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Les écrivains algérianistes en leur temps

Écrit par Pierre DIMECH. Associe a la categorie Ecrivains algérianistes


Pour examiner l'œuvre algérianiste, celle de Robert Randau et de ses amis, à la lumière du contexte temporel et spatial dans lequel elle s'est située, on pense d'emblée à l'ensemble de la littérature française - c'est logique - et plus particulièrement à la littérature de province, par opposition à celle élaborée dans la sphère parisienne. Cette réaction aisément explicable s'avère pourtant une fausse bonne idée.

En effet, dès l'origine, Robert Randau lui-même a pris soin de rejeter énergiquement, et à sa manière, c'est-à-dire sans ambages, voire de façon cinglante, toute assimilation de son entreprise à la nébuleuse régionaliste qui fleurissait alors en France, en tant que littérature du pittoresque local. Cette vision d'un terroir à vocation plus ou moins folklorique lui paraissait réductrice, ne rendant aucunement compte des ambitions esthétiques, dénuées d'ailleurs de tout dogme artistique, de ce qu'il refusait de qualifier d'École, résolu à jouer, avec les siens, les ouvreurs de route sur le chemin de cette fameuse « autonomie esthétique » de l'Algérie, expression un peu mystérieuse ayant suscité bien des interrogations (et dont l'analyse n'entre point dans le cadre de la présente étude).

« Nous nous défendons d'être de ces gloires de clocher qui mitonnent au tiède dans la plupart des chefs-lieux de province » (*). Aux antipodes d'un folklore de pièces de patronage ou de fêtes votives, c'est la geste de la naissance d'une communauté humaine que Randau et les siens se donnent pour mission d'entonner. Ils accompagnent et transcrivent une création: « On bâtissait l'Alger moderne », ces quatre mots qui constituent le début du Sang des Races de Louis Bertrand, claquent à nos oreilles comme le coup de pistolet du départ d'une course.
« Et puis ce port et ces forces de fer,
  Et tout ce germe qui s'érige!
  Puberté,
 Jeunesse, Jeunesse! » s'écrie Jean Pomier (Poèmes pour Alger).

Il convenait donc de rappeler cette exigence de Robert Randau et des siens, et d'en tenir compte. Mais, le fait de se démarquer de ces écrivains régionalistes qu'ils soupçonnent fort de ne soulever d'autre attention, dans la contrée où leurs personnages se meuvent, que celle des curieux désireux de confronter leurs descriptions avec le cadre dans lequel ils vivent, « et celle de malicieux dont le souhait est d'y rencontrer des allusions à des faits scandaleux et à des individus haïssables» (de quoi faire siffler les oreilles de Mauriac!), n'empêche pas nos écrivains algérianistes d'être des hommes façonnés par leur terre. Randau affirme avec force que « l'homme est fonction des horizons qui l'entourent »(*). Et il proclame ce qui apparaît comme un véritable principe d'identité: « Nous sommes simplement des poètes qui aiment leur sol natal et qui entendent que de leur sol natal surgisse une intellectualité » (*). C'est de l’enracinement à l’état pur !
Et plus loin il déclare : « Notre entreprise constitue un acte de foi ,envers ce pays berbéresque dont nous sommes tant orgueilleux d'être les enfants » (*).

Cet orgueil, expression de la vitalité d'une nouvelle « race », au sens ethnographique, et non biologique du terme, n'est pas pour Randau - il le proclame - significatif de révolte (aujourd'hui on dirait « exclusion »), mais d'union. Comment ne pas citer ici largement l'illustration de cette affirmation, passage clé de cette préface à L'Anthologie des Treize poètes algériens, qui est sans doute le texte le plus important, non seulement de l'œuvre de Robert Randau, mais au-delà, de toute la littérature algérianiste de l'époque:
« Depuis bientôt un siècle, la pacifique fusion des peuples latins s'opère en Afrique française, dans ces pays de farouche labeur, où le danger est partout, où les fièvres malignes fauchent les générations, où l'aborigène défend âprement son individualité, où le plaisir le plus véhément est de faire baroud, où l'eau est plus précieuse que la terre, où il ne coule ni fleuves ni ruisseaux, où nul lac ne s'étale, où chaque grain de blé représente un effort d'âme; on y lutte dès l'enfance; on grandit le sourcil froncé par les déboires; on n'y vit qu'avec le plus âpre travail; on y meurt en combattant encore. Quand le sirocco brûle la vigne, quand la forêt flambe, quand advient par nuages la sauterelle, quand sévit la malaria, quand les voleurs de nuit pillent les troupeaux, quand les béchars rançonnent fellahs et colons, quand les bureaucrates sévissent, il n'est plus de distinction d'ascendance entre les hommes; les plus énergiques, les plus intelligents, les plus méthodiques sont les plus estimés, qu'ils soient de souche française, espagnole, italienne, maltaise, grecque, teutonne, arabe ou berbère ».



