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Promenade botanique en Algérie

Écrit par Paul Birebent. Associe a la categorie Botanique




Pour rester dans un contexte mémoriel et affectif, sans aucune prétention de recherche logique ou scientifique, cette évocation choisie et volontairement limitée de la flore algérienne, évite les terminologies difficiles à classifier et à retenir pour des non initiés. Les plantes citées, herbes, fleurs, buissons, arbres, sont celles que les premiers colons puis ceux des générations suivantes ont rencontrées et appris à reconnaître par réflexe naturel ou par curiosité au fur et à mesure de leur avancée dans le pays. Ils l'ont fait au fil du temps, sans chronologie précise, sans dessein particulier, au contact des populations locales, par nécessité de maîtriser leur environnement et frappés par le nombre ou la rareté des espèces, leur utilité ou leur nuisance, leurs formes et leurs couleurs, leurs senteurs et l'originalité de leur habitat.

En progressant des bords de mer jusqu'aux portes du désert et, pour les plus aventureux bien au-delà, ils ont mémorisé des noms d'origine et de traditions françaises, espagnoles quelquefois, mais aussi arabes ou berbères auxquels étaient rattachés des qualificatifs symboliques, des légendes, et parfois des pratiques religieuses, médicales ou culinaires.

Cette « science » botanique très sommaire, les vieux colons l'ont transmise aux derniers des leurs qui en ont conservé la mémoire bien au-delà d'une jeunesse heureuse qui s'est achevée en 1962.

La flore sauvage du bassin méditerranéen dont fait partie l'Algérie et, avec elle, l'ensemble de l'Afrique du Nord, est très proche par le nombre et la variété de ses espèces naturelles de celle de l'Asie Mineure.

Les migrations humaines, les vents, les variations climatiques ont fait, qu'au cours des âges, la plupart des formes végétales des Balkans du Caucase, d'Anatolie, du Taurus et du Liban se sont retrouvées dans le Maghreb où elles se sont mêlées à d'autres formes, remontées du Sahara ou indigènes, peu nombreuses. Considérées dans leur ensemble comme étant propres à l'Afrique du Nord, elles ont été rejointes plus tard par de nouvelles plantes venues d'ailleurs qui se sont acclimatées et multipliées. D'autres encore, plus récemment, ont été introduites par la colonisation française et ont marqué, comme des jalons , la régénération et la transformation des paysages souvent figés et désertifiés d'avant 1830.


Eucalyptus

Le climat sans extrême de l'Afrique du Nord s'est monté de tout temps favorable à l'acclimatation de végétaux originaires de régions chaudes ou tempérées des Amériques, d'Afrique du Sud, d'Australie, d'Extrême-Orient. Ces végétaux ont en général été importés dans un but précis, à des fins économiques ou pour compenser la déforestation naturelle ou provoquée. Ils l'ont été également pour la reconstitution des sols érodés et pour l'assainissement des plaines marécageuses.

L'histoire et la géologie nous apprennent qu'il y a plus de 5000 ans, l'Afrique du Nord était recouverte d'une forêt de conifères et de feuillus. Le grand érudit et voyageur tunisien Ibn Khaldoun la décrit, vers la fin du XlVe siècle, comme étant ombragée et de haute futaie de « Tounes à El Magrib ». Elle ne l'était plus en 1830. Les hommes, et les troupeaux dans leur sillage, par la coupe, le feu et le pâturage intensif, avaient profondément modifié le paysage végétal et empêché son renouvellement. Des espèces avaient disparu dont on retrouvait des traces fossilisées, d'autres s'étaient raréfiées, de nouvelles s'étaient développées et se comptaient par milliers.

La végétation de l'Afrique du Nord, comme son régime des eaux, reflète les conditions climatiques locales et la position habituelle des courbes isohyètes* des pluies. Elle est naturellement de type méditerranéen avec des précipitations supérieures à 3000 mm qui vont en croissant d'ouest en est dans le Tell avec le rapprochement et la confusion des deux chaînes montagneuses des Atlas. Elle devient steppique entre 300 mm et 100 mm et désertique en dessous, à l'exception toutefois des oasis sahariennes irriguées par des cours d'eau souterrains provenant de l'Atlas saharien et du Hoggar.

Le régime des pluies, souvent violentes, a une grande incidence sur la diffusion ou la disparition de certaines espèces végétales, ainsi que sur l'érosion, le dessèchement des sols pauvres, la remontée ou l'extension de matières salines. Ces phénomènes naturels sont aggravés par des pratiques telles que le drainage, la mise en culture de terres vierges et la déforestation mal contrôlée. S'y ajoutent parfois de longues périodes de sécheresse, des invasions acridiennes et des vents souvent violents qui appauvrissent la végétation herbacée et conduisent les troupeaux dévastateurs vers des régions jusque-là préservées. Les vents en effet, notamment les vents brûlants du sud, ou ceux chargés de sel marin de l'est, peuvent entraîner des modifications climatiques locales très importantes et avoir des effets désastreux sur toutes les formes végétales.



Jeunes clémentiniers dans la plaine de l'Habra, avec brise
vent et irrigation au "goute à goute" (coll auteur, 1960)


Sur le Tell algérien les vents de la mer apportent régulièrement humidité et pluie. Ils soufflent de l'ouest à travers le détroit de Gibraltar, « el Gharbi » ; du nord « el Bahri » ; de l'est, « El Chergui ». Le vent du sud, « el Guebli », se fait parfois sentir jusque sur la côte. C'est le « sirocco » chaud et sec qui dessèche la végétation et déprime les hommes. C'est plus rarement le « simoun », « l'Africus » des Romains, plus saharien, qui soulève sable et poussière et dont les retombées atteignent parfois le littoral européen. Les Arabes l'appellent « le vent des oliviers ». Il agite les branches, fait chuter des fruits mais laisse la mer étonnamment belle et calme. C'est le vent encore, d'où qu'il souffle, qui est porteur de nouvelles. Selon le bruissement des feuilles elles peuvent être bonnes ou mauvaises.

Les Arabes tendent l'oreille et écoutent. L'insouciance du moment peut devenir inquiétude, et l'attente se prolonger de longues heures avant le retour à la sérénité.

En 1830, en dehors de très rares terres cultivées à proximité des villes, il existait en Algérie des terrains de parcours fortement dégradés, des friches nombreuses en tous lieux, des broussailles et des maquis immensément étendus, et quelques rares peuplements forestiers en régions d'altitude ou de pénétration difficile. D'une manière générale la végétation de l'Algérie, comme partout ailleurs dans le monde, s'est adaptée aux caractéristiques physiques et chimiques du sol qui la porte. Géographiquement, elle est répartie entre une zone côtière maritime avec ses dépressions salées où pousse une flore caractéristique, et une zone de montagne couverte de forêts composées presque exclusivement de pins et de chênes.

Entre les deux et partout ailleurs dans le nord du pays, s'étend le « maquis » sur des sols siliceux avec des espèces buissonneuses et assez denses et la « garrigue » au faible développement végétatif et clairsemé sur de la rocaille à dominante calcaire.



L'immortelle comporte de nombreuses sous-espèces dont celle de
"l'Italie" en bordure de mer. (coll Auteur)


C'est dans cette zone méditerranéenne limitée au sud par une partie des Hauts Plateaux et l'Atlas saharien que s'est développée l'agriculture moderne et évolutive introduite par la colonisation française pour le plus grand profit des populations indigènes. Au-delà commence le « bled er rili », le pays du vent, ou le « bled el ateuf », le pays de la soif, aux immenses étendues semi-désertiques, à la végétation spécifique et très limitée.

Les écrits des premiers temps de la colonisation peu nombreuse, font souvent référence à quelques éléments typiques de la végétation de l'Algérie, l'olivier, le palmier nain, le lentisque, le genêt jaune et la ciste blanche. Ils constituaient les seules connaissances de l'époque. Les militaires et les premiers colons avaient d'autres priorités que l'inventaire de la flore.



L'Aster maritime en bordure de mer rampe sur les rochers


Dès le lendemain de la conquête, en 1832, un jardin botanique était installé en bordure de mer, près d'Alger, sur le terrain du Hamma, à l'origine marécageux. Le gouvernement général le transformait en Jardin d'Essai, pensant y acclimater des végétaux exotiques susceptibles d'enrichir l'Algérie. De 5 ha au départ, sa superficie s'accroissait, après des travaux d'assainissement, pour atteindre par étapes 62 ha en 1867. Le Jardin d'Essai consacrait toute sa partie sud, à flanc de coteau, à des plantations considérables de végétaux ligneux, originaires pour la plupart des régions chaudes du monde entier mais également de France. Ont ainsi été importées au cours du XIXe siècle à des fins de reboisement, d'assèchement, de lutte contre l'érosion et d'agrément, plus de 8200 espèces différentes dont certaines existaient toujours en 1962. Parmi ces espèces 120 variétés d'eucalyptus, arbre originaire d'Australie, dont l'« eucalyptus algeriensis », un hybride, obtenu par le docteur Trabut, au fort pouvoir évaporatoire et dessiccatif, que les premiers colons appelaient « arbre à fièvre ».



Le fenouil marin ou criste-marine se plait au bord de l'eau


En 1841 le général Bugeaud, profondément marqué par ses origines rurales, pensait que le développement agricole aurait en Algérie une valeur sociale en fixant l'indigène nomade à la terre. Il écrivait dans ce sens à son ministre de la guerre : « Tâchons de donner aux Arabes le goût de la culture des arbres, parce que rien ne rend sédentaire et n'attache à la réalité comme cela ». La pacification ne se prêtait pas encore au développement de ce projet et, en 1846 seulement, le général de Saint-Arnaud créait des pépinières de reboisement et formait des compagnies de planteurs sous la direction du Génie de l'armée. Cinq ans plus tard, le gouverneur général Randon accélérait la politique de reboisement sur l'ensemble de l'Algérie et laissait son nom attaché pour la postérité aux « randon­nières », des bosquets d'arbres au carré, le plus souvent des pins, plantés à intervalles d'étapes, le long des axes routiers de mouvement des troupes.

Ces plantations d'arbres à croissance rapide, au bord des routes, comme sur les places des villages, pour éponger l'eau des marais, fixer les sables envahissants et limiter la dégradation des sols, n'ont guère retenu l'attention des voyageurs de l'époque.



Le concombre sauvage proche de sa maturité


Du temps de l'Algérie française et de l'épopée coloniale, au travers des peintres, des écrivains, des publicistes et des touristes romantiques et fortunés, deux arbres seulement ont symbolisé l'Orient mystérieux qu'était le « bled al Maghreb », le pays du soleil couchant: le cèdre de l'Atlas dans les montagnes du nord et le palmier dattier dans les oasis du sud, tous deux plantes indigènes, et avec eux, mais à un moindre degré, deux autres plantes naturalisées et devenues spontanées, le figuier de Barbarie et l'agave, que l'on désignait communément et à tort sous le nom d'aloès.

Dans les écrits ou les dessins de ceux qui parcouraient l'Algérie, il était rarement question de la diversité de la flore locale qui se retrouvait généralement, à quelques variantes près, botaniquement classée en « espèces proches » sur l'ensemble du pourtour occidental de la Méditerranée.



L'euphorbe aux larges ombrelles terminales


Quant à la flore importée à des fins utilitaires et économiques, rares étaient ceux qui la remarquaient et y faisaient allusion. Le mandarinier avait pourtant été introduit en 1850 par Hardy, le plaqueminier kaki et le pacanier en 1881, suivis du néflier du japon et de l'avocatier. De son côté la clémentine, « inventée» en 1898 par le père Clément à Misserghine, demeurait ignorée, comme l'était la vigne qui n'était mentionnée qu'à des fins polémiques. L'oranger et le citronnier que les Français avaient découverts en 1830 dans les jardins du Sahel algérois, dans ceux de Blida et des environs d'Oran, suscitaient peu de curiosité : « Je me rappelle un petit bois d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là qu'elles étaient belles ! Dans le feuillage sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient l'éclat de verres de couleur et doraient l'air environnant avec cette auréole de splendeurs qui entoure les fleurs éclatantes » (1).

Dans les pages qui suivent, l'auteur a choisi d'évoquer quelques-unes des plantes de la flore algérienne qui l'ont marqué profondément. D'abord dans son enfance sur le bord de mer oranais; plus tard à l'âge de l'adolescence et au cours de randonnées de chasse, des Monts du Tessalah à ceux de Saïda, en passant par la plaine des Eghriss; plus tard encore, et cette fois sous l'uniforme, des Monts de Tlemcen à la Kabylie par l'Atlas Saharien et les Hauts Plateaux, la vallée du Chélif et l'Ouarsenis, Alger et sa région. Et enfin dans les derniers temps, le Sahara jusqu'à la courbe du Niger.

Le bord de mer est caractérisé par des plages, des formations de dunes, des embouchures de rivières, souvent marécageuses parce qu'au débit saisonnier, des rochers à fleur d'eau, découverts lorsque la mer est « basse », recouverts lorsqu'elle est « haute », des criques, des promontoires, des grottes et des falaises, aspergés par les embruns.



Le genêt blanc du Portugal,
dit aussi d'Espagne


Par temps calme et en toutes saisons, les enfants qui, sur le sable creusent des puits ou bâtissent des châteaux, ramassent des « pompons », des boules jaunes faites de fibres végétales arrachées aux fonds marins et roulées par les vagues. Ces «pelotes de mer », rondes ou ovales, appartiennent à la famille des posidonies et vivent entièrement submergées à moyenne profondeur. Plante à tige ensablée et aux feuilles en longs rubans verts, puis bruns, la posidonie est pollinisée dans l'eau et se décompose avec le temps, en longs rhizomes en forme de doigts, rejetés à la côte. Plus haut sur la plage, au-delà du varech, ces algues mortes agglutinées où se cachent les « puces de mer » et des petits crabes d'un blanc gris translucide, se niche dans des creux de rochers au sec ou des cuvettes sableuses, l'« alysson maritime », les « crachats du Bon Dieu » des enfants. Plante vivace et couvre-sol, aux fleurs blanches comme l'écume de la « mer mauvaise », elle a une légère odeur de miel et fleurit du mois d'avril au mois de septembre. Elle était, à l'époque des Français, souvent repiquée par touffes autour des cabanons et pouvait, de loin, donner l'illusion de plaques de neige.

Tout à côté et hors d'atteinte des vagues, là où court l'hirondelle de mer et se repose la mouette, pousse la « paronyque argentée », l'« atai el arab » ou thé arabe, petite plante tapissante et très ramifiée avec des fleurs aux reflets d'argent. Thé arabe parce que les femmes indigènes cueillent ses feuilles avec celles de la verveine sauvage et de la ciste blanche et les servent en boisson chaude et désaltérante quand elles manquent de thé vert. Dans les bains maures un autre genre de « thé » est servi aux femmes, à base de centaurée et d'armoise arborescente, la première parce qu'elle a des vertus emménagogues et la seconde fébrifuges.

Dans les dunes de sable, dans les endroits secs et rocheux, protégées par des buissons et à l'abri des vents, se cachent, ramassées sur elles-mêmes, les

« immortelles » aux feuilles étroites, légèrement enroulées et aux tiges recouvertes de poils. Les fleurs, aux bractées jaune d'or, très imbriquées en fin d'été, se dessèchent en conservant leurs couleurs. Les estivants, le soir avant de replier leur

« cabassette », en cueillaient des bouquets pour décorer leur chambre ou leur salon. D'autres, fins gourmets, les destinaient à relever leur cuisine.



La cinéraire maritime est aussi cultivée pour ses fleurs jaunes et son
feuillage gris.


