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Naissance du mouvement culturel algérianiste

Écrit par Gabriele Taormina. Associe a la categorie Ecrivains algérianistes

Le. sujet de ma thèse « Les Pieds-Noirs tra passato e présente », proprement dit, comprend deux parties, l'une historique (l'installation des Français en Algérie) et l'autre purement littéraire (la naissance du mouvement culturel algérianiste). Quand j'ai décidé d'aborder ces thèmes, je savais que ce n'était pas évident car le domaine de ma recherche était très complexe dans toutes ses dimensions. Heureusement j'ai eu la chance de connaître personnellement à Montpellier, la petite-fille de Robert Randau (l'un des fondateurs du mouvement algérianiste), Mme Maud Arnaud et son mari M. Bernard Donville, qui m'ont donné tous les éclaircissements nécessaires pour commencer l'écriture de mon travail. En plus les thématiques abordées par Robert Randau, ont été reprises et partiellement révisées, après la guerre d'indépendance algérienne, par sa petite-fille. En comparant deux textes, l'un de Randau (Les Colons) et l'autre de Maud Arnaud (La Fleur de l'aloès), j'ai essayé de percevoir les ressemblances et les différences présentes dans ces œuvres. J'ai choisi un extrait de mon mémoire (Robert Randau et Maud Arnaud: les porte-parole du mouvement algérianiste) pour participer au prix « Jeune Algérianiste » 2004. En ce moment je me trouve en Lituanie où je travaille comme assistant de langue anglaise et italienne ».

De nationalité italienne, Gabriele Taormina est titulaire d'une maîtrise en langues et littératures étrangères obtenue à Palerme, sous la direction de Valé

Au début du XXe siècle, dans la communauté coloniale européenne d'Algérie, se développe un nouveau mouvement culturel dénommé «   Algérianisme   », qui paraît  comme  une  réponse  à  un double phénomène :
- l'un typiquement littéraire représenté par le courant de l'exotisme, contre laquelle les écrivains pieds-noirs s'opposent violemment, en la jugeant tout à fait fausse (1);
- l'autre de caractère sociopolitique inhérent au processus de colonisation et à l'installation d'une colonie de peuplement en Algérie, dont ils se font les porte-parole.

Après l'expansion mondiale de la colonisation, le moment était arrivé de jeter un regard sur la merveilleuse variété des terres conquises, de prêter attention aux couleurs, aux sons et aux parfums d'Afrique. Les explorations géographiques étaient devenues, au cours du XlXe siècle, des voyages fondamentalement politiques: l'intérêt qui, au commencement, avait poussé de nombreux voyageurs à la découverte des lointains pays africains était surclassé, maintenant, par la nouvelle soif de conquête et de domination des Français, qui avaient comme but principal la prise de possession des régions traversées.


Eugène Delacrox, "Une femme se baignant et sa servante maure" (détail).

L'occupation des territoires nord-africains avait considérablement attiré la curiosité métropolitaine et ce n'était pas un hasard si, à côté de la littérature de voyage et des récits d'exploration et de conquête, se vérifiait à ce moment l'apparition de publications élaborées par une file de reporters envoyés en reconnaissance dans ces terres par le gouvernement, par les riches sociétés privées et par les principaux journaux de l'époque. Ces « écrivains touristiques » ne se proposaient pas d'écrire des œuvres véridiques mais, au contraire, ils sont animés d'un seul désir : amuser le public à travers les narrations des animaux qui peuplent ces régions, en faisant référence, nécessairement, à la littérature exotique, au pittoresque, aux étrangetés, aux aspects qui divergeaient le plus de la vie métropolitaine (2). Guy de Maupassant annonçait en 1884:

« On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais attiré vers l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion qui va naître. Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre de soleil et de sable en plein été, sous la pesante chaleur, dans l'éblouissement furieux de la lumière» (3).


Adrien Dauzats, "La place du Gouvernement à Alger"

La curiosité et l'admiration se révélaient dans la réputation croissante de la peinture orientaliste. Le voyage de Delacroix au Maroc en 1832, avait apporté une érie de nouveaux sujets. Adrien Dauzats (1804-1868), Eugène Fromentin (1820-1876), Gustave Guillaumet (1840-1887), Eugène Girardet (1853-1907) et de autres artistes, exaltés par la découverte des pays nord-africains, contribuent à faire mieux connaître au public ces zones du monde. L'administration effective des pays conquis marque l'entrée en scène de la littérature réaliste dans le panorama culturel. Grâce à l'élaboration des ouvrages des narrateurs qui s'appuient, concrètement, sur des documents solides, le public apprend les us et les coutumes des habitants de l'Afrique du Nord. À partir de ce moment-là, les écrivains commencent à présenter des considérations non seulement ethniques ou psychologiques mais surtout sociales et politiques. La genèse du mouvement culturel algérianiste est officialisée le 6 mars 1920 par Jean Pomier (4)et Robert Randau(5), deux grands intellectuels pieds-noirs :