À notre connaissance, on a jusqu'à présent traité de la littérature que nous appelons « algérianiste » uniquement dans le cadre français, que ce soit par extension à partir de la métropole ou bien, plus récemment, et dans l'esprit que l'on devine, comme expression emblématique d'une « littérature coloniale » (Evelyne Joyaux dans sa remarquable analyse du Premier Homme, de Camus, in l'algérianiste n° 100 de décembre 2002, a parfaitement démasqué l'entreprise sournoise tendant à substituer systématiquement le terme « colonial » au qualificatif « français(e) » en matière d'Algérie). Rappelons à ce propos que l'appellation « algérianiste » a été choisie par les auteurs « algériens » de naissance ou d'adoption du début du XXe siècle dont Randau s'est trouvé, de par son charisme, être le chef de file, hommes à la charnière de deux siècles car très représentatifs de la fin du XIXe siècle, période qui restera dans l'Histoire comme celle d'une prodigieuse vitalité littéraire, et pas seulement chez nous, comme nous le verrons plus loin. Qui plus est, en ce qui concerne l'Algérie, cette époque a été en même temps, celle de l'émergence d'une personnalité algérienne certes dans le cadre français, mais qui pouvait évoluer vers toute une palette de destins différents. C'est le choc irréparable de la Première Guerre mondiale qui va orienter définitivement la destinée de l'Algérie française dans le sens que l'on sait.
À ce propos, qu'il soit permis d'exprimer ici à la fois un regret et un espoir: l'exploitation intensive, effrénée même, de la parcelle ultime de l'histoire de l'Algérie française, liée aux années de déchirement qui ont conduit à sa mort, laisse en friche des terrains qui recèlent une matière première historique de premier ordre. Ceux-ci n'attendent que d'être exploités par les nouvelles générations de chercheurs, ainsi la période qui fait la charnière entre les XIXe et XXe siècle. Comment a pris définitivement forme la population européenne d'Algérie, comment, quand et surtout, pourquoi se sont taris les différents courants d'installation en Algérie, de toutes provenances... On aimerait connaître dans le détail, le plus objectivement possible, les conséquences de la guerre de 1914 sur cette population dans les flux et reflux migratoires, de même que la « solidification » du corps social algérien... Et, à cette occasion il serait temps d’aérer un peu les perspectives de ces études, en les ouvrant sur le champ international, sans a priori, en vue d'une meilleure connaissance de notre passé... Cela permettrait à tout le moins de sortir enfin de cet espèce de ghetto intellectuel dans lequel nous sommes enfermés depuis des lustres, moyen commode utilisé par tous les idéologues qui tiennent le haut du pavé dans ce pays pour nous flageller à loisir, compensant leur incapacité à assumer le présent et à préparer l'avenir par l'assassinat permanent du passé.


Pour illustrer notre propos, tentons une avancée du côté de quelques pays où nous pourrions peut-être trouver des éléments intéressants nous permettant de situer la littérature algérianiste dans un environnement élargi. C'est délibérément que sera écartée toute recherche du côté de l'Angleterre, non par hostilité de principe à l'encontre du Royaume-Uni (encore que...), mais parce que l'approche britannique de la notion d'empire, et des relations humaines dans les zones d'influence de par le monde, a véritablement été aux antipodes de ce que fut l'empreinte française, rendant illusoire toute tentative d'étude de littérature comparée, même si certains, non sans panache et sans doute bien intentionnés, qualifièrent Randau de « Kipling africain ». C'est un choix.



Le père fondateur de notre littérature, précurseur
des Algérianistes, Louis Bertrand, tel un marshall
du Far-West : « il était une fois dans l’ Ouest »

