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Peyre Joseph

Écrit par Georges Bardiau. Associe a la categorie Littérature sur l'Algérie

PEYRE Joseph

 

Le Sahara dans l'oeuvre de Joseph PEYRE

Conférence de Georges Bardiau (Pau 27 et 28 mars 1992)

Je n'évoquerai que les livres. Si l'on y ajoute les articles, les projets de scénarios, le cycle saharien de Joseph Peyré représente un bon quart de son abondante production littéraire.

Dans le rappel des titres et du contenu, je reprendrai la présentation de leur auteur, dans sa préface de "De Sable et d'Or", respectant la chronologie des événements, non celle de la parution :

- "Proie des Ombres" : c'est la désastreuse "Mission Flatters" de 1881 et la naissance du mythe du Transsaharien,

- "Coups Durs" : la lignée des grands sahariens, inaugurée, en 1902, par Laperrine (9 nouvelles sur 14 sont sahariennes).

- "Le Chef à l'Etoile d'Argent" et "Sous l'Etendard Vert" racontent la guerre des senoussistes de 1915/1916.

- "L'Escadron blanc" (le plus célèbre) - c'est le récit d'un des derniers "contre-rezzou" de 1928.

- "Croix du Sud" : les prémices, au désert, de 1939.

- "Sahara Eternel" : l'affirmation, en 1944, de "notre désert".

- "De Sable et d'Or" : le pétrole jaillissant, en 1957. Le rappel des grands anciens. La défense de la colonisation.

Au total : quatre-vingts ans d'histoires, pour vingt-cinq ans d'écritures, marquées par le Prix de la Renaissance pour "l'Escadron Blanc" et celui de Carthage pour "Le Chef à l'Etoile d'Argent".

De tout temps, il a été beaucoup écrit sur le Sahara pour ne remonter qu'à Hérodote, arriver à Frison-Roche et Théodore Monod en passant par Trabon, Ibn Khaldoun, Léon l'Africain, Fromentin, Psichari, Isabelle Eberhardt, Charles de Foucauld, pour ne citer que les plus connus. Le plus récent catalogue d'un libraire spécialisé comporte encore, à la rubrique "Sahara", 163 titres, pour les seules éditions françaises. Jusqu'à la bande dessinée: certains épisodes du "Crabe aux Pinces d'Or" de Hergé s'inspirant directement de "l'Escadron Blanc".

La peinture, avec bien entendu, Fromentin et, dans les contemporains, Paul-Elie Dubois, le peintre du Hoggar.

La musique, avec en 1845 " La symphonie du désert " de Félicien David.

Le cinéma, qui ne pouvait être en reste, aligne, pour la seule dernière décennie : "Eden Miseria" de Christine Laurent, "La Belle du Désert" de lan Pringle, "Un thé au Sahara" de Bertolucci, "La Captive du Désert" de Depardon, "Fort Sagane" adapté du livre de Louis Gardel.

A la télévision : l'admirable "Le Vieil Homme et le Désert" de Karel Prokop qui s'apprête à tourner "L'Aventure méhariste" tirée du livre de Jacques Gohier.

"L'Escadron Blanc", avait fait l'objet de deux films : l'un italien, de 1936, de Augusto Génina, l'autre français, en 1949, de René Chanas qui tourna aussi en 1954 "Patrouille des Sables". J'avoue préférer la version italienne de "L'Escadron Blanc", sans les fioritures sentimentales, absentes du livre, de l'adaptation française.

Dans cette pléthore, d'où vient que Joseph Peyré puisse encore occuper une place à part entière ? J'y vois, pêle-mêle, plusieurs raisons.

- Il n'est pas l'homme d'un seul livre, contrairement à Pierre Loti ("Le Roman d'un Spahi"), Pierre Benoit ("L'Atlantide"), Montherlant ("La Rose de Sable") ou le Clézio ("Désert").

- Malgré la coïncidence de la sortie de "L'Escadron Blanc" avec l'Exposition coloniale, il ne sacrifie à aucune mode exotique, à aucun pittoresque. Romancier, il est aussi, par la précision, ethnologue, se souvenant qu'il était, en même temps que juriste et philosophe, journaliste d'investigation. Ainsi ceux de ses livres sous-titrés "Romans" tiennent autant à l'imagination qu'au vécu.

- Il n'est pas, non plus, l'homme d'un seul sujet, ni d'un seul Sahara. Aventures, biographies, explorations, combats, nous plongent dans ce Sahara, alors français, de la Mauritanie au Tibesti, de Colomb-Béchar à Tombouctou, d'Ouargla à Agadès. Ce n'est pas le Sahara étriqué de Fromentin ou d'Isabelle Eberhardt. Pas non plus celui "de l'irremplaçable futilité" de Léon l'Africain, ni "cette terre sans grâce et sans honneur" de Psichari.