«Le 6 mars 1920 les écrivains de l'École Algérianiste, désireux de fonder leurs ouvrages sur l'observation exacte du fait algérien tombèrent d'accord sur la nécessité de former un groupe qui assumerait la défense des intérêts moraux et matériels des écrivains algériens [...]. Nous sommes des créateurs. Nous avons créé un genre. Je dis bien un genre à nous, nourri d'une sève toute particulière. Et si Tustes a parlé de « franquisme » (*) nous pouvons, nous devons parler d'algérianisme » (6).

Les Algérianistes s'efforcent de faire émerger, dans leurs ouvrages, celles qu'ils croyaient être les particularités de la société coloniale: la vitalité, l'action, la force, la passion, le sacrifice. Ils focalisent leur analyse culturelle sur des thématiques comme l'évolution sociale de la colonie, l'avérée naissance de la jeune et vigoureuse patrie algérienne, territoire plein de ressources physiques et morales, sur le mythe de la nouvelle race, élément de régénération nationale:

« Les colonies ne sont pas ces pays perdus et décriés, ces terres malsaines pour l'esprit comme pour le corps, qu'on s'imaginait naguère. Nos coloniaux y font du bon travail; et je veux parier non pas du travail administratif, politique ou industriel, mais du travail intellectuel. Nous avons là-bas, dans la brousse, de bons ouvriers de lettres et de sciences, ceux-ci élaborant une véritable science coloniale nouvelle, ceux-là renouvelant l'exotisme et contribuant à la formation d'une littérature neuve, originale et pénétrante; tous deux enrichissant notre patrimoine intellectuel » (7)

Maintenant le romancier devient l'historiographe du nouveau peuple, sa production littéraire se dirige vers les canons de la didactique et du dogmatisme: en se fondant sur la philosophie de la force et de l'action, l'écrivain s'engage à bannir de ses œuvres tout psychologisme, invraisemblance ou rêverie affectée.

Il est un historien donc, mais aussi un philologue, un portraitiste, un observateur raffiné des coutumes locales. A travers la littérature coloniale la France prend conscience de sa propre puissance mondiale et de l'excellence de sa civilisation; le roman colonial se propose, en plus, de faire écouter la voix personnelle, l'intimité des autres peuples dans leur diversité et dans leur altérité. C'est surtout entre 1890 et 1914 qu'on assiste à l'épanouissement des publications de romans coloniaux (8).

Beaucoup de dictionnaires concordent pour assigner au terme colonial une double nuance de signification: la première concernant tout ce qui est étroitement enchaîné à la vie coloniale (et donc au régime colonial), quant à l'autre acception sémantique, elle est relative à tous les produits coloniaux (c'est-à-dire à tout ce qui vient des colonies) (9).

Une enquête municipale menée, dans le territoire tunisien, en 1918 par Arthur Pellegrin (10), semblait confirmer la conviction que tant l'Algérie que la Tunisie et le Maroc, pays semblables par l'unité politique et tous les trois sous l'égide de la France, possédaient les éléments essentiels (une nature et un climat identique, une langue commune et presque le même passé historique), pour pouvoir, enfin, aspirer à la création d'une littérature autochtone.

Le résultat de sa recherche culturelle est publié dans l'essai intitulé La littérature nord-africaine :

« Qu'on le veuille ou non, la race néofrançaise qui est en fondation dans le Nord Afrique ne ressemble pas moralement et intellectuellement aux Français de la métropole, sa façon de penser et de s'exprimer, est déjà représentative d'une mentalité spécifique et, par suite, sa littérature sera nettement différenciée de la métropole » (11).

Cette œuvre sert de préambule à l'appel déclenché, en 1920, par la Société des Écrivains de l'Afrique du Nord, qui  invite tous les intellectuels du Maghreb francophone à se réunir et à s'aligner. Le poète italien (de langue française) Mario Scalesi est l'un des premiers intellectuels qui adhère à l'initiative de Pellegrin, en concordant complètement avec les thèses présentées par le studieux Nord-Africain, il affirme que (12) :

 « L'existence d'une littérature nord-africaine de langue française est non seulement possible mais fatale. Mous sommes sur cette terre d'Afrique des pionniers de la civilisation. Nous sommes les continuateurs de l'œuvre de Carthage et de Rome [...]. La littérature nord-africaine de langue française a ici une tâche glorieuse à remplir. C'est elle qui donnera aux races peuplant ce pays leur unité intellectuelle, car c'est en elle seule que leurs mentalités diverses pourront fusionner» (13) .