L'immortelle très aromatisée donne un léger goût de curry à la daube européenne, à la marga arabe et à la chorba juive.

De grosses fleurs jaunes signalent à l'automne « l' aster maritime », une plante touffue, semblable à la marguerite, qui se développe en zones basses, proches de la mer et des eaux stagnantes et salées. On la rencontre un peu partout, notamment près d'Alger vers le Cap Matifou.



Le figuier des Hottentos ou doigts de dame


Très répandu, le vivace « fenouil de mer » ne craint pas les embruns et rampe sur les rochers dès lors qu'il a pu germer et s'infiltrer dans une faille emplie de terre. Ses feuilles charnues, teintées de gris et de vert et de forme triangulaire, sont pérennes et très odorantes. Les Français les consommaient fraîches, en salades, ou les conservaient dans des bocaux de vinaigre pour servir de condiment avec les gros plats de légumes secs : lentilles, haricots.

Le « concombre sauvage », lui, n'est pas comestible. Il préfère les endroits sableux ou rocheux et ressemble à un pied de cornichon. Velu, rude et étalé, il produit des fruits verts en forme de prune allongée. À maturité, naturellement ou au moindre choc de la main ou du pied, il éclate en projetant ses graines au loin. Sa sève blanchâtre irrite la peau.

Le « panicaut des dunes » est une sorte de petit chardon des sables qui semble avoir du mal à éviter d'être ensablé. Ses feuilles sont teintées de bleu argenté et à fortes épines. Ses fleurs en têtes compactes et globuleuses sont hérissées de piquants.

Sur toute la côte en bordure de mer et au milieu des rochers, hors de portée des embruns comme dans les dunes, on rencontre des « euphorbes » de différentes espèces. Selon la forme et la densité de leur feuillage, la couleur de leurs fleurs qui varie du vert au jaune, elles deviennent « réveille-matin » ou « herbe aux verrues ». De leur tige quand on la rompt, coule souvent un suc laiteux et irritant. Les Arabes les appellent « oum el lebina « , « celle qui donne du lait », la « nourrice », et autrefois utilisaient les graines comme purgatif qui, prises en excès, peuvent provoquer des empoisonnements. Par endroits dans les dunes et en particulier sur la rive droite de la Macta, s'épanouit le magnifique « genêt blanc du Portugal ». Il fleurit pour Pâques et attire les premières abeilles avant que n'apparaissent sur ses longs bois, fins et arqués comme des joncs, des pousses soyeuses et vert tendre.



L'atriplex halimus spontané en bord de mer


Tout autour, et bien au-delà mais toujours dans les dunes, où s'échinent à grimper de petits cafards noirs à l'odeur forte, fleurissent en été les « lis de mer », au bulbe très profond, difficile à arracher quand on veut le replanter dans un jardin. Les fleurs, d'un blanc pur, découpées en longues dents triangulaires, à parfum suave, s'ouvrent le soir à la fraîcheur pour faner le lendemain, aussitôt remplacées par une autre fleur sur la même hampe florale. Cueillis pour en faire des bouquets, ces lis de mer perdent sépales, pétales et étamines en quelques minutes.

L'une des plus belles plantes des falaises rocheuses est la « cinéraire maritime », très ramifiée, couverte de poils fins, de couleur gris verdâtre, avec des fleurs à disque jaune orangé que les promeneurs aimaient cueillir en été.

Tout à côté dans des éboulis de pierres sèches montés en talus le long des sentiers littoraux, s'enracinent des chardons à tiges épineuses couverts de grandes fleurs jaunes à l'automne. C'est le «scolyme à grandes fleurs », la « hierba grande » espagnole, ou la « guernina » arabe.



Joncs de différentes familles en bord
d'oued ensablé.


Toujours près de la mer, non loin des plages, là où étaient construits pour les vacances des villas, des cabanons de bois, souvent sur pilotis, au milieu des pierres, au pied des murets ou sur des talus, s'est acclimatée une plante originaire d'Afrique australe. Le « figuier des Hottentos est un ficoïde rampant, en feuilles de sabre, opposées et charnues, longues et incurvées, à section triangulaire, que l'on appelle des « doigts de dame ».

Leurs magnifiques fleurs pourpres aux étamines jaunes ne s'ouvrent que sous le soleil et donnent des fruits charnus que certains gourmands préparaient en marmelade.

Un petit arbrisseau, un jour importé d'Amérique du Sud, s'est échappé des jardins et des arrière-cours, pour s'installer et se plaire, lui aussi, face au grand large, là où aucun autre arbre ne peut résister. Elancé et à feuilles glabres, le « faux tabac », l'arbre à nicotine, se couvre en été de petites fleurs jaunes en forme de trompette à long tube vert. Les enfants les cueillaient pour les porter à la bouche comme des cigarettes et en aspiraient le suc sucré. Les Espagnols l'appelaient « Tabaco salvaje ».

Le « pourpier de mer » ou « atriplex halimus » pour les savants est un buisson qui ne craint pas les embruns. Il croît sur les rochers ou est taillé en haie dans des jardins face à la mer. De couleur blanc vert, légèrement bleuté, il porte des feuilles coriaces que les Arabes coupaient à la faucille pour nourrir leur bétail.

De la même famille mais à ras de terre, court « le pourpier sauvage », une espèce herbacée des terrains vagues, aux tiges charnues et aux feuilles spatulées et brillantes que l'on consommait en salade comme son parent cultivé, le « pourpier des jardins ».


Les dépressions salées


En s'éloignant du bord de mer, de son sable, de ses rochers, le promeneur d'aujourd'hui comme d'hier longe de petites rivières, des « oueds » (2) ; il les traverse souvent à gué avec de l'eau à mi-jambe, ou parfois à pied sec en été. Il s'approche de zones dépressionnaires souvent marécageuses, aux rives enherbées. Ce sont des « daya » et des « sebka » plus ou moins salées, recouvertes d'eau en hiver où rien ne pousse hors des plantes halophiles.



Vesce ou gesse ou poids des champs selon les régions
famille des légumineuses.


De loin on aperçoit d'abord des « roseaux » de la famille des graminées, de toutes les tailles, qui ondulent sous les brises de terre du matin et de mer du soir, mais aussi de toutes sortes et de toutes formes : élancées et hautes ou basses et en touffes épaisses. Ils sont vivaces et se développent par des rhizomes traçants. Ils ont, pour les plus grands d'entre eux, des tiges cylindriques, longues et fines, et pour tous des feuilles velues, presque coupantes. Ils fleurissent en épis ouverts ou cylindres marrons et cotonneux qui éclatent à l'automne en libérant une sorte de laine blanche et légère vite dispersée par le vent. Les Espagnols les appelaient « cana » et les Arabes « kçab ». Les Français avaient le choix entre bambou, jonc, ajonc, canne de Provence, roseau à balais et roseau à quenouille. Le roseau servait de canne à pêche, de tuteur dans les champs de primeurs et à cueillir les plus hautes des figues dans les figuiers. On l'utilisait pour la confection de corbeilles à vendanges, de palissades, de toitures, d'abris. Pour certains Arabes le roseau portait malheur car il servait à mesurer le corps d'un défunt avant que l'on ne creuse sa tombe.



Tamaris et lilas blancs dans un jardin


Là où l'eau se retire et où la terre est blanchie et craquelée par le sel, le roseau devient plus petit, plus rare, et laisse la place à d'autres plantes: la « soude épineuse » ou « faux pourpier » que l'on connaît également sous le nom de « salsola kali », une espèce buissonneuse aux ramifications étalées et aux feuilles jaunâtres et charnues. Les Arabes la consomme en salade ou cuite comme des légumes. Tout à côté pousse la « salicorne » aux rameaux épais et cylindriques, au feuillage en écailles qui virent du vert au rouge en fin d'été. Dans les premiers temps de la colonisation les femmes de colons, comme les Mauresques, utilisaient ses cendres alcalines pour bouillir leur lessive, pendant que leurs enfants croquaient ses tiges tendres fraîchement cueillies. À la suite de travaux d'assèchement, de drainage et d'irrigation entraînant le dessalement de certaines terres, des plantes halophiles ont disparu, remplacées par d'autres qui ne l'étaient pas. C'est ainsi que sont apparues des plantes fourragére la « luzerne », la « sef-safa » arabe, aux poils visqueux, aux feuilles disposées par trois et aux petites gousses en forme de coquille d'escargot, et la « vesce », rampante et grimpante, avec de longues vrilles ramifiées, des fleurs variant du jaune au rose et de grosses gousses couvertes de poils fins. Toutes les deux naturalisées, envahissantes dès lors que les sols ne sont pas travaillés, et constituant un excellent pâturage pour les troupeaux et un aliment de choix pour les rongeurs.

En contre partie, la où se déposait le sel entrainé par le drainage, réapparaissaient la « salsola kali »la « salicorne », et venu de la mer l'« atriplex halimus ».



Plantin lanciolé et plantin pied de lièvre, surmontant
une touffe de graminée


Le long des canaux, un petit arbre prolifère sur les talus, le « tamaris ». Les Arabes l'appellent le « tharfa »; il en existe plusieurs variétés, à petites fleurs blanches sur le littoral oranais et autour des dépressions salées, à fleurs roses au bord des rivières et dans l'arrière-pays jusqu'aux oasis du Sud. L'arbre est caractérisé par une floraison précoce, suivie de la poussée des feuilles, longues, vert clair et souvent imbriquées comme les tuiles d'un toit. On l'appelait le « tamarin » en Algérie. Aux premiers temps de la colonisation il fournissait aux colons des perches pour leurs cabanes et leurs hangars et servait de bâti ou de longerons pour leurs charrettes attelées et leurs charrues quand l'administration militaire ne leur en fournissait pas.

Dans les marais autour des dépressions s'abritent de nombreuses espèces d'oiseaux: des canards, migrateurs, des foulques, des bécassines, des courlis, des bergeronnettes grises à tête noire et blanche, des poules d'eau, qui construisent leur nid à ras du sol ou de l'eau, dans des touffes sèches. D'autres oiseaux encore, sédentaires et non coureurs, trouvent dans les roseaux un abri contre les prédateurs. Et quand l'eau abonde on entend les nuits d'été le coassement des grenouilles et des crapauds.


Par les champs et les vignes


Tout commence à changer, en Oranie comme ailleurs, dès que l'on s'éloigne de la côte, des embouchures de rivières et des dépressions salées et que l'on se rapproche des fermes, des villages et des terres cultivées. À perte de vue s'étendent des vignobles tirés au cordeau, des champs d'orge, d'avoine et de blé verts ou dorés, des orangeraies et des oliveraies.

Les rares terres en friche, les bordures de chemins, les fossés le long des routes, les garrigues d'où les arbres sont absents, les décombres de pierraille, sont envahis d'herbes folles, de buissons et de fleurs. Leur abondance, leurs couleurs, leur diversité surprennent et interrogent l'enfant, le promeneur et le chasseur.



La valériane - herbe aux chats


Tous ces lieux où la charrue ne pénètre pas sont le domaine privilégié des graminées depuis le roseau jusqu'à l'alfa. Le chiendent, le « nejem » arabe, y règne en maître. Plante parasite typique, résistante et accrochée au sol, elle se développe par de longs rhizomes rampants, souvent apparents, difficiles à extirper, et qui se multiplient à l'excès sur tout espace laissé libre. Plusieurs sous-espèces peuvent cohabiter ou voisiner dans ma même région. On retrouve entre autres le « chiendent des sables » proche de la cote et voisin du « chiendent queue de lièvre » aux petits épis touffus et ovoïdes, de la « grande amourette » avec ses épillets à écailles en forme de poisson, et, du plus répandu et du plus envahissant, le « chiendent dactyle », aux larges tiges ramifiées terminées par des inflorescences rougeâtres au nombre de cinq, comme les doigts d'une main ouverte. Vivace, prolifique et résistant, il envahissait les vignobles, les vergers d'agrumes, les oliveraies, les champs de céréales, s'infiltrait dans les jardins, recouvrait les talus et les fossés, tapissait le sol. Seules, des façons culturales répétées et la pioche, arrivaient à le contrôler. Avec ses solides racines, triées, lavées, séchées, et taillées, des artisans confectionnaient des brosses aux poils durs comme des « dents de chien » utilisées dans les caves, les écuries, les lavoirs, en peinture et sur les barques de pêche pour les débarrasser des écailles de poisson. Une autre graminée, remarquable et élégante, légère et aérienne, partage le même habitat et, se diffusant par graines, des bords de chemins envahit les cultures. La « folle avoine » ou « avoine sauvage », est la plus haute et la moins dense des mauvaises herbes. À maturité, ses épis ouverts, inclinés et couverts de poils s’accrochaient aux bas des pantalons et aux chaussettes des enfants, glissaient dans les chaussures et les obligeaient à faire une pause avant de remonter dans les voitures de leurs parents.


Figuier à fruits noirs et jaunes, greffés sur le même tronc.

En progressant plus avant et en s'enfonçant vers « l'intérieur » des terres, d'autres herbes apparaissent dans la garrigue buissonnante et pauvre en arbres: le « plantin », la « zaïta » dont de nombreuses espèces existent en Algérie, aux feuilles poilues en forme de lance et de rosette au ras du sol. Étant profondément enraciné, il est difficile à arracher à la main. Il porte des fleurs aux longs épis compacts qui font qu'on lui donne des noms curieux : « pied de lièvre », « corne de cerf » ou « corne de gazelle ».

L'herbe aux « puces » de la même famille, est un peu différente avec des feuilles très ramifiées et très fines. Ses graines nombreuses et de la taille d'une puce, favorisent la multiplication et la dispersion de cette plante annuelle.

Les puces, très répandues dans les fermes et les écuries, sont absentes des sables, des rochers, des marais et des champs où pullulent d'autres insectes. On les trouve se réchauffant au soleil, à l'affut d'une proie, à l'abri sous une pierre ou dans une touffe d'herbe, sous des amas de feuilles : ce sont les fourmis noires et les fourmis rouges, les « gendarmes », les mille-pattes, les cloportes gris roulés en boule, les « cochons de Saint-Antoine », les petits et gros cafards noirs, les scarabées, les escargots.

On les voyait à l'époque quand les enfants allaient après l'école sur les chemins, cueillir de « l'herbe pour les lapins », du « sainfoin d'Espagne », le « sulla » espagnol devenu le « sella » arabe, à l'origine cultivé et depuis naturalisé un peu partout dans la rocaille, les fossés et les friches. Ils ramassaient aussi de la « doucette », une salade des champs qui ressemble à de la mâche, dans des endroits humides, des rochers et le creux des murs.



Olivier centenaire à rejets multiples après destruction
par le feu.


De la même famille la « valériane » ou « lilas d'Espagne » est une plante vivace à haute tige et à fleurs qui varient du rose au rouge. Elle pousse dans les rochers et sur les vieux murs. Son rhizome souterrain est parfois arraché et replanté dans les jardins. On l'appelle aussi « barbe de Jupiter » ou « herbe aux chats » parce que les félins aiment s'y cacher pour surprendre les lézards. Ses racines en décoction donnent une illusion de tabac dont profitent des bergers et des garçons de l'âge ingrat. On dit aussi qu'elle calme les crises de nerfs des fous et des agités et qu'elle est efficace sur les troubles du sommeil.

L'angélique velue », plus connue sous le nom « d'herbe aux fées », est une ombellifère dont les enfants soufflaient les inflorescences blanches. Elles s'envolaient loin, très loin, vers les anges qui lui avaient donné leur nom.

