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JARDIN D'ESSAI

Écrit par Laurent MOULIN. Associe a la categorie Botanique

Etude rédigée en 1954 et dédiée par l'auteur, lors de son départ en retraite, au personnel de l'usine d'allumettes Caussemille.

Lorsqu'il y a près de trente-six années je vins me fixer à Alger, j'habitais rue Auguste Hardy, à une trentaine de mètres de la porte nord-ouest du Jardin d'Essai. Celui-ci était alors en pleine transformation.

Il avait été concédé à la Compagnie algérienne par une convention en date de décembre 1867, que le Gouverneur général Lutaud avait résiliée depuis le 1er janvier 1913 ; l'Algérie avait alors repris la gestion du grand établissement botanique qui avait besoin d'un sérieux redressement. Je puis dire que j'ai suivi jour après jour cela pendant de nombreux mois, la progression des travaux entrepris pour faire du Jardin d'Essai ce qu'il est aujourd'hui.

Il m'arrivait le dimanche, de me glisser furtivement dans le Jardin, pour me rendre auprès du lac qui était asséché - des réparations devant y être effectuées cela dès que le père Jouve, seul gardien à l'époque, avait entrebaillé la porte pour s'en aller faire quelques courses matinales. Je m'approchais sans bruit en me dissimulant le plus qu'il m'était possible, et dans les flaques d'eau qui çà et là tapissaient le fond, je regardais les nombreux oiseaux, merles, mésanges, moineaux, fauvettes, etc. s'ébattre et s'ébrouer en prenant leur bain.

Je jouissais de ce spectacle, tout en écoutant s'élever le chant mélodieux et mélancolique tout à la fois, d'un rossignol que je ne tardais pas à repérer sur un arbre tout proche ; ce chanteur inégalé devait affectionner particulièrement son arbre puisque je le retrouvais toujours à cet endroit où, certainement, il devait cacher ses amours au printemps.

Lorsqu'enfin je me décidais à quitter ce lieu, j'arpentais les allées du Jardin une partie de la matinée, m'intéressant aux espèces végétales que je ne connaissais pas, et dont j'inscrivais les noms sur un bloc notes, s'ils se trouvaient être désignés par une inscription à la base de l'arbre ou de la plante qui avait attiré mon attention.

Rentré chez moi, je consultais le dictionnaire où je puisais des renseignements sur les caractéristiques et l'habitat des végétaux dont j'avais relevé les noms. J'avais acheté un livre répertoire sur lequel je consignais tout ce que je venais d'apprendre. Une chose à laquelle je n'ai songé que trop tardivement, - ce que j'ai regretté, c'est de ne pas avoir confectionné un herbier à cette époque. Avec la flore si variée du Jardin d'Essai j'aurais pu en composer un de tout premier ordre.

Si je trouvais plaisir et joie à passer des heures entières au Jardin, j'estimais cependant qu'il n'était pas suffisant de contempler, d'admirer ce que le génie créateur des hommes y avait rassemblé et offert à mes regards. Il me fallait rechercher documentation et renseignements sur ses origines, ainsi que sur l'activité déployée au cours d'un siècle, pour en faire l'admirable musée botanique qu'il est devenu.

C'est le résultat de ces recherches que je livre aujourd'hui. Ce résultat je le dois pour une part à un article paru dans la presse locale ; je le dois aussi aux renseignements que m'ont fournis M. Jules H... d'abord, qui avant que M. D'Ange ne créât le parc zoologique du Jardin y avait réalisé un établissement avicole, ainsi qu'à M. Robert V..., publiciste horticole, jardinier-chef et conservateur des collections botaniques des Facultés d'Alger, qui avant d'occuper cet emploi fut chef jardinier au Jardin d'Essai ; je le dois enfin à mes observations et travaux personnels.