Scalesi est « l'ennemi implacable » des écrivains métropolitains, considérés comme menteurs, auteurs de faux récits exotiques concernant l'Afrique du Nord :

« Avec des couleurs fabriquées en Europe et apportées dans leurs malles. Ils ont appliqué à l'Islam la formule romantique. Nos déserts, nos villes, notre histoire [...], ils n'en ont noté que certains côtés extérieurs sur leurs carnets de touristes » (14) .

Dans ses Chroniques littéraires il fustige autant Flaubert, coupable d'avoir décrit seulement une partie de la Tunisie (« II n'a vu que la Tunisie punique » (15), que Pierre Loti (« Ce fils raffiné de l'Occident, qui demeure absolument étranger à l'âme des populations qu 'il coudoie [...] Pierre Loti n 'est qu 'un paysagiste» (16) ).

Selon Scalesi le vrai fondement de la littérature coloniale réside dans l'expansion culturelle des habitants:

« L'épée et la charrue ont du bon, sans doute, mais le livre vaut mieux. L'épée blesse et suscite des rancunes, la charrue parfois saccage les os des morts; le livre est un conquérant subtil, dont rien ne préserve et qui fait les races se comprendre et ainsi s'associer et s'aimer. L'ère des Yusuf, des Bugeaud, des Lamoridère est morte [...], la culture de l'olivier, du blé, de la vigne, le commerce des minerais, des laines, des phosphates, nous ont donné assez de bien-être matériel pour nous permettre d'aspirer aux biens de l'esprit; même, nous ne saurions, sans nous embourber dans la honte nous résigner à rester des Latins modernes sans pensée ni verbe, là où les Latins d'autrefois enrichirent de leur verbe et de leur pensée le patrimoine de Rome» (17).

L'intelligentsia coloniale nord-africaine, donc, commençait à se développer en tentant d'obtenir sa propre autonomie esthétique. Vers 1919, une série d'intellectuels animés d'un désir de représenter la vraie (18) réalité des colonies et surtout de défendre et étaler leur idéologie, décide de se réunir et de créer un nouveau genre littéraire. Ils souhaitaient le passage d'une littérature régionaliste à une spécifiquement nationale, moyen d'information de masse.

Louis Bertrand (19) dans son Afrique latine s'exprime en ces termes :

« Je trouve tout à fait impertinente l'attitude d'un écrivain qui ne voit dans un pays étranger qu'un spectacle, un prétexte à s'émouvoir ou à s'exalter, qui ne sait absolument rien de ce pays, qui néglige de s'en enquérir, ou qui n'apporte avec lui qu'un bagage de notions confuses, ou banales, ou fausses, sur l'art, sur les mœurs, la pensée, la religion, la civilisation tout entière de ces peuples exotiques » (20).

Il faut inclure en effet, parmi les partisans de la « pratique coloniale », les romanciers Marius et Ary Leblond, auteurs, en 1926, de la brochure Après l'exotisme de Loti, le roman colonial, où ils théorisent l'incidence esthétique de leur idéologie, en défendant et en illustrant, de manière approfondie, le nouveau genre littéraire. Ils se proposent de révéler l'intimité des races, des âmes des colons et des natifs (21), en cherchant à faire comprendre aux lecteurs, les éminentes vertus et l'intime spécificité des colonies. Il est incontestable que cette littérature est strictement reliée au développement de la colonisation: le rôle des écrivains était celui d'exalter les qualités de la nouvelle société coloniale (22).

Le narrateur est absolument persuadé de la rectitude de ses convictions idéologiques. Il est sûr que grâce au seul processus colonial on va mettre fin aux problèmes d'ordre social des métropoles françaises car les prolétaires seront transformés en propriétaires, en plus, au point de vue économique, cet événement constituera une excellente affaire pour la France. Quant à l'aspect typiquement moral, la mission civilisatrice de la puissance européenne va rendre un service aux pays les plus désavantagés.

Le droit d'un peuple fort et évolué d'assujettir les populations les plus faibles et rétrogrades était à la base de l'analyse des romanciers nord-africains. Ils revendiquaient, en même temps, leur forte personnalité autochtone selon ce qu'était les canons propres du réalisme et de l'authenticité : « Il faut être vrai, être soi, être original » (Pellegrin). Cette littérature devait aussi considérer la cohabitation forcée des intérêts économiques et de l'enseignement de la langue française chez les peuples moins « érudits » (23).