« La goutte de sang » ou « sabot de Vénus » que les Arabes appellent « nabi el djemal », « l'image de la beauté », est une petite plante très ramifiée aux fleurs rouge sang que l'on trouve dans les champs, les vignes et les oliveraies.

En approchant des lieux habités, fermes, douars et villages, apparaissent les premiers arbres, ceux qui existaient avant 1830 et ceux qui avaient été plantés par les premiers colons. Le figuier est l'un d'entre eux. Il apparaît au coin d'un champ, là où s'accumulent les pierres arrachées à la terre, au milieu d'une vigne, au bord d'un chemin pour servir d'ombrage lors de la pause de midi, ou près d'un puits. C'est un arbre de hauteur moyenne, à écorce lisse et à sève laiteuse, laxative et légèrement urticante. Il a une longévité de 200 à 300 ans, perd ses feuilles en hiver et produit deux fructifications par an sur les rameaux de l'année. La première au printemps donne d'énormes figues fleurs, les « baccore »; la seconde à l'automne, donne de petites figues, de couleur verte, violette, jaune ou noire selon les variétés, et à la peau craquelée à pleine maturité. Les Arabes les appellent « kermous ». Pour lutter contre les chapardages des « fellahs » dans les douars piquent les plus grosses de leurs figues avec du fiel de crapauds qui provoque une allergie sur les lèvres du voleur. Il arrivait qu'un arbre appartienne à plusieurs membres d'une même famille dont chacun ne possédait qu'une ou deux branches. L'ombre au sol d'un figuier était réputée pour sa fraîcheur mais personne ne s'y attardait, à cause d'une fine poussière urticante qui tombait des feuilles. Lever les yeux, grimper dans l'arbre et déguerpir était plus facile. « Si tu as un trésor à cacher, enterre-le sous un figuier » disait un proverbe arabe.



Amandier à coques tendres et amandes douces.


Le long des routes et des chemins conduisant aux fermes, parfois en plein champ, s'alignent d'innombrables rangées d'oliviers souvent noueux, aux grosses branches tortueuses et aux petites feuilles persistantes, vert foncé, luisantes dessus, blanchâtres dessous. L'arbre vit plus de mille ans et craint les fortes gelées. L'olivier sauvage, le « zeboudj », diffère du précédent par sa forme buissonnante, ses feuilles plus étroites et ses, fruits petits, presque sans huile et toujours amers. On le trouve dans les mêmes limites et sur les mêmes sols que l'olivier commun, le « zitoun » des arabes qui donne un huile très appréciée et des olives pour la conserve.

Détruit par le feu, l'arbre émet de nombreux rejets à la base de sa souche dont les racines plongent profondément en terre jusqu'à 6 m, à la recherche d'humidité. Les premiers colons ont greffé ces rejets, le plus souvent avec la variété locale « Chemlali » et plus tard en Oranie avec la « Sigoise ».

L'olivier est sensible à une cochenille, la « neiroun », qui recouvre des feuilles de fumagine en les rendant noires et gluantes, et à la « mouche de l'olivier » qui pond des asticots dans les fruits. Pour d'en débarrasser les Arabes priaient afin que souffle du Sud pendant trois jours « le vent des oliviers ». Ils accrochaient aux branches des peaux de bêtes et des cornes de gazelles et, accroupis et avec ferveur, égrenaient les vingt et un grains de leur chapelet avec ses sept grains noirs du doute et du mal, puis les sept grains rouges du combat et enfin les sept verts de la foi qui conduit au Paradis. Si le vent se levait, la cochenille était détruite, la mouche chassée et la récolte préservée. C'est encore sous un olivier, arbre symbolique pour les Arabes, que les « chibanis », les vieux sages du douar, venaient débattre des affaires délicates de leur communauté avant d'en référer au « cadi », leur juge.

Un peu partout en Algérie, des vestiges romains de moulins à huile témoignent de l'importance de l'olivier sous l'Empire.



Le jujubier, victime permanente des oiseaux.


L'amandier, le « louz » indigène est très répandu en Algérie. C'est le premier arbre à se couvrir, dès le mois de janvier, de fleurs blanches ou roses. Ses fruits, à coques tendres et amandes douces, se consomment « en vert »; à coques dures, à cueillir tard, ils servent à la pâtisserie et à la confiture. On le trouve, toujours en terrains secs, isolé ou par petits peuplements, rarement en grande culture, dispersé depuis la côte jusqu'aux montagnes de l'Atlas tellien. Originaire du Moyen Orient, l'amandier a été naturalisé depuis longtemps et des hybridations ont permis de multiplier les variétés, dont l'amande amère qui donne une huile utilisée en cosmétique et en pharmacie.

Plus rare et plus isolé, le jujubier, « zwiZef » en Oranie, est spontané et se multiplie par drageonnage, des rejets de ses très longues racines superficielles. Arbre à feuilles caduques, il porte des épines et des feuilles coriaces, dentelées et d'un vert luisant. À l'automne, les fruits, les jujubes, de la grosseur d'une olive, passent du vert au jaune puis au rouge avant de se dessécher. Quand les moineaux, les frelons et les guêpes les ont épargnés, une cueillette sélective et difficile permet de les consommer en frais ou de les faire sécher. Des marchands ambulants les mettaient en cornets et les vendaient à la sortie des écoles. De leur côté quelques femmes indigènes les utilisaient en pâte contre la toux.

In « l'Algérianiste » n° 125


En traversant les villages

Quand on aborde les premiers jardins aux approches des villages « européens », en terrain « secano sans irrigation ou avec de l'eau à profusion, tirée d'un puits ou provenant d'un barrage, apparaissent d'autres types de plantes. Elles ont été importées et acclimatées depuis longtemps et sont de provenances diverses: « l'abricotier » au nom d'origine arabe venu d'Arménie, mais que l'on appelle « mechmech » en Algérie; le «cédratier » natif de la Perse antique; le «grenadier », le « romman » des Arabes qui aurait été introduit par Didon, reine de Tyr et fondatrice de Carthage.

Il produit la célèbre et éclatante grenade, la « pomme de Phénicie », symbole de la féminité avec ses grains rouge violet, transparents et sucrés, que l'on consom­me en l'état avec un peu de vin ou pres­sés pour en faire des sirops. Les fleurs et l'écorce de la grenade, en infusion ou en décoction agissent contre la diarrhée, la dysenterie, mais aussi contre les maux de gorge. Le « romman » se retrouve dans tous les jardins d'Algérie et jusque sous les palmiers du Sahara.

Le « cognassier » est un petit arbre aux branches tortueuses originaire d'Asie. Ses fruits, les coings couleur jaune d'or, que les Arabes nomment « sferdjel », sont recouverts d'une sorte de coton blan­châtre à l'odeur curieuse mais agréable. Les femmes espagnoles en faisaient une délicieuse gelée, « la carne de membrillo », la gelée de coing.

D'autres arbres originaires d'Orient et introduits par le Jardin d'Essai du Hamma se retrouvent en petit nombre dans les jardins et sont du genre titras. Ils sont souvent épi­neux, avec des feuilles lustrées et des fleurs blanches très odorantes: ce sont les orangers, l'un doux, l'autre amer, que l'on appelle bigaradier, le citronnier, le cédratier et le « plaqueminier » ou « kaki del Japon » comme disent les Espagnols.

Il arrive aussi que l'on découvre dans un recoin isolé ou rocailleux, des « pista­chiers »à l'amande aromatique très recherchée en pâtisserie locale et des « câpriers ». Le câprier n'est ni un arbre, ni un arbuste. Il est un petit buisson sarmenteux et rampant qui pousse entre les pierres des murets de jardins. Ses fleurs sont récoltées en boutons à la fin de l'été, avant qu'elles ne s'ouvrent et sont conservées dans du vinaigre, pour être consom­mées comme condiment. Quand des fleurs oubliées ou négligées s'épanouissent avec leurs pétales blanchâtres et leurs étamines violettes, les papillons, attirés par les couleurs, se font souvent piéger par des caméléons en embuscade et à la patience sans limite.

Dans ces villages européens dont certains remontent aux premiers temps de la colonisation, on reconnaît, ali­gnés le long des rues, sur la place de l'église ou celle du kiosque à musique, sur l'esplanade de la gare, près du stade, du terrain de boules ou disséminés dans les parcs, des arbres en provenance du monde entier.


Grenadier arrivant à maturité à l'automne


Aux côtés des oliviers et des pins, les plus répandus, prolifèrent des tamarix, des platanes, des cyprès de Provence et d'Italie, des ormes, des mûriers, des micocouliers, très souvent des eucalyptus et quelquefois des lataniers à éventail, des palmiers des Canaries et des tulipiers de Virginie. D'autres espèces arboricoles pro­viennent, elles aussi, du Jardin d'Essai du Hamma. Elles avaient connu la notoriété du temps d'écrivains voya­geurs comme Jules Verne, Pierre Loti et Chateaubriand. Leur curiosité avait été éveillée par l'Expédition d'Egypte et les rapports scientifiques publiés après le départ des Français en 1801.


Câprier en fleur "d'un jour" dans la rocaille.


C'est ainsi que « l'arbre de Judée » est arrivé du Moyen Orient. Il se couvre au printemps d'innombrables fleurs roses, comme le tamarix, avant même que n'apparaisse son feuillage. L'arbre est si remarquable que les Espagnols l'appellent « arbol del amor ». C'est à la branche d'un de ces arbres que, selon la tradition, se serait pendu Judas après avoir trahi le Christ. Le « faux poivrier », le « pimentero de America » des premiers «conquistadores», s'est facilement adapté au climat algé­rien et aux cours de récréation de la plupart des écoles. Avec ses longs rameaux retombant comme un saule pleureur, et ses feuilles persistantes, fines et légères, il se couvre à l'automne de longues grappes pendantes à petits grains rouges et à l'odeur poivrée. Dans certaines familles on les fait sécher avant de les mélanger aux grains de poivre noir et de poivre blanc de leur boîte à épices.


Jules Verne.


Le « belombra » ou « bella sombra » et encore « uvas de 'America », provient lui aussi d'Amérique du Sud. Arbre trapu et difforme, au tronc empâté à la base, il a été choisi pour sa ramure ombreuse et surtout pour sa croissance extrêmement rapide. Ses fruits en forme d'épis de maïs inclinés vers le sol, tombent et s'écrasent en y laissant des taches gluantes grouillantes de mouches et d'insectes divers (1.1).Les « belombras » ont très vite été remplacés par des « ficus », arbres à caoutchouc; des « savonniers », le « sapindus » ou « arbre à savon »; le « melia », le « lilas des Indes » anti­acridien; des « albizias », « l'arbre de soie », tous originaires d'Extrême Orient. D'autres espèces en provenance de pays tropicaux sont plus dispersées, comme le « latanier », le « drageonniez », le « casuari­na », utilisé en brise-vent dans les orange­raies et qui vient d'Australie, de même que les différents « aca­cias » que l'on appelle aussi « mimosas ». Dans tous ces arbres au coucher du soleil, des milliers d'oiseaux que l'on ne voit pas se lancent dans d'inter­minables criaillements que seule la nuit fait cesser, les uns après, les autres. Les colons des générations suivantes ont appris, quand ils en avaient les moyens, à embellir les façades uniformes des maisons de leurs parents; plus tard encore, quand ils les ont rénovées ou recons­truites, ils ont ajouté des jardins. Ils choisissaient des plantes qui résis­taient à la chaleur et au vent, peu gourmandes en eau et aux fleurs écla­tantes. Et de nouveau le Jardin d'Essai du Hamma a servi de référen­ce.


Pierre Loti

Selon les villages et la conception décorative des familles, selon aussi les capacités de reproduction des espèces retenues, semis, bouturage, greffage ou transplantation, on recon­naît au hasard des promenades, la « bougainvillée », vigoureuse et sar­menteuse avec des épines crochues, des fleurs groupées par trois et aux bractées allant du violet, le plus cou­rant, au rouge brique sensible au gel; le « volubilis », proche du liseron sau­vage et aux grandes feuilles ailées, « l'ala de Angel » espagnol, recouvre les palissades, les barrières, les poteaux, et grimpe parfois jusqu'aux toitures. Les fleurs en forme d'enton­noir sont de couleur violette et peu odorantes.


François-René
de Chateaubriand


Dans de petites jardinières, en massifs au milieu des cours ou, le plus sou­vent, le long des murs en terre meuble, se multiplie spontanément « l'acanthe » à souche profonde. Sèche et en dormance dès le début de l'été, l'acanthe repousse spontané­ment à l'automne avant même la première goutte de pluie. Elle émet des feuilles par touffes, dispersées en rosette et nettement découpées, d'un vert intense et brillant. Au printemps jaillit une hampe florale terminée par un épi épineux blanc et violet. Après la floraison, les fruits en forme de coque éclatent et dispersent leurs graines, grosses comme des petits pois, qui ne tardent pas à germer. Il est dit qu'au Ve siècle avant J.-C., l'architecte grec Callimaque avait été séduit par un pied d'acanthe qui poussait sur la tombe d'une jeune corinthienne. Depuis, l'acanthe a inspiré tous les sculpteurs de chapiteaux corinthiens. Depuis les « années heureuses » du début du siècle, les « rosiers » prolifè­rent dans les jardins. Ils sont greffés sur des rosiers sauvages, des aubé­pines à fleurs blanches, et sont choisis pour leurs couleurs, leur port, la den­sité et la durée de leur floraison, leur parfum. Ils n'ont rien à voir avec le « rosier de Damas » que les Arabes culti­vaient autrefois près de Blida pour en extraire de l'essence de rose. La ville à cette époque était appelée

« Ourida », la petite rose, nom préférable à celui de « Quahba », prosti­tuée, comme on la désignait du temps des janissaires turcs où elle était une cité de plaisirs et de débauches. Des « jasmins d'hiver » aux longues tiges grimpantes et aux fleurs jaune-citron non odorantes tapissent les murs le long de support de bois. Il voisine avec avec le « jasmin officinal », oriental, à petites fleurs blanches, étoilées, qui embaument en été. Il s’accroche a tout ce qui peut l'aider dans son escalade vers les tuiles des toitures où se réfugient les tarentes.


Faux-poivrier en début d'automne.


Des « chèvrefeuilles » sauvages, le « soltanter rabah », le « sultan de la forêt », transplantés à un moment ou à un autre de la proche garrigue, se distinguent par leur vigueur et leur exubé­rance. « Chèvrefeuille blanchâtre » en Oranie, «-chèvrefeuille d'Etrurie » dans l'Algérois, « chèvrefeuille des Baléares » dans tout le pays, ils ont en commun d'être remontants, à feuilles pérennes, à fleurs blanches et jaunes, avec quelques nuances, et fortement mellifères.

D'autres plantes encore se retrouvent, rares ou en abondance au hasard des villages, des fermes, des jardins et des balcons: des « pelargonium » ram­pants ou buissonnants, fragiles et cassants, aux fleurs en boules de couleurs variées, appelés à tort des « géranium »; des « hibiscus » de Chine à fleurs de lys; des « datura » du Pérou; « l'herbe aux sorciéres », vénéneuse et aux grandes fleurs pendantes à l'odeur suave; des « galants-de-nuit », le «  galàn de noche » d'Andalousie, aux petites trompettes blanches ou jaune claire , dressé vers le ciel, et qui par temps clair embaument les nuits d'été; des « philodentrons » de Méxique, infiltrés dans les arbres avec leur feuillage déchiqueté et leurs racines adventives et dont la fleur, une grande spathe blanche, res­semble à celle de l'arum. Et tout autour, de faible développement, des « arum » aux feuilles en forme de lance et aux fleurs en cornets blancs, des « iris » violets et d'autres blan­châtres, des pourpiers noirs et multi­colores, des marguerites, des soucis, des glaïeuls, des jonquilles, des « lys blancs » symboles de la pureté et fleur des bouquets de mariée, qui ne néces­sitent pas beaucoup d'eau, et d'autres plus exigeantes : pétunias multico­lores et « belles-de-nuit », jaunes, rouges ou blanches.