Ouvrir la recherche vers l'extérieur tout en gardant le cap sur une meilleure connaissance de notre littérature algérianiste: on pense d'emblée à l'Espagne, si proche, si déterminante dans la formation de la communauté européenne d'Algérie. Le rapprochement est presque trop facile, et la tentation est très forte de raisonner à l'envers, à partir de notre époque, d'autant plus que la démarche en elle-même ne manque pas de pertinence. En effet, dans l'histoire pas si simple que cela, pas si linéaire en tout cas, de notre communauté prise comme groupe conscient de son existence, c'est dans les moments difficiles (mais qu'on ne pouvait même pas concevoir comme désespérés) de l'extension de la rébellion, de son évolution décisive vers une guerre terroriste à finalité ethnique car tendant à faire disparaître de l'Algérie toute une population en la décimant physiquement et en en détruisant complètement la personnalité, que l'on a assisté comme à un réveil d'une conscience collective marquée par un irrésistible sentiment d'appartenance. C'est toute l'importance, bien au-delà du divertissement, de la création de cette « Famille Hernandez » qui allait connaître le succès que l'on sait, atteignant la portée emblématique d'un facteur identifiant pour toute notre communauté, même chez ceux socialement bien différents du pittoresque milieu décrit. Qu'on se souvienne ici que le 26 mars 1962, c'est une foule composée majoritairement d'habitants des « beaux quartiers », disons pour la force du trait: « des gens de la rue Michelet », qui descendra dans la rue pour aller vers Bab-el-Oued - le quartier de la Famille Hernandez - assiégé et martyr... Or justement, ce que représente, chante, exalte, cette Famille Hernandez promue, de par les événements, symbole de la famille pied-noire, c'est son ancrage principal dans l'hispanité. Tout y est: le nom, la musique, les bases du langage, vocabulaire et syntaxe. Mais, qu'en était-il au temps de nos écrivains algérianistes? Et que pouvaient-ils trouver dans la littérature espagnole de l'époque? S'il ne fait aucun doute que l'élément venu d'Espagne peuple les personnages des romans « algériens », dès Louis Bertrand et Musette, pour parler des pères fondateurs, ou plus exactement des inspirateurs et initiateurs, jusqu'aux Louis Lecoq, Charles Hagel, Charles Courtin, etc... en passant par Randau (bien que celui-ci ne s'attarde pas en général sur l'origine géographique de ses héros car il préfère insister sur « l'homme algérien » déjà accompli, issu du grand brassage latin, plus que sur son pedigree), le moment est venu de regarder directement du côté espagnol pour tenter de découvrir d'éventuelles affinités avec notre littérature d'Algérie.

En Espagne, en cette fin du XIXe siècle, règne la tendance réaliste, et même naturaliste, d'ailleurs dans la mouvance d'influences extérieures, telle celle de Zola. Ces « tranches de vie » délivrent au demeurant un message sombre, souvent dénué d'espérance, porté fondamentalement par une critique sociale; ainsi dans les ouvrages de Benito Pérez Galdos. Cette critique vise notamment la petite bourgeoisie, laquelle va se révéler être un filon inépuisable jusqu'à nos jours ! Au début du XXe siècle, se fera jour une tendance anarchisante, sans aucune concession aux idées, qualifiées d'inventions fumeuses, dont les héros s'amusent et se débarrassent... (Pio Baroja). En revanche, chez un Miguel de Unamuno, le besoin de spiritualité se fera sentir jusque dans les contradictions internes de ses personnages, inhérentes à la condition humaine...
À ce stade de notre recherche, il serait bien présomptueux d'établir des points de comparaison, ne serait-ce que, dans le cas de l'Algérie, c'est d'une société neuve qu'il s'agit, et que ces hommes neufs, qu'on les appelle aventuriers ou pionniers, se trouvent face à une absence de traditions locales. Eux-mêmes, esprits concrets, sont fort peu enclins aux spéculations intellectuelles. Aussi l'incontestable parenté, même s'il s'agit plus d'une filiation collatérale que d'une descendance en ligne directe, pourrait être plutôt trouvée avec l'Espagne de la période qui dura du XVIe au XVIIIe siècle, qui vit l'exubérante floraison de la littérature picaresque. D'ailleurs, le terme « picaro » signifie à la base « aventurier ». Nos aventuriers d'Algérie, pêcheurs, rouliers, défricheurs, négociants, ont été des personnages picaresques, croqués avec verve, quelle qu'ait été leur origine ethnique... C'est Pépète le Bien-Aimé de Bertrand, Titus Galéa, de Paul Achard, c'est bien évidemment Cagayous! Et ce personnage survivra, au-delà du premier algérianisme, quel que soit le nom qu'on donne aux « écoles » qui se sont succédé à partir des années trente, décrit par les plus grands de nos auteurs, y compris Camus, jusqu'au Double Tchatche de Jean Simonet, arrivé sur les tables des libraires d'Algérie en 1959. Petit monde, des villes et plus encore des ports, adossé à la mer comme à un refuge, « comme un poisson dans l'eau ». Roublard, retors, brigand sympathique bien que pas très recommandable, mais irrésistiblement porté à s'acheter un jour une conduite, non tellement pour soi mais pour les enfants. Ces acteurs picaresques de l'aventure algérienne ne sont pas des asociaux. Ils sont comme certaines bactéries, des agents d'une sélection qui, un jour, rendra la nouvelle société plus forte, plus aguerrie. En cela, tout en restant proches de leur modèle ibérique, ils se situent dans une perspective plus évolutive, au sein d'un organisme en pleine gestation. Ce faisant, ils ressemblent encore plus à d'autres personnages que l'on abordera plus loin.