Après la naissance du mouvement algérianiste et de l'Association des Écrivains Algériens (1920), on assiste à la création du Grand Prix Littéraire de l'Algérie (1921) et à la publication de la revue littéraire “Afrique ” (24) (1924). Le but des intellectuels algérianistes était celui de donner voix aux gens qui vivaient dans la colonie de peuplement nord-africaine. C'est dans le premier numéro d'Afrique, qui paraît le document intitulé « Algériannement » où Jean Pomier souligne le fondement sur lequel se basait ce nouveau courant de pensée :

« Nous sommes Algériens et rien de tout ce qui est Algérien ne nous sera étranger car, à la différence des penseurs de la métropole qui s'enferment pour la plupart dans l'altier dédain de leur temps, nous croyons que la meilleure et la plus riche manière d'œuvrer, c'est de ne rien négliger des décors, des aspects et des forces de la vie. Les écoles littéraires et les modalités de l'expression ne nous préoccuperont pas outre mesure: il y a là un certain mandarinat qui ne saurait convenir à une pensée jeune, émerveillée de croître, et pour qui nulle beauté ne saurait dépasser la beauté de l'action : philosophie de force et de mouvement que nous n'avons pas l'outrecuidance, certes, d'avoir découvert mais qu'il nous a paru nécessaire de dresser aux frontons de l'art français d'Algérie. Par application de ces principes, nous considérons comme nôtre tout le mouvant domaine algérien : politique générale, économie politique, rapports ethniques, mêlées d'âmes, dans la rue,la ville et le bled, l'homme, la terre et la mer, l'Algérie d'Icosium, certes, et celle d'El-Djezaïr. Notre critique s'efforcera d'éluder toutes choses pour intégrer leur beauté en notre art » (25).

D'après Pomier et Randau, la littérature coloniale était tenue à se libérer des préjugés et à explorer le considérable patrimoine d'art qu'il lui appartenait. Les écrivains devaient décrire, dans leurs ouvrages, la rencontre, le conflit, l'action et la réaction des races, en faisant pénétrer le lecteur dans la psychologie des habitants des lieux :

« La littérature coloniale réside dans l'essence des idées, des sentiments, des faits exprimés, et non pas dans le lieu ; dans le décor [...]. Le colonialisme réside dans une attitude, une qualité de l'âme, l'assimilation d'une nouvelle optique » (26).

L'idéologie de Randau et Pomier vient révéler ouvertement en 1920, grâce à la publication de l'anthologie De treize poètes algériens où paraissaient les vers de treize lettrés nord-africains (27) : cette œuvre marque l'entrée en scène des Algérianistes dans le panorama littéraire. La préface de ce recueil poétique est de Robert Randau:

« Les auteurs algériens qui, sur l'initiative du poète Louis Lecoq, groupent un choix de leurs œuvres dans ces recueils, imprimés à Alger, n'ont nullement pour souhait de révéler aux lettrés la création d'une école littéraire. Aucune formule plus ou moins rigide d'art ne les assemble en chapelle : il ne se trouve ici ni disciples, ni maîtres, chacun, sans souci des théories du voisin, conserve, céans, sa personnalité, son imagination originale, ses tendances de pensée, ses procédés de style, son tempérament; notre pléiade ne se recommande point d'un pontife inspiré et ne constitue pas un cénacle [...]. Nous sommes simplement des poètes qui aiment leur sol natal et qui entendent que de leur sol surgisse une intellectualité. Fils de colons et d'aventuriers, nous sommes plus ambitieux de témoigner qu'en grande Berbérie il sera possible de voir éclore un jour un mouvement particulier des lettres » (28).

Selon les desseins des écrivains de cette génération, il s'agissait d'offrir une « place commune » aux poètes et aux prosateurs coloniaux, pour encourager le développement d'une littérature nouvelle et tout à fait indépendante. La documentation était l'un des points fondamentaux des romanciers algérianistes : il fallait acquérir des notions authentiques : la géographie, l'histoire politique et sociale, les mythes et les légendes, la religion, les us et les coutumes, les habitants, les institutions, rien ne devait être omis. Ces livres témoignaient l'enracinement, le profond sentiment d'appartenance au territoire nord-africain, l'identité collective, née par la fusion des peuples de la Méditerranée. Les Algérianistes veulent constituer en Algérie une intellectualité commune, emblème du creuset de races présentes dans le pays:

« Nous ne voulons considérer le mot race que dans sa seule acception ethnographique; c'est en vérité, non un vocable de révolte, mais un terme d'union; depuis un siècle la pacifique fusion des peuples latins s'opère en Afrique française, dans ces pays de farouche labeur, où le danger est partout, où les fièvres malignes fauchent les générations, où l'aborigène détend âprement son individualité, ou le plaisir le plus véhément est de faire baroud, où l'eau est plus précieuse que la terre, où il ne coule ni fleuves ni ruisseaux, où nul lac ne s'étale, où chaque grain de blé représente un effort d'âmes; on y lutte dès l'enfance; on grandit le sourcil froncé par les déboires; on n'y vit qu'avec le plus âpre travail, on y meurt en combattant encore» (29).