Bougainvillée dans un village.


Toutes ces plantes fleurissent et embaument du printemps à l'autom­ne, pendant que dans le ciel s'entre­croisent, montent ou descendent les oiseaux migrateurs dont de nom­breuses espèces choisissent de demeurer sur place : les rouges-gorges et les fauvettes dans les buis­sons ainsi que les grives et les « pit­chak », les hirondelles et les martinets sous les toitures des maisons et les cigognes sur les clochers des églises ou tout en haut d'un arbre mort.


Sur les pistes du bled


En reprenant la route des champs et des vignes et en gagnant un peu d'al­titude pour aller visiter les douars, d'autres herbes, d'autres plantes, d'autres buissons se révèlent aux pro­meneurs. Où qu'ils croissent, le long des chemins, au milieu des terres en friche, dans les champs après la mois­son, autour des gourbis ou dispersés entre les tombes des cimetières, ils sont dévorés par les troupeaux qui les traversent au pas de course ou par des bourricots errants échappés d'un zériba.

Le « liseron », très répandu, existe sous plusieurs formes et diverses couleurs. Les Arabes l'appellent « gourim », que ses fleurs soient blanches, roses, bleues ou violettes. Il étouffe les herbes, s'accroche aux buissons, rampe sur le sol, grimpe sur les clôtures. Les fleurs en trompette sont peu odorantes mais son feuillage attire lièvres et lapins, tortues et mou­tons.

Le « ricin », le « kharoua » arabe, n'est pas une plante spontanée. Il est origi­naire d'Afrique tropicale et s'est vite propagé autour des villages. Il a la forme d'un arbrisseau touffu à grandes feuilles pal­mées et luisantes et à fleurs rouges. Ses cap­sules épineuses par temps chaud éclatent et projettent leurs graines au loin où elles germent plus tard naturellement. L'huile de ricin extraite de la graine est purgative mais servait à l'époque à la fabrication de savons.


Volubilis à l'assaut d'un mur.


Dans les mêmes lieux rocailleux et arides, poussent d'autres plantes comme « l'asphodèle» ou « berrouag » en arabe. On la rencontre en gros peuplements, avec ses longues feuilles étroites et retombantes, ses inflorescences blanches aux rayures roses à l'extrémité de longues tiges cassantes. Son odeur désagréable fait qu'elle est dédaignée des troupeaux. Les colons des premiers temps, après 1850, ont tiré de ses racines tubé­reuses un alcool de mauvais goût vite abandonné. On appelait l'asphodèle le « bâton de Saint Joseph ». Le « ber­rouag » a donné son nom au village de Berrouaghia près d'Alger: le champ d'asphodèles (1.2).


Bouquet d'acanthes.


Le « chardon épineux », espèce d'arti­chaut sauvage au tronc blanchâtre et duveteux, hérissé de plaques piquantes, se plaît dans le même environnement aride et rocailleux, souvent isolé ou par bouquets de quelques tiges. Les Arabes le nom­ment le « chouk el hemir », l'épine des ânes, tant il est vrai que les bourri­cots, les chardonnerets, les « gros becs » et les verdiers sont les seuls à apprécier ses grosses fleurs violettes. « Les gourbis de son village s'élevaient... au milieu d'une immense plaine pulvéru­lente, semée de pierres sans âge, ano­nymes, débris disséminés dans les champs de chardons épineux d'aspect méchant, seule végétation herbacée qui pût résister à la chaleur torride des étés embrasés. Il y en avait de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de ces chardons: d'énormes à grosses fleurs bleues, soyeuses parmi les épines longues et aiguës de plus petits, étoilés d'or et tous rampants enfin, à petites fleurs rose pâle » (1.3).

Le chardon voisine avec la « carotte sauvage » à fleurs blnches en ombelles, la « zerroudia » arabe. En été, ses fleurs se teintent de rose et les petits fruits hérissés de pointes s'ac­crochent à la toison des moutons, aux poils des chiens et aux bas des panta­lons des chasseurs.


Lys blancs, émerveillement parfumés mais à la floraison très courte


Le « fenouil commun », le « besbes » d'Oranie ou « khelka » algérois, est une grande plante herbacée à tiges filiformes et ombelles, hautes et jaunes, avec lesquelles les Arabes confectionnaient des coffrets et des cages d'oiseaux. Plante à la forte odeur d'anis, les gourmets l'utilisent pour griller leurs poissons sur des kanoun et, à l'automne les plongent dans leurs jarres d'olives vertes cas­sées pour les aromatiser. Des Berbères en suspendaient des brindilles à leur porte pour conjurer le mauvais sort. Le « toum », « l'ail sauvage», est une plante bulbeuse, en bouquet et aux petites fleurs blanches en clochettes retombantes. Sa forte odeur fait qu'inconsciemment on le cherche du regard. Il n'est jamais bien loin de « l'ail à toupet » ou lilas de terre, connu localement sous le nom de « beçal ed dib », « l'oignon du chacal », de la même famille mais qui s'en différen­cie par sa houppe de fleurs violettes. De nombreuses espèces de « thym », le « zateur », sont répertoriées en Algérie, notamment en Oranie où elles s'étendent de la côte jusqu'à Aïn-Sefra. C'est dans ce décor de cou­leurs et de parfums qu'au coucher du soleil on entend chanter les cailles et les alouettes, et qu'à la nuit tombée, le hérisson part en chasse, que le porc-épic abandonne son terrier aménagé dans une broussaille ou creusé sous une dalle rocheuse. C'est encore au coucher du soleil que l'on entend les premiers aboiements du chacal et les rares glapissements du renard.


Liseron fausse guimauve aux fleurs en forme d'entonoir.

En poursuivant la piste d'autres herbes apparaissent et se remarquent: le « peigne de Vénus », une ombellifère, se différencie des autres plantes par ses longs fruits poi­lus et en aiguilles alors que ses fleurs, de petites ombelles blanches, se remarquent à peine. On l'appelle encore « doigts de fée » parce que, selon la légende, les fruits qui ressem­blent à des doigts, durant la journée tournent avec le soleil comme pour s'en protéger; très commun sur le bord des chemins, le « géranium ram­pant » ou « fausse mauve », est couvert d'un léger duvet de poils très fins. Il se couvre à la floraison de fleurs en ombelles d'un pourpre délicat « comme le sang de la terre et à l'odeur de bataille » (1.4).

Le « globulaire thurbith » ou « séné » des Arabes, à fleurs bleues toute l'an­née sur des bouquets de feuilles épi­neuses, dures et grisâtres, est un arbrisseau persistant d'origine afri­caine. Les Berbères des montagnes le nomment « tasselgha » et utilisent ses feuilles en décoctions purgatives.


Le fenouil commun, à la forte odeur d'anis,
peut atteindre 2 mètres de hauteur.


Quand la nature du sol évolue, que la terre devient plus profonde et plus fertile, d'autres fleurs sauvages s'ou­vrent sous le soleil et le vent tout au long de l'année. Elles sont de toutes formes et de toutes couleurs pour le plus grand plaisir du promeneur. L'une des plus populaires et connue de tous les enfants est « l'arisum vul­gaire » que l'on appelle plus volon­tiers « petite sœur des pauvres » et enco­re « soeur Jacqueline » ou « capuchon de moine ». Elle fleurit en hiver en terrain humide et au milieu des autres herbes qui semblent la respecter en lui laissant la place de s'épanouir. Sa curieuse fleur s'abrite sous un capu­chon à rayures blanches et brunes, recourbé vers l'avant et à peine visible dans une touffe feuillue d'un vert luisant, au ras du sol. Les Espagnols imagina­tifs et lui trouvant une certaine ressemblance avec une veilleuse de nuit, appellent ces plantes « las candiles », les petites lampes.

Toujours en hiver fleurit un peu partout, dans les vignes et dans les champs en friches, au bord des chemins, dans les fossés et sur les talus, le « souci des champs », la plus répan­due, la plus éclatante des petites fleurs d'un beau jaune orangé, à l'odeur puissante et tenace. Les fruits recourbés comme des chenilles, accrocheurs ou légèrement ailés, sont emportés par les animaux ou dispersés par le vent pour se mul­tiplier ailleurs.


Les asphodèles, symboles de deuil et fleurs des cimetières pour les européens


Plus loin le promeneur remarque dans les espaces dégarnis de végétation, d'immenses taches isolées de « mar­guerites des champs », buissonnantes et rameuses, à tiges éri­gées, à fleurs blanches et disque jaune que les Arabes appellent la « regaïma ». Un peu après il aperçoit le « chrysanthème des mois­sons », ou encore « des blés » proche de la pré­cédente mais plus petit avec de nombreuses feuilles fortement dentées et de longs capitules jaunes qui fleurissent plus tard en été.


Champ de coquelicots.


Tôt en saison mai et juin, le « glaïeul des champs », une plante à bulbe, annuelle et aux longues feuilles en forme de lames, porte des fleurs pourpres ou d'un rouge pâle suivant les sols, très éphémères, effilochées et vite fanées. Répandu autour d'Alger et sur la côte oranienne les Arabes l'appellent le « zizania » et les Espagnols « flor del abanico », fleur d'éventail.

De loin émerge au-dessus des épis d'orge ou de blé, le merveilleux « coquelicot », le « cheguig » arabe, aux longues tiges velues et à l'immense fleur rouge orangé qui laisse couler, quand on la cueille, un suc blanchâtre et collant.

Et l'on voit encore des « lupins » à beau feuillage fragile en forme de rosaces ou de mains, sur des sites variés: le « lupin jaune » et le « lupin bleu », mais essentiellement le « lupin blanc » plus étoffé, plus haut, avec des gousses aux graines noires, utilisées pendant la dernière guerre comme succédané du café.

Le « foul el halouf », la fève de cochon, est très appréciée du « halouf el raba », le cochon de la montagne, le sanglier. La « monnaie du pape » est une robus­te plante, poilue, aux fleurs rouges en grosses grappes. Les enfants aiment cueillir ses gousses plates et translu­cides, en forme de pièces de monnaie, au centre desquelles se devinent quelques graines rondes.


La glaïel des champs, robuste et ramifiée, pousse à
proximité des terres cultivées.


D'autres plantes herbacées plus cou­rantes et moins attirantes envahissent champs en friches et cultures, che­mins et garrigues. « l'ortie », « l'hariq » indigène, est l'une d'entre elles. Elle est recouverte de poils urti­cants sur des feuilles dentées et rugueuses et pousse un peu partout mais surtout à l'abri des murs et à l'ombre. Dans les fermes et les vil­lages, quand l'ortie est encore jeune et tendre, ses feuilles sont pilées et mélangées avec du son d'orge afin d'en faire une pâtée fortifiante pour les poussins, canetons et dindon­neaux. Il arrive qu'on la consomme, un peu comme des blettes, le pouvoir urticant disparaissant à la cuisson. Des femmes l'utilisent en cataplasme qu'elles prétendent efficace contre la toux, l'enflure des jambes et les douleurs articulaires. Dans cer­tains douars elle est considérée comme une défense contre les forces occultes et mal­faisantes, et des bou­quets frais sont sus­pendus au-dessus des berceaux d'enfants pendant sept jours après la naissance.

La « grande mauve », la « kharkaze », atteint sa plénitude de croissan­ce en plein hiver. Elle se développe par taches sur des sols propres, défrichés ou labourés, dans les vignes et les olive­raies, les champs d'agrumes. Ses fleurs d'un rose très pâle se remarquent à peine. Des familles pauvres, comme avec des blettes, font bouillir ses feuilles pour en faire des soupes ou nourrir les petits cochons.



Ravanelle à fleurs jaunes, la moutarde sauvage, sur un talus.


Plus envahissante et plus rustique, la « ravenelle » ou mou­tarde blanche, est une crucifère sauvage. Cette « khoubise » des indigènes est à haute tige raide et rameuse, avec des poils raides et des fleurs d'un jaune soufre en forme de croix. Facile à arra­cher avec son système racinaire peu déve­loppé et retournée par le soc d'une char­rue ou jetée à terre par la main de l'hom­me, elle a la propriété de s'enraciner à nou­veau, dès la première pluie.

« L'oxalis » appelle le trèfle des champs mais en plus buissonnant. Certains l'appellent « l'herbe de Saint Jean-Baptiste », d'autres « pied de chèvre » et d'autres encore plus réalistes, « vinai­grette » pour son goût fortement aci­dulé. Sa feuille est composée de trois folioles et ses petites fleurs jaunes res­semblent à des clochettes; c'est une plante gazonnante qui envahit les lieux humides et ombragés. Ses tiges florales sont recherchées par les enfants qui en apprécient le goût.

>« L'inule visqueuse », la « magranave », fleurit en général aprés les vendanges sur les bords des chemins mais encore sur toutes les friches. C'est une plante ligneuse, très haute, odorante et gluante. Ses fleurs visqueuses et jaunes collent aux doigts en déga­geant une forte odeur de résine, désa­gréable.


Salsepareille d'Afrique le long d'un muret.

D'autres espèces végétales très répandues dans le Tell s'accrochent aux ronces et aux buissons, grimpent dans les arbres, comme la « clématite des haies », « l'herbe aux gueux » ou encore la « hierba de pordioseros », l'herbe aux mendiants espagnole, aux fleurs d'un blanc verdâtre qui sentent l'amande amère. Vertes, ses feuilles sont vésicantes et vénéneuses, mais une fois sèches elles peuvent être consommées par les chèvres.


L'inule visqueuse est la plante la plus en vue de l'arriére saison; elle est une
des dernières avec des fleurs à forte odeur désagréable et au toucher gluant.


La « garance voyageuse », la « Joua » arabe, aux tiges rameuses et rugueuses, aux feuilles brillantes et à bords épineux, s'infiltre dans toute végétation proche; elle griffe les bras et les jambes qui entrent à son contact et s'accroche aux vêtements. Ses fleurs en grappes sont d'une couleur légèrement verdâtre. La « salsepareille d'Afrique » est une plante grimpante et volubile. Ses rameaux épineux en forme de ficelle s'agrippent fermement à tous les sup­ports et peuvent, dans les arbres, atteindre une grande hauteur. Fixée par de petites vrilles la salsepareille est difficile à décrocher et aucun ani­mal ne se risque à la croquer. Ses fleurs sont parfumées et ses fruits rouges qui pendent en grappes deviennent noirs à maturité. Ils sont utilisés comme dépuratifs.

En approchant des douars et en s'éloignant des terres cultivées du bord de mer et des zones basses ou légèrement ondulées, le paysage se transforme.

Il devient plus aride avec une végéta­tion arbustive plus dense et une raréfaction des herbes et des fleurs , malmenées par les troupeaux itinérants. C'est là, sur les plateaux et collines du Sahel au pied de l'Atlas tellien, que commence l'ancien « bled el doum », le pays du palmier nain où ont tant souffert les premiers colons, la pioche à la main et le fusil en bandoulière.


Touffe de palmiers nains, le plus grand obstacle qu'ont rencontrés les
premiers colons des premiers temps.


