 


Navire de commerce (mosaïque des Thermes de Tébessa).

 

En Maurétanie, Igilgili, Saldae et Mulsuvium étaient éclipsés par Iol Cesarea dont le port actuel garde encore une partie des jetées romaines.

A Tipasa, on avait aménagé un bassin artificiel devant la colline de Sainte-Salsa. Les ports de l'Ouest, Gunugu, Cartennae, Portus Magnus, Portus Divini et les ports de la Tingitane gardaient leurs relations traditionnelles avec l'Espagne. Là encore, l'aménagement des ports avait été réalisé pour l'acheminement du tribut annonaire, mais il a profité à tout le commerce nord-africain.

Il a fallu également aménager, en Italie, un port proche de Rome, et qui soit capable d'accueillir toutes ces marchandises.

Les Romains ont donc créé le port d'Ostie, vaste ensemble qui a fini par constituer une véritable ville. On a pu identifier, grâce à des mosaïques, neuf compagnies de navigation africaines qui y avaient leurs bureaux.

Ces "naviculaires" étaient soumis au contrôle de l'Etat et considérés comme s'acquittant d'un service public. Ils bénéficiaient d'un ensemble de privilèges fiscaux et percevaient un pourcentage sur le blé transporté. Ces mesures favorables ont eu pour effet d'accroître considérablement le commerce maritime.

L'essentiel du commerce africain se faisait avec l'Italie.

Il semble qu'il y ait eu des relations étroites entre les propriétaires terriens et les armateurs. Les capitaux nécessaires étaient très importants. Les armateurs plaçaient une partie de leurs bénéfices dans l'achat de terres et, à l'inverse, les propriétaires terriens essayaient d'augmenter leurs bénéfices par des investissements dans la flotte de commerce. C'est ce qui explique le grand nombre de mosaïques marines trouvées dans les demeures, même loin de la côte. En plus de leur aspect décoratif, elles ont pu avoir un rôle sacré de remerciement aux dieux marins, sources de tant de richesses.

Une de ces mosaïques, découverte à Althiburos, en Afrique Proconsulaire, peut être exécutée sous les derniers Sévères, présente toute une variété de navires, bateaux de guerre, de commerce ou simples barques de pêche.

Les vaisseaux étaient peu maniables ; ils étaient mus par des voiles carrées et dirigés à la godille. On n'embarquait pas l'hiver, sauf nécessité impérieuse. Les traversées pouvaient durer plusieurs mois. Seuls les bateaux reliant Carthage ou Utique à Ostie choisissaient un itinéraire direct. Les autres faisaient du cabotage le long des côtes de l'Afrique, de l'Espagne et de la Gaule, avant de gagner les ports italiens.

Les gros vaisseaux pouvaient jauger 10 000 amphores, soit à peu près 250 tonnes de charge utile.

Les naufrages étaient relativement fréquents. Les épaves explorées donnent toutes sortes de renseignements précieux sur la fabrication et le chargement des navires, parfois même sur les conditions de vie à bord.

Ces bateaux arrivaient à transporter des charges très considérables ; les colonnes monolithes des Thermes d'Antonin, qui pesaient plus de 75 tonnes chacune, ont été amenées par mer de Corse ou de Sardaigne.

Le commerce maritime le plus fructueux concernait l'huile et les textiles.

LES MARCHÉS ET LES BOUTIQUES

Le commerce intérieur procurait moins de bénéfices, mais il était, lui aussi, très florissant.

Les marchands formaient une partie importante de la bourgeoisie municipale.

 


Djemila - Marché de Cosinus. Vue d'ensemble.

 

Des marchés hebdomadaires permettaient aux paysans d'écouler leurs produits, aux nomades de vendre leurs bêtes. Ces marchés ruraux, les "nundines", se tenaient dans différents endroits du territoire. Certains propriétaires les organisaient sur leurs terres. Ce fut le cas de L. Africanus en 138, aux Caste Bergenses. Une rotation sur les différents jours de la semaine permettait aux marchés d'une même région de ne pas se gêner.

De plus, chaque ville avait son propre marché ; elle en avait parfois plusieurs. Le "macellum" était une place bordée de portiques, sous lesquels s'ouvraient les échoppes. Des édiles étaient chargés de veiller à la régularité des transactions. Ils avaient à leur disposition les tables-étalons des mesures de longueur et de capacité, ce qui leur permettait de régler rapidement les contestations.

Les commerces des cabaretiers, des changeurs et des banquiers se trouvaient au Forum. Il y avait également des magasins dans les rues ou à l'entrée des grandes maisons.

LA MONNAIE

La monnaie légale en Afrique au temps des Empereurs était celle de Rome. Mais elle a coexisté avec les anciennes monnaies puniques et avec les pièces frappées par les rois maures ou numides.

Elle a conservé une assez grande stabilité pendant les deux premiers siècles et au début du troisième. La hausse des prix a été surtout sensible après 250.

Les variations saisonnières étaient fortes, en liaison avec l'instabilité du climat.

A Tiddis, on a trouvé un lot important de monnaies. Le mélange des pièces préromaines et de pièces impériales laisse supposer que toutes ces monnaies avaient cours en même temps.

(In l'Algérianiste n° 82 de juin 1998)

ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ

L'essor économique a entraîné un formidable élan démographique. A l'apogée de sa prospérité, à la fin du IIe siècle et au début du IIIe, la population des provinces d'Afrique a dû atteindre 6 500 000 habitants.

Les cités étaient très nombreuses, il y en avait au moins 500. La province la plus peuplée était la Proconsulaire ; elle comptait plus de 200 cités et possédait la ville la plus importante, Carthage, qui avait à elle seule plus de 100 000 habitants.

Les autres cités étaient beaucoup plus petites. Dix seulement avaient plus de 20 000 habitants, la plupart moins de 5 000. Les campagnes étaient aussi très peuplées; les cultivateurs vivaient dans des villages, dans des bourgs fortifiés, parfois dans des fermes isolées. A certains endroits les agglomérations étaient très proches les unes des autres. C'était le cas de la région de Thugga où on a dénombré dix cités dans un rayon de dix kilomètres.

L'étude des ruines de Timgad permet de suivre la progression de cette ville. Elle a vu sa population quadrupler en un siècle. Aujourd'hui, son emplacement se trouve dans une région quasiment déserte.

Même les confins du désert étaient peuplés. Les photographies aériennes permettent de voir que des villages s'étaient installés, sous la protection des forts du "limes", aux endroits où la présence de l'eau permettait les cultures.

Dans les régions riches, en particulier dans les plaines de Tunisie, la densité de la population devait être supérieure à cent habitants au kilomètre carré.

L'augmentation de la population, qui avait presque doublé en un siècle, était due en particulier à l'accroissement des productions agricoles. Signe de prospérité, elle a été possible grâce à la régression des famines, à la sécurité assurée et à une meilleure hygiène.

Dans le même temps, l'Italie connaissait une crise démographique; aussi peu d'Italiens venaient en Afrique. Même les soldats étaient progressivement recrutés sur place. Les Romains devenaient une minorité. Les premiers colons s'étaient intégrés à la masse des indigènes ; ceux-ci, parallèlement, se sont intégrés à la civilisation romaine.

Cette province romaine d'Afrique a été de plus en plus animée par les Africains eux-mêmes. La séparation entre les couches ethniques s'effaçait, la romanisation des noms berbères le prouve. Les Africains pouvaient gravir tous les échelons de la hiérarchie romaine et obtenir les charges les plus hautes. En effet, la hiérarchie sociale ne dépendait pas de l'origine ethnique, mais du degré de fortune.

Il est vrai qu'au départ, seuls certains Romains étaient riches, mais peu à peu le nombre des gens fortunés a augmenté. La progression des fortunes est révélée par les inscriptions qui donnent le montant des libéralités consenties par des particuliers. Elles ont triplé entre la période antérieure à 138 et la période des Sévères. La plus grande partie des monuments a été construite entre l'avènement de Trajan et la mort de Sévère Alexandre.

Comment était distribuée cette fortune ?

Les Africains qui accédaient au Sénat romain étaient tenus d'avoir un cens d'un million de sesterces au moins. A la fin du IIe siècle, une centaine de familles africaines étaient parvenues à cet honneur.

Celles qui arrivaient au rang équestre, avec un cens de quatre cent mille sesterces minimum, étaient plus nombreuses. Il devait y en avoir quatre ou cinq par cité, davantage dans les grandes villes. On peut penser que plus d'un millier de familles possédaient une fortune moyenne.

Au-dessous on trouvait la bourgeoisie municipale. Elle comprenait plusieurs dizaines de milliers de familles, dont la fortune variait selon les villes.