Joseph Peyré ne connaissait pas le Sahara. C'est ici l'occasion de faire un sort à la légende qui veut que la main de son frère, médecin méhariste, ait tenu sa plume. Le docteur Emile Peyré s'en est défendu : "J'affirme, dira-t-il, dans une interview, que mon apport a été purement documentaire".

Notre auteur n'est donc pas, comme Frison-Roche ou Théodore Monod, un "pratiquant" du désert. Il n'en a que plus de mérite à "l'habiter" avec des mots, des images dont aucun saharien n'a contesté la véracité. Evitant les clichés "Sahara aux cent Visages", "Sahara toujours recommencé", "la Mer de Sable" ses mots et ses images dépeignent, accrochent :

- "Le reg s'étendait couleur de soleil mort"

- "Le tumulte noir des Tassilis et les ciels nocturnes visités par la Croix du Sud"

- "La sécheresse avait flambé les derniers pâturages"

- "Ce vent on dirait une grande eau froide"

- "Alors commença le ronflement de la dune";

- "Et c'était au fond de l'espace, une immobilité, une détresse de ponton dans le miroitement des eaux"

- " Alors la nuit se peupla de bruits qui trahissaient sa vie invisible "

- "Le désert n'était-il pas le même, vierge et cravaché par le vent barbare ? "

- "Le crépuscule montait de la rivière grise des arbres"

Ces courts extraits nous montrent un Sahara proche des " déserts morts " de Rimbaud et de " l'univers suspendu "  de Céline : sévère, hostile, cruel, cadre et source de bien des drames dont celui de la Mission Flatters, " radeau de la Méduse des Sables ", est le plus noir. Rien à voir avec le désert bouffon de Tartarin ou le poétique alcoolisé d'Isabelle Eberhardt ou le pétaradant du Paris-Dakar… C'est le désert des mystiques, laïc ou religieux. Il associe Duveyrier, Psichari, Foucauld, Saint-Exupéry. Pas ces " fous du désert " qu'ont pu être Laing, Caillé, Alexandrine Tinne, Camille Douls ou Michel Vieuchange. Les hommes de Peyré ne cherchent ni l' oubli, ni la performance. Confrontés, ils assument, exigeants, ils subissent. Pour Théodore Monod, il y a trois types de Sahariens : les stoïciens, les ingénieux, les resquilleurs. Peyré ne connaît que les premiers : stoïciens par nature sont les natifs, par devoir, adoption ou obligation sont les autres.

Que dire des femmes ? Elles sont " le grand souci du Sud, dont on ne parle jamais car le Saharien traîne souvent sous son burnous une solitude, un veuvage de pauvre homme " lit-on dans " Croix du Sud ". L'européenne (et pour cause) est minoritaire.

N'émerge qu'Anne-Marie Cissac, très " roman-photo ". Beau nom, noble fille, ambulancière volontaire, certainement vierge. Elle se fiance sans lui demander son avis, au lieutenant de Brécourt. Elle risque de le rester longtemps. C'est à peu près tout ce que l'on sait d'elle, puisque Brécourt ne se souvient même pas de la couleur de ses yeux, ni de celle de ses cheveux. Elle ressemble à cette "Mademoiselle de La..." destinataire des lettres du lieutenant Moreau, dans la nouvelle "Sokomo" de "Sahara Eternel" dont nous savons moins encore.

Les femmes et filles indigène sont, bien sûr, plus nombreuses. Nous découvrons "les petites épouses " (celles que, sous d'autres cieux, Claude Farrère appelait, joliment " petites alliées"). Elles portent souvent des sobriquets attendris ou comiques. La plupart ont moins de quinze ans et leur mariage temporaire se fait le devant le taleb (le lettré).

Dans "De Sable et d'Or" Peyré se fait l'avocat du mariage indigène : "la femme défend le blanc contre la solitude et, en même temps l'introduit dans sa tribu et parachève sa connaissance des pays". Le desert est, en effet, souvent à l'origine d'une crise, qui peut être grave, de "sahirite" qu'on appelle aussi la " grinche".