Le « palmier nain », le « doum », est l'arbuste dont on a le plus parlé et qui est étroitement lié à la « grande misère » des défricheurs d'après 1830. C'est un petit arbre bas, en forme de boule et au stipe garni de filasse avec des feuilles rami­fiées, rigides, duve­teuses et au pétiole épineux. Il donne de petits fruits ronds et rougeâtres que dévo­rent à maturité les chacals et les san­gliers affamés. Ses fines et longues racines caoutchouteuses s'enfoncent profondément dans le sol, en rayons. La pioche ou la hache rebondissent en les heurtant et ont beau­coup de mal à les enta­mer. De ses feuilles fibreuses, un colon, Pierre Averseng, a tiré le crin végétal, autre­fois utilisé en bourrel­lerie et matelasserie. Les Arabes s'en servent pour la confection d'objets de vannerie.

Le « lentisque », le « derou » à feuillage persistant, est un gros buisson qui, avec le palmier nain, forme l'essentiel de la brous­saille d'Afrique du Nord. Les Arabes, avec ses rameaux souples, tressent des paniers et des corbeilles d'embal­lage. De son écorce ils tirent une résine qui, solidifiée, donne une pâte à mâcher que l'on dit tonique pour les gencives, et avec ses feuilles très odorantes, ils préparent un bouillon supposé adoucir les douleurs rhumatismales. Le lentisque produit encore une rési­ne qui entre dans la préparation des vernis et son bois très dur est utilisé en ébénisterie et en menuiserie. Les petits fruits du lentisque, jaunes d'abord, puis rouges, puis noirs à maturité, sont très appréciés des per­dreaux, des palombes, des étour­neaux et des merles. On retrouve la forte odeur de l'arbuste, au retour de la chasse, dans la chair cuisinée et appréciée du gibier. Le lentisque a la propriété, rare en Algérie, de repousser rapidement par rejet après mutila­tion volontaire ou incendie d'été. De la même famille un peu plus grand mais moins répandu et à feuilles caduques, le « pistachier théré­binthe », le « betoum », a un feuillage vert foncé et brillant comme un ver­nis. Le bois, les feuilles et les fleurs quand on les touche, dégagent une forte odeur de térébenthine. De son écorce était autrefois tirée « l'huile de térébenthine ». Pour certains Arabes des décoctions de feuilles appliquées sur les paupières, ont le pouvoir de stopper la progression de la cataracte chez les vieillards. Les fruits, petits et en grappes, sont appelés le « raisin de pista­chier », « aneb el betoum ».


Lentisques en automne, les petits fruits rouges deviendront noir à maturité.

Le « jujubier sauvage », dit marocain mais que l'on retrouve en Algérie et particulière­ment en Oranie sous le nom de « tizra » est un des buissons les plus communs. Très épi­neux et à feuilles caduques il drageonne facilement et se multi­plie très vite. Ses longues racines tra­çantes fournissent du bois de chauffage faci­le à extraire et ses branches aux fortes épines servent à construire les « zeribas », des enclos pour les troupeaux, dans les douars comme dans les cam­pements. Une vieille tradition chrétienne soutient que la cou­ronne du Christ cruci­fié a été tressée avec ses rameaux.


Pistachier térébinthe, l'arbuste le plus aromatique, à forte odeur de résine.


Le « gattilier agneau chaste », le « kef merien » arabe, ou « colline de Marie », qu'on appelle aussi « l'arbre à poivre », est un arbuste aux petites fleurs montées sur une grappe terminale, au calice blanchâtre et à la corolle bleue. Elles exhalent, quand on les touche, une forte odeur poivrée. Ses graines utilisées comme aromates, ont, selon la légende, un effet anaphrodisiaque. D'autres buissons épineux de la famille des mimosées, naturalisés depuis longtemps, étaient souvent replantés pour former des haies vives impénétrables aux hommes comme aux troupeaux en limite des planta­tions d'arbres fruitiers. Deux acacias que certains appellent des gommiers mais que les Arabes identifient sous un seul nom, « tahla », étaient à l'époque les plus fréquents: « l'acacia terrible » reconnaissable à ses très grandes épines couleur ivoire et plan­té à forte densité pour former des haies, et « l'acacia cassie », aux épines plus fines et aux fleurs en petites boules jaunes très odorantes. Cette espèce est cultivée pour la parfumerie et, lors de certaines fêtes comme des mariages, des femmes confectionnent des colliers avec ses fleurs qu'elles mélangent avec des fleurs de jasmin. Plus loin dans la garrigue et en grim­pant en altitude, « l'arbousier », l'arbre « aux fraises » à l'écorce brun rou­geâtre, très ramifié, porte à la fois à l'automne des fleurs et des fruits. Ses petites fleurs blanches à clochettes apparaissent, alors que les fruits glo­buleux, rugueux et rouges comme des fraises, atteignent leur pleine maturité. L'arbouse granuleuse est difficile à croquer mais elle donne d'excellentes confitures et, distillée, des liqueurs appréciées.


Genêt épineux au milieu des cistres blancs et cotoneux à la floraison passé.


Genêts d'Espagne aux longues tiges souples et denses et aux grandes fleurs
parfumées

De nombreux buissons ou arbustes de la famille botanique des légumi­neuses à fleurs jaunes et gousses velues croissent un peu partout dans la garrigue : le « bois puant » ou « khar­roub el kelb », le « caroubier du chien »,à feuilles caduques et gousses violettes et gousses violettes aux graines vénéneuses sur un tronc rabougri à l'odeur fétide, le «  genêt épineux », le « gandoul » arabe, mot qui transposé en langage oranais et adressé à un homme, signifie paresseux ou bon à rien. Le vrai « gandoul », quant à lui, se présente sous diverses formes avec des pointes acérées et verdâtres, légèrement diffé­rentes de l'est à l'ouest de l'Algérie; le « genêt d'Espagne » à tiges flexibles, lisses et sans épines et aux fleurs jaune d'or fortement odorantes, attire les abeilles, les hannetons et les ama­teurs de beaux bouquets.A proximité des douars, dans la zone côtière, vers lesquels convergent des pistes et des chemins de terre, piéti­nés par les hommes et les troupeaux, la végétation habituelle s'éclaircit au profit d'espèces nouvelles acclima­tées et devenues naturelles. De très loin on aperçoit comme une immense asperge, « l'agave », le « cebbara » des Arabes ou la « pita » espagnole, qu'improprement on appelle « l'aloès ». Originaire du Mexique cette très forte plante aux longues feuilles vert glauque, épaisses et charnues, épineuses sur les bords et ter­minées par un dard noir et dange­reux, donne des fibres solides dont on faisait du fil, des mèches de fouet, des lanières et du rempaillage de chaises. Sa hampe florale qui n'apparaît qu'une fois, aux grandes fleurs jaunes odorantes et en bouquets aplatis, qui peut atteindre cinq mètres, se dessèche après la fructifi­cation. Elle entraîne la mort de la souche mère et le rejet de nombreux stolons qui assurent la pérennité de ce que les Français appellent encore « l'asperge d'Algérie ». Le « figuier de Barbarie », ou le « cactus », de même que l'agave, entoure la plupart des douars ou borde les chemins qui conduisent au puits, à l'oued ou à « l'aïn messaoud », la source heureuse pour ceux qui ont la chance d'en avoir une à proximité. Les Arabes l'appellent « h'endi » ou encore « kharmous in n'sara », le « figuier des infidèles » parce que le « nopal espa­gnol » avait été ramené du Mexique par les Conquistadores au xve siècle. Cette plan­te puissante et impressionnante par ses raquettes épaisses et solides, armées de faisceaux de fortes épines, porte des fleurs rouges ou jaunes piquetées sur leur pour­tour. Les fruits, hérissés de poils piquants comme un dos de hérisson, sont généralement cueillis tôt le matin avec des roseaux ouverts en trois doigts à leur extrémité. Ils sont frottés sur le sol et ouverts avec pré­caution pour être dépouillés de leur épaisse enveloppe. La chair engorgée de nombreuses petites graines est rafraîchissante et légèrement acidu­lée. A terre et dans la poussière sous les figuiers, des scolopendres, des couleuvres, se cachent sous les fruits tombés pendant que des scarabées, des bousiers, roulent d'énormes boules de crottin qui témoignent des fréquentes allées et venues des bour­ricots et dans lesquelles ils vont pondre. Avec les figues de Barbarie, sèches et réduites en poudre, on pré­parait autrefois des décoctions pour soigner les diarrhées, mais on disait aussi que consommer trop de fruits pouvait provoquer des « bouchons ». Une légende locale raconte qu'avant d'être recouverte de piquants la « kar­mous » était dévorée par les bourri­cots et les chameaux, les oiseaux et les fourmis. Ne restaient pour les hommes que des peaux desséchées sans chair et sans eau. Craignant d'être délaissées et arrachées, les « karmous » s'étaient adressées à Allah: « Protège-nous ou nous allons toutes mourir ». Allah les avait entendues et leur avait envoyé l'Ange de combat qui les avaient recouvertes d'un bouclier de pointes accro­cheuses et piquantes (1.5). L`« aloès » et le « cactus » trouvent leur terrain de pré­dilection dans les makabra, les cime­tières indigènes, à la terre fumée par une matière organique humaine.



L'agave, appelé à disparaitre après
cette première et unique floraison.



Figuier de Barbarie avec sa charge de fruits.

Dans cet environnement presque aride autour des douars, près et dans les redjem, les tas de pierres que font les Arabes pour nettoyer leurs champs, au bas des murs montés par les colons et les guebli du Grand Sud après le défoncement et le labour de leurs terres, poussent des asperges sauvages, à feuilles piquantes. Au printemps les petits Arabes les cueillent et vont les vendre au bord des routes, en les agitant par petites gerbes et à bout de bras, au passage des automobilistes qui, le dimanche, regagnent la ville. Il existe plusieurs espèces d'asperges qui se différen­cient par leurs feuilles quelquefois réduites à de simples écailles, par le port sarmenteux ou retombant, par leur forme en buissons serrés ou très ouverts, par leur couleur qui varie du vert foncé au blanc grisâtre et enfin par la longueur et le diamètre de leur turion, la délicieuse asperge des champs, le « sekoum » que ne mangent pas les Arabes.


Figuier de Barbarie en fleurs.

 

in l'Algérianiste 126


Dans les jardins des Berbères

Ceux qui ont vécu en Algérie savent que d'une manière générale les Arabes envahisseurs étaient nomades et que les population berbères étaient sédentaires. Un vieux dicton e confirme: « Il est entre le cheval et la montagne ». Le cheval symbolise les envahisseurs arabes venus de l'Orient et les convertis du Sud marocain, « les moros », qui les ont suivis plus tard et la montagne le dernier refuge des tributs berbères sans cesse refoulées et ne pouvant aller plus loin. Les Arabes, pour certains, se sont sédentarisés dans les villes de la côte; d'autres sont demeurés pas­teurs et nomades dans les grands espaces du Sud. Les Berbères se sont réfugiés dans les zones monta­gneuses, des Aurès aux Monts de Tlemcen, et sont devenus ou demeu­rés sédentaires. Autour des douars situés dans la zone tellienne défrichée et mise en valeur par la colonisation européenne, il y a peu de jardins à la flore spécifiquement indigène.

Il en va tout autrement lorsque l'on quitte la plaine et les coteaux défri­chés et plantés en vignes ou semés en céréales et que l'on aborde les pre­miers contreforts des montagnes. Dans les environs de Tlemcen, de Mascara, de Miliana, de Médéa, en Kabylie, dans le Dahra et l'Ouarsenis, la vigne, depuis la nuit des temps, est cultivée. Originaire du Caucase elle a accompagné tous les envahisseurs jusqu'en Andalousie. Autour des villes et des douars de l'Atlas tellien, elle est conduite en échalas ou grimpe aux arbres, souvent entourée de clô­tures en pierres sèches ou de haies de jujubiers sauvages. Les plantations sont généralement réduites à quelques souches. Les variétés sont nombreuses, les couleurs et les maturités différentes et les noms incompréhensibles, mais les premiers colons ont vite appris à les comprendre et à les identifier. Ils reconnais­sent au hasard des sites, le raisin noir, « l'aneb akall », le « bezzoul cherchali » le téton de Cherchell, découvert dans les ruines de la cité romaine, et le « bezzoul el khadem » le téton de négres­se.



Vigne sauvage (vitis sylvestris) sur fond d'oued à sec.

Aux raisins noirs sont mélangés des raisins blancs : « l'aneb el dib », le raisin du chacal, « l'aïn bouma », l'œil de chouette et « l'aïn el kelb » l'œil de chien, le « bezzoul el adra » le téton de la vierge, le « sba el euljat », le doigt de la renégate, appelé ailleurs « souaba el hadja », les doigts de la pèlerine, et « l'aneb el cadi », le raisin du juge. Mais aussi des raisins rouges : « l'ahmer bou ahmer » le plus répandu, tardif et à grosse peau, que les colons multiplient dans leurs propres jar­dins. Ils l'appellent « cognac » et le conservent dans l'eau de vie pour les longues soirées d'hiver au coin de la cheminée; « l'aïn zitoun » l'œil d'olive, le « bezzoul el aouda », le téton de jument et « l'aneb el aman » le raisin rouge.

Après la récolte des fruits, les femmes indigènes ramassent les feuilles de vigne rougies avant qu'elles ne tom­bent. Elles préparent des infusions qui, au stade de la ménopause, agis­sent sur les hémorragies internes.

Dans les jardins berbères, à côté de la vigne et des figuiers et en fonction des possibilités d'arrosage, poussent des légumes courants nécessaires à la vie de tous les jours, mais aussi des plantes aromatiques. Parmi elles la « menthe verte », la « nâana » Odoran­te, poivrée, aux fleurs rose pâle ou violettes, riches en menthol, qui sert à préparer le traditionnel thé à la menthe, « l'atai"ben nâana ». Son jus, disent les Arabes, guérit les douleurs du ventre, il apaise les nausées et évite l'indigestion. Appliqué sous le menton des chats et des chiens il chasse les puces de leur corps. En infusion la menthe calme la toux et atténue les crises d'asthme.



Raisins noirs et raisins blancs conduits en treille haute.


Appelé aussi « coriandre » ou persil arabe, le « cosbor » aux petites fleurs blanches en ombelles et à l'odeur puissante, est utilisé dans la cuisine régionale, avec des plats de viande et de légumes, le pain et les pâtisseries. On dit qu'il ralentit le vieillissement des cellules du corps humain et qu'il assure la fécondité des femmes. Les femmes stériles vont en pèlerinage sur le tombeau d'un marabout sur lequel elles déposent des fibres de leur vêtement. Elles y retournent régulièrement les sept jours suivants et à chaque fois défont un des sept nœuds de leur ceinture. Lors de la dernière visite elles allument un petit feu de bois sur lequel elles jettent de la coriandre, du piment fort et du benjoin. Dès que la flamme le permet, elles chevauchent les braises en soulevant légèrement leur robe (2.1).

Le « carvi », ou cumin, le faux anis, appelé « kam­moun » aux fleurs blanches ou pourpres est cultivé pour ses graines. Les femmes ber­bères en font des philtres d'amour pour empêcher leur époux de leur être infi­dèle, mais aussi en cas de désintéressement pour sti­muler leur virilité(2.2). Le cumin est l'épice indispen­sable et la plus caractéris­tique de la « marga », plat typiquement berbère.


Myrte commun

Le « safran », le « zafaran » arabe est un minuscule crocus au gros tubercu­le en forme de bulbe et aux fleurs vio­lettes mais stériles. Leurs stigmates jaunes sont délicatement recueillis à la main et mis à sécher en fin d'automne. Épice culinaire indispen­sable pour le « riz à l'espagnole », le safran a, dit-on, la propriété d'aider les menstrues et de faciliter les accou­chements difficiles.