A Carthage, la somme requise pour accéder au Sénat et aux magistratures était de 30 000 sesterces, à Cirta de 20 000, à Hippone de 10 000. Dans les villes moyennes cette somme descendait à 5 000 sesterces et même au-dessous.

La répartition des fonctions municipales permet de situer la répartition des fortunes.

Dans les classes sociales, cette répartition est inégale. Les classes énumérées plus haut ne représentent qu'un million d'habitants environ. Il y a donc plus de cinq millions d'habitants qui possèdent moins de cinq mille sesterces. Nous ne parlerons pas ici des esclaves, sur lesquels nous possédons peu de renseignements; simplement, il semble qu'à cette époque il y avait peu d'esclaves agricoles dans les grands domaines.

Il est vraisemblable qu'une grande partie de la population était pauvre. Nous avons déjà parlé des journaliers qui parcouraient le pays pour s'employer aux travaux agricoles, moissons, cueillette des olives, vendanges etc... Il s'agissait soit d'individus sans terre, soit de paysans dont le lopin était trop petit pour nourrir une famille.

Mais les inscriptions nous apprennent que les classes sociales n'étaient pas fermées; elles nous montrent qu'avec beaucoup de travail et un peu de chance, un certain nombre de familles ont pu progresser dans la hiérarchie.

Les inscriptions très connues de Mactar indiquent l'itinéraire d'un simple ouvrier agricole qui, vers 260, est parvenu, par son travail et son sens de l'économie, aux honneurs municipaux.

Un autre habitant de Mactar, Pinarius Mustulus, parti lui aussi de peu, a bâti une fortune respectable.

De nombreux autres exemples montrent une ascension dans la hiérarchie sociale poursuivie par les Africains pendant plusieurs générations. Le cas le plus connu et le plus frappant est, bien sûr, celui des Sévères. Cette vieille famille de Leptis Magna, sans doute d'ancienne souche punique, a fourni à Rome une nouvelle dynastie d'empereurs.

Nous pourrions fournir bien d'autres exemples de réussites extraordinaires de gens d'origine africaine, promus grâce à leur réussite personnelle et à l"'adlectio" de l'Empereur.

Plus modestement, une inscription de Theveste témoigne de l'ascension de la famille de Q. Titinius Sabinianus. Riche bourgeois de Theveste, il mourut vers 166; ses arrière-petits-enfants, Titianus Pupianus et Pullaienus Petromanius furent admis au Sénat romain. Ainsi la réussite ne tenait pas tant à la naissance qu'à la richesse (1).

Les villes ont été le reflet de l'augmentation de ces fortunes. Les constructions furent très importantes aux IIe et IIIe siècles, jusque vers 230. La chute de Septime Sévère et les troubles qui ont suivi ont stoppé l'embellissement des cités.

Les vestiges archéologiques qui subsistent nous donnent une idée de ce que fut leur ancienne splendeur.

Elles étaient le plus souvent étendues et possédaient de beaux monuments publics. Les temples, les amphithéâtres, les forums, les thermes, permettaient à tous de se réunir. Les marchés, centres de la vie commerciale, étaient animés par de nombreuses boutiques. Les passants pouvaient s'arrêter pour boire ou se reposer dans l'auberge proche. Les maisons particulières, soigneusement alignées le long des rues pavées, étaient parfois très luxueuses, avec leur décor de mosaïques, de sculptures et de peintures. L'eau, amenée jusqu'à la cité par des canalisations, était distribuée par de nombreuses fontaines qui devaient apporter beaucoup de fraîcheur.

Les ruines de Cherchell, de Tipasa, de Timgad, de Lambèse, d'Hippone, de Djemila, et de bien d'autres villes peuvent nous suggérer l'étendue et l'importance qu'elles avaient quand elles étaient habitées. Elles peuvent donner aux chercheurs toutes sortes d'indications sur les activités des habitants ou sur leur façon de vivre. Hélas, ce sont des villes mortes qui ne peuvent plus nous restituer le mouvement, le bruit, les odeurs. Cela est laissé à l'imagination de chacun. Mais aucun de ceux qui l'ont connue ne pourront oublier le charme qui se dégage de la petite cité de Tipasa, enfouie sous une végétation luxuriante, et dont les maisons endormies s'étendent paresseusement jusqu'à la mer.

En Afrique du Nord se trouve encore une merveilleuse réserve pour les chercheurs. Il faut espérer que les ruines dégagées par le formidable travail des archéologues de la colonisation pourront être correctement conservées. Il faut espérer aussi que des fouilles sérieuses pourront reprendre dans un avenir proche.

CONCLUSION

On peut dire que l'œuvre accomplie par Rome en Afrique a été gigantesque. Elle a conduit à un essor économique remarquable dont l'apogée s'est situé à la fin du IIe siècle et au début du Ille. L'effort des Antonins et des Sévères doit donc être particulièrement signalé.

Le génie de Rome a été de confier aux Africains eux-mêmes le soin de mettre en valeur leur propre pays.

Mais cela s'est fait en liaison constante avec Rome. L'Afrique n'était pas isolée, elle participait à tous les grands échanges commerciaux et culturels avec la Méditerranée Occidentale. Elle était aussi en rapport avec la Méditerranée Orientale dont elle a fortement subi les influences dans les domaines artistique et religieux.

La fascination exercée par la Ville Éternelle a été très grande. La plupart des Africains ont désiré se romaniser. Cela est attesté par les noms, la façon de vivre et les carrières. Cette attirance a touché même les peuples berbères qui paraissaient les plus hostiles à la colonisation romaine, et s'est poursuivie sous l'occupation vandale.

Pourtant cet essor économique de l'Afrique a connu ses limites. Dans l'espace, tout d'abord, puisque son commerce dépendait surtout de l'Italie ; dans le temps ensuite, puisque son déclin a trouvé en partie sa cause dans les effets de sa réussite. Le peuplement important a entraîné un manque de terres; la disparité des fortunes a provoqué des heurts parmi la population.

L'état des techniques de l'époque ne permettait pas d'investir les fortunes dans des installations qui auraient permis d'assurer l'avenir. Entièrement basée sur l'agriculture et sur le commerce avec Rome, l'économie africaine est restée fragile malgré sa réussite.

Enfin, ses liens avec le pouvoir politique en place à Rome étaient trop forts. L'avènement d'empereurs qui n'étaient pas originaires de l'Urbs a permis à l'Afrique d'entamer une progression remarquable sous les Antonins, les Empereurs africains ont parachevé cette œuvre La chute des Gordiens n'a pu qu'amorcer le déclin.

Malgré une persistance des acquis économiques au IIIe siècle et une reprise sous les Empereurs byzantins, l'Afrique du Nord a connu une récession durable.

Pour conclure nous laisserons à nouveau la parole à A.G. Hamman

"Comme les belles naïades des mosaïques, l'Afrique, accueillante par la douceur de son littoral étalé au soleil, est une perpétuelle invitation. Carrefour entre l'Orient et l'Occident, frôlant l'Europe à Tanger, ce pays nous semble voisin. Son histoire, comme ses plages, a connu les vagues successives des invasions, des Phéniciens aux Romains, des Vandales aux Arabes, des Turcs aux Français. Tous l'ont conquise. Elle ne s'est donnée à personne. Six siècles de vie commune ont pu faire croire à Rome, comme dans les mariages de raison, que l'amour viendrait. Il n'en fut rien".

JEANINE GARE-DEPAULE

In l'Algérianiste n° 83 de septembre 1998

(1) - Paul Petit a pu écrire: "A la hiérarchie ethnique s'était substituée une hiérarchie économique, qui ne coïncida pas toujours avec elle, car si les Romains d'origine sont une élite sociale, on trouve des colons romains vivant aussi modestement que les propriétaires indigènes, et les notables des grandes villes n'éprouvent envers le conquérant aucun sentiment d'infériorité: ils sont complètement assimilés, et, à la fin du IIe siècle une élite africaine s'est dégagée, dont les fils sont juristes, écrivains célèbres (Fronton de Cirta, Apulée de Madaure, Tertullien), voire chevaliers et sénateurs". Cette opinion exprimée dans "l'Empire romain" s'inspire directement de celle de G.C. Picard.