La " Pépinière centrale du Gouvernement ", nom primitif et officiel du Jardin d'Essai, - fut créée en 1832. La superficie était alors de cinq hectares. Celle-ci fut augmentée à diverses époques et portée à vingt-trois hectares en 1834. En 1845, le directeur Auguste Hardy proposait " l'achat de terrains en colline depuis la rue de Lyon jusqu'au fort des Arcades pour y créer une école d'oliviers ". Il proposait également en 1854 la location de huit hectares aux gorges de la Chiffa pour tenter la culture du thé et du quinquina. Enfin, en 1863 on procédait à l'achat du terrain situé à l'est de l'allée des ficus. Actuellement la superficie du Jardin est de soixante-trois hectares, il s'étend de la rue Sadi-Carnot au fort des Arcades, l'éperon du plateau dominait le Ruisseau jusqu'au ravin de la Femme Sauvage.

 

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Le jardin d'essai

 

C'est en 1842 que commença la direction d'Auguste Hardy, direction que celui-ci assuma avec compétence et savoir pendant plus d'un demi-siècle. Sous sa direction furent effectuées les principales plantations et en particulier celles des grandes allées : bambous, platanes, chamérops qui aujourd'hui sont plus que centenaires. Lorsqu'en 1867 le Jardin fut concédé à la Compagnie algérienne, Auguste Hardy y conserva ses fonctions de directeur, mais il dut quelque peu réviser les conceptions qui avaient prévalu jusqu'à ce jour dans la gestion de l'établissement, la Compagnie algérienne en se faisant concéder l'exploitation du Jardin entendait surtout faire des affaires, sans souci des collections botaniques qui allaient péricliter un peu plus chaque jour.

La ville d'Alger a tenu à honorer la mémoire d'Auguste Hardy en donnant son nom à une rue en bordure du Jardin, de la rue de Lyon à la rue Sadi-Carnot.

En retirant en 1913 la gestion du Jardin d'Essai à la Compagnie algérienne, que celle-ci assumait depuis quarante-quatre ans l'administration de l'Algérie fit appel à M. Castet pour l'exécution du plan de rénovation qui avait été arrêté. Celui-ci apporta une activité sans limites et jamais lassée à la réalisation de la tâche qui lui avait été confiée.

C'est à lui que l'on doit l'exécution des tracés, des reliefs ainsi que les plantations de l'esplanade " à la française " dont MM. les architectes Regnier et Guion avaient dressé les plans.

Parmi les personnalités qui apportèrent leur concours à l'oeuvre de rénovation du Jardin d'Essai, il faut signaler également M. le docteur Trabut, décédé en 1929 et auquel les " Amis des Plantes " ont érigé un buste dans le Jardin même, à l'intersection du boulevard périphérique et de l'allée des ficus. C'est en qualité de directeur scientifique que le docteur Trabut apporta sa collaboration.

A l'heure actuelle, c'est à M. Paul Carra que sont confiées les destinées du Jardin d'Essai. Chacun a pu se rendre compte de l'effort fourni et des améliorations apportées depuis la fin de la dernière guerre. A l'est de l'allée des dracénas, deux grands carrés ont été aménagés, l'un en musée botanique où chaque variété de plantes est désignée par son nom scientifique, l'autre destiné plus spécialement à la culture des fleurs attire les regards des visiteurs par les coloris variés de celles-ci et ce, d'un bout à l'autre de l'année.

En beaucoup d'endroits les sous-bois ont été débroussaillés, nettoyés, ce qui s'avérait d'une grande nécessité après les années d'abandon dues à la guerre, des arbres élagués, des allées élargies, de nouvelles plantations effectuées. Tout au long du boulevard périphérique, face au bureau du Jardin, à l'Ecole ménagère et à la basse-cour, une plate bande a été aménagée où toutes les plantes sont étiquetées et désignées avec soin sous leur nom scientifique.