L'autre « grand voisin » qui aura façonné la communauté française d'Algérie en formation, c'est bien sûr l'Italie. À l'époque considérée, elle voit le triomphe du vérisme littéraire, qui a d'ailleurs eu ses prolongements spectaculaires dans l'univers de l'Opéra. Ce vérisme italien est lui aussi issu du naturalisme, mouvement littéraire qui aura marqué profondément son temps, et dont on retrouvera bien sûr les traces jusque dans nos romans algériens à la charnière des deux siècles, et même au-delà. Mais ce qui doit nous intéresser tout particulièrement dans ce qui peut relier la littérature des algérianistes au vérisme italien, c'est le fait que celui-ci a sorti ses personnages du cadre oppressant des villes marquées par l'impitoyable essor de l'industrie, pour les transporter dans le cadre des campagnes désolées - du bled dirons-nous - en y mettant en scène des petits paysans et aussi des pêcheurs. À ce niveau, la force d'inspiration commune entre les deux littératures devient passionnante. Comment ne pas citer le grand nom de Giovanni Verga, chef de file des véristes; comment ne pas citer la nouvelle paysanne, Cavalleria Rusticana, qui allait conquérir la notoriété mondiale à travers sa version lyrique due à Pietro Mascagni, un des principaux musiciens de l'école... vériste, qui comptait aussi Leoncavallo, Catalani, Giordano, et d'où sortira Puccini. On a parlé de Verga comme « poète des choses », on l'a comparé au Balzac du Père Goriot, mais avec une dimension sicilienne... Mais, prenons par exemple, les œuvres de Louis Lecoq, que ce soit l'inoubliable Pascualète l'Algérien, qui devait s'intituler Moloch, ou les troublantes histoires, mi-récits, mi-nouvelles, écrites par Lecoq en collaboration avec son ami Charles Hagel: Broumitche et le Kabyle... On y découvrira le tragique de la terre algérienne, l'empreinte du Moloch et du Fatum, sous le soleil noir de contrées en proie à une malédiction, qui pèse sur les hommes depuis des millénaires, leur inspirant l'attraction maléfique et violente pour la mort, comme Jean Brune l'a rappelé avec tant de force, de façon quasi obsessionnelle... Combien dérisoire et superficielle serait la frontière qui séparerait ces courants puissants, inspirés par l'espace naturel, qui à son tour conditionne les hommes, comme l'a martelé Randau, pour annoncer la naissance officielle du mouvement algérianiste, rôdé depuis de nombreuses années, officialisation qui d'ailleurs aurait eu lieu bien avant s'il n'y avait eu la guerre...

Italie et tout particulièrement Sicile. Pour rejoindre Malte, il n'y a qu'un coup d'aile de mouette. Mais nous ne franchirons pas ici le détroit de Gozo qui sépare la pointe qui s'avance au sud de Syracuse de ces îles qui ont, elles aussi, tant donné, à leur échelle, à la communauté française d'Algérie en voie de formation. C'est que Malte, même cousine de la Sicile, a sa propre histoire et a vu se façonner un destin qui lui est propre. À l'époque que nous envisageons, Malte vit dans le tumulte d'une route chaotique qui la mènera à son indépendance. Malte est alors sous la férule de la toute puissante British Rule. Sa littérature naissante, sous une langue qui se cherche, et qui doit frayer son chemin entre italien et anglais, ne peut nous apporter d'élément tangible et spécifique dans le cadre de notre investigation. En tout état de cause, l'objectivité commande de reconnaître qu'à la charnière des XIXe et XXe siècles, tout le domaine culturel, et particulièrement la littérature, est encore très largement italien d'expression, ou plus précisément sicilien, au niveau du mental. Cavalleria Rusticana aurait pu être situé sans le moindre changement dans un village maltais, par exemple Zurrieq, près de la Grotte Bleue... Voici quelques années à peine, à la fin du XXe siècle, j'ai personnellement assisté à une « explication » sanglante entre pêcheurs du coin, qui m'a replongé instantanément dans ce drame exalté (cette fois, heureusement, sans mort d'homme !).