Bibliographie
- G. Charles-Picard, "Civilisation de l'Afrique romaine" 1959.
- Paul Petit "Histoire de l'Empire romaine1974 - "La paix romaine" 1982.
- E. Albertini, G. Marçais, G. Yver. "L'Afrique du Nord française dans l'Histoire' 1937 - Archat Lyon Paris.
- S. Gsell, G. Marçais, G. Yver. "Histoire d'Algérie". Paris Boivin 1927.
- C.A. Julien. "Histoire de l'Afrique du Nord". Payot Paris 1975.
- Louis Leschi. "Études d'Epigraphie, d'Archéologie et d'Histoire africaines". Paris - Arts et métiers graphiques 1957.
- J. Baradez. "Fossatum Africx". Paris - A phiques 1949.
- P Salama. "Les voies romaines de l'Afrique du Nord". 1951 Alger Gouvernement Général.
- F. Decret, Mhamed Fantar. "L'Afrique du Nord dans l'Antiquité". Payot Paris 1981.
- A.G. Hamman. "La vie quotidienne en Afrique du Nord au temps de Saint Augustin". Hachette 1979.

Plaquettes éditées par le Gouvernement Général de l'Algérie
- Tipasa - J. Baradez 1952.
- Tipasa - L. Leschi 1950.
- Cherchell - S. Gsell 1952.
- L'Afrique romaine - E. Albertini 1955.
- Hippone la Royale - E. Marec 1954.
- Timgad - C. Courtois 1951.
- Tiddis - A. Berthier 1951.
- Djemila - L. Leschi 1949.
- Tébessa - Serée de Roch 1952.
- Villes d'Or - 1951.
Revue "Histoire et Archéologie"
- Carthage et la Tunisie n°69 janvier 1983.
- Ports et villes engloutis n° 50 février 1981.
- Ostie port de Rome n° 71 mars 1983.
- Les voies romaines n° 67.

Chronologie

149 av. J-C. Fin de la 3ème guerre punique.
146 " " Prise et destruction de Carthage - création de la Province d'Afrique; la capitale est Utique.
122 " " Caïus Gracchus fonde une colonie.
105 " " Victoire de Rome sur Jugurtha ; la Numidie devient Province romaine.
48 " " Défaite de Pompée devant César ; le roi Juba 1er avait soutenu Pompée.
de 46 à 36 av. J-C. Réorganisation de l'Africa par César. Le royaume de Numidie est supprimé. Création à l'ouest d'un nouvel état dont la capitale est Cirta. Création à l'est d'une nouvelle province : l'Africa Nova.
fin 36 Octave met un proconsul à la tête de l'Africa unifiée en une seule province, la Proconsulaire avec pour capitale Carthage.
25 av. J-C. Octave annexe la Numidie, il la confie à un proconsul qui siège à Carthage.
44 ap. J-C. Claude établit solidement la domination romaine en Afrique ; il scinde en deux le royaume de Maurétanie, à l'ouest de la Numidie, et en fait la Maurétanie Tingitane et la Maurétanie Césarienne.
100 Fondation de Timgad par Trajan
IIe siècle Règne de Septime Sévère. Il sépare la Numidie de l'Afrique Proconsulaire pour en faire une province spéciale dont la capitale est Cirta.
IIIe siècle Apogée de l'Afrique romaine au cours de la première moitié du siècle. A partir du milieu du IIIe siècle Carthage connaît de nombreux troubles politiques et religieux. Apogée du développement du Christianisme.
439 - 533 Effondrement de l'autorité romaine en Afrique à la suite des invasions vandales.
533 - 534 Reconquête byzantine de l'Afrique du Nord sous Justinien Ier.

A la fin du VIe siècle et pendant la première moitié du VIIe, l'Afrique du Nord connaît une nouvelle période de paix et de prospérité.

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L'État de P. Sittius et la Numidie Cirtéenne

Écrit par Francois BERTRANDY. Associe a la categorie Antiquité

* Résumé de thèse (doctorat d'État)- Université de Paris IV- Sorbonne 1989.

 

(1er siècle avant J.-C. - 1er siècle après J.-C.)

 

 

Sittius1-carte-numidie

 

Proposé par le professeur G.-Ch. Picard le sujet concerne une région de l'Afrique du Nord, la Numidie cirtéenne, dont l'étendue est relativement limitée. Elle tire son nom de l'ancienne capitale du royaume de Numidie, Cirta (l'actuelle Constantine en Algérie). Elle doit son originalité au fait qu'au milieu du 1er siècle avant J.-C., avant d'être intégrée à la province d'Afrique proconsulaire, elle a formé une principauté dont l'autonomie fut brève.

Issu de l'aventure de P Sittius, allié de César en Afrique, contre les partisans de Pompée, ce territoire connut un destin particulier pendant près de quatre siècles. Cependant seule nous intéresse directement la période comprise entre le 1er siècle avant J.-C. et le 1er siècle après J.-C. Elle correspond, en effet, à une mutation historique fondamentale pour l'Afrique du Nord : le passage du royaume indépendant de Numidie à la domination romaine sur la région dont la mise en place s'achève à la fin du 1er siècle de notre ère.

Ainsi délimité dans l'espace et dans le temps, le sujet appelle trois séries de recherches

- En premier lieu, il faut faire le point de nos connaissances sur P Sittius et ses compagnons, les Sittiani. Si la dernière étude remonte à Münzer dans la RE (1927), on peut prétendre, à la lumière de travaux récents, préciser certains aspects de la carrière du personnage. L'épigraphie, l'onomastique voire la prosopographie doivent permettre de mieux connaître qui sont les Sittiani et de mieux saisir le rôle joué par les Julio-Claudiens et les Flaviens dans le contrôle de la région et dans sa romanisation.

- En second lieu, l'implantation sittienne, minoritaire dans une région chargée d'histoire et de traditions, contraint à rechercher ce qu'est la Numidie cirtéenne en tant que terre d'accueil de ces Sittiani. Ici sont mises en œuvre d'autres sources que l'épigraphie, à savoir les témoignages littéraires, archéologiques et numismatiques ainsi que la céramique. On observera alors l'existence d'une pénétration étrangère en Cirtéenne depuis près de deux siècles à laquelle se rattachent en définitive les Sittiani.

- Enfin, l'installation des compagnons de Sittius oblige à considérer les différentes formes d'organisation qu'a connu la région pour mieux souligner son originalité par rapport au système administratif traditionnel à l'intérieur des provinces de l'Empire. Il sera possible alors de dégager son rayonnement politique et culturel, auquel participèrent certains personnages de notre région dont la carrière fut considérable.

P Sittius et l'État sittien

Dans l'essai de reconstitution de la carrière de P Sittius il est apparu que, durant son long séjour africain (55-46 avant J.-C.), il avait été en contact avec les milieux d'affaires romains tant à Rome qu'en Numidie (Cirta, Rusicade, par exemple). Ces rapports ont facilité peut-être la prise de Cirta qui aurait été livrée à Sittius et à Bocchus par la communauté latine de l'endroit.

On aura observé qu'à cette époque la création de la principauté de P. Sittius n'était pas un fait isolé dans la conquête romaine. Elle fait partie d'une politique qui vise à créer des établissements fortement romanisés ou des " états-tampons ", en avant des possessions romaines ainsi que l'a fait Marius au-delà de la fossa regia avec Thuburnica ou Pompée en Orient. L'Etat de Sittius doit donc être considéré, à l'origine, comme une protection de l'Africa nova, nouvellement créée, face au royaume de Maurétanie, mais aussi comme un pôle de romanisation diffusant la civilisation latine dans la région et au-delà.

A propos des Sittiani, il a pu être établi deux origines assez distinctes. A une minorité italienne et espagnole formant le noyau de ce groupe se sont ajoutés, au cours du séjour africain de P. Sittius, des Maures et des Numides. Ces derniers adoptèrent le gentilice(1) de leur chef auquel ils joignirent leurs noms africains.

Quant aux autres, porteurs de gentilices d'origine italienne ou espagnole, parce qu'on ne retrouve leurs traces en Afrique du Nord qu'en Cirtéenne, ils faisaient probablement partie au départ des Sittiani.

Ce qui permet d'envisager que P. Sittius avait délégué quelques-uns d'entre eux dans certains centres de la région en tant qu'hommes de confiance. Ils ont fait souche sur place. D'où la présence quasi exclusive de certains gentilices dans quelques bourgades (Bombii à Celtianis, Egrilii à Thibilis). Mais certains noms se retrouvant très largement en Italie (Campanie, Latium), il n'est pas exclu non plus que Sittius ait utilisé des Romano-Italiens résidant en Afrique depuis longtemps pour remplir les mêmes fonctions que certains autres Sittiani (Pactumeii à Rusicade, Auianii à Thibilis). Il résulte de cette politique un amalgame assez heureux des trois composantes de la nouvelle société cirtéenne : Sittiani, Numides et Romano-Italiens.

Au sujet de l'évolution de la Cirtéenne après la mort de P Sittius jusqu'à la fin du 1er siècle après J.-C., il a été proposé que l'annexion définitive de l'ancien territoire du condottiere de César avait été réalisée par Octave, en 36, quand ce dernier devint le maître des deux provinces de l'Africa vetus et de l'Africa nova.