 

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Le Jardin d'Essai est réellement devenu aujourd'hui un musée botanique de premier ordre, justifiant le jugement porté en 1865 par le célèbre botaniste Martins, lorsqu'il écrivait : " La France possède en lui le plus beau jardin botanique des zones tempérées, le seul qu'elle puisse opposer aux jardins de Calcutta et de Batavia. "

Dans le passé le Jardin d'Essai ne fut pas seulement un jardin botanique. Pendant plusieurs décennies, en même temps qu'y était tenté l'acclimatation d'espèces tropicales, il fut surtout ce qu'annonçait son titre primitif, une pépinière. Cela se conçoit si l'on se reporte aux premières années de l'installation française en Algérie, époque où les pépinières particulières étaient à peu près inexistantes. Le Jardin a apporté une contribution immense à la diffusion de quantités d'espèces végétales. Qu'on en juge : de 1832 à 1860, 4 000 000 de plants d'arbres ont été expédiés à travers l'Algérie par la Pépinière centrale du Gouvernement - " Jardin d'Essai ", soit une moyenne de 140 000 plants par an. En même temps que régnait cette grande activité, les essais d'acclimatation d'espèces tropicales se poursuivaient nombreux : caféiers, papayers, canneliers, avocatiers, cacaoyers, tamariniers, etc. De tout cela peu d'espèces survécurent, quelques avocatiers dont j'ai repéré deux exemplaires, l'un situé au bas des escaliers de la Grande terrasse, et l'autre non loin, à une vingtaine de mètres du premier et qui sont l'un et l'autre en plein rapport ; un plant chétif de caféier entouré d'une grille de protection et de production nulle, situé en bordure de l'allée des dracénas, non loin du calorifère de chauffage des serres. 20 000 plants de thé provenant de semis étaient cultivés au Ruisseau des singes. On cultiva également à des époques diverses 54 variétés d'oliviers, 72 variétés de pommes de terre, 19 variétés d'ignames. L'établissement posséda jusqu'à 2 050 variétés de vignes, 175 variétés de poiriers, 18 variétés d'ananas, sans oublier les pêchers, figuiers, bananiers, amandiers, etc. Il est à signaler que c'est au Jardin d'Essai que l'on doit l'importation des premiers mandariniers et la diffusion de cet agrume en Algérie. La sériciculture eut aussi une période de grande activité au Jardin d'Essai et cela pendant un assez grand nombre d'années : 12 700 kilos de cocons y furent traités dans la seule année 1853. On y cultiva aussi le coton ainsi que la ramie, plante textile qui fut soumise à des essais de tissage au Jardin même, si ma mémoire est fidèle, d'après ce que m'a rapporté M. Jules H... Si je ne m'abuse, je crois qu'un assez grand carré de cette plante y était cultivé au cours de l'année qui vient de s'écouler. De l'avis des personnes compétentes, la partie la plus intéressante du Jardin au point de vue botanique est celle située à l'est de l'allée des ficus. C'est peut-être vrai en ce sens qu'on y voit par groupes des arbres qui, ayant atteint leur plein développement, donnent à cette partie du jardin un cachet exotique indéniable. Mais depuis quelques années, après les transformations et améliorations apportées en divers points, le chercheur trouve ailleurs de quoi satisfaire sa curiosité botanique. Quantité d'arbres se signalent par leur port grandiose ou leur caractère ornemental. Parmi ceux-ci le jacaranda mimoséfolia dont la diffusion en Algérie revient au Jardin d'Essai, quelques beaux spécimens d'araucarias derrière l'Ecole d'horticulture ; le magnolia grandiflora dont les magnifiques fleurs dégagent un parfum suave. Parmi les palmiers, le jubéa spectabilis du Chili, dont le stipe peut atteindre vingt mètres de hauteur.

Par contre, malgré toutes mes recherches il m'a été impossible de repérer un seul exemplaire du dammara de la Nouvelle Zélande, dont quelques spécimens furent plantés en 1863 en même temps que l'allée des ficus. Cet arbre qui peut atteindre un diamètre de quatre à cinq mètres pour une hauteur de cinquante, peut vivre de sept à huit siècles...

Pendant les quarante-quatre années que dura la gestion de la Compagnie algérienne, aucune amélioration ne fut apportée au Jardin d'Essai. Bien mieux, on laissa périr beaucoup de plantes précieuses. L'effort de la société concessionnaire se borna à entretenir une grande activité commerciale par la vente intensive de plants d'arbres.