Certaines petites épouses vont jouer un rôle important telle Fatoum Bent Amar. Elle est de sang maraboutique et a quatorze ans ; elle sera la femme dévouée et fidèle du maréchal des logis Le Brazidec le "Chef à l'Etoile d'Argent". On la retrouve dans "Croix du Sud" et dans la nouvelle "Le dernier Kel Harir" de"Sahara Eternel". Elle se rapproche de Fatou-Gaye, du "Roman d'un Spahi" de Pierre Loti, qui se suicidera sur le cadavre de son amant, après avoir étranglé leur bébé. Tinirt, elle, est la Jeanne d'Arc des Senoussistes : farouche adversaire des Roumis, elle veut les bouter hors de son Sahara. Elle s'apparente, pour la détermination, à TâIlit, la targuia du "Rendez-vous d'Essendilène" de Frison-Roche ou à Lalla du "Désert" de Le Clézio. Toutes n'ont rien de l'apathie de Râm ou de la perversité de Kadidja, de "La Rose de Sable" et des "Lépreuses" de Montherlant.

N'oublions pas les prostituées généralement issues de cette tribu des Ouled Naïls qui fournit guerriers farouches et danseuses faciles. L'une d'elle, Myriem Bent Ali, a laissé un nom dans l'histoire littéraire. Présentée (à 17 ans) à Pierre Louys par André Gide... elle aurait servi de modèle au premier pour la Bilitis de ses "Chansons"...

Dans le portrait féminin, Peyré fait preuve d'une sensualité bridée. Si nous ne savons quasi rien du physique de Mademoiselle de Cissac, nous n'en savons qu'un peu plus sur ses soeurs indigènes. Fatoum a "les hanches aiguës et des seins de très jeune fille". Tinirt a "les hanches étroites, les jambes longues et droites. Elle est blanche et svelte comme une lance". Hadda a "le grain lisse de la peau aussi douce que les naseaux d'une jument". La seule phrase d'un érotisme baudelairien est dans "Proie des ombres". "C'était l'heure où les femmes faisaient couler sur leurs seins lourds, leurs colliers de sequins de cuivre"...

Pourtant les touareg, lors des ahal (nos cours d'amour médiévales) ne chantaient pas, au son de l'amzad (ce violon monocorde) que des bleuettes. L'asri, l'état de liberté des moeurs, était grand, pour les divorcées et les jeunes filles. Bien que monogame le targui est large d'idées, si l'on en croit un poème de Moussa-ag-Amâstâm : "La rose peut-elle empêcher un parfum de se donner à tous", à propos de la volage Dâssine Oult Yemma...

Nous ne sommes pas mieux renseignés sur le physique masculin. Comme un héros ne peut être que grand, le lieutenant de Brécout ("Croix du Sud") a "une taille gigantesque" et une "élégance connue". Le lieutenant Kermeur est "plus petit que Marcay, très brun, net et rasé de près". ("L'Escadron Blanc") Driss, l'Ifora, le guide du "Chef à l'Étoile d'Argent" a "les yeux d'épervier et le teint pâle", son compagnon Salem a "le teint noir et les lèvres épaisses ". D'autres sont ainsi croqués à main levée, silhouettes sans visage des touareg voilés. Là encore des surnoms : la chouette, le Kel Harir à la croix blanche, l'ourane (le lézard), le fils du guépard...

Même sobriété dans la psychologie des personnages. Dans "L'Escadron Blanc", Marcay ne peut souffrir le genre de Kermeur. Il change d'avis devant le courage de ce dernier face à la maladie. Dans "Croix du Sud", Brécourt est un égoïste qui s'enfonce dans son désert comme le héros du "Grand Bleu" dans les flots. Tous : Gardel, Le Brazidec, Ledormeur, Salem, Driss, Vermale, Muriez, Messaoud font leur métier c'est-à-dire leur devoir; les désertions indigènes se comptent sur les doigts d'une main. Le tirailleur fera de son corps un rempart à son chef... Joseph Peyré évoque les obscurs, les sans-grade et ces vieux sous-officiers blanchis sous le baudrier rouge. Tous, alliés ou ennemis, sont les prisonniers d'un idéal, d'une haine, d'un but, enfermés dans un quotidien fait de fatigues et de souffrances surmontées. Aucun ne connaît les pâles contradictions du velléitaire lieutenant Auligny de "la Rose de Sable" de Montherlant. Rien jamais non plus de courtelinesque, au contraire, de la tenue devant la mort, du courage au combat.

Sa précision, Peyré l'investit dans l'écriture des itinéraires (les cartes annexées à certains de ses livres sont de sa main), la narration de ceux qui les empruntent, la description des choses dont ils se servent. L'ethnologue et le géographe accompagnent le romancier.