S'il devient difficile, à partir de ce moment, de distinguer l'originalité du groupe des Sittiani, la Cirtéenne fut, cependant, outre un pôle de romanisation actif, une zone à défendre face aux soulèvements des tribus nomadisant sur les confins méridionaux de la région et perturbées par les progrès de la colonisation romaine.

Néanmoins, sauf au moment de la révolte musulmane de Tacfarinas, la Cirtéenne ne fut jamais sérieusement inquiétée. On doit considérer sa romanisation, largement complétée par l'action de Claude et, à un degré moindre, par les Flaviens, comme achevée à la fin du 1er siècle. De même les mouvements des tribus sont bien contrôlés sur les marges méridionales de la région.

La Numidie cirtéenne, terre d'accueil des Sittiani

L'aisance avec laquelle s'installent les Sittiani oblige à en rechercher les raisons. II s'avère que les compagnons de P. Sittius sont les derniers éléments de la pénétration étrangère dans le royaume de Numidie, pénétration commencée dès la fin du Ille siècle avant J.-C.

Différents domaines illustrent cette constatation.

- On observe une multiplicité des langues parlées en Numidie depuis deux siècles (libyque, punique, grec très superficiellement, latin). Si le latin gagne du terrain, le punique paraît avoir survécu longtemps au-delà de la mise en place de l'état sittien. Il ne semble pas y avoir eu de rejet de l'une ou l'autre de ces langues.

- Dans le domaine artistique le fonds numide témoigne de liens solides avec l'héritage néolithique sinon proto-historique africain. Mais il est aussi soumis aux influences proche-orientales, puniques et hellénistiques. Cette observation peut être faite pour la sculpture et l'architecture des monuments funéraires.

Dans ce dernier cas, le mausolée-tumulus issu de la bazina libyque et habillé d'un parement architectonique punico-hellénistique en est la manifestation la plus remarquable. Mais l'influence italienne sinon campanienne n'est pas à négliger non plus puisqu'elle apparaît dans le monnayage et la décoration (mosaïque) à l'époque de Juba 1er

- Cette perméabilité à ce qui vient de l'extérieur s'observe également dans le domaine religieux où, au vieux fonds religieux libyque, issu de la préhistoire, se sont mêlés des apports orientaux, punico-grecs et romains.

Le sanctuaire d'El Hofra à Cirta témoigne de cette constatation et du triomphe du culte de Ba'al Hammôn auquel les fidèles ont adressé, durant deux siècles, des ex-voto rédigés en punique et néopunique, mais aussi en grec et en latin.

 

Sittius2-Djemila
Djemila (Cuicul)

 

Les Sittiani n'ont pas modifié la religion libyco-punique dans ses fondements mais se sont plutôt adaptés à elle. Au travers du catalogue des divinités évoquées par les textes et les inscriptions, il semble que les habitants de la Cirtéenne aient privilégié les cultes se rapportant à l'au-delà et au salut et surtout les cultes agraires rattachés aux problèmes de l'eau, de la fécondité et de la prospérité. Cet aspect révèle une survivance active des traditions punico-numides face à la pénétration religieuse gréco-romaine à partir du 1er siècle après J.-C.

- Dans le domaine économique, enfin, il faut distinguer l'organisation économique de la Numidie et la pénétration étrangère.

Au premier siècle avant J.-C., le royaume de Numidie est avant tout producteur de matières premières (céréales, marbre, animaux sauvages) destinées à l'exportation et ses structures économiques paraissent encore primitives. Ce qui explique la pénétration aisée des negotiatores dès la fin du IIe siècle avant J.-C. Ces derniers servent d'intermédiaires entre le royaume de Numidie et le reste du bassin méditerranéen. On assiste de ce fait à la mainmise commerciale des negotiatores romano-italiens sur l'Afrique du Nord et sur la Numidie. Sittius peut être considéré comme un des éléments participant à cet état de fait.

La pénétration romaine est aussi une colonisation terrienne à partir de la création de l'Etat de Sittius et sous Auguste dans la région autour de Cirta. Mais il semble qu'en raison de leur petit nombre les Sittiani n'ont pas occupé uniformément toute la région qui leur avait été dévolue.

Le bornage entrepris sous les Flaviens et sous Hadrien a servi en particulier à délimiter l'ager(2) de Cirta et les zones de parcours des tribus semi-nomades à la périphérie de la région. Enfin les grands domaines qu'on a pu recenser sont localisés pour l'essentiel à la périphérie de l'ancien territoire de P. Sittius.

Organisation et fonctionnement de l'Etat de P. Sittius et de la Numidie cirtéenne après sa mort

Dans un premier temps, on a précisé l'étendue géographique du territoire échu à P. Sittius et émis l'hypothèse d'un échange possible de territoire entre l'Africa nova et I'Etat de Sittius.

La région d'Hippone préalablement conquise par Sittius semble avoir été troquée, dans un souci probablement défensif vis-à-vis du royaume de Maurétanie, contre la région où sera fondée plus tard Cuicul.

A partir de là a pu être tentée l'étude de l'organisation politique de la Numidie royale et des premiers temps de la Cirtéenne romaine. Si les tribus cantonnées dans la Cirtéenne et à sa périphérie disposaient peut-être d'une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir royal, il semble qu'elles n'aient guère été en relation, durant la seconde moitié du 1er siècle avant J.-C., avec les Sittiani. Notre connaissance de leur zone d'influence est postérieure à la période étudiée.

S'il y a trace d'une influence administrative punique dans les cités de la partie orientale de la Numidie, hormis à Cirta, elle apparaît moins évidente dans sa partie occidentale. On ne peut établir avec exactitude si des magistrats analogues aux sufètes, que l'on rencontre dans certaines villes numides proches de l'ancien territoire de Carthage, exerçaient en Cirtéenne des fonctions équivalentes.

Il semble que César et Sittius se soient entendus pour adjoindre aux Sittiani d'autres éléments de peuplement (vétérans, prolétaires) ayant reçu le droit de cité et, de ce fait, un gentilice en Sittius ou lulius. L'absence de réaction violente contre les Sittiani laisserait entendre que Sittius a conservé les structures administratives numides.

Avec la fondation d'une colonie à Cirta, à l'époque d'Auguste, le territoire a été administré successivement par des duumvirs et des quatuorvirs avant de connaître des triumvirs, entre les règnes de Caligula et de Vespasien. Cette dernière fonction serait la synthèse d'une magistrature campanienne (meddix tuticus) et d'une magistrature africaine (sufète ?).

L'étude de l'organisation administrative de la Cirtéenne, à l'époque romaine, a permis de dresser un inventaire des magistrats tant religieux que civils.

S'il n'y a pas d'originalité majeure avec les magistratures religieuses où l'on retrouve les trois collèges de sacerdoces, flamines, pontifes, augures, (un Cirtéen, C. Caecilius Gallus a eu l'honneur du flaminat provincial en Afrique proconsulaire au 1er siècle après J.-C.), les magistratures civiles révèlent en revanche un profond particularisme qui les différencie de la plupart des autres villes africaines. Il explique l'absence de règles strictes dans leur ordre d'exercice à l'intérieur du cursus municipal. Le triumvirat permettait d'accéder aux fonctions les plus élevées et le sommet de la carrière municipale paraît avoir été la préfecture de la jeunesse.

Cette étude aboutit à dissocier l'établissement de ces magistratures de la création de la " Confédération cirtéenne " ou Respublica llll coloniarum.


Les fonctions du cursus honorum à Cirta seraient apparues, pour certaines d'entre elles (triumvirat par exemple), au moment où se forme la contribution entre Cirta et les trois oppida de Rusicade, Chullu et Mileu, soit entre les règnes de Caligula et de Vespasien. Elles étaient valables pour l'ensemble du territoire. Ce n'est qu'avec la création de Cuicul à la fin du 1er siècle que serait née la Respublica llll coloniarum.

On est en mesure alors de dégager l'originalité et le rayonnement de la Cirtéenne en Afrique du Nord et à l'intérieur de l'Empire romain. La précocité de sa romanisation est responsable de l'adhésion rapide de ses notables à la romanité et à ses règles d'ascension politique et sociale. II semble aussi que la présence de M. Cornelius Fronto à la Cour des Antonins ait favorisé les carrières de quelques Cirtéens aux aptitudes militaires, administratives, juridiques tout à fait réelles. A tel point qu'on pourrait évoquer l'existence d'un parti cirtéen sinon africain à la Cour. Mais avec Commode cette influence disparaît et la dynastie des Sévères, pourtant d'origine africaine, ne lui redonnera pas le lustre qui était le sien au IIe siècle.