En pleine terre ou dans des paniers tressés à l'abri des regards et des rôdeurs, et dans quelques rares jar­dins, se cache le « chanvre indien » que l'on appelle simplement du « h'archich », autrement dit de l'herbe. Cueilli et séché, le « kif » est mélangé au « mouhoub », le tabac à fumer, ou au « chemma », le tabac à priser.



Le maqui : de haut en bas et de gauche à droite : ciste à fleures roses et
romarin en fin de floraison; romarin, thyn et ciste à fleures blanches

Ciste à fleures blanches cotonneux (à l'arrière plan) et ciste à gomme.

Des plantes sauvages sont également cultivées dans les jardins à des fins culinaires. C'est le cas de la « bour­rache » au goût de concombre, qui agrémente les salades. Touffue et gar­nie de poils rigides avec des fleurs d'un bleu lumineux, elle attire les insectes et leurs prédateurs. Ses petits fruits à odeur de miel après avoir été confits, décorent les pâtisseries pour les grandes fêtes religieuses. On pré­tend que la bourrache chasse la mélancolie et apporte le bonheur dans les mechtas.

La « rue des montagnes », la « fidjel », est une plante haute, peu ramifiée, vert bleuâtre aux fleurs jaunes pâles en grappes serrées et à forte odeur de vinasse. Elle est utilisée en friction pour faire tomber la fièvre mais aussi, et c'est alors le privilège des quablat, les sages-femmes, pour faire des anges.



Lavande des champs en bordure d'un chemin forestier.


Un peu particulier et positionné dans les montagnes du Sud, le «henné » est un arbuste tinctorial d'origine orientale, dont les feuilles sont séchées et réduites en poudre. Les femmes arabes et berbères font bouillir le «henné au sang rouge» et l'utilisent pour teindre en ocre leurs cheveux, la paume de leurs mains et la plante de leurs pieds. Réduit en pâte il est appliqué sur les brûlures, les enflures et les varices, mais aussi sur les yeux atteints par le trachome. Il arrive que l'on en recouvre les yeux d'un aveugle en invoquant Allah. On lui demande alors d'aller dans le trou­peau voisin prélever au moins un œil, pour rendre un peu de vue au mal­heureux.

Avec d'autres herbes plus courantes et faciles à cultiver : verveine, lavan­de, citronnelle, thym, des femmes encore préparent divers parfums dont elles s'aspergent et recouvrent leurs enfants : parfum original et puissant, non identifiable, que les Français appellent le « sent bon ». Les hommes quant à eux, lorsque leur jardin est éloigné du douar, de la metcha ou du gourbi, n'oublient jamais de semer des « courges », des « krâa ». Plante potagère herbacée et annuelle, la courge donne des fruits, « des cale­basses » de formes variées, de couleur jaune et à écorce rigide à maturité. Les pêcheurs les utilisent comme bouées quand ils mouillent leurs filets et les Arabes pour éloigner les chacals qui viennent la nuit dévorer leurs légumes. Pour ce faire ils vident la courge, découpent sur sa face la plus large de petits trous pour les yeux, le nez, la bouche. Ils placent à l'intérieur une bougie ou une lampe à huile qu'ils allument à la tombée de la nuit et disposent le tout sur les pas­sages possibles de leur jardin. Les chacals observent et se tiennent à l'écart.


Thuya à troncs multiples
(plantes du bassin méditerranéen, A. Bärtel)


Dans les jardins et dans les champs proches les Arabes arrachent toutes sortes d'herbes sauvages à des fins culinaires (2.3) : le « korchef » un artichaut spontané, le « guernina » un petit chardon, « l'hamaïda » de l'oseille sau­vage, pour faire des salades. Et enco­re le « fliou » une menthe qu'ils consomment hachée dans des plats, le « talma » un salsifis, le « bibera » un oignon sauvage.


Vers le maquis


Dans ce que l'on appelait à l'époque la « montagne » et qui n'était que des collines où la végétation, selon l'exposition et la nature du sol, deve­nait plus dense, poussent des arbustes communs à toute l'Afrique du Nord, spécifiques de ce que l'on appelle aujourd'hui le maquis.

En s'éloignant des douars on aperçoit le velours sombre moucheté d'argent de gros oliviers isolés et aux feuilles charnues à proximité d'un marabout, la tombe ancienne d'un saint homme. Sur les branches basses, très souvent, sont accrochés des chiffons de couleur et de petites boîtes métalliques. Des femmes les déposent le ven­dredi afin de se préserver d'éventuelles maladies et de conjurer le mauvais sort.



Genévrier cade
(plantes du bassin méditerranéen, A. Bärtel)


Dans le maquis et d'un bout à l'autre de l'Algérie et même jusqu'à Tunis, le « myrte commun » est un arbuste buissonnant et toujours vert, qui pousse dans les terres les plus arides. Souvent isolé il porte des feuilles persis­tantes et brillantes, des fleurs blanches et à l'automne de petites baies presque noires et fortement odorantes. Conservées dans de l'alcool elles donnent une liqueur très colorée et fort appréciée. On la dit efficace contre la bronchite et la sinusite. Les Juifs, selon une tradition locale, cueillent des rameaux de myrte pour la cérémonie rituelle de la circoncision d'un enfant.

De nombreuses espèces de « cistes » existent en Algérie. Les Arabes les appellent « touzzala » et les Espagnols « jara ». Ils sont à fleurs blanches ou à fleurs roses et pour certains ont un feuilla­ge visqueux et odorant. Le ciste à gomme » est très répandu à Oran alors que le ciste cotonneux » domine aux environs d'Alger: ses feuilles sont utilisées pour faire du thé. Le « ciste à fleurs blanches » dit aussi ciste de Montpellier » représente à lui seul la plus grande partie de la brous­saille algérienne.



Genévrier à encens
(plantes du bassin méditerranéen, A. Bärtel)


Aux côtés de ces plantes marquantes on trouve encore le « romarin », « l'aklil », à fleurs bleuâtres en épis. Les Arabes chauf­fent des rameaux et les appliquent à même la peau pour calmer les rhu­matismes des « chibanis ». On en tire aussi une huile destinée à la pharma­cie, alors que l'essence des feuilles entre dans la composition de l'eau de Cologne. La « lavande des champs », « kahla », la noire, avec ses fleurs violacées en épi terminal et des feuilles découpées, est com­mune dans l'Ouest oranais sur sols secs et pauvres.

Des arbustes beaucoup plus importants poussent dans le maquis : la « bruyère arbo­rescente », le « bou addad », peut atteindre trois mètres de hauteur. Ses fleurs prin­tanières de couleur blanc rose sur de longues pousses dressées et compactes atti­rent les abeilles. Elle forme souvent des fourrés impénétrables qui, en sous-bois et pendant la saison sèche, présentent de gros risques d'incendie. Une autre « bruyère à fleurs nombreuses » fleurit à l'inverse au printemps; elle est très présente dans les collines du Tell. Le miel de bruyère est réputé et, de ses racines, les Kabyles tirent des ébauchons de pipe.

Le « thuya », « l'âarar », est surtout important en Oranie. Il décroît vers l'Est et disparaît en Kabylie. C'est un arbre à troncs multiples, à cime pyra­midale s'étalant en parasol chez les vieux sujets. Les feuilles se terminent par des écailles et de petits cônes qui s'ouvrent pour libérer leurs graines. Le thuya est résistant à la sécheresse. Il donne un bois dur à odeur de téré­benthine utilisé en menuiserie. Il fournit également une résine pour la fabrication des vernis.

Le « genévrier cade », le « taga », est un arbuste à port étalé, avec des feuilles groupées par trois, minces et acérées. Ses cônes sphériques sont constitués par des écailles soudées. Ils deviennent brun rouge et luisants à maturité et sont la proie des oiseaux. L'huile de cade est utilisée à usage médical et vétérinaire. Tous les sols conviennent au cade, y compris les sables de bord de mer.



Pin d'Alep, sensible au vent de mer.


Le « genévrier à encens » ou encore d'Espagne ou de Barbarie, est un arbre de forme conique ou pyramida­le plus grand que le précédent. Son feuillage gris vert, comme celui du cyprès, est très odorant et son habitat se confond avec celui du cade. Son feuillage et ses feuilles sont toxiques et les Arabes utilisent son bois pour faire leurs meubles. Les genévriers des différentes espèces ont la particu­larité commune de fournir une résine à forte odeur : l'encens. De nom­breuses familles indigènes font brûler cet encens sur un « kanoun » en de multiples circonstances. « On brûle de l'encens à la fois pour parfumer la maison et pour éloigner le mauvais œil » (2.4).

Le petit « chêne kermès », le « khar­khach » est en Afrique du Nord le plus répandu de la grande famille des chênes. Il se rencontre sous forme de grandes broussailles, épaisses et impénétrables pour les chiens de chasse quand s'y réfugie le gibier. Ses feuilles persistantes sont épineuses et ses glands ont une cupule hérissée d'écailles pointues. Les kermès met­tent deux ans pour atteindre leur maturité et, broyés, servent de nourri­ture pour les animaux. Les premiers colons, en défrichant, utilisaient les souches comme bois de chauffage ou sous forme de charbon. L'écorce du kermès est riche en tannins qui étaient exploités sous le nom de «garouille». Souvent ravagé par le feu, ce chêne buisson rejette par la souche et se reconstitue rapidement. Il peut vivre plusieurs siècles.

Le « laurier tin » est commun dans les lieux frais du Tell et où pousse le chêne-liège. C'est un arbuste aux bouquets de fleurs blanches, roses à l'extérieur et au parfum fier et discret. Ses petits fruits ovoïdes ont des reflets métalliques et ont un effet purgatif.

Un arbre oriental et massif, répandu dans le Tell, le « caroubier », fait la transition entre la garrigue et la mon­tagne. C'est le « kharroub » arabe, et la « caroba » espagnole. Il pousse presque partout mais craint les sols humides. Sa charpente est tourmen­tée et ses feuilles petites, rondes, coriaces et de couleur vert foncé. L'arbre donne des gousses longues et plates, légèrement arquées et brun foncé, qui servent de nourriture pour le bétail et quelquefois pour les hommes. De la caroube, par distilla­tion, on tire un alcool diversement apprécié et son bois dur et coloré de rouge rosé est recherché en ébéniste­rie.



Chêne-liège


En certaines régions isolées dans la montagne, le caroubier est appelé l'arbre des morts. Il est situé près d'un cimetière et des bandes d'étoffes accrochées aux branches rappellent, là encore, le souvenir des disparus. Quelquefois des brins de laine y sont suspendus par des jeunes filles en quête de mariage. Comme sous les oliviers du Tell, les sages du village y tiennent leur conseil. À l'automne « les caroubiers mettent une odeur d'amour sur toute l'Algérie; le soir ou après la pluie, la terre entière, son ventre mouillé d'une semence au parfum d'amande amère, repose pour s'être don­née tout l'été au soleil » (2.5) .

Dans les montagnes au sud d'Alger, les monts de Chréa et le massif du Zaccar, des Arabes cultivent du « haschich zâti », une variété d'origan dont ils récoltent les feuilles de mai à septembre, parce qu'elles ont la pro­priété de soigner la toux. L'abbé Blanc, curé de Beni-Mered et passion­né de phytothérapie, a découvert la plante vers 1920 et mis au point une préparation infusée, la « coqueluche-sirop » qui guérissait la coqueluche et connaissait un grand succès (2.6).

Dans les espaces découverts et arides qui séparent le maquis de la mon­tagne, terre de prédilection du gibier sauvage, pousse la « bugrane gluan­te », la « chedida », la vigoureuse. Elle forme un buisson très ramifié aux poils visqueux et aux tiges dressées, dont les fleurs à pétales jaunes vei­nées de rouge et de violet, dégagent une odeur fétide.

En bordure des « semis » indigènes d'orge ou de blé, on trouve une plan­te curieuse d'aspect blanchâtre, héris­sée de poils raides et à tige robuste, la « buglosse » que l'on connaît mieux sous son nom arabe de « langue de taureau », « lessàne et tsour ». Ses fleurs sont bleues légèrement viola­cées. Il en existe plusieurs espèces tant dans le maquis que dans la gar­rigue, où l'on découvre près de trous d'eau et le long de petits oueds et remontant jusque dans la montagne, deux plantes à rhizomes souterrains. Ce sont diverses fougères aux feuilles fort découpées et des prêles toujours érigées qu'on appelle vulgairement « queue de cheval ».


Dans la forêt

Loin des zones habitées et des champs cultivés, au-delà des terres de parcours des troupeaux, partout où ne pouvait pénétrer la charrue des colons et l'araire des « fellah », là où encore l'administration des Eaux et Forêts avait su la préserver, s'épanouit un autre type de végéta­tion, avant tout arboricole.

Les sous-bois, propagateurs des incendies y sont abondants et diversi­fiés, souvent identiques à ceux que l'on rencontre par ailleurs, mais les arbres dominent. Diverses espèces caractérisent la forêt d'Afrique du Nord.



Chêne-liège après démasclage
(plantes du bassin méditerranéen, A. Bärtel)


Par ordre d'importance le « pin d'Alep » est la première d'entre elles. On l'appelle également le « pin de Jérusalem » ou le « pin blanc » du fait de la couleur de son écorce. Pour les Arabes il est le « snouber », mais « znine » en Oranie, qui viendrait de « zine », embellir ou « zinna », belle. C'est un arbre tortueux aux feuilles en fines aiguilles, persistantes et de couleur vert clair. Ses fleurs jaunâtres sont chargées de pollen comme du soufre et irritant. Il est l'arbre de pré­dilection de la chenille processionnai­re. Son nid, en bout de branche, res­semble à de grosses pelotes de laine blanche. Les chenilles hérissées de poils urticants en sortent en tout début du printemps en longues colonnes sinueuses. Leur contact est irritant pour les mains et les enfants prennent plaisir à les détruire au sol en les piétinant sous leurs grosses chaussures. Le pin d'Alep peut atteindre vingt mètres de hauteur et vivre 200 ans. On le trouve essentiel­lement dans le Tell et en sols calcaires. Il fournissait autrefois de l'écorce de tan pour teinter les cuirs et les filets des pêcheurs. En régions monta­gneuses et isolées du Tell, existent des pins avec à mi-hauteur des branches cisaillées à environ 1,5 mètre du tronc. Elles servaient, selon la légen­de, à attacher une corde pour y pendre des condamnés.

 

Système racinaire d'un pin dégradé par l'érosion.

Le « chêne vert », le « kerrouch » arabe ou la « yeuse » de France, vit encore plus longtemps, environ 300 ans. Arbre à feuilles persistantes il pousse en tous types de sol et à haute altitu­de dans les Atlas. En Algérie il consti­tue, avec le pin, l'essentiel de la forêt.

Ses glands, les « belloutes », surmontés d'une forte pointe velue à leur extré­mité, sont comestibles. Ses branches feuillues sont parfois coupées et don­nées aux troupeaux en manque d'herbage. Le bois dur et compact est utilisé pour le chauffage, le charron­nage, la menuiserie et pour fabriquer des manches d'outils. Le chêne « bal­lote » est une variété très proche avec des glands gros et doux, très appré­ciés des Arabes.