Il faut nous éloigner maintenant des rives de la méditerranée. La littérature russe présente un terrain foisonnant, trop éloigné de l'univers algérianiste à ses débuts. Il faudra, bien sûr, attendre Camus et, de plus, nous serions aspirés dans un tout autre domaine, passionnant, déjà fort travaillé, et qui n'est pas de notre sujet. Une notation sera cependant formulée. Controverses houleuses sur la mission de l'écrivain et sur les limites de son rôle, voire à propos de son impuissance intrinsèque, qui marquèrent la vie littéraire en Russie après le triomphe des Réalistes, menés par Tolstoï, il se produisit une radicalisation des positions en mouvements populistes et nihilistes. Les premiers affirmèrent la nécessité pour l'écrivain « d'aller au peuple », assumant à la littérature une fonction d'instruction, cette conception allant de pair avec une vocation scientiste, assortie d'une foi dans le progrès. On connaît ce message qui a marqué toute une époque et qui a conditionné bien des démagogies. On peut toutefois noter que les écrivains algérianistes, et parmi eux plus particulièrement ceux qui étaient en relation avec l'univers maçonnique, furent, explicitement ou implicitement, porteurs d'un message de ce type. Les ouvrages de Robert Randau en sont imprégnés, notamment ses romans dits « de la Patrie algérienne »: Les Colons, Les Algérianistes, Cassard le Berbère (on peut ajouter Diko, frère de la côte). À ceci près que, dans l'esprit de Randau, il ne s'agissait pas tant « d'aller au peuple » que de « créer un peuple », non pas de toutes pièces, le « matériau » existant bel et bien sous ses yeux, sur place, mais en contribuant à son éclosion, par sa prise de conscience, par l'affirmation de son existence. Randau d'autre part, était trop « homme de terrain », lui, le baroudeur d'Afrique Noire, le « blédard », pour qui Alger devait jouer le rôle de... Paris (je me souviens avoir, au cours de mon premier voyage en France en 1952, lu dans un bottin, au mot « Alger » cette définition: « Alger, le Paris de l'Afrique du Nord ») pour ignorer les vrais problèmes, notamment ceux séparant les communautés d'origine européenne, auxquelles s'était rapidement agrégée la communauté juive, des communautés arabo-berbères et ce, à raison d'un fossé religieux débouchant sur de profondes différences de comportement personnel, familial, social. Pour Randau, comme pour ses amis, cette différence devait être gommée, sous peine de faire capoter l'entreprise « Algérie, terre française ». Le père de Foucauld avait vu de même. Il en avait tiré la conclusion que sa foi lui dictait: la nécessaire conversion des mahométans, ou bien un départ inéluctable de la France. Randau et les Algérianistes remplacent la religion, qu'ils jugent dans sa globalité, intrinsèquement génératrice d'obstacles et de tension entre les groupes, par le progrès des connaissances et des mentalités, qui mettrait tout le monde sur le même plan à un niveau supérieur, permettant au passage de concilier personnalité algérienne (la fameuse « autonomie esthétique ») avec l'absolue fidélité à la France, mais - c'est là le point délicat que nul algérianiste du temps de Randau n'a pu formuler - sans donner de définition précise au contenu et aux contours de cette « fidélité »... L'hypothèse d'une forme de « dominion » de type canadien a été avancée, et semble effectivement correspondre à la pensée profonde des algérianistes. Mais on en revient à l'exigence fondamentale, à défaut de laquelle la formule ne pourrait pas être viable, celle d'une homogénéisation de la population de l'Algérie, tout en respectant les variétés traditionnelles. Et là, la fonction de l'enseignement est capitale, et capitale la place de l'écrivain, qui doit jouer le rôle d'éclaireur, chargé de faire évoluer les mentalités. Aussi, toute littérature, y compris de Russie, qui donne à un moment donné une telle fonction à l'écrivain, peut être rapprochée de la perspective algérianiste.


Il nous reste une dernière investigation qui va nous porter au-delà de l'océan, le plus loin géographiquement de l'Algérie, mais peut-être le plus près de nos algérianistes, car nous permettant d'aborder un terrain présentant des points de convergence troublants entre les situations et, en tout cas, nous mettant en présence d'un cas de figure que nous n'avons pas encore rencontré jusqu'à présent. Il s'agit des États-Unis d'Amérique.