Il ressort de cette étude que les Sittiani, petit groupe d'immigrés en Numidie, et leurs descendants, tout en se fondant dans la population numide et en adoptant parfois ses coutumes, ont su préserver leur originalité. Mais ils ont aussi marqué de leur empreinte une région accoutumée à assimiler, selon ses besoins, les apports extérieurs.

Cette réalité culturelle, économique et politique qu'ils édifient dans le courant du 1er siècle après J.-C. est à l'origine d'un dynamisme remarquable de la région au cours du IIe siècle, en liaison avec l'essor de la romanisation et de l'urbanisation. C'est là tout l'héritage d'un amalgame réussi en Numidie cirtéenne entre les Numides, les Sittiani et les RomanoItaliens. L'initiative en revient incontestablement à P. Sittius et à sa principauté.

(1) Ager : territoire.
(2) Gentilice : nom commun aux membres d'une gens romaine (issus d'une souche commune).

FRANÇOIS BERTRANDY

In l'Algérianiste n° 79 de septembre 1997

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LES JEUX ET LES SPECTACLES DE L'AFRIQUE ROMAINE (3)

Écrit par Maurice CRETOT. Associe a la categorie Antiquité

LES THÉÂTRES

L'Afrique romaine compte beaucoup plus de théâtres semi-elliptiques et de taille relativement modeste que d'amphithéâtres elliptiques et colossaux plus ou moins comparables à ceux qu'on vient d'évoquer. On y donne des scènes bouffonnes, des spectacles de mimes, et d'acrobates, des ballets et des récitals, voire des comédies burlesques plus que de grandes tragédies.

Tous ces spectacles scéniques sont donnés dans les théâtres.

Dans l'Afrique Proconsulaire (l'actuelle Tunisie), en Numidie et Mauritanie césaréenne (l'actuelle Algérie) comme en Mauritanie Tingitane (l'actuel Maroc), chaque ville de quelque importance possède son théâtre. La densité des théâtres diminue d'est en ouest conformément à l'ancienneté, à l'étendue et à l'intensité de la pénétration romaine. Leur localisation dessine en conséquence, sur une carte de l'Afrique du Nord, un triangle effilé d'est en ouest.

Beaucoup de ces théâtres ont disparu et seuls quelques écrits anciens en font parfois mention; tel ce passage sur Constantine et ses environs extrait de l'ouvrage sur l'Afrique de Bekri, auteur arabe du IIe siècle, traduit par Aubert: " ...On y voit également un édifice romain, jadis destiné aux jeux scéniques et dont l'architecture ressemble à celle de l'amphithéâtre de Termeh "" (Taurominium en Sicile).

Bon nombre de ces édifices ont en effet été complètement démontés, deux ou trois siècles après leur construction, par les Byzantins dont les troupes avaient, au cours de leur progression, un besoin constant, rapide et important de matériaux pour fortifier sans attendre le terrain reconquis. Ils furent alors de grands prédateurs de pierres et de tels démolisseurs que certains n'hésitent pas à prétendre que les traces de leur passage dépassent en importance celles des Vandales qui les ont précédés. L'urgence est parfois telle que le théâtre est intégré tel quel dans la masse du rempart édifié à la hâte. C'est ce qu'on voit à Theveste (Tébessa) où le théâtre s'est trouvé sur la ligne que les terrassiers de la cohorte byzantine avaient choisi de fortifier sitôt la ville prise.

Parmi les théâtres dont il reste quelques vestiges, décrivons les plus connus.

Carthage était la plus grande ville de l'Afrique romaine. En plus de son amphithéâtre et du cirque dont nous avons parlé, elle possédait deux théâtres : un " grand " théâtre et l'Odéon.

Construit à l'époque d'Hadrien, le premier a subi de nombreuses mésaventures ; il fut détruit en 430 par les Vandales, incendié, et longtemps on n'en distingua plus que les contours généraux.

On y donna de nombreuses pièces et de mémorables conférences. C'est là que le rhéteur Apulée, né dans la province, à Madaure, prononça son discours le plus célèbre. Un bel Apollon qui ornait le Grand Théâtre de Carthage fut miraculeusement épargné et recueilli avec d'autres statues.

L'Odéon était plutôt réservé aux auditions musicales. Construit au début du IIIe siècle, il partagea le sort du grand théâtre, mais les substructures en étaient si importantes que les fouilles ont révélé toute l'étendue et les parties du monument. C'était une salle de spectacle richement ornée et rehaussée de marbres précieux et de magnifiques statues dont une de Vénus dont on retrouva la tête à cent mètres de là et une autre de l'empereur Hadrien en " costume héroïque". S'y trouvaient également une Junon du 3e siècle et un Jupiter colossal aujourd'hui conservé au musée du Bardo de Tunis.

Comme toutes celles de la ville de Carthage, bon nombre des pierres de ces théâtres servirent pour la construction de la Tunis moderne. Plusieurs fois détruite et reconstruite pendant l'Antiquité, cette cité qui, au temps de sa splendeur, eut comme Rome près d'un million d'habitants, reste après l'an 1200 de notre ère, une mine de pierres et de moellons inépuisable pour les carriers méditerranéens. On prétend qu'ils viennent s'y approvisionner depuis l'Italie et que la cathédrale de Pise serait en grande partie édifiée avec des matériaux provenant de l'antique cité romaine ou de la phénicienne qui la précéda.

Aujourd'hui pour répéter une phrase célèbre... " c'est à peine si le rivage garde encore quelques traces de ce qui fut un immense chantier de ruines ".

Le théâtre de Dougga a été fouillé par le docteur Carton. Les gradins ont des arêtes aussi vives qu'à l'origine. Le sol de la scène était recouvert de mosaïques. On y distingue encore l'ouverture des trappes et l'emplacement de certains des dispositifs nécessaires aux mises en scène. Une inscription figée sur une dalle rappelle que le théâtre, des gradins jusqu'aux rideaux de scène, a été construit par Quadratus, généreux donateur, et qu'une représentation avec jeux gymniques, suivie d'une distribution d'argent et d'un repas furent offerts au peuple pour son inauguration.

Le théâtre de Thamugadi (Timgad) édifié en 169, d'après ce que révèle une dédicace à l'Empereur Marc-Aurèle et à Lucius Vérus, est situé dans la ville près du forum. D'après Courtois, il contient 4 000 à 4 500 spectateurs, ce qui est beaucoup pour une cité de dix à quinze mille habitants et laisse imaginer que les environs accourent les jours de spectacle. Long de 60 mètres ce bâtiment égale la moitié du théâtre Marcellus de Rome. Détérioré par les Byzantins qui prirent ses moellons pour édifier une forteresse, seuls restaient les trois premiers rangs de gradins lorsque les services français des Monuments historiques s'attaquèrent à sa restauration dès la fin du siècle dernier.

Le théâtre de Djemila, l'antique Cuicul, contrairement à celui de Timgad, est légèrement à l'écart de la ville. Adossée au flanc d'une colline que coiffe le temple Septimien, son enceinte large de 60 mètres, accueille 3 000 spectateurs. La scène possède un impressionnant mur-décor. Vu des gradins, ce mur se profile sur un horizon d'arides collines qui servent d'écrin à cette cité dont Raoul Cély compare les ruines à " un ossuaire éventré au centre d'un hémicycle de montagnes noirâtres aux croupes arrondies et profondément ravinées ".

Les observant stupéfait, Camus, de son côté, y entend " un cri de pierre lugubre et solennel ". Frappé par le silence de ces lieux, Albertini, de son côté, les trouve " tout à fait propices à l'évocation des spectacles qui s'y déroulèrent ".

Le théâtre de Khemissa compte parmi les mieux conservés de Numidie. Il est de taille plus modeste que les précédents mais possède une particularité ; on n'observe pas d'escaliers d'accès dans ses gradins ainsi que cela se voit dans les autres théâtres. Cette disposition architecturale et fonctionnelle est assez rare.

Le théâtre de Calama (Guelma) a bénéficié d'une restauration très poussée de son mur de scène qui atteint 7 mètres de hauteur. La galerie supérieure de son enceinte lui a également été restituée avec beaucoup de soin. Le bâtiment retrouve très tôt sa vocation puisque dès 1908 une troupe de passage y donne une tragédie.

C'est une grande bourgeoise de Guelma qui offrit ce théâtre à ses concitoyens. Pour la remercier la ville la nomma prêtresse des Empereurs et lui éleva cinq statues. Bon nombre de théâtres comme d'autres bâtiments ou monuments sont souvent dus aux libéralités de particuliers qui trouvent ainsi le moyen de passer à la postérité en gravant leur nom sur les pierres de l'édifice.