  « Les auteurs algériens qui, sur l'initiative du poète Louis Lecoq, groupent un choix de leurs œuvres dans ces recueils, imprimés à Alger, n'ont nullement pour souhait de révéler aux lettrés la création d'une école littéraire. Aucune formule plus ou moins rigide d'art ne les assemble en chapelle : il ne se trouve ici ni disciples, ni maîtres, chacun, sans soucis des théories du voisin, conserve, céans, sa personnalité, son imagination originale, ses tendances de pensée, ses procédés de style, son tempérament; notre pléiade ne se recommande point d'un pontife inspiré et ne constitue pas un cénacle [...]. Nous sommes simplement des poètes qui aiment leur sol natal et qui entendent que de leur sol surgisse une intellectualité. Fils de colons et d'aventuriers, nous sommes plus ambitieux de témoigner qu 'en grande Berbérie il sera possible de voir éclore un jour un mouvement particulier des lettres ».

Robert Randau
L'AIgérianisme vise à remettre l'Algérien sur le bon chemin, en lui faisant part de la vie socioculturelle du propre pays, à travers l'action des institutions européennes. En dénonçant les intrigues de pouvoir, présentes en Algérie et déstabilisantes pour le pays, les écrivains coloniaux soulignent le risque d'un collapsus que courait l'Algérie.

A partir d'une histoire typiquement romanesque ils révèlent, grâce surtout à la métaphore de la polygamie, pourquoi il faut considérer le colon comme le seul « vrai algérien » (30). Le vieux polygame, toujours fatigué et incapable de régler les problèmes entre les deux épouses, symbolisait la France tandis que le jeune, « beau et fragile », incarnait la figure du colon européen. L'Algérie était représentée, par contre, par la femme séduisante (la première épouse du vieux gâteux, aigri et jaloux), qui commençait à se rendre compte que le bonheur pour elle, ne serait pas possible si elle continuait à vivre avec le vieillard. La femme saura alors faire son choix: elle acceptera d'être sauvée par le colon qui la protégera, en se sacrifiant pour elle, en se dédiant entièrement à sa bien-aimée. Si la conclusion de cette histoire d'amour n'est pas heureuse et l'Algérie n'appartiendra pas au colon, ça signifiera la fin (31). Le romancier algérianiste ressent, de moins en moins, le besoin de présenter le musulman comme un sauvage (32), selon ceux qui avaient été les leitmotive du roman de conquête. À côté de la description (prépondérante) des types coloniaux (sains et vigoureux), il y a maintenant la présence d'autres sujets secondaires (les fidèles domestiques arabes, loyaux et respectueux envers les « maîtres » européens).
Une considération importante à faire est relative à l'opposition entre les romans coloniaux, élaborés par les écrivains européens et les œuvres rédigées par les romanciers pieds-noirs. Si d'une part il y avait les intellectuels métropolitains (comme Louis Bertrand) qui se distinguaient en se promettant de représenter l'énergie vitale et les vertus de la latinité de la société coloniale même s'ils n'étaient pas des autochtones de ces endroits, de l'autre il y avait les narrateurs natifs comme Robert Randau et son équipe (33) qui rapportaient, avec une excellente connaissance, les événements, la civilisation, les transformations subies du pays au cours des ans. Ce second groupe de romanciers avait « réellement vécu », et souvent personnellement, tout ce qu'ils avançaient dans leurs livres. Les natifs décrits étaient des vrais autochtones, de même les Européens représentés n'étaient pas des caricatures, mais de réels coloniaux:

« À cette littérature sur l'Algérie faite par des écrivains « du dehors », il faut opposer une littérature faite par l'Algérie, c'est-à-dire par des écrivains qui en sont natifs ou qui l'habitent à demeure» (34) .

Gabriel Audisio commentait de cette façon l'entrée tardive de l'élément colonial dans les milieux érudits:

« Pendant plus de cinquante ans, l'Algérie n 'a pour ainsi dire pas eu d'écrivains à elle, et c'était bien normal: les soldats, les pionniers, les colons de l'âge héroïque avaient autre chose à faire que d'écrire; ils ne racontaient pas l'Algérie, ils la faisaient avec leur sueur et leur sang » (35).