Si l'on piquetait une carte de tous les lieux-dits indiqués, on aurait le sentiment d'un Sahara très peuplé. Il ne s'agit, en réalité, que d'un puits, d'une dune, d'une piste, d'une butte, d'un oued... L'impression de foule se confirme avec la kyrielle de tribus. Les touareg d'abord : "les hommes du voile", "les chevaliers du désert", "les abandonnés de Dieu", toutes images pour cerner ces statues "sorties de la préhistoire" (Pottier), lointains successeurs des fabuleux garamantes ou caucasiens égarés ou fils de ces chevaliers de Saint-Louis fuyant la peste de Carthage. Regroupés en deux grandes confédérations rivales : les Ajjer et les Hoggar et leurs concurrents : les Beraber, les Regueibat et les Tebbou. Ils méprisent les "ksouri", les sédentaires et les "harattin" noirs, descendants d'esclaves. Brécourt, dans "Croix du Sud" épouse le racisme anti-noir targui. Les noirs, de tout temps exploités, massacrés par les "seigneurs du désert" se vengent aujourd'hui. Au Nigéria, en mai dernier, ils ont massacré à leur tour les "ichoumars", les "bouzous" (les chômeurs, les nomades) touareg venant du Sud Algérien et de Libye... Peyré, très à l'aise, navigue en l'errance de ces tribus, leurs paysages, les choses dont ils se servent.

Dans les trente pages de "Esseyeyenn-Afella" je n'ai pas compté moins de trente quatre termes "indigènes" que le contexte ne permet pas toujours de traduire. Il n'est battu que par Le Clézio qui dans "Désert" nous assène dix noms de tribus, en six lignes...

Peyré, contrairement à Braudel, n'a pas la religion des notes en bas de page, ni du glossaire à la Monod en fin de volume. Ainsi l'oeil du lecteur n'est pas distrait. La compréhension peut parfois en souffrir, même si le touriste d'aujourd'hui sait ce qu'est une gandoura, un burnous, un tobeul, qu'il ramène dans ses bagages.

Comme Frison-Roche, à l'inverse de Monod, Peyré adopte la transcription littérale du Tamacheq, la langue des touareg : un targui - des touareg, un méhari - des méhara, un chaambi - des chaama, une ghazelli - des ghazella. Il arrive pourtant qu'un prote zélé remplace targuia par touaréque. Le premier dictionnaire Tamacheq/Français est de Charles de Foucauld. Il avait eu un prédécesseur, auteur d'une grammaire indigène et d'une traduction du Coran. C'était un certain Frédéric Rimbaud, capitaine des "Bureaux Arabes" : le père d'Arthur. La conversion à l'Islam du poète maudit reste controversée.

Ce survol serait incomplet sans l'acteur essentiel qui permet les longues méharées (néologisme de Conrad Killian). Véhicule objet de tous les soins, de toutes les convoitises, chanté, à l'égal de la femme, dans tous les poèmes, le chameau, le dromadaire, le méhari. Peyré nous épargne "le vaisseau du désert" mais sait nous décrire l'union intime entre le monteur et la monture, le "tirant" et le "tiré". La bibliographie chamelière connaissait déjà, en 1770, un curieux ouvrage du major Jacques Rennel "calcul des distances parcourues à dos de chameau par un temps donné".

Le grand mérite de Joseph Peyré, dans l'innombrable littérature d'évasion, a été de décrire, d'expliquer des hommes, des conflits, des milieux, qui, sans lui, seraient oubliés, voire ignorés : la guerre Senoussia, le combat du lieutenant Gabriel Gardel (il est vrai remis au goût du jour par le livre et le film "Fort Sagane") le désastre de la Mission Flatters, la Saga du Transsaharien, la mort d'un humble goumier... Que dirait-il, aujourd'hui, de la disparition sur les cartes françaises des noms de ses héros donnés à des bordjs maintenant en ruines ? Il faut consulter une carte anglaise pour les retrouver.

Que penserait-il à la lecture d'une lettre récente du Service historique de l'armée de terre m'informant tout ignorer du nom indigène de "Fort Gardel", du méhariste Motylinski et du lieutenant Sagane ?

Je n'émettrai qu'un regret. Dans cette geste, à dominante militaire, l'oubli des "Frères armés du Sahara" créés en 1870 par le cardinal Lavigerie, ancêtres des méharistes de Laperrine. Aussi, l'absence d'un grand "civil", René Chudeau, auteur de près de cent communications sur le Sahara, il y a parcouru 18 000 km dont la moitié à pied. Il est mort de faim, dans un galetas parisien, en 1921.

Dans les années 1960, il y avait, derrière le bar du vieux relais d'Ouargla, (dont la patronne ressemblait à Françoise Rosay) une collection de képis cabossés et déteints. Je n'ai jamais pu les voir sans penser à ceux qui les avaient portés, ressuscités pour nous par Joseph Peyré. Grâce lui en soit, à nouveau, rendue.

Georges BARDIAU

in " l'Algérianiste " n° 60 de décembre 1992