Le lycée de jeunes filles de Philippeville fut construit tout près du théâtre romain de la ville qui se nommait alors Rusicade.

Cette scène antique produira " les Menechmes " de Plaute et une mention épigraphique portée sur une belle plaque de marbre nous apprend que la pièce, d'ailleurs montée aux frais d'un riche romain séjournant à Rusicade, connut un tel succès qu'elle tint l'affiche pendant deux semaines.

Le théâtre de Madaure montre encore les énormes moellons qui restent de sa scène et de son orchestre. Il a par contre, perdu les étages supérieurs de ses gradins et l'on comprend que là encore les Byzantins furent tentés d'y prélever un gigantesque amas de pierres prétaillées pour les réinvestir dans des fortifications élevées à la hâte contre la menace barbare. La quantité des matériaux utilisables fut certainement très importante car le théâtre de Madaure, comme celui de Tipasa en Mauritanie et celui de Sabratha en Tripolitaine, fut un des rares théâtres d'Afrique construit à partir d'un sol plat et non sur le flanc d'une colline.

 


Le théâtre de Guelma

 

Le théâtre d'Hippone n'offre plus que cinq ou six rangées de gradins au regard des visiteurs. Il dut pourtant connaître une activité florissante à l'image de la ville qui était un port important. Il en fut probablement de même du théâtre de Cherchell (l'antique Caesarea) qui fut une ville d'art rayonnante d'activité.

Le théâtre de Tipasa a lui aussi, mal résisté aux seize siècles qui nous séparent de sa création. Comme à Madaure, l'architecte n'a pas utilisé un terrain incliné pour asseoir ses gradins mais l'a conçu " à la romaine" à partir d'un terrain plat. Le mur de soutènement des gradins ayant disparu, l'aspect fort réduit de ce qui reste des rangées contiguës à l'orchestre évoque une enceinte de petite taille alors qu'elle était certainement aussi grande que celles de Timgad ou Djemila qui, avec leurs 60 mètres de largeur et leurs 4 000 places assises, passaient pour les plus grandes d'Afrique. La fosse de scène possède encore, comme à Timgad, les pierres ayant servi de piliers au plancher. L'ensemble bénéficiait d'un cadre naturel très pittoresque sur une côte scintillante au milieu d'une luxuriante végétation. Ici, les Vandales ou les Byzantins ne seront pas responsables de la dispersion de ses pierres. C'est le corps de santé de notre armée qui les utilisa précipitamment en 1847 pour la construction de l'hôpital de cholériques de Marengo.

Le théâtre de Leptis Magna en Lybie fut un édifice séduisant aux proportions équilibrées et harmonieuses. C'est la ville où naquit le seul empereur romain né en Afrique. Septime Sévère, qui fut un habile administrateur, laissa une importante oeuvre législative, protégea les arts et les lettres mais ordonna aussi de cruelles répressions de Chrétiens. Courant souvent aux frontières, il mourut à York en 211 après Jésus-Christ.

Septime Sévère ne renia jamais ses origines africaines.
" ...Ab afris deus habetur... (c'était un dieu pour les africains)
...Afrum quidam sonnans... (il avait, comme saint Augustin un siècle plus tard, gardé l'accent punique)... leguminis patrii avidus..." (et, à Rome, était resté fidèle aux produits de son pays).

Le théâtre de Sabratha fut comme celui de Leptis Magna habilement restauré par les archéologues italiens, à l'époque coloniale. L'élégante colonnade de son postscenium s'y découpe sur le bleu de la mer.

Il est certain qu'avant d'être presqu'entièrement détruits au point de ne plus survivre que sous la forme d'un vague mouvement de terrain assorti de quelques pierres à demi enterrées, d'autres théâtres assurèrent une partie des loisirs des Berbères romanisés de Numidie et de Mauritanie.

Les premiers théâtres romains étaient en bois et c'est Pompée qui bâtit en 55 le premier théâtre de pierre. A l'inverse d'un grand nombre de théâtres de la province romaine et des amphithéâtres dont les gradins sont soutenus par des murs présentant extérieurement une façade à colonnades ou à pilastres superposés, les théâtres d'Afrique s'inspirent habituellement du modèle grec dont l'enceinte est adossée à une pente de colline creusée en hémicycle. L'architecte utilise alors le terrain en cuvette pour faciliter la construction et y asseoir ses gradins. On a vu que Tipasa, Madaure et Sabratha sont, en Afrique romaine, les seules exceptions de noyau artificiel élevé sur un terrain plat.

En règle générale, il est possible de donner de ces théâtres la description suivante : tout en haut de l'enceinte se trouve un portique ou galerie protégée (" summa cavea ") où quelques spectateurs peuvent circuler et assister debout à la représentation. S'y trouvent généralement les affranchis et les femmes dont la présence n'est pas souhaitée dans l'enceinte. C'est en quelque sorte, le poulailler de nos théâtres modernes. A ce niveau s'ouvrent de nombreuses portes " (vomitoriae ") qui assurent l'évacuation du public à la fin du spectacle.

L'enceinte réservée aux spectateurs (" cavea ") est en demi-cercle. Ils regagnent leur place numérotée en empruntant les escaliers qui coupent les gradins (" gradus ") dans le sens de la hauteur. L'hémicycle est ainsi divisé par ces voies d'accès en sections cunéiformes (" cunei ") à l'image de la répartition dite " en camembert " des sièges de notre Assemblée Nationale. Cet hémicycle se trouve également divisé en deux ou trois sections concentriques (" moenia ") du niveau du sol aux gradins les plus élevés, par un ou deux paliers intermédiaires semi-circulaires (" praecinctiones ").

 

  Construction d'une cavea suivant les principes grec et romain. A partir du niveau du sol.

 

On peut à l'avance louer et réserver sa place, large de 40 de nos centimètres. La foule des spectateurs n'est pas toujours disciplinée et certains " resquilleurs " débordent le service d'ordre. Il faut alors " palabrer " pour la récupérer, ou s'imposer physiquement, à moins qu'un esclave musclé et à votre service ne le fasse pour vous. Au pied de ces gradins, deux ou trois paliers (" imma cavea " sont réservés aux notabilités et on y dispose à leur intention des sièges plus confortables que les pierres des travées.

Devant eux est ménagé un espace (" orchestra ").

C'est là, dit Apulée " que le mime dit ses sottises, que le comédien cause, que le tragédien hurle, que le pantomime gesticule, que le saltimbanque risque de se casser le cou et que le prestidigitateur fait ses tours. "

C'est là aussi que des philosophes, comme ce même Apulée, natif de Madaure, viennent parfois donner des conférences.

Devant l'enceinte bourrée de spectateurs et l'orchestre ménagé à leurs pieds, un petit mur de briques ou de pierre borde la scène (" pulpitum "). Ce petit mur présente des saillants et des rentrants de section semi-circulaire ou rectangulaire qui neutralisent les échos et assurent une bonne acoustique. Ces éléments qui séparent la scène de l'orchestre sont souvent recouverts de marbre. Ce matériau ne manque pas en Numidie. Il y a des carrières de marbre jaune ou ocre réputées dans tout l'Empire, notamment à Sigus. Le sol de la scène est en pierre, en bois ou revêtu de mosaïques. Lorsqu'il s'agit de bois, demeurent souvent les piliers de pierre ayant servi de supports à la charpente du plancher.

 


Pulpitum, scène et mur-décor du théâtre de Djemila.

 

Dans les vestiges des scènes s'observent souvent des traces d'ouvertures, de trappes par lesquelles d'ingénieuses machines faisaient surgir, au cours du spectacle, des ombres ou des fantômes de fumée. D'autres rainures dans la pierre évoquent les glissières permettant la manoeuvre des rideaux.

Le mur du fond de scène (" scena ") offre habituellement un somptueux décor fixe et permanent évoquant un palais, un temple ou une riche villa. Ce mur-décor peut atteindre la hauteur de deux ou trois de nos actuels étages d'habitation. Cette façade est le plus souvent organisée en trois portes, dont une centrale monumentale, flanquée latéralement de deux portillons. La porte principale représente l'entrée du palais ou de la ville, elle est empruntée par les acteurs représentant des personnages de haut rang. Les deux autres livrent passage aux sujets de basse condition. Le pourtour des portes s'enrichit habituellement d'une décoration de pierres et de délicates colonnettes encadrant des espaces agrémentés de niches avec statuettes et fontaines gargouillantes.

A partir du Ille siècle et dans quelques théâtres privilégiés, ces fontaines se déverseront dans un bassin remplaçant l'orchestre dans lequel des actrices très dévêtues offriront des ballets aquatiques.