Jusqu'à maintenant, que ce soit en regard de la littérature d'Espagne, d'Italie ou de Russie, nous nous sommes trouvés dans le cas de pays constitués de longue date (même si l'unité étatique italienne était toute récente, plus récente que l'arrivée de la France sur le rivage algérois), et d'écrivains plongés dans une longue histoire, dont leurs contemporains et eux-mêmes étaient issus. Qui plus est, ces littératures mettaient en scène des hommes de même origine, séparés seulement, sur le plan collectif, par des différences sociales. Aussi le cadrage avec la littérature française d'Algérie ne pouvait être total, cette dernière se déroulant sur une terre nouvellement abordée et mettant en présence des groupes humains que tout opposait. Ces critères vont se retrouver largement aux États-Unis, même en tenant compte de nécessaires correctifs de trajectoire. Les deux situations vont aussi permettre paradoxalement d'effectuer des rapprochements jusque dans le différentiel dans le temps de l'évolution des deux espaces humains, la situation américaine, par rap­port à la Grande-Bretagne, pouvant globalement être estimée représentative de ce que les algérianistes souhaitaient pour l'évolution future de l'Algérie: autonomie/indépendance politique (la frontière entre les deux peut être fluctuante!); unité de langue; unité culturelle avec seulement des apports par « le sang neuf » du Nouveau Monde par rapport à la vieille (ex) Métropole; solidarité économique, militaire, etc..., en bref, un beau cas de filiation directe à l'échelon des peuples et des continents... Cet « effet miroir » entre les deux mondes, à l'époque qui nous intéresse, est sans doute vu aujourd'hui avec une ironie qui cache mal un certain agacement, et pas seulement dans les sphères de gauche. Hostilité à l'Algérie française et hostilité envers tout ce qui évoque l'Amérique se nouent en de subtiles combinaisons, où le passionnel vient fausser le rationnel. Pour raison garder, restons donc sur le terrain des contemporains de nos écrivains. On lit ainsi dans l'envoûtant Amour d'Alger de Gabriel Audisio (1938): « Craindrons-nous de déclarer que l'Algérie est une espèce d'Amérique à la française, qu'elle vaut une Californie de la France ? Je crois franchement que nous aurions tort ». Ici, la tentation est grande de nous livrer à une exploration de l’œuvre d'Audisio, qui est un gisement extraordinaire pour la compréhension du début du XXe siècle en Algérie. C'est qu'Audisio, poète inspiré, marseillais et algérois, a été nourri de la substance même de nos écrivains algérianistes, même de ceux qu'il rejettera plus tard comme Louis Bertrand, et a été fidèle en amitié à l'égard de leurs chefs de file naturels que furent Randau et Pomier, écrivant d'ailleurs régulièrement dans Afrique, la revue des Algérianistes, dont la nôtre est la fille lointaine mais directe. Son témoignage foisonnant et son évolution même, nettement sensible à travers ses ouvrages successifs, en font en plus, un homme de transition entre les algérianistes proprement dits et leurs successeurs, que tout ce qui milite et virevolte en vue de diminuer l'apport littéraire des hommes d'Algérie (qui comptèrent d'ailleurs parmi eux, quelques femmes d'une solide trempe!) tente systématiquement d'opposer aux premiers.

Mais revenons aux Américains. Il faut se garder de tout confusionnisme réducteur. Il y a plusieurs univers aux USA. Le monde de l'Ouest, celui de la frontière sans cesse repoussée, où arrivent par vagues, les émigrants d'un peu partout, n'est pas celui du Sud, dont le destin va être marqué par la tragédie que nous appelons « la Guerre de Sécession ». Ils diffèrent tous deux des grandes villes de la côte Est, encore marquée par l'influence de l'Europe...
La conquête de l'Ouest aura vu d'abord se créer spontanément sur place une « littérature orale », comme ce fut sans doute le cas dans les premières années de l'Algérie française, la littérature écrite n'étant que le fait de « voyageurs » en quête d'exotisme. Cette littérature orale fut marquée par l’humour de pionnier, « qui rit pour ne pas pleurer, pour ne pas abandonner ». Le commentateur du Grand Larousse écrit: « On rit parce qu'un cheval vous a cassé la jambe, parce qu'une balle égarée vous a percé la fesse, parce que le criminel s'est trompé de victime. Le rire du Far-West, c'est le rire des poilus dans les tranchées ». On pourrait ajouter par exemple: « C'est le rire du colon dans la Mitidja pestilentielle... ».

À partir de Mark Twain (1835-1920), de cet humour, féroce pour n'être pas désespéré, va surgir une langue dure, sur des thèmes mettant au premier plan la couleur locale, en un nouveau réalisme. Mais ce réalisme, vérisme à l'américaine, sera dégagé à l'époque du contexte social des villes sordides. Ce sera un réalisme de la campagne, désignée là-bas par le beau vocable de « country », qui signifie tout à la fois la campagne, la contrée (mot dont il est manifestement issu), la patrie. Ce réalisme, au-delà de sa dureté, de sa brutalité, va prendra la dimension d'une épopée du quotidien, exalter la force pure et déboucher sur l'enracinement.
Avec Henry James (1843-1916), le réalisme dépasse le stade du sujet pour devenir un élément psychologique et esthétique. Ayant réussi à imposer ses romans en Europe, où il reçut un accueil de « grand de la littérature », il ne put pas être ignoré d'un Robert Randau, son cadet de 30 ans. D'autant que les œuvres majeures de James sont quasiment les contemporaines de grands romans algériens de Randau: Les ailes de la colombe (1902), Les Ambassadeurs (1903), La coupe d'or (1904). Or, reportons-nous à la préface de Marius-Ary Leblond aux Colons (1907) : « Sous les races diverses qui la couvrirent, M. Randau admire en Algérie une terre restée constamment violente et palpitante... Sur cette terre riche, brûlée par le soleil, où tout n'est qu'éclats, se modèlent, dans la lumière en fusion, les Algériens énergiques et sensuels... Race brutale, avide, pratique, franche, ayant naturellement en horreur les sentimentalités européennes et l'idéal classiciste qui anémient la France... ». Cette préface ouvre l'édition de 1926 des Colons. Elle pourrait être elle-même un objet d'étude. Notons que, pour rendre compte de cette somptueuse violence de conception, appuyée sur un style « qui coule comme un oued torrentueux, roulant les reflets éblouissants du ciel, la lumière dure et le limon verdâtre avec la pierre dissoute », Leblond compare Randau à Rabelais, et à l'univers de la Renaissance... Certes, mais, s'il n'avait pas été prisonnier du nombrilisme européen, Leblond aurait pu jeter un regard au-delà de l'océan, et en tirer des enseignements plus probants...