Le « chêne-liège », le « fernane », arri­ve en troisième position des grandes

futaies. Son enracinement profond lui permet de s'installer et de croître dans les endroits les plus rocheux mais toujours siliceux. L'écorce, le liège, est un produit de grande valeur. Il est récolté - c'est le « démas­clage » - tous les ans environ, en début d'été. Quand l'arbre devient trop âgé, (il peut vivre 250 ans), son liber est exploité pour en extraire du tanin. Son bois fournit un excellent charbon. Il est, de tous les arbres naturels de l'Algérie, l'un des plus exigeants en eau. Il se développe dans l'est d'Alger vers la Tunisie et dans quelques forêts disséminées de l'Oranie.

Le « chêne afarès » est l'arbre de Kabylie et des montagnes plus à l'est. Ses feuilles sont caduques et son habitat se confond avec celui du « chêne zéen », hôte habituel des ver­sants nord.



Cèdre de l'Atlas
(plantes du bassin méditerranéen, A. Bärtel)


Il est le plus grand de la famille des chênes et peut atteindre 35 mètres de hauteur et 6 mètres de tour. Son bois était utilisé pour la fabrication de tra­verses de chemin de fer et la construc­tion navale avant l'apparition du plastique. Le « cèdre de l'Atlas » ou cèdre argenté, le « medded », est incontestablement le plus majestueux des arbres de la forêt algérienne. Avec ses branchages étalés à l'horizontale qui s'inclinent avec l'âge et son feuillage en aiguilles argentées, il règne sur les sommets du Haut-Atlas marocain et sur ceux de l'Ouarsenis au Kef Sidi Amar, à Teniet el Haad, dans les Aurès et le Djebel Chélia, dans les massifs du Djurjura et de l'Akfadou. Le cèdre peut vivre 500 ans et atteindre 40 mètres de hauteur. Son bois qui contient de la térébenthine est imputrescible et est exploité en bois de charpente et de gros œuvre. De la même famille, plus rustique et de taille moindre, le « sapin de Numidie » à la cime légèrement tabu­laire chez les sujets âgés, ne se ren­contre que dans la chaîne des Babors qu'il partage avec le cèdre et le chêne zéen.

Très différent et dispersé en Algérie dans les terres meubles, profondes et sans calcaire, le « châtaignier com­mun » est spontané à la Bouzaréa au-dessus d'Alger. Il a été planté par la colonisation un peu partout dans le Tell autour des squares dans les villes et villages. La châtaigne devenue « marron » est grillée et vendue par des marchands ambulants qui propo­sent également des dattes, des jujubes et des cacahuètes à la sortie des écoles, des collèges et des lycées. Le châtaignier se retrouve dans le Rif marocain, dans l'Edough près de Bône et en Tunisie.

Le « frêne oxyphylle », le « derdâr », est un grand arbre, commun dans tous les massifs, à feuilles dentées et à fleurs, sans corolles ni calices, dispo­sées en grappes. Exigeant pour le sol qui doit être meuble et profond, le frêne donne un bois recherché pour la construction navale, la fabrication de chaises et de plats pour rouler le couscous. Deux hommes, dit la légen­de, suffisent pour abattre un frêne: le forgeron pour faire de son tronc le support de son enclume, et le tour­neur sur bois ambulant pour confec­tionner un plat pour présenter la nourriture (2.7).

Le « pistachier de l'Atlas », est une variété de térébinthe à petites feuilles aux bords velus. Comme le précédent et à cause de sa forte odeur, on l'appelle également

« betoum » bien qu'il ressemble au frêne avec lequel on le confond souvent. C'est un grand arbre à croissance lente, que l'on rencontrait au début du siècle dans l'Atlas, mais aussi sur les Hauts Plateaux et dans le Tell de l'Ouest. Il pouvait atteindre vingt mètres de hauteur et 300 ans de vie s'il était épargné par le mouton, la chèvre, l'homme et le feu. Après un incendie les pistachiers de l'Atlas, du fait de leur résine, sont brûlés jusqu'à la souche qui ne peut émettre de rejets. On les voyait alors « le plus souvent mutilés, qui émergeaient de la steppe et dont les branches dénudées semblaient autant de moignons d'une main géante... En 1970 les betoum achevaient de dispa­raître du paysage algérien » (2.8).

En abordant les Hauts Plateaux, pas­sage obligé en Oranie pour rejoindre le Grand Sud par la route, apparais­sent des paysages différents et de nouvelles espèces végétales. Que l'on y accède par Sebdou à l'ouest, par Tiaret ou par Boghari plus à l'est, on retrouve partout une même steppe plate, plus ou moins rocailleuse, à peine ondulée, parsemée de cuvettes fermées, avec, en leur centre des « chott » boueux et recouverts d'une croûte de sel en été.



Alfa dans une clairière forestière.
(plantes du bassin méditerranéen, A. Bärtel)


C'est le pays de « l'alfa », le « halfa » des nomades et la « stipa tenacissima » des botanistes, la plante souveraine du « bled er r'hlem », le pays du mouton. Touffe herbacée, vivace et dense, qui ne supporte pas d'avoir les pieds mouillés, l'alfa aux feuilles filiformes et rigides, est depuis toujours recherché pour la sparterie, la vannerie, la corderie, et, avec la présence française, pour la pâte à papier. Quand souffle le siroc­co, l'alfa ondule comme la mer sous les risées de la brise. Les mouton parcourent les Hauts Plateaux au rythme des transhumances et du nomadisme, escortés par des « slougui » qui cour­sent les gazelles, les lièvres et le fennec, « le plus spirituel d'entre tous les animaux sahariens, bondissant et jouant comme un duvet blond sur le sable, se nourrissant de sauterelles, de petits ron­geurs et d'alouettes » (2.9).

Dans l'immensité de la Haute Plaine alfatière vivent d'autres petits animaux, des rongeurs, carnivores, insectivores et herbivores tout à la fois: la fouine, le putois à l'insupportable odeur, la genette au pelage clair taché de noir, et la gerboi­se sauteuse, « le plus joli et le plus inoffensif des animaux ». Herbe typique des Hauts Plateaux en Oranie, l'alfa remonte jusqu'aux bords de mer.

D'autres plantes croissent sur les Hauts Plateaux. Pour se développer elles ont besoin d'eau, aussi sont-elles largement éparpillées. Elles produi­sent des graines acclimatées qui résis­tent à la sécheresse, d'autres à l'estomac des carnivores. Elles peu­vent rester en dormance pendant des mois, quelquefois pendant des années. Elles germent à la première pluie et se développent à une vitesse vertigineuse, produisant en quelques jours racines, tiges et feuilles, fleurs et fruits. Cette sorte de végétation imprévisible et localisée, très connue de nomades et dont les moutons sont friands, porte le nom « d'acheb ». C'est « l'acheb » qui régit le nomadisme qui est la recherche de l'herbe temporaire et n'a rien à voir avec la transhuman­ce du nord au sud et d'une zone géo­graphique à une autre.

Les pâturages de la steppe alfatière sont constitués d'une flore permanen­te largement étalée et d'une flore sai­sonnière plus réduite qui croît à l'abri de la première. La flore pérenne constitue pour les troupeaux une nourriture d'entretien tandis que l'acheb » est une nourriture de pro­duction et d'engraissement.

Parmi les graminées vivaces, le « diss » est une des plantes les plus répandues des pâturages du Tell à ceux des Hautes Plaines. Il pousse en touffes compactes, avec de longues feuilles rigides et coupantes, couron­nées par des épis violacés en panache. Les nomades le cueillent pour en faire des nattes, des abris contre le vent, pour protéger les ouvertures de leurs tentes et couvrir les toits de leurs gourbis quand ils en ont.

Par ses racines le diss fixe les sols pentus mais il fournit un aliment de choix aux incendies de saisons sèches et venteuses. Un proverbe local dit que: « L'Arabe, c'est comme le diss. Lorsque tu grimpes dans la montagne, si tu le prends à pleine main en serrant fort, il te soutient et te protège. Si tu lâches un peu, il te coupe les doigts ».



La santoline, résistante, persistante et très aromatique


Dans les cuvettes alluvion­naires, l'alfa et le diss dis­paraissent au profit de « l'armoise », le « chich » indigène que les Français appellent, par erreur ou réflexe olfactif, le « thym ». C'est une sorte d'absinthe à l'odeur violente et entê­tante et aux fleurs en petits capitules jaunes. Les femmes nomades la prépa­rent en infusions désalté­rantes comme la menthe et l'utilisent en vermifuge et pour prévenir les coliques.

La fumée d'un feu de « chich » calme la toux le soir dans les « khiima », les tentes des nomades.

D'autres plantes de la famille des Immortelles, caractérisées par des capitules brillants se retrouvent en divers sites des Hauts Plateaux: des « santolines » à fleurs jaunes couram­ment appelées « camomille »; des « statices » aux fleurs argentées, négligées par les troupeaux parce que presque dépourvues de feuilles.

Les rives salées des grandes dépres­sions que sont les « chotts » ne conviennent qu'à des plantes suppor­tant un fort degré de salure. Ces plantes, les moutons les apprécient et les recherchent. Ce sont en général les mêmes que celles que l'on trouve sur le bord des « sebka » et des « daya » du littoral: plantes du genre « atri­plex » connues sous le nom de « gue­taf » et groupées en petits massifs, là où il y a un peu de bonne terre; « sali­corne » à gros épis et d'autres de taille réduite, « salsola » un peu plus déve­loppées, mais encore roseaux, ajoncs de toutes tailles et de toutes sortes au milieu desquels courent et nagent des pluviers et des canards et ou le soir viennent s'abriter d'épais et tourbillonnants vols d'étourneaux.

C'est aussi dans cette région des Hauts Plateaux, au milieu de l'immense mer d'alfa que s'abattent certaines années, portés par les vents du Sud, les criquets pèlerins, les « dje­rad el arbi », pour « se refaire » avant d'entamer un nouveau bond dévasta­teur vers les cultures du Nord.

Dans la steppe des Hauts Plateaux, sur les « kef » qui, par endroits, lui donnent un peu de relief, le long des « chotts » avec ou sans eau, grouille une faune à plumes qui, en période d'ouverture, fait le bonheur des chas­seurs. Ils arrivent parfois de fort loin, des villes de la côte ou de celle de l'intérieur, avec leurs équipements, leurs chiens, leur enthousiasme, jeunes et moins jeunes confondus. Ils viennent pour deux jours au plus, couchent sous la tente ou dans une ferme du Sersou ou d'ailleurs, et repartent avec leur gibecière, leur col­lier de chasse, ou leurs musettes plus ou moins garnies, les jambes lourdes et des histoires à raconter.



La laurier rose que l'on retrouve du bord de mer jusqu'aux sables du désert.


Dans la steppe alfatière en effet, vivent, se cachent et se reproduisent de nombreux animaux. Selon les jours, le vent, la proximité d'un « kef » ou celle d'un « chott », le chas­seur lève, tire ou ne tire pas, des per­dreaux, des outardes, des canepe­tières et des bécasses au vol en ligne brisée, au ras du sol, le plus difficile des gibiers à mettre dans la ligne de mire d'un fusil; mais encore des gan­gas au vol rapide et aux cris bizarres et tumultueux, qui tôt le matin remontent du Sud pour aller refaire leur plein d'eau et s'en retournent immédiatement vers les sables du désert.


 

Vers le Gand Sud

En empruntant les pistes du sud, à l'ouest du Djebel Amour vers Aïn Sefra ou à l'est vers Laghouat, les champs d'alfa s'éclaircissent et la végétation arboricole sur les pentes de l'Atlas se raréfie pour finalement disparaître. On voit encore les crêtes des « djebels » couronnées de magni­fiques « pins d'Alep » et sur les pentes des « chênes balotte », des « pistachiers de l'Atlas », quelquefois des « caroubiers » et des « oliviers sauvages », mais encore des « géné­vriers cade », des « nefel », de petits arbrisseaux d'aspect général blanc argenté, ainsi qu'une flore en sous-bois déjà rencon­trée dans le Tell: lau­rier rose, jujubier sau­vage, ciste, chèvre­feuille, jasmin et romarin.

« Ce n'est pas encore le désert, mais on y recon­naît déjà les âpres rivages d'une ancienne mer, et l'on y remarque un amoindrissement très sensible de la mer­veilleuse fertilité qui caractérise la région méditerranéenne » (2.10).


Le Sahara au sud de l'Atlas, le « bled el Hateuf », le pays de la soif, est le plus vaste désert du monde. Partagé symboliquement par le tropique du Cancer, il n'est pas uniquement constitué « d'ergs », de « hamadas » et de « regs », c'est-à-dire de dunes de sable, de plateaux rocheux et d'immensités de pierres. On n'y col­lecte pas seulement tout au long des « mejbed », les pistes caravanières, de mythiques « roses des sables ». Ces fleurs minérales ne sont en effet, sous l'action de la chaleur et du vent, qu'un agglomérat de cristaux de gypse de couleur fauve. On n'aperçoit haut dans le ciel que des oiseaux migrateurs : le vanneau huppé, le héron cendré, l'aigrette blanche, la huppe bariolée et le fla­mant rose qui ne se reposent que dans les lacs salés, et ceux qui s'attardent dans les oasis, les étourneaux pour les dattes et le guêpier, le « chasseur d'Afrique » pour les insectes.

A chaque arrêt en bord de piste, dans les touffes d'herbes, les « merkoubas », où le sable s'amalgame, dans les rochers comme dans les pierres, on voit encore le « poisson des sables », un petit lézard couleur de porcelaine, l'ourane et le gecko, deux autres rep­tiles des sables, la couleuvre, la vipè­re à corne à la morsure mortelle et les scorpions noirs ou jaunes.



La rose des sables


Le Sahara c'est aussi : « Oasis ! les villes rouges blotties auprès d'océans de dunes... les coupoles blanches qui se mirent sur les rives de lacs aux ondula­tions indolentes ou moutonneuses... Les ksours bleus accrochés au sommet de pitons mauves et noirs... les palmeraies et les jardins fleuris, à la senteur si déli­catement douce, qui s'alanguissent au vent tiède... Plaines ! Bidon V perdu au milieu du Tanezrouft, l'épouvantable désert de la soif... Les mornes horizons de galets éclatés flambant sous le soleil... Les fascinantes prairies de lichens mou­chetées d'arbustes nains... L'immensité merveilleuse des étendues infinies que cernent les mirages... Et, grandiose, l'océan de sable aux vagues furieuses ou calmes, vermeilles... » (2.11). Des « oueds » intermittents en surface et le plus souvent sinuant sous terre permet­tent à certaines espèces végétales adaptées de survivre et de se multi­plier.

Le « palmier dattier » introduit en Afrique du Nord à la veille de notre ère, est l'arbre mythique et symbo­lique du Sahara. Pour le trouver en abondance il est bon de suivre ce que l'on appelle la « rue des palmiers » c'est-à-dire le lit apparent ou suposé des oueds du désert. Le « dattier com­mun » est très proche des herbes. Il n'a ni branches, ni rameaux et son tronc, est un faux tronc. Il n'est qu'une stipe dressée, comme une fou­gère, sans ramifications et avec un seul bourgeon terminal. Il est dioïque, c'est-à-dire soit à fleurs mâles, soit à fleurs femelles. L'arbre femelle, le « nakhla » est fécondé par une petite branche en fleurs du palmier mâle, le « dokkar ». Elle peut être attachée au milieu des palmes du « nakhla » ou agitée à main d'homme pour assurer une bonne fécondation.