On installe parfois, pour les besoins du spectacle et suivant son thème, le décor d'un camp militaire, d'une plage ou d'un bois feuillu avec des panneaux complémentaires de bois peint ou de tissus.

Le spectacle romain, quelqu'en soit le genre, est généralement grandiose et réclame un décor élaboré et, peut-être qu'à l'image du théâtre grec, on utilise aussi des prismes triangulaires paysagés, tournant sur des pivots et permettant de varier le décor à mesure que l'intrigue se déroule (quand on ne se contente pas tout simplement de paravents pliables).

Quoiqu'il en soit, à l'époque romaine, le décor primitif se développe beaucoup et introduit des éléments mobiles coulissant à l'aide de machineries ou montés sur des treuils et des chariots.

Derrière le décor sont ménagées les coulisses (" post scenia ") avec des magasins d'accessoires et quelques loges pour les artistes. C'est là que l'acteur s'habille et choisit son masque.

De grands piliers de bois, à la périphérie supérieure des gradins, servent de Support à un immense voile de lin fin (" velum "), coulissant sur des cordages et recouvrant, à la demande, scène et gradins. Ce velum est arrimé comme une voile de marine. L'organisation du spectacle confie l'installation, l'entretien et la manoeuvre de cette bâche gigantesque à une confrérie d'anciens marins. Ce dispositif qui laisse passer la lumière, protège les spectateurs des ardeurs du soleil africain et des tourments de la pluie.

Les responsables de la représentation sont soucieux du confort et de la satisfaction du public ; ne va-t-on pas lors de certains spectacles, jusqu'à asperger l'assistance de parfum au cours de l'entracte ainsi que l'annoncent à l'avance les affiches disposées aux guichets de location ? Au cours de l'entracte, les spectateurs peuvent se désaltérer grâce aux marchands d'eau qui circulent dans les gradins ou choisir sur le plateau de petits pâtissiers ambulants des beignets croustillants (" crustula et lucula ") rissolés et enduits de miel, ou encore des crêpes fines et transparentes (" perlucidae ").

 

La cavea et la summa cavea du théâtre de Guelma.  

 

A notre connaissance il n'a pas été trouvé trace, dans les pierres des théâtres d'Afrique, de fontaines judicieusement placées au niveau des gradins supérieurs et qui, par un ingénieux dispositif de rigoles, dispensaient l'eau jusqu'au niveau de l'orchestre permettant ainsi aux spectateurs de chacune des travées de l'enceinte d'en prélever au passage pour se désaltérer ou se rafraîchir. Il faut ajouter que ce gracieux ornement architectural était souvent détourné de son objectif premier car certains spectateurs des villes italiennes, où il existait, l'utilisaient comme urinoir. Ceci est peut-être la raison pour laquelle on n'en voit pas en Afrique dont les théâtres furent construits à une époque plus avancée permettant aux architectes de tirer enseignement des expériences antérieures les plus regrettables.

Ces théâtres reçoivent trois à quatre mille spectateurs. Ce chiffre reste important compte tenu du fait qu'hormis deux ou trois grosses villes comme Carthage, Cæsarea ou Hippo Regius (Cherchell ou Bône) les plus grandes agglomérations d'Afrique du Nord dépassent rarement quinze mille âmes et demeurent comparables à nos sous-préfectures les plus modestes. On observe que la plupart de ces villes moyennes possèdent un théâtre de trois à quatre mille places. On peut en déduire que les spectacles qui s'y donnent sont pleinement appréciés et attirent campagnes et villages voisins. II faut surtout ajouter que l'architecture urbaine ne lésine pas sur les moyens pour donner, par l'aspect grandiose de ses monuments, l'envie de devenir romain et la fierté de le demeurer aux indigènes des pays conquis et pacifiés. On transforme alors les bâtiments publics en monuments de prestige. Ainsi chaque bourgade bénéficie-t-elle des attributs architecturaux réduits mais évocateurs de la Rome elle-même. C'est la raison pour laquelle, les arcs, les sièges administratifs entourant le forum, les établissements de bains, les temples et les théâtres couvrent généralement une surface un peu supérieure aux besoins réels de la population.

Les programmes sont certainement adaptés aux goûts et aux exigences du public. Or n'oublions pas que la population de ces marches africaines est le fruit du principe colonisateur romain : fixer, après vingt ou vingt-cinq ans passés dans l'armée, le légionnaire démobilisé sur le sol pour consolider la conquête. Libéré sur place, il reçoit un pécule, accompagné d'un bout de terre, et devient un colon qui épouse le plus souvent une Berbère. Ces foyers sont le ferment d'une population nouvelle ardente et pleine de qualités mais encore un peu fruste. On dira du Romain qu'il " n'a pas l'esprit assez délié pour apprécier toutes les délicatesses du drame grec " et... "qu'il préfère la pompe, le spectacle, l'éclat des passions et les grands effets dramatiques o> ou encore qu'il " est moins sensible à la poésie qu'à la danse et à la musique qui sont des arts plus matériels... ". Aussi, les drames psychologiques des tragédies grecques ne remplissent certainement pas l'enceinte. L'oeuvre d'Eschyle et d'Euripide n'attire pas les foules des campagnes numides probablement peu sensibles aux poèmes tragiques. Il n'existe aucune trace permettant de supposer que le théâtre de Sophocle ou les comédies satiriques d'Aristophane aient ici beaucoup de succès. Il faut dire que ces pièces sont habituellement montées et jouées en privé, dans la haute société romaine. Des oreilles raffinées existent certes hors de Rome et des capitales provinciales mais en nombre insuffisant pour rentabiliser les spectacles et couvrir les frais de déplacement des acteurs vedettes de l'époque que s'arrachent les scènes de Rome, d'Ostie et de Pompéi, et qui ne viennent probablement jamais en Afrique.

 


Théâtre de Sabratha (Tripolitaine).

 

Les acteurs des scènes africaines se forgent une célébrité dans un genre différent car c'est le théâtre burlesque de Plaute qui connaît ici quelque succès. On peut supposer que ses thèmes et les plaisanteries douteuses de ses textes ne déplaisent pas aux populations rurales des campagnes numide et maurétanienne. Plaute a écrit " le Carthaginois " mais Térence est, lui, né à Carthage, en 190. C'est, déjà de son vivant, un auteur illustre. Les colons et les vétérans des légions apprécient certainement son théâtre comique, comme Molière lui-même qui s'en inspirera dans " les fourberies de Scapin ", " l'Amphitryon ", " l'Avare ".

Térence est dans sa jeunesse vendu comme esclave à Térencius Lucanus qui lui donnera son nom, une solide instruction, et bientôt l'affranchira. II devient alors l'ami de Scipion Emilien et un auteur à la mode dont les comédies sont plus morales et plus élégantes que celles de Plaute. C'est un passionné ; on dit qu'il mourut de chagrin d'avoir perdu dans un naufrage, au large de Brindisi, la traduction de 108 comédies de Ménandre.

Après la mort de Térence, les atellanes, farces animant quelques personnages stéréotypés et grotesques, détrônent la comédie et deviennent très populaires. Les masques et les costumes adoptent alors un genre particulier, à l'image du texte de ces intrigues habituellement aussi ordinaires que rudimentaires.

La langue officielle est le latin encore que le latin d'Afrique passe pour prendre quelques libertés avec la langue officielle, mais on a peut-être joué en punique dans les premiers temps et en berbère un peu plus tard.

Les comédiens portent des masques faits de chiffons recouverts de plâtre et peints de couleurs vives. Le masque est la partie la plus importante du costume de l'acteur. Il doit exprimer les états d'âme les plus élémentaires comme la joie, la tristesse ou la colère, tout en évoquant le visage d'une jeune fille, d'un vieillard ou d'un esclave. Ils sont comiques ou tragiques suivant l'intrigue de la pièce. Le masque y symbolise parfaitement le personnage interprété.

Le masque est parfois complété par une abondante perruque qui augmente sur la scène la taille du personnage et lui donne plus d'importance. Les chaussures ont également ce rôle avec leur semelle très épaisse et haute. Dans ce but les acteurs tragiques portent les "" cothurnes " tandis que les acteurs comiques portent les " socques ". Une autre fonction du masque est de renforcer la voix de l'acteur. Ces masques porte-voix sont nécessaires lorsqu'on songe à la distance qui sépare la scène des gradins les plus éloignés dans ces enceintes de plein air, le plus souvent remplies d'un public bavard et bruyant et ceci malgré l'acoustique très étudiée. Ce problème disparaît avec les spectacles de mimes de plus en plus fréquents et appréciés.

