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Histoire de l'Orchidologie en Afrique du Nord

Écrit par Pierre jacquet. Associe a la categorie Botanique

 Déjà au XVllle siècle, d'intrépides voyageurs, comme Desfontaines et Poiret avaient herborisé en " Barbarie ", comme on nommait alors l'Afrique du Nord.
Après la conquête d'Alger, en 1830, une commission scientifique s'occupe d'explorer le pays, sous la direction de Bory de Saint-Vincent avec d'ardents naturalistes comme Durieu de Maisonneuve, Cosson, Montagne, Barneoud, Léveillé, Tulasne et bien d'autres. En orchidologie, Munby, puis Battandier et ses amis, vont faire d'intéressantes découvertes.

 

 
Jules Aimé Battandier (1848-1922).

 

Histoire de l'Orchidologie en Afrique du Nord

GIL MUNBY, AIMÉ BATTANDIER, LOUIS TRABUT, RENÉ MAIRE

Gil Munby est né à York en Angleterre en 1813. Après des études médicales à York, Edimbourg, Londres et Montpellier, il séjourne a Paris pour étudier la botanique avec Adrien de Jussieu, puis part herboriser dans le sud de la France, de 1836 à 1838. En 1839, il s'embarque pour une mission en Orient, mais son navire a une avarie et le débarque à Alger. Il subit un quasi-envoûtement pour ce pays qui vient d'être conquis et décide de s'y installer. Il apprend l'arabe et, parallèlement à la médecine, il se lance dans la culture et le commerce des agrumes. En 1843, il rencontre Jane Welsford, fille du consul britannique à Oran et l'épouse. Le couple s'installe dans un domaine agricole, à La Sénia, près d'Oran, qu'il exploitera pendant plus de seize ans. Passionné de botanique et de chasse, Munby parcourt le pays, tout en dispensant des soins en ophtalmologie à la population locale, qui le consulte volontiers pour le commerce et les affaires locales.

Il entreprend ce qui est la première Flore d'Algérie, stricto sensu, qu'il fait paraître à Paris en 1847. Il la complète par son Catalogus plantarum in Algeria sponte nascentium, publié à Oran, puis à Londres en 1859. Mais il doit quitter Oran en 1860, en raison de la mauvaise santé de son épouse, qui meurt à Montpellier, cette même année. Il retourne alors en Angleterre avec ses cinq enfants, se remarie et s'installe à Farnham, dans le Surrey, où il meurt le 12 avril 1876, alors qu'il préparait un Guide du Botaniste en Algérie resté manuscrit. Son herbier est conservé à Kew Gardens. Le botaniste Nicolas Pomel (1821-1898) lui a dédié le genre Munbya. Pour le remercier, Munby lui dédiera Arenaria pomeli Munby!

En mai 1855, herborisant dans la région de Tlemcen et de Marnia, Munby rencontre un nouvel Ophrys, voisin de l'Ophrys fusca, mais qui en diffère par la grandeur de la fleur et la forme du labelle. II en publie la diagnose dans le bulletin de la Société Botanique de France sous le nom d'Ophrys atlantica Munby qui lui a été conservé. Cette espèce rare que l'on rattache de nos jours au sous-groupe d'Ophrys iricolor, a traversé le détroit de Gibraltar et se trouve autour de Malaga. Dans son Catalogus de 1859, Cil Munby répertorie déjà trente-neuf orchidées pour l'Algérie, dont l'Orchis munbyana, que Boissier et Reuter lui ont dédié en 1852, mais qu'il avait décrit en 1847 sous le nom d'Orchis latifolia Munby. Aujourd'hui, cette sous-espèce est rattachée à Dactylorhiza saccifera (Brongn.) SOÓ, ou au groupe de Dactylorhiza elata (Poiret) SOÓ, dont on connaît en France la sous-espèce Dactylorhiza esesquipedalis (Willd.) SOÓ.

Aimé jules Battandier vient au monde à Annonay (Ardèche) le 8 janvier 1848, dans une famille de petits agriculteurs; il perd ses parents a 15 ans. Il réussit à poursuivre ses études, en travaillant à la pharmacie Guillermond, l'une des plus importantes de Lyon. Mobilisé en 1870 dans les Mobiles du Rhône, il attrape la variole et manque de mourir. Il termine ses études de pharmacie à Paris, tout en suivant les cours de botanique de Duchartre et les herborisations de Chatin. En 1874, il s'installe comme pharmacien à Douai, mais l'année suivante, il est nommé pharmacien-chef à l'hôpital Mustapha à Alger, où il passera le reste dé sa vie. Par l'intermédiaire du botaniste Gaétan Durando (1811-1891), grand ami de Barla et d'Ardoino, il y rencontre Nicolas Pomel et Louis Trabut, qui vont partager son culte pour la flore maghrébine.

Professeur à l'école de médecine d'Alger, il ne cessera d'explorer l'Algérie et la Tunisie, avec ses deux amis. À partir de 1888, il commence la publication de sa Flore d'Algérie, travail énorme qu'il continuera jusqu'en 1911 avec ses Contributions à la Flore Atlantique, en collaboration avec de nombreux botanistes de terrain, parmi lesquels Jahandiez (1876-1938), Faure, Nivelle, Joly, D'Alleizette (1884-1967) et beaucoup d'autres. Il meurt à la tâche, à Alger, le 18 septembre 1922. Il est l'auteur d'environ cent cinquante publications. René Maire lui a dédie en 1926 le genre Battandiera. En 1985, le regretté orchidologue Christian Raynaud lui a dédié Dactylorhiza battandieri, du groupe maculata, à partir d'Orchis maculata subsp. Baborica Maire, endémique que l'on trouve en Petite Kabylie.