Des femmes du Sud « à la taille souple et élégante comme le palmier », portent souvent le nom de « nakhla ». De nombreuses variétés de palmiers existent au Sahara dont la plus connue produit la datte « deglet nour », le doigt de lumière. D'autres sont affublées de noms burlesques et obscènes. Elles produisent des dattes molles pour en faire des « pains de dattes » et des dattes sèches, les plus courantes qui sont broyées en farine. Les Sahariens disent du palmier que « ce roi du désert doit plonger ses pieds dans l'eau et sa tête dans le feu du ciel »(2.12). La bonne maturité des fruits ne se produit qu'à la latitude de Biskra. Plus au nord, la chaleur est insuffi­sante.

Le palmier dattier est à l'origine de nombreuses cérémonies oasiennes. Avant la moisson des épis mûrs, on tresse à l'aide de tiges ou de palmes des poupées dites de la fiancée du blé, « laroussel el gamh ». Elles sont accrochées aux gourbis de « toub » comme porte-bonheur jusqu'à la noce prochaine. Les palmes servent égale­ment à décorer les palanquins des dromadaires lors du déplacement de la maison de la jeune épousée vers celle de son futur mari qui l'attend, sans oublier d'en jeter au passage sur les tombes des anciens pour attirer leur protection. Le lendemain de son mariage, pour confirmer sa virilité, le nouvel époux dépouille une tige de palmier, la fendille et en frappe sym­boliquement l'épaule de ses amis afin de leur garantir une même fierté lors de leurs noces. Une légende court le soir sous les palmes bruissantes à l'heure où se rassemblent les vieux « iklan » (2.13) pour goûter à l'ivresse du chanvre, le « haschich ». Elle raconte qu'il y a bien longtemps un chef de tribu s'était épris de la plus belle et de la plus productive des « nakhla » de son oasis, qui avait poussé, isolée, le long d'une « seguia » (2.14). Pendant des années, il lui avait apporté des fleurs et des roses des sables qu'il allait chercher très loin dans le désert. Le temps avait passé et il était arrivé au terme de sa vie sans s'apercevoir que, comme lui, l'objet de son amour avait vieilli, perdant ses palmes et ne pro­duisant plus de dattes.

Recueillir du pollen du « dokkar » en le mélangeant à un peu d'eau et le consommer, évite aux femmes la sté­rilité et écarte la menace de répudia­tion. Mais avaler des noyaux de dattes, un, deux ou trois, retarde d'autant d'années le risque de mater­nité non désirée. La feuille du palmier est symboliquement « la fleur » des oasiens et il ne saurait y avoir de fête ou de deuil sans qu'elle ne soit pré­sente. La récote des dattes a lieu en novembre et se fait à la main. Ce sont les « harratin », les anciens esclaves affranchis, qui grimpent le long des stipes, pieds et mains nus et coupent les régimes. Le travail est périlleux à cause de la hauteur et des fortes épines à la base des palmes. Les régimes de dattes de qualité sont des­cendus de main en main et de grim­peur en grimpeur, d'autres sont jetés du haut du palmier dans une bâche tendue.



Palmiers dattiers


Tout en bas, des vieux, des femmes et des enfants regardent. « Alors un chant lourd résonne: c'est celui qui tombe avec les régimes de dattes coupés plus vite, toujours plus vite par les « harratin », et le chant met des grelots aux mains et des tambours aux pieds. Nourris ta femme avec des dattes: elle sera grasse à point pour l'amour. Elle sera attachée à toi comme la chair au noyau, et son ventre portera des régimes d'enfants » (2.15).

Quand le palmier, trop âgé ou non fécondé devient improductif, on l'étê­te et on recueille la sève qui, fraîche ou fermentée, constitue une boisson rafraîchissante, le « lagmi », le vin de palmier. Dans certaines oasis on fait de l'eau de vie de dattes en distillant de l'eau dans laquelle les fruits frais ont macéré pendant environ vingt jours. D'autres fois une liqueur est préparée à base d'un mélange de dattes et d'armoises. On l'appelle « thibarine » en Tunisie. Les noyaux de dattes servent de succédané de café pour les « sahalaoui », les habi­tants du Sahara, et aussi d'aliment d'appoint pour les animaux. Pour se préserver du mauvais sort, les femmes accrochent des os fétiches aux régimes de dattes et psalmodient des mélopées quand elles font une « gueila », une halte repos sous les pal­miers. Au début du siècle Isabelle Eberhardt s'est aventurée dans le désert: « C'était l'été, et les palmeraies lui apparaissaient dans toute leur splendeur. Sous le dôme puissant des palmes, les régimes de dattes pendaient, gonflés de sève, richement colo­rés selon les espèces... Les uns, verts encore avec une poussière argentée veloutant les fruits, les autres, jaune paille, jaune d'or, orange, rouge vif ou pour­prés, en une gamme chaude de tons mats ou luisants » (2.16).

Dans les palmeraies, à l'ombre des dattiers sous lesquels se devinent les pommes rouges des grenadiers, les « harratin » cultivent quelques arbres fruitiers, des abricotiers, les plus nombreux et aux fruits largement utilisés dans la cuisine locale, des pêchers, des oran­gers couverts de fleurs blanches à l'odeur entêtante, des figuiers taillés très bas où les moineaux sautillent de branche en branche et d'une figue à l'autre en ouvrant à peine leurs ailes; un peu de vigne aussi accrochée aux ramures où roucoulent les tourte­relles bleues au collier lilas. Dans de petits jardins, cloisonnés par de hauts murets de terre, poussent tout au long de l'année des légumes: fèves, navets, carottes, oignons, piments forts et des courges, des pastèques et surtout une sorte de luzerne, la « saf­safa » qui donne jusqu'à six coupes par an. L'eau d'irrigation, distribuée par des « peignes », est tirée des « oglat » (2.17), les puits, dans des seaux de peau, les « delou », remontés à bras d'homme, avec l'aide d'un balancier, d'un âne ou d'un zébu. Les « foggaras » sont des galeries souter­raines creusées dans le sable. Elles collectent, souvent très loin, les eaux infiltrées et les conduisent vers des bassins, les « majen », d'où elles sont réparties vers les jardins.


Une caravane dans le Grand Sud (coll. part.)

 

En reprenant la piste au sortir de l'oa­sis, souvent accompagné d'un « moula moula » un oiseau noir et blanc, fami­lier et considéré par les « sahalaoui » comme un messager, on retrouve d'autres variétés d'arbres familiers. Le « laurier rose », le « defla »,qui pousse dans tous les lieux humides d'Algérie. C'est un arbuste à feuilles étroites, mates et opposées, à fleurs roses regroupées à l'extrémité de ses rameaux. C'est au Sahara où les arbres sont rares qu'on le remarque le plus. Il apparaît dès lors qu'il y a de l'eau. Sous le sable ou en surface, le long des oueds souterrains dont il suit le tracé, le long des canaux d'irrigation et au bord des « guelta », ces vasques rocheuses qui peuvent conserver l'eau de pluie pendant des années. Le laurier rose est vénéneux, sauf pour les chèvres et les gazelles et ses feuilles en décoction font avorter les femmes.

Toujours le long d'un oued très souvent à sec, mais qui après un gros orage peut se transformer en torrent dévastateur, isolés ou par bouquets, on rencontre des «tamarix»(2.18) appelés le « fersig » dans le Sud, aux feuilles opaques et aux toutes petites fleurs; des « acacias » épineux et sou­vent très hauts. Ils sont de diverses espèces appré­ciées des chameaux (2.19). Ils ont un bois dur avec lequel les nomades fabri­quent leurs « rhala », leurs selles, et leurs épines les plus fortes servent de clous ou d'aiguilles à coudre; des « ethel » squelettiques et presque sans feuilles, dont le bois tendre sert à la confection d'usten­siles de ménage; des « jujubiers sau­vages », appelés « cedra » dans le Sud, dont seuls les bourricots appré­cient le feuillage épineux; « l'irak » à la forte odeur de fauve avec des petits fruits noirs à la saveur poivrée.

Alors que de temps à autre on aper­çoit une antilope addax, un chat tigré et dans le ciel des corbeaux, des fau­cons et des buses, la flore commune devient plus chétive et diversifiée, souvent apparentée aux espèces du Tell: des roseaux, desenêts, des chardons, du chiendent, de l'atriplex. Au-delà, et en s'enfonçant dans les immensités désertiques, on trouve dans les « daya » à sec, d'autres plantes d'« acheb », nombreuses et de qualités nourricières diverses : le « drinn » graminée des terrains sableux, abondante et nourrissante, l'un des meilleurs pâturages. Sa grai­ne, comestible, sert de monnaie d'échange contre du blé entre nomades et sédentaires. Le « drinn » produit un petit grain comme du millet, très menu et allongé... des familles de fourmis récoltent ce grain et en font des réserves assez considé­rables. Les gens pauvres vont à sa recherche et en font une sorte de fari­ne, avec laquelle ils confectionnent des galettes et du kouskous. Ceux qui vont ainsi s'approprier la subsistance ramassée à grand peine par la beso­gneuse fourmi, ont soin de laisser quelques poignées de grain dans la fourmilière, afin que celle-ci puisse subsister pendant quelques jours et reprenne l'espoir de nouveaux appro­visionnements » (2.20); le « hadd », petit buisson sarmenteux localisé dans le sable et excellent pâturage d'hiver; le « lemmet », une variété de plantin, avec des feuilles recouvertes d'un enduit pavimenteux et qui secrètent le matin une bave salée qui fait croire aux restes d'une rosée nocturne; et le « morakba » une autre graminée dont les nomades consomment les grains et que les oasiens utilisent pour confectionner des nattes brise-vent; la « coloquinte » souvent dévorée par des rats et des « sik-sik », des écu­reuils des sables; la « bettina », une jusquiame aux poils visqueux et aux fleurs blanches, dont la fumée est somnifère. Elle peut rendre fous les imprudents qui mâchent ses feuilles et les femmes de l'Adrar, des Iforas et du Hoggar le savent bien, elles qui l'utilisent de temps à autre, au lieu et place du diabolique « borbor » (2.21) d'avant la pénétration française. Dans les hautes montagnes du Hoggar disent les Touaregs rencon­trés sur les pistes, réapparaissent l'olivier sauvage », l'olea laperrini, « l'aliou » en tamacheq, leur idiome, et « l'armoise » des Hauts Plateaux, devenue le « tihéréguéli » par ailleurs excellent contre les coliques.

En poursuivant vers le Sud, le saha­rien amateur venu du Tell oranais laisse le massif du Hoggar sur sa gauche et aborde le Tanezrouft, « le pays de la soif » en tamacheq. Sur cette immense étendue qualifiée de perfection désertique » (2.22), rien, absolument rien ne pousse, pas un buisson, pas une herbe, pas une mousse, pas un lichen.

« La première impression qui résulte de ce tableau inanimé, composé de soleil, d'étendue et de solitude, est poignante et ne saurait être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'œil s'accoutume à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénuement de la terre, et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible à des effets aussi changeants, et d'être aussi vive­ment remué par les spectacles en réalité les plus simples » écrivait le peintre-écrivain Eugène Fromentin (2.23).

Plus réaliste le général Daumas, directeur des Affaires Arabes, avait un point de vue différent: « C'est l'immensité stérile et nue, la mer de sable, dont les vagues éternelles, agitées aujour­d'hui par le « simoun », demain seront amoncelées, immobiles, et que sillonnent lentement ces flottes appelées caravanes »(2.24).

Ces caravanes de chameaux, chargées de sel ou traînant des cohortes d'esclaves enchaînés, et des milliers de mouches accrochées dans les poils des toisons et la laine des vêtements, osaient le traverser et remonter vers In Salah, Adrar ou Tindouf. Mais cela se passait avant la France et ses sol­dats aventureux : le colonel Flatters, le commandant Pein, ceux de la mission Foureau-Lamy, le lieutenant Cotten est et le commandant Laperrine (2.25) ; ces « beni kelb », fils de chien comme on les appelait alors. Plus au sud encore, au-delà du Bidon V des recherches pétrolières et en approchant des premiers vallonne­ments de l'Adrar des Iforas, la végé­tation lentement réapparaît. Elle devient de type soudanais, à tiges souples et fragiles, rampantes. Les autruches, les gazelles et les antilopes restent à distance, comme figées, au passage du voyageur.


...Mais là s'achève le « Bled el beïdane », le Pays des Hommes Blancs.


Paul Birebent



In « l'Algérianiste » n° 127

 

* - Isohyète : se dit d'une ligne joignant les points du globe où les pluies moyennes sont égales
1 - Duhamel (G) Le prince Jaffar, Paris. 1926
2 - Pour des raisons de simplification et de meilleure compréhension, l'auteur a choisi de ne conserver que le singulier pour les mots arabes.
3 - Daya: bas-fond humide - sebka: lac salé.

1.1- En 1962 il existait des belombras à l'entrée de la promenade de Létang d'Oran et on peut en voir aujour­
d'hui à Porto-Vecchio, à Hyères et à Porquerolles.
1.2 -
L'algérianiste n° 100, déc. 2002, Luc Tricou.
1.3 -
Au Pays des sables - Yasmina, I. Eberhardt, Paris 1944, posthume.
1.4 -
Le Chapelet des 21 koubbas, A. Maraval-Bertouin, Oran, 1930.
1.5 - Le chapelet des 27 koubhas, A.Maraval-Bertouin, Oran, 1930

2.1 - Les plantes - Mythes et symboles en Afrique du Nord, R.
Pachet, 1998.
2.3 - Teurkia, A. Caisse, 1888.
2.4 - Les plantes - Mythes et symboles en Afrique du Nord, R. Pachet, 1998.
2.5 - Noces,
A. Camus, Gallimard, Paris, 1950.
2.6 - Mémoire vive,
n' 33-2006, John Franklin,CDHA Aix-en-Provence.
2.7 -
Les plantes - Mythes et symboles en Afrique du Nord, R. Pachet, 1998.
2.8 - « Le betoum », l'algérianiste n' 46, juin 1989, A. Lebert.
2.9 – Les merveilles de l'autre France, coll. CDHA
2.10 -
Le désert et le monde sauvage, A. Mangin, 1866.
2.11 -
Guide du Tourisme au Sahara, Schell-Alger, 1948.
2.12 -
Mœurs et coutumes des indigènes de l'Algérie, lieutenant-colonel Villot, Alger, 1888.
2.13 - Pluriel de
akli : esclave dans les territoires du Grand Sud.
2.14 - Canal d'irrigation.
2.15 -
Le chapelet des 21 koubbas, Angèle Maraval-Berthoin, Oran, 1930.
2.16 -
Contes et souvenirs - Au pays des sables, Isabelle Eberhardt, posthume, 1944.
2.17 - Également « bir » ou « hassi » suivant les régions.
2.18 -
Tamarix gallica au Sahara, et tamarix africana dans le nord.
2.19 - Appellation impropre; il s'agit en fait de dromadaires
(camelus dromedarius).
2.20 -
Chasses de l'Algérie, général Marguerite.
2.21 - Poison traditionnel et violent à base de débris et de sécrétions humaines.
2.22 -
Le Hoggar, Cl. Blanguernon-Arthaud, 1955.
2.23 -
Une année dans le Sahel, Eugène Fromentin, 1851.
2.24 - Le Grand Désert.

2.25 - Respectivement en 1881,1899,1899, 1902 et 1904.

Bibliographie :

  • La Flore algérienne naturelle et acquise, Dr A. S. Gubb, Alger, 1913

  • Flore forestière de l'Algérie, G. Lapie - A. Maige, Paris, 1914.

  • Fleurs de Méditerranée, D. Burnie, Londres, 1995.

  • Plantes du bassin méditerranéen, A. Bârtels, Paris, 1997.

  • Les plantes - Mythes et symbole en Afrique du Nord, R. Pachet, Montreuil, 1998.


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