À l'époque où va surgir l'Algérianisme « institutionnel », composé d'une association, de la fondation d'une revue trimestrielle, et de la création d'un prix littéraire, paraissent aux États-Unis, une série de nouveaux romans, plus axés sur les problèmes de société, dans la mouvance naturaliste et vériste, dont l'apogée sera marquée par les œuvres de Théodore Dreiser (1871-1945), vraiment le contemporain de Randau: The Financier (1912), The Titan (1914), et le plus célèbre par sa puissance: Une tragédie américaine (1925). La société américaine y est décrite comme une jungle dans laquelle s'opère une sélection éliminant les plus faibles. On y trouve les influences conjuguées de Darwin, Spengler et Nietzsche. Mais, certains passages des Colons, par exemple, ne donnent-ils pas le frisson aux lecteurs d'aujourd'hui, gorgés de potions « humanitaires » comme canards à foie gras?
Ouvrons ce livre vers les pages 276-278... « À l'origine de toute colonie prospère sont d'ailleurs les maupiteux, quoique les plus disciplinés des êtres: les soldats et les prostituées; derrière eux accourent les aventuriers, et quand ceux-ci prolifèrent, leurs enfants n'aiment guère être trop gouvernés. La bureaucratie ne soutient que les décadences. À la robuste race algérienne, il ne faut que de sages archontes et des maîtres en philosophie, en attendant Périclès... ». Suit un passage sur Bugeaud, et surtout sur Pélissier et Beauprêtre, qui en remontre aux articles du Monde et de Libé - et c'est écrit en 1907! Qu'ont-elles cru découvrir nos belles âmes? Puis, un passage baroque à force d'être violent, et même quelque peu excessif: « Ces soudards avaient pour maîtresses des filles de tribus qui, prises de force, n'osaient les cocufier, tant ils leur inspiraient de terreur... Ils se battaient en duel au sabre pour une vétille, jouaient leur absinthe au premier sang... , Prisonniers de l'ennemi, ils subissaient des supplices atroces et, à leur tour, brûlaient leurs captifs à feu doux. Lâchés sur un douar rebelle, ils le razziaient en artistes, raflaient jusqu'au dernier chevreau, exploraient le silo le mieux dissimulé... Leurs enfants cultivèrent le sol fécondé par les batailles, exploitèrent les vaincus, puis se découvrirent des points d'affinité avec eux. Fils de gouges et de massacreurs pervertis par atavisme, vidés par les fièvres, ils se sauvèrent du gâtisme social par l'exubérance même de leurs vices: ils étaient des énergiques... ». Pour rester dans le strict cadre de notre sujet, on peut dire qu'il nous aura manqué un Sergio Leone et un Clint Eastwood pour illustrer Randau!...

Les exemples d'autres convergences avec la littérature américaine de l'époque ne manquent pas. On pourra citer ici les œuvres de Jack London (1876-1916) telles L'appel de la forêt (1903), The sea wolf (1904), où se développe une vision épique de la force conquérante, assortie d'une certaine tradition anarchisante. Puis, c'est toute la littérature des années trente, avec ses géants: John Dos Passos, Scott Fitzgerald, Steinbeck, Heminguay..., et enfin, William Faulkner. L'ampleur même du sujet nous entraînerait bien trop loin. Le drame du Sud, d'importance planétaire à raison de ses conséquences capitales sur le rôle dans le monde joué, par la suite, par les USA, a engendré un état d'esprit qui s'est traduit de façon flamboyante en littérature. Il en est résulté des œuvres, telles celles de Faulkner, exprimant des sentiments complexes, auxquels le génie de l'auteur a donné une portée universelle, mais dont l'enracinement certain dans une société démantelée, sur un territoire largement métamorphosé, ne peut nous laisser indifférents, nous incitant à établir une relation d'ordre intellectuel avec ces autres vaincus. Mais là, la recherche doit se faire à tâtons, pour éviter de se fourvoyer sur des chemins de fausses convergences. Comme évoqué plus avant, les positionnements respectifs des écrivains sudistes et des algérianistes se situent de part et d'autre de la ligne de rupture: un Faulkner écrit à partir d'un Sud déjà vaincu et humilié. Un Randau crée en se projetant sur un avenir qui sera anéanti avant de se réaliser. Pourtant, il est incontestable que l'on se trouve en présence de deux univers animés des mêmes rêves et en proie aux mêmes cauchemars. Le vieux Sud ne doit pas être jugé à travers la vision officielle de ses vainqueurs (là est déjà une similitude, d'ailleurs de portée universelle: l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs), comme expression de l'esclavagisme, incarnation du mal. Nous n'entrerons pas dans ce débat philosophique et historique qui nécessiterait à tout le moins, qu'on dresse au préalable la carte de l'esclavagisme dans le monde contemporain, et sous toutes ses formes.