Beaucoup d'intellectuels affirment que le vrai précurseur du roman colonial nord-africain est le genre néopicaresque algérien où, pour la première fois, on assistait à l'apparition de personnages typiquement algériens. Leurs vicissitudes étaient accompagnées par des descriptions hautes en couleurs satiriques.

Il s'agissait souvent d'amusantes histoires, dépourvues de tout oripeau esthétique, qui soulignaient certains aspects caractéristiques de la mentalité indigène. Le personnage qui a, le mieux de tous, incarné le portrait du Français d'Algérie et qui a représenté le point le plus haut touché par le courant néopicaresque, est sans aucun doute Cagayous dont son créateur Musette (pseudonyme d'Auguste Robinet), en le présentant au public, affirmera:

« Je possède les dons de la race au suprême degré, c'est-à-dire savoir pécher, faire des oursins, tourner la calotte à un poulpe, épouvanter les moutchous, donner le coup de tête, faire sortir la fumée par le nez » (36).

Cagayous fait sa première apparition au moment de la naissance, dans les classes populaires des Européens d'Algérie, du patois parlé par la communauté des Pieds-Noirs: « Est-ce que vous êtes français ? - Algériens, nous sommes (37) » répondra le héros de Musette, vraie idole du petit peuple. Cagayous symbolise l'emblème de la lutte antijuive, au lendemain de la grande émeute causée par la promulgation du décret Crémieux émis en faveur de la communauté hébraïque d'Algérie. Le courant exotique, donc, de même que le courant néopicaresque influencèrent le roman nord-africain d'expression française, même si, comme on l'a vu, il y avait de réelles affinités de pensée entre le courant néopicaresque et l'Algérianisme, les principes qui animaient les romanciers coloniaux algériens étaient diamétralement opposés à ceux des écrivains exotiques. S'il n'était pas vrai donc, comme on a erronément l'habitude de croire, que le mouvement littéraire algérianiste représentait la première prise de conscience de la société coloniale en Algérie (39) ou sa primordiale expression culturelle (40), il faut considérer tout à fait véridique la thèse selon laquelle l'Algérianisme était la première manifestation littéraire algérienne organisée et douée d'une forte structuration théorique et pratique. Il s'agit d'un mouvement « militant » et vivement actif avec des lignes programmatiques bien définies.

La publication de différentes revues littéraires et l'institution des prix littéraires, destinés à faire connaître la pensée des intellectuels nord-africains, ne suffisent pas, sauf quelques rares exceptions, à faire obtenir une vaste célébrité aux écrivains algérianistes, peu considérés par les érudits métropolitains. Les revendications d'une propre autonomie esthétique, les traditionnels settings de reconstitution sociohistorique concernant la période des Français d'Algérie, la description des typiques paysages algériens, tous ces éléments (toujours présents dans les ouvrages des algérianistes), n'ont pas réussi à assurer un caractère national aux textes coloniaux. C'est grâce à une dizaine de Pieds-Noirs d'âme forte (à l'instigation de Maurice Calmein), désireux de sauvegarder  (41) et de faire survivre la culture de l'Algérie française, qu'on assiste, en France, à la création d'un Cercle algérianiste (42) fondé sur la fraternité et la solidarité pied-noire. Aujourd'hui l'idéologie des Français d'Algérie continue à être diffusée par le travail intellectuel et le témoignage des membres des différents Cercles français.