Louis Charles Trabut voit le jour le 12 juillet 1853 à Chambéry, mais vient immédiatement habiter à Lyon, où son père prend en charge l'éclairage public.

Tout jeune, il s'intéresse à la nature, et rencontre le botaniste lyonnais Alexis Jordan (1814-1897), le père du Jordanisme. Il entreprend sa médecine à Lyon, mais se rend en 1873 à Alger pour y poursuivre ses études; il restera en Algérie toute sa vie. Reçu docteur en médecine en 1878, il ouvre un cabinet à Alger mais il se livre, depuis plusieurs années, avec ardeur, à l'étude de la flore algérienne. Le 30 avril 1880, il est nommé professeur d'histoire naturelle à école de médecine, chaire qu'il conservera jusqu'en 1923. Il est également médecin consultant à l'hôpital Mustapha jusqu'en 1905 et, à partir de 1892, directeur du service de botanique de l'Algérie. Il collabore avec Battandier pour sa Flore d'Algérie, de 1876 à 1922, et publiera, de façon posthume, un Répertoire des noms indigènes des plantes (1935). II meurt à Alger le 25 avril 1929.

C'est le 7 juin 1885, en herborisant au Mont Zaccar, près de Miliana, que Battandier rencontre une station de quelques pieds d'une orchidée, qui ressemble à Limodorum abortivum SW mais qui en diffère par ses trois staminodes confluents au milieu de gynostème et par un éperon quasi inexistant. Il dédie aussitôt cette nouvelle espèce à son fidèle compagnon Trabut. Limodorum trabutianum Batt., assez commun au Maghreb, a été trouvé au Portugal au début du siècle; dans les années 1960, les botanistes de l'ouest de la France, notamment Émile Contré et Jean Delamain l'ont identifié en Charente-Maritime, où il était connu sous le nom de variété occidentale de Limodorum abortivum. À l'heure actuelle, on le trouve dans quelques départements français, mais il reste relativement rare.

Battandier et Trabut ont également décrit, en 1892, Platanthera algeriensis Batt & Trab, trouvé aux environs d'Alger, que Gil Munby avait précédemment noté en 1866, sous le nom de Platanthera chlorantha Munby. Cette espèce se distingue par son épi très dense, à petites fleurs jaune verdâtre et ses longues bractées; l'éperon est court et droit, les pollinies jaunes à brique sont largement divergentes Cette espèce a traversé la Méditerranée et elle est présente dans la province de Grenade et en Sardaigne. On l'a récemment signalée en Corse.

On ne peut manquer d'associer à nos deux amis leur jeune confrère René Maire, né à Lons-le-Saunier le 29 mai 1878, dans une famille de forestiers.

Étudiant à Dijon, puis à Nancy, il sera docteur ès sciences en 1902 et poursuivra ses études de médecine. Il voyage au Proche-Orient et en Grèce. Médecin militaire pendant la Grande Guerre, il est blessé à Salonique. Il s'est surtout illustré par ses travaux, devenus classiques, sur la cytologie des Basidiomycètes. En 1911, il est nommé à la chaire de botanique de l'Université d'Alger. Éminent cytologiste, en dépit du mauvais état de ses yeux, et mycologue remarquable, il prend également la succession de Battandier pour l'étude de la flore phanérogamique du Maghreb. De 1921 à 1940, il herborise systématiquement au Maroc et au Hoggar. Sa Flore de l'Afrique du Nord est une référence incontournable qu'il ne peut terminer car il meurt à Alger le 25 novembre 1949.

L'orchidologie lui doit la découverte et l'identification d'Ophrys dyris Maire en 1931. Cette espèce, voisine d'Ophrys fusca, est différente d'Ophrys atlantica. Elle a été également trouvée au Portugal, en Espagne et aux Baléares, mais elle ne semble pas avoir atteint notre pays. Il est vrai que le groupe d'Ophrys fusca est, à l'heure actuelle, en totale révision. Un taxon voisin, qui paraît faire partie de l'agrégat Ophrys dyris est Ophrys vasconica (Danesh) Delforge, présent dans plusieurs départements du sud-ouest de la France.

Nous devons également à René Maire un certain nombre d'hybrides d'orchidées algériennes, parmi lesquels : Ophrys x joannae (1921)= Ophrys iricolor x Ophrys atlantica ; Ophrys x lievreae (1921) = Ophrys iricolor x Ophrys tenthredmifera ; Ophrys x peltieri (1924) = Ophrys scolopax x Ophrys tenthredinifera ; Ophrys x bourheri (1931) = Ophrys fusca x Ophrys lutea x Ophrys tenthredinifera ; Ophrys x pouyannei (1931) = Ophrys iricolor x Ophrys lutea x Ophrys tenthredinifera.

L'Afrique du Nord recèle encore bien d'autres merveilles orchidéennes, mais il n est pas de notre compétence d'en parler dans le cadre de cette petite histoire de l'orchidologie.

Pierre jacquet

Avec l'aimable autorisation de " L'Orchidophile ".

In l'Algérianiste n°92 de décembre 2000

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