Pendant cette période le Jardin fut à diverses reprises le siège de manifestations et fêtes publiques qui, si elles trouvaient un cadre admirable en ce lieu, étaient aussi de nature à nuire aux végétaux en bordure des ronds-points où elles se déroulaient, beaucoup de personnes ne se gênant pas pour piétiner ces ronds points. Vers la même époque M. D'Ange, directeur-propriétaire du parc zoologique donne à celui-ci une plus grande extension et le clôture' d'une façon plus convenable qu'il ne l'était autrefois. Ce parc zoologique qui n'est pas déplacé en ce lieu et dont l'entrée a fort grand air, attire un assez grand nombre de visiteurs. Il est seulement regrettable que l'administration ait laissé à l'initiative privée le soin de créer un tel établissement.

Cette remarque n'enlève rien, au contraire, aux mérites du fondateur décédé depuis quelques années, ainsi qu'à Mme D'Ange et à son gendre qui en sont maintenant les co-directeurs.

Depuis trente-cinq ans, j'ai eu maintes fois l'occasion de me faire le cicérone de parents ou d'amis pour leur faire visiter le Jardin. Tous ont été émerveillés par le spectacle d'une flore qui leur était inconnue ainsi que par la majestueuse beauté des grandes allées, celle des platanes et des ficus en particulier. Il reste encore à faire au Jardin. Quantité d'arbres ont perdu la plaque qui permettait leur identification, ou bien celle-ci est devenue presque illisible par suite des intempéries. Ainsi que je l'ai dit, il m'a été impossible d'identifier le dammara de Nouvelle Zélande : ce que je prenais pour cet arbre était un magnifique araucaria. II en est de même pour la partie du Jardin située en colline. II y a là plusieurs variétés de pins qu'il est impossible d'identifier en dehors des pins parasols parfaitement reconnaissables... Faute de plaques portant leurs noms, le profane ne parvient pas à distinguer non plus les araucarias des cèdres, des podocarpus et des dammaras, qui sont aux alentours du Musée national. Il y a là une lacune à combler, car le visiteur aime bien savoir à quelle espèce appartient le beau spécimen d'arbre qu'il a sous les yeux.

Au cours de promenades faites ces derniers mois dans la partie haute du jardin, j'ai constaté avec plaisir que des plantations avaient été effectuées sur la surface dénudée du plateau. C'est très bien. De même il a été planté des cierges du Pérou (cereus) en bordure du chemin dominant le ravin de la Femme Sauvage. J'y vois le prélude d'un reboisement de la colline qui par endroits est assez dégarnie d'arbres. La construction récente de deux villas pour le logement des gardes non loin du plateau, ce qui assurera une meilleure surveillance, et le futur aménagement d'un belvédère par la ville d'Alger, permettront aux visiteurs de venir plus nombreux en ces lieux qu'il n'est pas toujours prudent à une personne seule de fréquenter... Il est inutile de m'appesantir sur ce point, chacun m'a compris. Le versant dominant le ravin de la Femme Sauvage est agreste à souhait, bien qu'un peu troublé maintenant par le passage fréquent d'autos sur l'autostrade aménagée dans le fond. Il y a quelques années je venais souvent en ce lieu passer des moments de loisir. A cette époque, nul bruit ne montait du ravin. Seuls la stridulation des cigales ou le chant des oiseaux venaient selon les saisons et les heures troubler l'apaisant silence. En regardant entre les arbres, j'apercevais en bas un vieux moulin abandonné dont la roue à aubes subsistait en partie... C'était à la fois charmant et poétique. Jamais on n'aurait pu supposer la ville bourdonnante d'activité, si proche et en même temps si lointaine.

Le Jardin d'Essai, dans la belle ordonnance de ses allées rectilignes ou dans la partie quelque peu sauvage de sa colline, a été pour moi lorsque je l'ai parcouru un agréable dérivatif aux soucis de l'existence. Il m'a procuré, comme certainement à beaucoup d'autres amis des plantes et des arbres, de pures et saines joies.

Laurent MOULIN

In l'Algérianiste n° 55 de septembre 1991

Un coin du jardin d'Essai

Le jardin d'essai, une allée.

Alger - Bains du Jardin d'Essai

Le jardin d'Essais (photo dimka)
ALGER de ma jeunesse J.C. Humbert

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