Gabriele Taormina
prix spécial universitaire « Jeune Algérianiste » 2004



1 - Les événements racontés dans les romans exotiques donnaient libre cours à l'imagination. On tendait à mettre en relief la description de la beauté des endroits algériens: les paysages non contaminés, les fabuleux décors naturalistes, les regards ensorcelants des femmes indigènes, dont les « colons blancs » s'entichaient ponctuellement, revenaient avec fréquence dans les récits des intellectuels de l'époque. La vie coloniale fut idéalisée volontairement par les écrivains de l'exotisme qui préféraient orienter leur propre analyse sur une série de sujets peut être frivoles, mais sûrement pas moins intéressant que les problématiques sociaux, économique et historiques du temps:« L’exotisme explique le dehors, la diversité d’un territoire . C’est une sorte exogamie territorial, un manière d’établir des croisements, des alliances des contactes d’échange entre les territoires ». A Licari, R. Maccagnani, L. Zecchi, Letturatura, Asotimo, Colonialismo, Cappelli éditore, Bologna
2 - Ces écrivains touristiques exercent une influence considérable en ce qui concerne le développement de l'idée coloniale en France: grâce à eux, le grand public commence à s'imbiber des premières notions concernant la vie des colonies.
3 - déjeux (J.), Littérature magrébine de langue française : introduction général et auteurs, Sherbrooke, Naaman, Canada, 1978, p. 14.
4 - Robert Randau est le « créateur » du terme Algérianisme.
5 - En 1920 au café Gruber, lieu où se réunissaient tous les intellectuels algériens du temps, la doctrine algérianiste prendra forme.
6 - Brigitte et Bernard Donville, Actes de la conférence de Montpellier sur le thème « 2000 ans de cultures méditérranéenne », 22, 23 et 24 novembre 2002, Maison des Rapatriés.
* - N.D.L.R. : Il ne s'agit pas évidemment du franquisme espagnol mais d'une tendance à rattacher les productions littéraires nigériennes à une école française, donc métropolitaine.
7 - lebel (R.), Éludes de littérature coloniale, J. Peyronnet et Cie éditeurs, Paris, 1928, p. 20.
8 - Après la Première Guerre mondiale et jusqu'en 1930, année de la célébration du Centenaire de l'Algérie française, on assistera à la seconde vague de succès du roman colonial.
9 - Cette définition n'est pas appropriée car on ne peut pas englober dans la littérature coloniale quel genre de production culturelle « concernant les colonies ». Cela signifierait mettre tous les genres littéraires, aussi les plus disparates, dans le même panier, l'un à côté de l'autre. De même aussi les œuvres de Chateaubriand, Flaubert, Maupassant, Daudet, Fromentin, Gautier, Loti, devraient être considérées «coloniales ».
10 - Arthur Pellegrin est un partisan de la théorie selon laquelle pour pénétrer réellement dans l'âme des pays africains, il fallait aussi avoir recours à l'arabe vulgaire, instrument précieux de documentation. La revue Soleil, vient résumer ses convictions culturelles; « Par littérature nord~africaince, j'entends une littérature qui tire son inspiration, ses moyens, sa raison d'être, de tout œ qui est nord-africain, une littérature qui ne demande à la métropole que la langue française pour exprimer l'Afrique du Nord », A. Bannour, Y. Fracassetti Brou Mario ScaJesi, précurseur de la littérature multiculturelle au Magttrtb, Publisud, Paris, 2002, p. 23,
11 - siblot (P.), L'Algérianisme: fonctions et dysfonctions d'une littérature coloniale, in Itinéraires et contacts de cultures, le roman colonial, volume XII, L'Harmattan, Paris, 1990, p. 86.
12 - Mario Scalesi, plus connu dans la Tunisie du Protectorat comme Marius Scalesi, est considéré comme l'un des précurseurs de la littérature multiculturelle maghrébine. Fils d'émigrés siciliens, exclu de l'intelligentsia et de la bourgeoisie italienne, accueilli par les cercles intellectuels français, il est défini comme le plus grand poète tunisien paru après l'arrivée des Français.
13 - bannour (A), fracassetti brondino (Y), op. tit, p. 22.
14 - M p. 24.
15 - Ibidem.
16 - Ibidem.
17 - M, p. 257.
18 - « Notre littérature autochtone sera donc une littérature vraie », R. Lebel, op. cit., p. 37.
19 - Louis Bertrand est souvent considéré comme le vrai précurseur du roman colonial nord-africain, même s’il n'était pas un « Pied-Noir ». À partir de 1891 et jusqu'à 1897, il séjourne en Algérie; plus tard la gestion de sa carrière parisienne l'empêchera de se rendre fréquemment dans le territoire nord-africain (il ne fera que de sporadiques séjours en Afrique). Robert Randau, dans son Roman picaresque en Afrique du Nord, s'exprime en ces termes à propos de l'écrivain français: « Bertrand nous a rendu le service de débarrasser le roman l’encombre du faux orientalisme, de l'exotisme facile, du convenu, du factice [.....]. Il est l'introducteur à la compréhension de l'Algérie ». C'est aussi pour ça que Randau demandera à Bertrand de présenter L'Anthologie des conteurs algériens ou Notre Afrique, un important recueil paru après la première anthologie littéraire pied-noire (De treize poètes algériens). Dans son premier livre (Le Sang des races), Bertrand révèle aux Européens d'Algérie leur vraie identité « latine » et donc « algérienne », car cette terre nommée « Algérie » était une terre latine.