Un seul acteur à la fois s'y produit généralement assisté de chanteurs et de musiciens ; il fait des gestes et le choeur raconte l'histoire. L'intrigue n'est guère compliquée, les thèmes sont simples et populaires, telle l'infortune conjugale du mari trompé assis sur le coffre où l'amant est caché. La gesticulation parfois intense s'accompagne de coups de poings et de pieds et le dénouement dans certains cas criant de vérité : sous Domitien, ne remplace-t-on pas l'acteur interprétant le rôle d'un voleur arrêté et jugé par un vrai condamné qu'on crucifie bel et bien sur scène ?

Ce sont habituellement les femmes qui tiennent les rôles masculins dans les mimes et c'est longtemps leur seul emploi car comédies et tragédies n'acceptent que des interprètes masculins.

II faut ici rappeler que les acteurs ont été pendant longtemps recrutés parmi les esclaves. Pendant l'ère préchrétienne, le métier n'était guère considéré comme très honorable et l'exercer entraînait pour un homme libre la déchéance civique. Il fallut attendre après Cicéron, mort en 43 avant Jésus-Christ, l'évolution des idées pour que ce métier ne constitue plus une flétrissure. Certains acteurs comme Rosius et Esope jouissent alors, à Rome, d'un grand prestige. Certains d'entre eux ont, en Italie, une cour d'admirateurs dont nos actuels clubs de " fans " peuvent donner une idée, tel ce Paris, cet " adorable Paris " et les cercles de ses fidèles organisés en " amis de Paris ". De nombreux graffitis sur les murs d'Ostie ou de Pompéi témoignent encore de la ferveur et de l'enthousiasme du public pour son idole. La célébrité d'un autre acteur nommé Actius, adulé à l'égal du précédent s'y manifeste également. Ses absences sont regrettées : " Actius, reviens-nous vite" peut-on lire par endroits sur les murs des théâtres romains.

Rien n'interdit de penser que les publics de Carthage ou de Timgad soient plus discrets dans leurs applaudissements et que les acteurs qui se produisent devant eux ne jouissent pas d'une aussi grande popularité.

La vie professionnelle et matérielle de l'acteur reste indissociable de la troupe à laquelle il appartient et dont le chef assume toutes les responsabilités artistiques, administratives et domestiques.

Existent, sur les rives africaines comme ailleurs dans l'Empire, des scènes plus petites réservées aux récitals de poésie, ou de musique, attirant l'élite intellectuelle et le public raffiné des cités. Des artistes locaux y chantent, dansent et récitent des vers au son de la cithare ou de la flûte. Il est peu probable que les musiciens les plus célèbres de Rome s'y produisent car les harpistes ou citharistes virtuoses sont jalousement maintenus dans la capitale où de riches bourgeois, voire l'empereur lui-même, leur servent de fabuleux cachets. N'arrivera-t-il pas à Vespasien de payer deux cent mille sesterces (environ deux ou trois millions de nos nouveaux francs) pour une seule audition de cithare ? Par ailleurs, payés par les riches mélomanes, les meilleurs concertistes de l'époque ne se produisent généralement qu'en privé.

 


Les gradins du théâtre de Dougga.

 

On invente, pour séduire un public exigeant, des instruments très travaillés dont l'exécutant titre des sons les plus mélodieux, telle cette cithare montée sur une carapace de tortue comme table d'harmonie. D'autres instruments encore plus ingénieux font leur apparition comme l'orgue hydraulique dans lequel l'eau, animée par une pompe, comprime l'air dans une rangée de tuyaux dont la longueur différente produit une gamme de sons variés.

A ces partitions de haut niveau, le public populaire de l'Afrique antique préfère les ballets étourdissants de danseurs et d'acrobates dont la chorégraphie se satisfait d'une musique plus simple utilisant des instruments rudimentaires parmi lesquels figurent les cymbales de cuivre ou de bronze, les flûtes de Pan et les flûtes doubles, les pipeaux en os, en argent ou en ivoire, les tambours et les crécelles. Ces groupes de musiciens préfigurent les " danseurs de pluie " qui animeront deux millénaires plus tard, les ruelles des quartiers indigènes du Maghreb colonial. Certains d'entre eux utilisent en outre d'ingénieuses chaussures à musique appelées " scabellum ", et qui sont, au dire des spécialistes, les ancêtres des chaussures à claquettes.

On apprécie aussi le spectacle des jongleurs, des sauteurs, des pitres aux tours nombreux et les exploits des équilibristes et des funambules.

La nuit, les théâtres comme beaucoup de bâtiments publics, deviennent des asiles et des dortoirs pour les mendiants et les sans-logis. La police les y tolère, comme elle tolère de nos jours les clochards dans les stations de métro.

Quelque soit le genre préféré il semble que le théâtre africain ait connu une riche activité. On a jugé ces colons et ces militaires un peu frustes mais prenons garde de nier toute spiritualité à ce peuple. N'oublions pas que cette terre donne naissance dès l'antiquité, à des écrivains restés célèbres. Apulée né à Madaure, Fronton né à Cirta (Constantine), Tertullien et Térence nés à Carthage sont les premiers représentants d'une longue liste d'hommes de lettres que cette terre généreuse produit régulièrement jusqu'à l'époque contemporaine. Ainsi " ...dès l'époque romaine, précise Gabriel Audisio, on a la preuve de la vocation théâtrale des peuples nord-africains... "

Durant les cent trente-deux ans de la présence française sur ce sol, l'héritage est maintenu car de nombreuses tournées artistiques se produisent dans ces ruines et leur restituent leur destination première.

Le " C.R.A.D. " créé par Geneviève Baïlac, les " Tournées des villes d'or " créées et dirigées par Jean Hervé, sociétaire de la Comédie française et la " Société des amis de Carthage " organisent annuellement des tournées qui, dès le début du siècle connaissent un franc succès. Guelma, Timgad, Djemila, Tipasa et d'autres localités sont, tour à tour, choisies pour ces émouvantes résurrections artistiques.

Le public est nombreux et enthousiaste. Colons et citadins accompagnés de quelques indigènes, accourent de très loin et s'installent sur les pierres chaudes des gradins comme le firent il y a deux mille ans la plèbe, les soldats et les patriciens.

Les organisateurs et les interprètes apprécient le cadre dépouillé de ces scènes antiques. II convient parfaitement à l'oeuvre de Corneille et de Racine qui y trouve un large écho.

On dit que la tragédie prend dans l'authenticité et l'austérité de ces lieux une résonance que dilue davantage l'ambiance feutrée et confortable de nos théâtres modernes. Et Albertini ne s'étonne guère de trouver ces théâtres antiques " tout à fait propices à l'évocation de ces grands classiques. "

On y donne Phèdre, Iphigénie, Electre, Britannicus, Horace avec Germaine Rouer, Jacqueline Hawkins Véra Korène, Marie Ventura, Jeanne Delvair, Madeleine Roch, Madeleine Clervanne, Raoul Henry, Albert Raynal, Stéphane Audel, Albert Lambert, Eugène Silvain, Maurice Donneaud, Maurice Escande et d'autres acteurs et actrices tout aussi prestigieux.

En outre, de temps à autre, sous la lumière de la lune, quintettes et trios avec flûtes et pianos y interprètent Mozart, Schubert, Chopin, Saint-Saëns et Debussy.

De nos jours, l'amphithéâtre d'El Djem offre régulièrement son cadre prestigieux à de nombreux festivals internationaux de musique classique et l'orchestre du Capitole de Toulouse sous la direction de Michel Plasson y connut, tout récemment, un gros succès.

Se termine ici cette évocation de ce que représentèrent les cirques et les théâtres romains d'Afrique.

La turbulence des invasions barbares et arabes ainsi que les poussières de deux millénaires ont altéré leurs pierres dans leur structure et leur agencement.

Aujourd'hui, la contemplation de ces sites ruinés nous emplit encore d'une intense émotion.

Recueillez-vous, dans l'embrasement et le silence du soir, devant ces pierres muettes ; vous y entendrez les clameurs de la foule penchée sur la piste sanglante et le rire gras qu'arrachent aux gradins les masques colorés de la scène.

Sans argumenter sur la justification et la qualité de tels spectacles, constatons néanmoins qu'après avoir, pendant cinq siècles imposé ses moeurs, ses goûts, ses loisirs à ces régions, c'est en les couvrant de beaux et solides monuments que Rome y a surtout laissé son empreinte...

Témoignage muet mais indestructible de la pierre...

MAURICE CRÉTOT

In l'Algérianiste n° 73 de mars 1996

Bibliographie et lectures

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Le théâtre de Djemila (cliché CI. Caussignac).

 

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" Essai sur l'histoire de la colonisation romaine dans l'Afrique du Nord " (Lie Thorin - Paris 1895)

in l'Algérianiste n°74 de juin 1996

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