Fac-similé du titre de l’article de Georges Fallay paru dans Alger-Revue, numéro d’automne 1961
L’illustration du fond de titre est de Galliéro .Georges Fallay récusait le jugement méprisant
de Maurice Clavel, nous traitant dans son ouvrage Le jardin de Djemila, de « Romain sans la vertu » et de « Sudistes sans la grâce »….
Pourtant , en fin 1961, on y croyait encore !

Quoi qu'il en soit, une société a été détruite et la nostalgie que s'en dégage, en renforce le côté « Paradis perdu ». Ceci nous intéresse... Ce bonheur éclaté cache mal cependant toutes les inquiétudes sourdes qui montaient des profondeurs de ce monde apparemment idyllique. Il y avait certes les Noirs et l'esclavage, mais aussi les Indiens, sans cesse repoussés et décimés (mais les Sudistes en étaient-ils seuls responsables? N'oublions pas la participation de la nation Cherokee aux combats dans le camp des Confédérés... Et les plus grands massacreurs d'Indiens furent les Bleus)... Il y avait enfin le pouvoir maléfique de l'argent dans la société blanche... Ne peut-on pas aller jusqu'à dire que ce bonheur fut l'autant plus indicible qu'il était rongé de l'intérieur par une inquiétude fondamentale? .et là, nous sommes, nous d'Algérie, en complète « phase », comme ont dit maintenant, avec ces sentiments exacerbés et complexes. Sur le plan littéraire, auquel il nous faut bien revenir, nous pouvons trouver une nette convergence d'attitudes entre ces auteurs sudistes et nos auteurs algérianistes, dans la mesure où leurs œuvres laissent transparaître, sous le bonheur de vivre et l'étourdissement de l'action, cette inquiétude latente qui a rongé notre corps social, et plus encore notre communauté de souche européenne. Si Randau a transcendé cette inquiétude dans le culte stylistique d'une violence épique et flamboyante, d'autres l'ont traduite beaucoup plus directement dans leurs œuvres. Par exemple, La brousse qui mangea l'Homme, de Charles Courtin, porte un titre qui est, si l'on ose dire, tout un programme... Le sens d'une malédiction qui pèse sur la terre d'Afrique, « Afrique » étant la figure poétique du mot « Algérie », a été une constante qui s'est amplifiée au fur et à mesure que la réalité événementielle a rattrapé les fantasmes littéraires. En ce sens, malédiction du vieux Sud des États-Unis et malédiction d'une Algérie soumise au Moloch sont cousines, issues d'aventures qui ont bien des points communs, même si les conséquences finales diffèrent quelque peu puisque, si le vieux Sud est mort, les habitants du Sud sont toujours là, sur place, et peuvent même se permettre de se sentir et de se conduire en Sudistes. Si pour eux exil il y a, c'est uniquement dans leur mental qu'il se situe. Le nôtre est géographique, il est aussi humain pour ceux d'entre nous qui ont refusé d'entendre le chant des sirènes des adeptes de « la page tournée ». Alors, on se sent proches des Sudistes sur le plan littéraire mais en tant, chez nous, que « littérature de l'exil », plus que « littérature algérianiste », parce que, au temps des algérianistes, tous les espoirs paraissaient encore permis.

Cette réflexion clôt cette étude qui ne se veut qu'une ouverture de piste pour toutes celles et ceux qui auraient le désir de défricher la jungle encore épaisse de l'histoire de l'Algérie française vue sous l'angle de la littérature. Elle aura eu pour ambition d'inviter nos successeurs à relever le défi, en refusant les idées reçues sur notre nanisme en matière de pensée et d'art. Qu'on en soit bien persuadé, les écrivains algérianistes ont eu leur place - et toute leur place - dans la littérature de leur temps.

Pierre Dimech

In : « l’Algérianiste » n°104 de 2003

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