20 - Lebiel- (R.), op. cit, p. 38. Pour Bertrand, l'écrivain de romans exotiques se refusait à prendre parti, à voir les tares (défauts), les vices irrémédiables de l'autochtone, en s'obstinant à signaler simplement tous les défauts et fautes des Européens et des civilisés. Les honneurs de la chronique étaient donc donnés au natif, tandis que l'image du colon devenait dévalorisée.
21 - Pour Marius et Ary Leblond, le roman colonial tendait essentiellement à faire connaissance des hommes. Les textes coloniaux représentaient le trait d'union entre les différentes communautés d'Afrique.
22 - Selon Robert Randau « la littérature est toujours instrument de propagande », J. Déjeux, Robert Randau, théoriden du roman colonial, in Itinéraires et contacts de cultures, volume xn (Le roman colonial), L'Harmattan, Paris, 1990, p. 97.
23 - Le nombre d’indigènes érudits et connaisseurs de la langue française était encore dérisoire. De nombreux européens croyaient que n’était pas proposable la formation d’une littérature aborigène car indissolublement liée à la culture française. Ces intellectuels européens étaient conscients que la naissance d’une littérature indigène, et donc d’une prise de conscience des populations locales, pouvaient être dangereuse et contre-productive pour la France
24 - Jean Pomier considérait comme fondamentale la création d'une revue algérianiste: « Si vivre c'est agir, agir pour nous c'était écrire, il nous fallait donc une revue», in La déclaration Algérianiste de 1921, documents algérianistes, SOS Outre-mer, 1974.
25 - Jean Pomier se refuse de donner au mouvement culturel algérianiste le terme « école » : « L’Algérianisme n’a jamais étè conçu comme une école littéraire »
26 - Déjeux (J), op.cit. p.97
27 - A savoir : Charles Courtin, Charles Delpazzo, Raoul Genelia, Annette Godin, Edmond Gohon, Charles Hagel, Maximilienne Heller, Louis Lecoq, Leo Loup, Lucine Pelaz, Robert Randau, Alfred Rousse, Albert Tustes.
28 - Bannour (A), Fracassetti, Brondinno (Y), op.cit. p. 234
29 - Brigitte et Bernard Donville, cp. cit.
30 - Le colon est le seul vrai Algérien, c'est à lui que ce territoire appartient légitimement car c'est seulement lui qui a réussi à pacifier le pays en le libérant des envahisseurs et en le modernisant.
31 - Tous les romans tournent autour de la même trame et arrivent à la même conclusion : l'idée clé est toujours celle d'une Algérie unie avec ou sans la protection de la France-
32 - Si au début du XXe siècle dans les romans coloniaux l'Arabe était « l'ombre de son burnous », maintenant avec Randau, Courtin et Lecoq, l'Arabe devient présent! Au sein du mouvement algérianiste, il y avait deux différents courants de pensée: d'un côté il y avait des penseurs, comme Courtin, qui croyaient impossible d'avoir des rapports avec les Arabes: « Il ne faut pas de justice avec ces gens-là, il nous faut le fusil »; de l'autre côte il y avait des intellectuels, comme Randau, qui tendaient la main à la population musulmane.
33 - Louis Lecoq, Paul Achard, Charles Hagel, etc.
34 - calmes (A.), Le roman colonial en Algérie avant 1914, L'Harmattan, Paris, 1984, p. 63.
35 - Ivi, p- 63. Pour Gabriel Audisio, à partir de 1920, était sonnée l'heure des écrivains algériens: «Ils ont compris que leur  terre est une patrie ».
36 - baroli (M.), Algérie, terre d'espérances: colons et immigrante (1830-1914), L'Harmattan, Paris, 1992, p. 217.
37 - Cet idiome, caractérisé par le mélange linguistique des différentes ethnies présentes dans le territoire nord-africain, deviendra identificateur de la communauté des Pieds-Noirs.
38 - le.conte (D.), Les Pieds-Noirs, histoire et portrait d'une communauté. Le Seuil, Paris, 1980, p. 87.
39 - D'après nombre de critiques l'Algérianisme n'était pas une manifestation purement littéraire, mais une vraie prise de conscience de la communauté des Pieds-Noirs : « Pour la première fois, une race neuve prend conscience d'elle-même », P. Siblot, op. cit., p, 86,
40 - Quand Randau illustre les lignes programmatiques du mouvement algérianiste, le vieux Musette préfère garder le silence plutôt que de revendiquer la paternité de ses sujets coloniaux. Il y a des intellectuels, comme Pierre Mille, qui considèrent le Cagayous de Musette le seul titre « vraiment original » de la littérature coloniale, A. Calmes, op. dt, p. 49.
41 - « [... ] Nous créons un Cercle algérianiste pour sauvegarder de l'oubli et du néant le peu qui nous reste de notre passé magnifique et cruel », extrait du Manifeste algérianiste, ler novembre 1973.
42 - Créé le 1er novembre 1973.

In : « l’Algérianiste » n° 113 de mars 2006

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